L’affaire Strauss-Kahn vue par Alain Badiou

Par Mis en ligne le 04 juillet 2011

Moi, ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est, pré­ci­sé­ment, son essence théâ­trale. Le grand écri­vain de cela aurait été Jean Genêt. Nous avons là, comme dans Le Balcon ou Les Nègres, des allé­go­ries. On est dans la repré­sen­ta­tion, et même dans la repré­sen­ta­tion de la repré­sen­ta­tion, la repré­sen­ta­tion des méca­nismes de la repré­sen­ta­tion (qu’est-ce qu’un pré­sident, qu’est-ce qu’un chef de la police?).

Nous avons en effet là l’Homme Puissant à la tête de l’institution la plus fon­da­men­tale du monde occi­den­tal, favori de tous les son­dages etc., qui joue le rôle que tenait, dans Le Balcon, le Chef de la Police – dont Genêt pré­cise qu’au troi­sième acte il doit arri­ver sous la forme d’une grosse bite (vous voyez que tout cela était déjà prévu …). De l’autre côté, il y a le sym­bole même de la fai­blesse : la Femme Noire Immigrée, qui vient d’Afrique, qui a un boulot infect etc. La ren­contre de ces deux figures ne peut être que sexuelle, car ils n’ont aucun rap­port entre eux : elle inexiste tota­le­ment pour lui, et réci­pro­que­ment. Le sexe est cet élé­ment qui pro­voque des col­li­sions invrai­sem­blables du point de vue des icônes géné­rales du monde. Il y a aussi le rôle, magni­fique, de la Sublime Épouse qui annonce l’imprescriptibilité du couple ; je lui rends hom­mage, sérieu­se­ment, car si elle l’aime plus que jamais, c’est qu’il aura montré à tout le monde quelque chose de la fai­blesse humaine.

Mon hypo­thèse théâ­trale – car les impli­ca­tions « poli­tiques » de cette affaire ne me font ni chaud ni froid, pour tout vous dire, je n’étais ni dans les élec­teurs de Strauss-Kahn, ni dans ses non-élec­teurs – est qu’il ne vou­lait pas y aller. C’est son entou­rage qui avait créé chez lui ce désir mor­bide d’être pré­sident de la répu­blique : sa femme espé­rait peut-être qu’il allait s’assagir dans les néces­si­tés de la repré­sen­ta­tion, le PS en a fait son can­di­dat et ce au seul vu des son­dages (alors que per­sonne n’ignorait qu’il ne pou­vait s’empêcher de sauter sur une femme dès qu’il se trou­vait seul avec elle dans une pièce fermée), ce qui est quand même extra­va­gant : ça montre à quel point la dégé­né­res­cence idéo­lo­gique de cet orga­nisme est totale (« gagnons les voix, et après on verra »). Bref, tout le monde vou­lait Strauss-Kahn, sauf une per­sonne : Strauss-Kahn. Comme il n’est pas très cou­ra­geux, il ne vou­lait pas y aller, mais il ne vou­lait pas non plus dire qu’il ne vou­lait pas y aller, il ne vou­lait pas dire publi­que­ment « ça m’embête » (en pen­sant, en outre : « et puis, je sais qu’il va m’arriver des his­toires »). Son incons­cient a trouvé la solu­tion de ce dilemme. Il n’ira pas et, pour cela, il n’a qu’a eu dire oui à sa pul­sion, ce qui est très éco­no­mique. Ce qui fait qu’il est content, parce qu’il ne va pas faire ce qu’il ne vou­lait pas faire et aussi parce qu’il a dit à la terre entière qui il était vrai­ment ; si j’étais lui, j’éprouverais une joie iro­nique, parce que je me dirais : « Bande d’ânes ! Voilà celui pour lequel vous vou­liez tous voter ! » Et ça, c’est une posi­tion mer­veilleuse. L’épouse aussi est contente, car elle est dans un rôle sublime, elle va mon­trer aux gens ce que c’est que l’amour. Moi, je suis content aussi, parce que Strauss-Kahn, je n’en vou­lais pas. Il faut vrai­ment cher­cher dans les entrailles du PS pour trou­ver des gens mécon­tents.

Ce col­lap­sus sym­bo­lique entre la puis­sance abso­lue et l’impuissance abso­lue, je pense que c’est cela qui inté­resse tout le monde et qui explique la fas­ci­na­tion exer­cée par cette affaire. La déci­sion de Strauss-Kahn fait appa­raître un élé­ment d’humanité secret dans l’icône il faut le dire bes­tiale du pré­sident du FMI.

Un seul appen­dice. On voit entrer en scène Mme Lagarde. Imaginons l’histoire sui­vante : Mme Lagarde est dans l’hôtel, elle sort de sa douche, et un groom phi­lip­pin lui saute dessus. C’est ce que Husserl appelle une varia­tion eidé­tique (*). Le type est pris, il est menotté et pho­to­gra­phié menotté. Que dit la presse ? Stigmatise-t-elle ces mœurs amé­ri­caines épou­van­tables qui consistent à pré­sen­ter les gens avec des menottes ? Je vous garan­tis que non. La presse dit : « Justice est faite, ce salaud a ce qu’il méri­tait ». C’est quand même la preuve que cette his­toire est en pro­fon­deur une his­toire de classes. Si on fait la varia­tion eidé­tique dans l’autre sens, on voit bien que la construc­tion de Strauss-Kahn en vic­time ne s’explique que par le croi­se­ment, impré­vi­sible, entre la déter­mi­na­tion sexuelle et la déter­mi­na­tion de classe.

Alain Badiou

Extrait d’un sémi­naire tenu le 25 mai 2011, selon des notes recueillies par Daniel Fischer.

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