L’accélération comme moteur de l’aliénation

Par Mis en ligne le 25 août 2012

Note de lec­ture. Hartmut ROSA, Aliénation et accé­lé­ra­tion. Vers une théo­rie cri­tique de la moder­nité tar­dive, Paris, La Découverte, 2012. 153 p. 16€. Comment refon­der la théo­rie cri­tique à partir d’un point de vue uni­fi­ca­teur des tra­vers de nos socié­tés : le temps qui s’accélère et qui, de ce fait, exerce une emprise de plus en plus pres­sante sur nos vies ordi­naires ?

S’inscrivant dans le sillage d’Accélération [1], Aliénation et accé­lé­ra­tion est un essai de phi­lo­so­phie sociale sur la vie moderne : il en consti­tue la reprise, la syn­thèse et le pro­lon­ge­ment. Le pro­blème qu’il pose est le sui­vant : quels types d’enquête et d’analyse peuvent nous per­mettre d’évaluer la qua­lité de vie dans nos socié­tés modernes ? La grande thèse de l’auteur, reprise, décli­née, et de nou­veau pré­ci­sée tout au long de l’ouvrage, est qu’une telle éva­lua­tion est réa­li­sable en se concen­trant sur les fac­teurs déter­mi­nant la struc­tu­ra­tion tem­po­relle de notre vie sociale, c’est-à-dire le « régime-temps » des socié­tés capi­ta­listes. Cette thèse est insé­pa­rable d’un concept uni­fi­ca­teur, l’accélération sociale, et d’une théo­rie : la logique de l’accélération sociale. Mettre au jour cette « logique », c’est révé­ler les méca­nismes pro­duc­teurs de formes d’aliénation sociale dont nous fai­sons actuel­le­ment l’expérience dans les socié­tés modernes tar­dives.

L’examen som­maire de phé­no­mènes aussi divers que la rapi­dité des ordi­na­teurs, les per­for­mances spor­tives, les fast-foods, la fré­quence des emmé­na­ge­ments et démé­na­ge­ments des par­ti­cu­liers, etc. montre que la caté­go­rie d’accélération peut leur être appli­quée d’une façon per­ti­nente. Comme le montre l’auteur dans le pre­mier cha­pitre (« Qu’est-ce que l’accélération ? »), il faut dis­tin­guer au sein de cette caté­go­rie trois concepts sous les­quels peuvent être sub­su­més la diver­sité des phé­no­mènes sociaux dont on dit qu’ils accé­lèrent : l’accélération tech­nique, l’accélération du chan­ge­ment social et enfin l’accélération du rythme de vie.

L’accélération tech­nique concerne les domaines du trans­port, de la com­mu­ni­ca­tion et de la pro­duc­tion, c’est-à-dire ces domaines où des moyens maté­riels (véhi­cules et machines) sont uti­li­sés en vue de fins posées par l’homme (ache­mi­ne­ments de matières pre­mières, dépla­ce­ments tou­ris­tiques, livrai­sons de mar­chan­dises, etc.). Dans la mesure où elle concerne des pro­ces­sus orien­tés vers un but, elle est qua­li­fiée d’intentionnelle. Elle implique donc l’accroissement des ren­de­ments par unité de temps, « c’est-à-dire du nombre de kilo­mètres par­cou­rus par heure, ou du nombre d’octets de don­nées trans­fé­rés par minute, ou du nombre de voi­tures pro­duites par jour » (p. 28). La plus grosse consé­quence de cette accé­lé­ra­tion est qu’elle trans­forme notre façon de per­ce­voir les dimen­sions du temps et de l’espace : elle aug­mente la contrac­tion de l’espace dans la repré­sen­ta­tion que nous nous fai­sons des lieux réels (hôtels, banques, uni­ver­si­tés, etc.), les trans­for­mant en « non-lieux » dans un espace vir­tuel, celui de notre repré­sen­ta­tion.

L’accélération du chan­ge­ment social cor­res­pond à l’augmentation de la fré­quence des chan­ge­ments sociaux, c’est-à-dire des modes d’association sociale et des formes de pra­tique sociale. Le concept de « com­pres­sion du pré­sent » (Gegenwartsschrumpfung),– qui permet de penser le degré de contrac­tion de la durée pen­dant laquelle nous pou­vons faire appel aux leçons de nos expé­riences pas­sées pour anti­ci­per les consé­quences d’un avenir ins­crit dans un hori­zon d’attente pré­vi­sible,– four­nit selon l’auteur une unité de mesure devant per­mettre de quan­ti­fier les vitesses de chan­ge­ment dans le cadre d’une socio­lo­gie sys­té­ma­tique de l’accélération sociale [2]. Dès lors pour mesu­rer le degré de l’accélération sociale, et donc de com­pres­sion du pré­sent, il s’agit de prendre comme réfé­ren­tiel « les ins­ti­tu­tions qui orga­nisent les pro­ces­sus de pro­duc­tion et de repro­duc­tion, car elles semblent former les struc­tures de base de la société » (p. 23), c’est-à-dire dans les socié­tés occi­den­tales : la famille, le tra­vail, les ins­ti­tu­tions poli­tiques et les tech­no­lo­gies qui viennent s’y gref­fer.

