L’affaire Strauss-Kahn vue par Alain Badiou

Moi, ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est, précisément, son essence théâtrale. Le grand écrivain de cela aurait été Jean Genêt. Nous avons là, comme dans Le Balcon ou Les Nègres, des allégories. On est dans la représentation, et même dans la représentation de la représentation, la représentation des mécanismes de la représentation (qu’est-ce qu’un président, qu’est-ce qu’un chef de la police?).

Nous avons en effet là l’Homme Puissant à la tête de l’institution la plus fondamentale du monde occidental, favori de tous les sondages etc., qui joue le rôle que tenait, dans Le Balcon, le Chef de la Police – dont Genêt précise qu’au troisième acte il doit arriver sous la forme d’une grosse bite (vous voyez que tout cela était déjà prévu …). De l’autre côté, il y a le symbole même de la faiblesse : la Femme Noire Immigrée, qui vient d’Afrique, qui a un boulot infect etc. La rencontre de ces deux figures ne peut être que sexuelle, car ils n’ont aucun rapport entre eux : elle inexiste totalement pour lui, et réciproquement. Le sexe est cet élément qui provoque des collisions invraisemblables du point de vue des icônes générales du monde. Il y a aussi le rôle, magnifique, de la Sublime Épouse qui annonce l’imprescriptibilité du couple ; je lui rends hommage, sérieusement, car si elle l’aime plus que jamais, c’est qu’il aura montré à tout le monde quelque chose de la faiblesse humaine.

Mon hypothèse théâtrale – car les implications « politiques » de cette affaire ne me font ni chaud ni froid, pour tout vous dire, je n’étais ni dans les électeurs de Strauss-Kahn, ni dans ses non-électeurs – est qu’il ne voulait pas y aller. C’est son entourage qui avait créé chez lui ce désir morbide d’être président de la république : sa femme espérait peut-être qu’il allait s’assagir dans les nécessités de la représentation, le PS en a fait son candidat et ce au seul vu des sondages (alors que personne n’ignorait qu’il ne pouvait s’empêcher de sauter sur une femme dès qu’il se trouvait seul avec elle dans une pièce fermée), ce qui est quand même extravagant : ça montre à quel point la dégénérescence idéologique de cet organisme est totale (« gagnons les voix, et après on verra »). Bref, tout le monde voulait Strauss-Kahn, sauf une personne : Strauss-Kahn. Comme il n’est pas très courageux, il ne voulait pas y aller, mais il ne voulait pas non plus dire qu’il ne voulait pas y aller, il ne voulait pas dire publiquement « ça m’embête » (en pensant, en outre : « et puis, je sais qu’il va m’arriver des histoires »). Son inconscient a trouvé la solution de ce dilemme. Il n’ira pas et, pour cela, il n’a qu’a eu dire oui à sa pulsion, ce qui est très économique. Ce qui fait qu’il est content, parce qu’il ne va pas faire ce qu’il ne voulait pas faire et aussi parce qu’il a dit à la terre entière qui il était vraiment ; si j’étais lui, j’éprouverais une joie ironique, parce que je me dirais : « Bande d’ânes ! Voilà celui pour lequel vous vouliez tous voter ! » Et ça, c’est une position merveilleuse. L’épouse aussi est contente, car elle est dans un rôle sublime, elle va montrer aux gens ce que c’est que l’amour. Moi, je suis content aussi, parce que Strauss-Kahn, je n’en voulais pas. Il faut vraiment chercher dans les entrailles du PS pour trouver des gens mécontents.

Ce collapsus symbolique entre la puissance absolue et l’impuissance absolue, je pense que c’est cela qui intéresse tout le monde et qui explique la fascination exercée par cette affaire. La décision de Strauss-Kahn fait apparaître un élément d’humanité secret dans l’icône il faut le dire bestiale du président du FMI.

Un seul appendice. On voit entrer en scène Mme Lagarde. Imaginons l’histoire suivante : Mme Lagarde est dans l’hôtel, elle sort de sa douche, et un groom philippin lui saute dessus. C’est ce que Husserl appelle une variation eidétique (*). Le type est pris, il est menotté et photographié menotté. Que dit la presse ? Stigmatise-t-elle ces mœurs américaines épouvantables qui consistent à présenter les gens avec des menottes ? Je vous garantis que non. La presse dit : « Justice est faite, ce salaud a ce qu’il méritait ». C’est quand même la preuve que cette histoire est en profondeur une histoire de classes. Si on fait la variation eidétique dans l’autre sens, on voit bien que la construction de Strauss-Kahn en victime ne s’explique que par le croisement, imprévisible, entre la détermination sexuelle et la détermination de classe.

Alain Badiou

Extrait d’un séminaire tenu le 25 mai 2011, selon des notes recueillies par Daniel Fischer.