Laïcité

Pour un débat large, ouvert et démocratique

Par Mis en ligne le 22 janvier 2010

Depuis plu­sieurs mois, voire quelques années, un débat intense porte sur la laï­cité telle que nous vou­drions la com­plé­ter au Québec. La crise des accom­mo­de­ments rai­son­nables a pro­pulsé cette ques­tion au pre­mier rang des débats sociaux.

Ce texte a été publié dans Le Devoir du 18 jan­vier 2010.

Pour un État laïque et un débat nécessaire

Québec soli­daire est en faveur d’un Québec laïque tant pour l’État que pour ses ins­ti­tu­tions. En même temps, nos membres réunis en congrès en novembre der­nier ont signi­fié leur atta­che­ment aux liber­tés fon­da­men­tales, y com­pris la liberté de conscience religieuse.

Nous sou­te­nons qu’un débat est néces­saire pour par­ache­ver la laï­cité de l’État qué­bé­cois et de ses ins­ti­tu­tions. À l’instar du Mouvement laïque qué­bé­cois, Québec soli­daire a exigé du gou­ver­ne­ment du Québec qu’il orga­nise un débat sur la laï­cité pour en arri­ver aux plus forts consen­sus pos­sibles et les ins­crire dans un texte. Ce débat devrait inclure l’ensemble des Québécoises et des Québécois de toutes ori­gines : pour nous, la dis­cus­sion sur la laï­cité n’en est pas une sur les immi­grants-es ! Plusieurs ques­tions res­tent à tran­cher et touchent aussi bien la majo­rité fran­co­phone que les mino­ri­tés. Par exemple, le cru­ci­fix accro­ché au-dessus de la tête du pré­sident de l’Assemblée natio­nale est consi­déré par cer­tains comme un objet patri­mo­nial et devrait y demeu­rer. Pour d’autres, il s’agit d’abord et avant tout d’un sym­bole, placé au cœur d’une ins­ti­tu­tion laïque par Maurice Duplessis pour scel­ler l’alliance entre l’Église et l’État. Ce cru­ci­fix devrait donc être déplacé.

La laïcité : mère d’une modernité inclusive

Chez les tenants de la laï­cité « à la fran­çaise », on invoque sou­vent la loi de 1905. La loi sur la laï­cité, intro­duite en France par le député socia­liste Briand, s’inscrivait dans un grand mou­ve­ment répu­bli­cain sou­cieux d’opérer de façon déci­sive une sépa­ra­tion entre l’État et les pou­voirs reli­gieux et de consa­crer ainsi la neu­tra­lité de l’État fran­çais devant toutes les reli­gions. La loi met­tait fin en même temps à la dis­cri­mi­na­tion dont étaient vic­times les pro­tes­tants dans l’accès à des postes dans la fonc­tion publique et dans l’enseignement.

Deux visions s’affrontaient alors en France. Le cou­rant radi­cal d’Émile Combes, séna­teur de la Gauche démo­cra­tique, héri­tier d’une tra­di­tion anti­clé­ri­cale très affir­mée, vou­lait ins­tru­men­ta­li­ser l’État et le prin­cipe de laï­cité pour mener un combat sur le ter­rain des croyances, ce qui peut conduire à une pos­sible limi­ta­tion de la liberté de conscience. Mais pour le cou­rant modéré du leader socia­liste Jean Jaurès et du ministre Aristide Briand, eux-mêmes non-croyants, la lutte idéo­lo­gique contre le clergé devait être dis­tin­guée de la res­pon­sa­bi­lité de l’État. L’État devait s’assurer de rester à l’abri du pou­voir reli­gieux mais « la répu­blique, c’est le droit de tout homme, quelque soit sa croyance reli­gieuse, à avoir sa part de la sou­ve­rai­neté » comme le rap­pe­lait Jaurès. Telle que conçue par Briand et Jaurès, la laï­cité est tout aussi sou­cieuse de la neu­tra­lité des ins­ti­tu­tions de l’État face aux croyances, que de garan­tir la liberté de conscience de chacun-e, en confor­mité avec la Déclaration des droits de l’homme.

