L’Arabie saoudite, un Daesh qui a réussi

Par Mis en ligne le 25 novembre 2015

Dans les pages d’opinion du site du New York Times (20 novembre 2015), ce texte à propos des affi­ni­tés entre Daesh et l’Arabie Saoudite par Kamel Daoud, chro­ni­queur au Quotidien d’Oran, et l’auteur de “Meursault, contre-enquête.”

DaeshDaesh noir, Daesh blanc. Le pre­mier égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patri­moine de l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non musul­man. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il fait la même chose. L’Etat isla­mique et l’Arabie saou­dite. Dans sa lutte contre le ter­ro­risme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en ser­rant la main de l’autre. Mécanique du déni, et de son prix. On veut sauver la fameuse alliance stra­té­gique avec l’Arabie saou­dite tout en oubliant que ce royaume repose sur une autre alliance, avec un clergé reli­gieux qui pro­duit, rend légi­time, répand, prêche et défend le wah­ha­bisme, isla­misme ultra-puri­tain dont se nour­rit Daesh.

Kelly Blair

Le wah­ha­bisme, radi­ca­lisme mes­sia­nique né au 18ème siècle, a l’idée de res­tau­rer un cali­fat fan­tasmé autour d’un désert, un livre sacré et deux lieux saints, la Mecque et Médine. C’est un puri­ta­nisme né dans le mas­sacre et le sang, qui se tra­duit aujourd’hui par un lien sur­réa­liste à la femme, une inter­dic­tion pour les non-musul­mans d’entrer dans le ter­ri­toire sacré, une loi reli­gieuse rigo­riste, et puis aussi un rap­port mala­dif à l’image et à la repré­sen­ta­tion et donc l’art, ainsi que le corps, la nudité et la liberté. L’Arabie saou­dite est un Daesh qui a réussi.

Le déni de l’Occident face à ce pays est frap­pant : on salue cette théo­cra­tie comme un allié et on fait mine de ne pas voir qu’elle est le prin­ci­pal mécène idéo­lo­gique de la culture isla­miste. Les nou­velles géné­ra­tions extré­mistes du monde dit « arabe » ne sont pas nées dji­ha­distes. Elles ont été bibe­ron­nées par la Fatwa Valley, espèce de Vatican isla­miste avec une vaste indus­trie pro­dui­sant théo­lo­giens, lois reli­gieuses, livres et poli­tiques édi­to­riales et média­tiques agres­sives.

On pour­rait contre­car­rer : Mais l’Arabie saou­dite n’est-elle pas elle-même une cible poten­tielle de Daesh ? Si, mais insis­ter sur ce point serait négli­ger le poids des liens entre la famille régnante et le clergé reli­gieux qui assure sa sta­bi­lité — et aussi, de plus en plus, sa pré­ca­rité. Le piège est total pour cette famille royale fra­gi­li­sée par des règles de suc­ces­sion accen­tuant le renou­vel­le­ment et qui se rac­croche donc à une alliance ances­trale entre roi et prê­cheur. Le clergé saou­dien pro­duit l’islamisme qui menace le pays mais qui assure aussi la légi­ti­mité du régime.

Il faut vivre dans le monde musul­man pour com­prendre l’immense pou­voir de trans­for­ma­tion des chaines TV reli­gieuses sur la société par le biais de ses maillons faibles : les ménages, les femmes, les milieux ruraux. La culture isla­miste est aujourd’hui géné­ra­li­sée dans beau­coup de pays — Algérie, Maroc, Tunisie, Libye, Égypte, Mali, Mauritanie. On y retrouve des mil­liers de jour­naux et des chaines de télé­vi­sion isla­mistes (comme Echourouk et Iqra), ainsi que des cler­gés qui imposent leur vision unique du monde, de la tra­di­tion et des vête­ments à la fois dans l’espace public, sur les textes de lois et sur les rites d’une société qu’ils consi­dèrent comme conta­mi­née.

Il faut lire cer­tains jour­naux isla­mistes et leurs réac­tions aux attaques de Paris. On y parle de l’Occident comme site de « pays impies » ; les atten­tats sont la consé­quence d’attaques contre l’Islam ; les musul­mans et les arabes sont deve­nus les enne­mis des laïcs et des juifs. On y joue sur l’affect de la ques­tion pales­ti­nienne, le viol de l’Irak et le sou­ve­nir du trauma colo­nial pour embal­ler les masses avec un dis­cours mes­sia­nique. Alors que ce dis­cours impose son signi­fiant aux espaces sociaux, en haut, les pou­voirs poli­tiques pré­sentent leurs condo­léances à la France et dénoncent un crime contre l’humanité. Une situa­tion de schi­zo­phré­nie totale, paral­lèle au déni de l’Occident face à l’Arabie Saoudite.

Ceci laisse scep­tique sur les décla­ra­tions toni­truantes des démo­cra­ties occi­den­tales quant à la néces­sité de lutter contre le ter­ro­risme. Cette soi-disant guerre est myope car elle s’attaque à l’effet plutôt qu’à la cause. Daesh étant une culture avant d’être une milice, com­ment empê­cher les géné­ra­tions futures de bas­cu­ler dans le dji­ha­disme alors qu’on n’a pas épuisé l’effet de la Fatwa Valley, de ses cler­gés, de sa culture et de son immense indus­trie édi­to­riale ?

Guérir le mal serait donc simple ? À peine. Le Daesh blanc de l’Arabie Saoudite reste un allié de l’Occident dans le jeu des échi­quiers au Moyen-Orient. On le pré­fère à l’Iran, ce Daesh gris. Ceci est un piège, et il abou­tit par le déni à un équi­libre illu­soire : On dénonce le dji­ha­disme comme le mal du siècle mais on ne s’attarde pas sur ce qui l’a créé et le sou­tient. Cela permet de sauver la face, mais pas les vies.

Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père : l’Arabie saou­dite et son indus­trie idéo­lo­gique. Si l’intervention occi­den­tale a donné des rai­sons aux déses­pé­rés dans le monde arabe, le royaume saou­dien leur a donné croyances et convic­tions. Si on ne com­prend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des dji­ha­distes mais ils renaî­tront dans de pro­chaines géné­ra­tions, et nour­ris des mêmes livres.

Les attaques à Paris remettent sur le comp­toir cette contra­dic­tion. Mais comme après le 11 sep­tembre, nous ris­quons de l’effacer des ana­lyses et des consciences.

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