L’acte fondateur de l’âge barbare

Par , Mis en ligne le 20 mai 2012

Pour une pre­mière fois, nous pre­nons la plume au Québec en crai­gnant que cela puisse entraî­ner des repré­sailles à notre endroit. Malgré cela, il existe des choses qu’il faut dire et écrire lorsque des crises signi­fi­ca­tives éclatent qui risquent d’ébranler les fon­de­ments mêmes de la démo­cra­tie.

Depuis le début du conflit étu­diant, le gou­ver­ne­ment pré­sente l’augmentation des droits de sco­la­rité comme une déci­sion pure­ment bud­gé­taire qui relè­ve­rait du bon sens et de la saine admi­nis­tra­tion. Or, malgré son aspect comp­table à pre­mière vue, il s’agit dans les faits d’une déci­sion pro­pre­ment poli­tique, laquelle par­ti­cipe d’un projet néo­li­bé­ral de trans­for­ma­tion du rap­port que la jeu­nesse entre­tient avec le savoir, les ins­ti­tu­tions et la société en géné­ral.

En effet, dans son dis­cours de pré­sen­ta­tion de la loi d’exception, Jean Charest a qua­li­fié la réforme du finan­ce­ment uni­ver­si­taire « d’acte fon­da­teur » : « le gou­ver­ne­ment a posé un acte fon­da­teur, il s’agit de l’avenir de nos uni­ver­si­tés et de nos col­lèges, il s’agit donc de l’avenir de nos enfants, du finan­ce­ment d’institutions qui sont névral­giques pour l’avenir de notre peuple ». Il faut entendre cette refon­da­tion comme une rup­ture avec les valeurs culti­vées par notre société depuis la Révolution tran­quille : uni­ver­sa­lité, éga­lité, carac­tère public de l’éducation.

Désormais, l’éducation est enten­due comme un bien de consom­ma­tion indi­vi­duel que s’arrachent des clients en concur­rence. Cette trans­for­ma­tion pousse les étu­diants à inté­rio­ri­ser sous la contrainte les idées et com­por­te­ments qu’attendent d’eux les entre­prises et l’économie capi­ta­liste. Les étu­diants ne sont pas les seuls à qui on impose la culture de « l’utilisateur-payeur ». Cet ima­gi­naire se dif­fuse dans toute la société, et tous les ser­vices publics.

C’est le sens de la « révo­lu­tion cultu­relle » dont parle le ministre des Finances, Raymond Bachand. Si le gou­ver­ne­ment tient tant à casser la résis­tance de la jeu­nesse, c’est qu’il veut s’assurer que la tran­si­tion d’ensemble se fasse doci­le­ment.

Faux-fuyants

Afin d’éviter un débat de fond sur les fina­li­tés qui animent ses poli­tiques, le gou­ver­ne­ment a tout fait pour faire dévier la dis­cus­sion sur des enjeux réels, mais secon­daires. Par exemple, on peut faire de savants cal­culs sur l’accès aux prêts d’études, mais cela ne règle en rien le débat fon­da­men­tal sur la gra­tuité sco­laire, une reven­di­ca­tion dépeinte dès le départ comme uto­pique et irréa­liste.

Avant d’en arri­ver au décret d’une loi spé­ciale, le gou­ver­ne­ment a tenté d’épuiser le mou­ve­ment étu­diant. Par la suite, il a pré­tendu être ouvert à des négo­cia­tions au moment même où il pré­pa­rait le projet de loi 78.

Cette loi menace les liber­tés fon­da­men­tales et rompt avec les prin­cipes fon­da­teurs de la démo­cra­tie. Par exemple, en vertu de l’article 9 : « le ministre de l’Éducation […] peut prendre toutes les mesures néces­saires, notam­ment pré­voir les dis­po­si­tions légis­la­tives et régle­men­taires qui ne s’appliquent pas et pré­voir toute autre adap­ta­tion néces­saire aux dis­po­si­tions de la pré­sente loi ainsi qu’aux dis­po­si­tions de toute autre loi ». Ces dis­po­si­tions ouvrent la porte à la sou­mis­sion de toutes les lois au pou­voir dis­cré­tion­naire et à l’arbitraire d’un seul ministre. L’effet recher­ché par cette loi spé­ciale est-il vrai­ment de calmer les esprits comme le pré­tend M. Charest ? Faut-il aller jusqu’à com­prendre, comme le disent cer­tains avo­cats, qu’il fau­drait même parler d’un « coup d’État consti­tu­tion­nel » auquel il ne man­que­rait que la « loi du cade­nas » ?

La Noirceur est en avant

Pour la géné­ra­tion des baby-boo­mers, la Grande Noirceur est peut-être der­rière dans le sou­ve­nir de Duplessis. Mais pour la jeu­nesse qui est dans la rue actuel­le­ment et depuis 2001, 2005 et le G20 de Toronto, la Grande Noirceur est droit devant : Charest à Québec, Harper à Ottawa. Dans les deux cas, le budget sert d’arme de des­truc­tion mas­sive des poli­tiques sociales.

Contre cela, depuis des semaines, la jeu­nesse per­siste pour intro­duire dans le débat public une concep­tion du rap­port au savoir et une concep­tion du monde qui s’opposent aux poli­tiques néo­li­bé­rales actuelles. Elle nous donne l’exemple de la résis­tance aux poli­tiques de Charest et Harper par sa com­ba­ti­vité, sa téna­cité, sa rési­lience et sa soli­da­rité. Si nous aban­don­nons les jeunes au matra­quage poli­cier et aux lois matraques, nous aurons laissé dire qu’il s’agissait uni­que­ment d’une lutte cor­po­ra­tiste ou d’un conflit de géné­ra­tions.

Or, il s’agit d’une reven­di­ca­tion qui concerne toute la société et son avenir. Nous choi­sis­sons aujourd’hui le visage du Québec de demain. Sera-t-il une col­lec­tion d’individus-entrepreneurs en guerre concur­ren­tielle, ou une société ras­sem­blée autour de valeurs huma­nistes, de jus­tice sociale et de res­pect de l’écologie ? Pour empê­cher la bar­ba­rie néo­li­bé­rale de prendre racine, il faut s’engager réso­lu­ment auprès de la jeu­nesse et lutter à ses côtés.

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Gordon Lefebvre, Enseignant à la retraite,
Éric Martin, Professeur de phi­lo­so­phie au col­lège Édouard-Montpetit

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