C’est cette concep­tion moderne qui a fina­le­ment pré­valu. La liberté de conscience est l’un des prin­ci­paux fruits de la contri­bu­tion des Lumières à la civi­li­sa­tion occi­den­tale et a joué un rôle incon­tes­table dans l’émergence de la moder­nité. Elle est deve­nue en 1905 l’un des piliers de la laï­cité fran­çaise, avec l’égalité en droit des options spi­ri­tuelles et reli­gieuses et la neu­tra­lité du pou­voir politique.

Aux yeux de Québec soli­daire, défendre la liberté de conscience de l’autre est donc fon­da­teur de la moder­nité, qui a pour ainsi dire le projet d’inclure et non d’exclure.

Le voile : ni obligation, ni interdiction

Nous sommes sou­vent inter­pel­lés sur notre posi­tion face au voile porté par une mino­rité de femmes musul­manes au Québec. Nous tenons à rap­pe­ler que le port de signes reli­gieux dans la fonc­tion publique est seule­ment l’une des ques­tions que l’on doit débattre dans le cadre d’une démarche vers un État com­plè­te­ment laïque. Mais comme notre posi­tion sur le port du voile en ques­tionne plu­sieurs, nous tenons à la réex­pli­quer ici.

Le voile est apparu il y a au moins 4000 ans, chez les Sumériens, bien avant l’islam, le chris­tia­nisme et même le judaïsme. Il est devenu avec les reli­gions judéo-chré­tiennes et musul­mane un ins­tru­ment de contrôle du corps des femmes, et incon­tes­ta­ble­ment, un signe d’oppression patriar­cale. Son idée s’est impo­sée par des textes « sacrés », écrits de mains d’hommes ayant vécu dans des socié­tés archaïques qui ne recon­nais­saient pas l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. Un parti fémi­niste comme Québec soli­daire rejette donc l’obligation du port du voile : il n’y a aucune ambigüité là-dessus.

Nous reje­tons tout aussi clai­re­ment les attaques aux droits et aux liber­tés des femmes, toutes les façons de leur dicter leur conduite, que cela vienne des pou­voirs reli­gieux ou poli­tiques. Les femmes doivent être libres, auto­nomes et citoyennes à part entière dans toutes les socié­tés. Leur corps leur appar­tient, elles doivent pou­voir en dis­po­ser librement.

Qu’en est-il au Québec ? Des femmes aux tra­jec­toires de vie et aux réfé­rences très dif­fé­rentes sont parmi nous. Elles évo­luent dans un Québec qui a beau­coup avancé au niveau de l’égalité entre les femmes et les hommes depuis 40 ans. Un Québec cepen­dant non exempt de sexisme et qui dis­cri­mine par­ti­cu­liè­re­ment les femmes immi­grantes à qui des employeurs refu­se­ront un emploi sous divers prétextes.

Comment alors pro­té­ger les droits et liber­tés de toutes les femmes sans exclure cer­taines d’entre elles du marché du tra­vail, par exemple ? A quelle fin pri­ve­rait-on celles qui portent un voile de l’espace de par­ti­ci­pa­tion à la vie active qui passe par le tra­vail, ce qui les condam­ne­rait à rester pri­son­nières de ghet­tos com­mu­nau­taires sou­vent conser­va­teurs ? Rejeter l’obligation de porter un voile donne-t-il le droit de priver des femmes musul­manes de la pos­si­bi­lité de tra­vailler pour le plus impor­tant employeur qué­bé­cois : l’État ? Les déten­teurs du pou­voir reli­gieux qui pres­crivent le voile seraient les pre­miers ravis de voir des femmes confi­nées à l’espace domes­tique, plus faci­le­ment sou­mises à leur emprise. C’est ainsi que nous rajou­te­rions un voile, l’exclusion, au voile-tissu.

Pour nous, il importe de faire la lutte aux obli­ga­tions ves­ti­men­taires et com­por­te­men­tales reli­gieuses sur le ter­rain des idées. Nous devons dire que ces obli­ga­tions, y com­pris l’imposition de vête­ments qui couvrent les femmes – car leur corps serait « une occa­sion de péché ! » – sont rétro­grades et sexistes. Et nous devons offrir assis­tance et pro­tec­tion à celles qui veulent résis­ter à leur impo­si­tion par des hommes ou par des communautés.

Défendre tous les droits de toutes les femmes

Québec soli­daire a donc opté pour une solu­tion – qui ne sau­rait pré­tendre être par­faite – qui consiste à che­mi­ner ensemble, avec ces femmes qui ont des batailles à mener, des liber­tés à conqué­rir. Cette défense de l’autre, même de celle ou de celui qui dif­fère de nos idées ou de nos croyances, est comme on l’a vu plus haut, l’essence même de la démo­cra­tie et du prin­cipe répu­bli­cain de la laï­cité. Cela n’a rien à voir avec le rela­ti­visme cultu­rel et le multiculturalisme.

La neu­tra­lité de l’État, exigée par la laï­cité, est déter­mi­née par les actions de celles et ceux qui y tra­vaillent et non par leur tenue ves­ti­men­taire. Nous avons donc opté pour la non-inter­dic­tion du port de signes reli­gieux dans la fonc­tion publique et les ser­vices publics, tout en conve­nant que la réflexion était à pour­suivre sur des situa­tions où le port de signes reli­gieux pour­rait s’avérer inapproprié.

Voilà donc ce que nous pro­po­sons : pro­té­ger tous les droits en même temps. Sans perdre de vue la com­plète et néces­saire neu­tra­lité de l’État face à toutes les reli­gions et la non-influence de ces reli­gions sur les déci­sions de l’État.

La laïcité n’est pas du racisme

En ter­mi­nant, nous tenons à dis­si­per tout mal­en­tendu qui aurait pu lais­ser croire que Québec soli­daire accuse les tenants de la laï­cité de se rendre com­plices de racisme, de xéno­pho­bie et d’islamophobie. Ce n’est pas le cas. Comment pour­rions-nous accu­ser la laï­cité et ses défen­seurs alors qu’elle est l’un des axes cen­traux de notre projet poli­tique et de notre raison d’être ? Nous œuvrons comme nombre d’autres acteurs sociaux et poli­tiques à tenter de com­plé­ter la laï­ci­sa­tion de la société qué­bé­coise. Tous les points de vue doivent être enten­dus dans le res­pect des droits fon­da­men­taux de chacun-e et dans la recherche du bien commun.

Cela dit, nous consta­tons que nous ne sommes pas seuls à parler de laï­cité. Des xéno­phobes parlent aussi de laï­cité – de manière toute sélec­tive – pour mieux exclure, pour dis­cri­mi­ner en toute vertu. Ils uti­lisent la laï­cité comme vernis pour mas­quer leur peur de l’autre, de l’étranger qui pra­tique une autre reli­gion que chré­tienne, car à leurs yeux, cela menace l’identité qué­bé­coise. Ils s’expriment rare­ment sur le pou­voir reli­gieux catho­lique ou pro­tes­tant, encore moins pour ques­tion­ner ces méde­cins catho­liques qui invoquent leurs croyances reli­gieuses pour refu­ser de pra­ti­quer l’avortement, ou ces éche­vins qui font prière offi­cielle pour ouvrir leur séance de conseil municipal.

En bref, la défense de l’identité qué­bé­coise, aussi légi­time soit-elle, est par­fois le pré­texte, ces temps-ci, pour mas­quer une into­lé­rance gran­dis­sante face à l’autre, le nouvel arri­vant. Les com­mu­nau­tés musul­manes en font par­ti­cu­liè­re­ment les frais. Cela, nous ne pou­vons, à Québec soli­daire, le tolérer.

La laï­cité telle que nous la conce­vons est inclu­sive mais exclut la peur de l’autre ou encore toute into­lé­rance à l’égard de celles et ceux que le Québec accueille chaque année. Si ces prin­cipes sont clairs et, croyons-nous, lar­ge­ment par­ta­gés par la popu­la­tion qué­bé­coise, toutes ori­gines confon­dues, les pres­sions doivent se pour­suivre afin d’amener le gou­ver­ne­ment Charest à enga­ger un débat large, ouvert et démo­cra­tique sur la laï­cité pour en arri­ver au consen­sus le plus ras­sem­bleur pour toutes les Québécoises et tous les Québécois.

Françoise David, pré­si­dente et porte-parole de Québec solidaire
Amir Khadir, député de Mercier et porte-parole de Québec solidaire

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