L’accélération du rythme de vie cor­res­pond à l’augmentation des expé­riences et des actions par unité de temps. Elle peut être mesu­rée sub­jec­ti­ve­ment, donc qua­li­ta­ti­ve­ment, grâce au degré de plainte exprimé face à la rareté du temps. Elle peut aussi être mesu­rée objec­ti­ve­ment de deux façons : d’une part grâce à la déter­mi­na­tion du degré de com­pres­sion tem­po­rel d’unités d’action quo­ti­dienne telles que « manger, dormir, faire une pro­me­nade, jouer, parler à un membre de sa famille, etc. » (p. 27) ; d’autre part en déter­mi­nant la ten­dance à com­pri­mer (dia­chro­ni­que­ment) et à effec­tuer (syn­chro­ni­que­ment) une somme d’actions et d’expériences à l’intérieur d’une période de temps donnée. Par exemple cui­si­ner, regar­der la télé­vi­sion et télé­pho­ner en même temps (syn­chro­ni­sa­tion d’unités d’action au sein d’une stra­té­gie mul­ti­tâche) de sorte à pou­voir gagner du temps pour faire une sieste avant de retour­ner tra­vailler (com­pres­sion dia­chro­nique des acti­vi­tés dans une période de temps donné : la pause du midi).

Or il s’avère que nos socié­tés modernes se carac­té­risent par un para­doxe. En effet puisque l’accélération tech­nique est crois­sante, du temps devrait deve­nir de plus en plus dis­po­nible, c’est-à-dire que nous devrions consta­ter une aug­men­ta­tion du temps libre, donc faire l’expérience du ralen­tis­se­ment de notre rythme de vie, et ne plus souf­frir de la « famine tem­po­relle » : ce qui n’est pas le cas. La société moderne est donc effec­ti­ve­ment une société de l’accélération, « au sens où elle se carac­té­rise par une aug­men­ta­tion du rythme de vie (…) en dépit de taux d’accélération tech­nique impres­sion­nants » (p. 32). Dès lors se pose la ques­tion de savoir quels sont les moteurs qui com­mandent cette accé­lé­ra­tion (cha­pitre 2 : « Les forces motrices de l’accélération sociale »).

Le pre­mier moteur au prin­cipe de l’accélération sociale en géné­ral et de l’accélération tech­nique en par­ti­cu­lier est la com­pé­ti­tion, prin­cipe dyna­mique au coeur du sys­tème de marché capi­ta­liste. Ce prin­cipe, comme le rap­pelle l’auteur, « excède lar­ge­ment la sphère éco­no­mique » (p. 35), puisqu’il domine presque tous les domaines de la vie humaine (monde du tra­vail, poli­tique, reli­gion, sport, arts, science), excepté celui com­man­dant la dis­tri­bu­tion des régimes d’allocations sociales [3]. Le second moteur cor­res­pond à l’équivalent fonc­tion­nel et sécu­la­risé de la pro­messe reli­gieuse de vie éter­nelle. En effet, à la réa­li­sa­tion de soi dans l’au-delà, la moder­nité a sub­sti­tué le désir de vie plei­ne­ment accom­plie, c’est-à-dire incluant l’expérience de toutes les dimen­sions de la vie et de sa totale com­plexité : « La pro­messe eudé­mo­niste de l’accélération moderne réside par consé­quent dans l’idée (tacite) que l’accélération du « rythme de vie » est notre réponse (c’est-à-dire celle de la moder­nité) au pro­blème de la fini­tude et de la mort » (p. 40).

Cependant, la thèse selon laquelle « la moder­nité est carac­té­ri­sée par l’accélération du chan­ge­ment social ne peut être éta­blie en se conten­tant d’identifier dif­fé­rentes formes d’accélération ; elle ne peut être défen­due concep­tuel­le­ment que s’il est pos­sible de démon­trer que les forces de l’accélération sur­passent sys­té­ma­ti­que­ment celles du ralen­tis­se­ment » (p. 44). C’est pour­quoi l’auteur ana­lyse dans le cha­pitre 3 toutes les formes de la décé­lé­ra­tion et de l’inertie, au nombre de cinq selon lui : 1° les limites de vitesses natu­relles et anthro­po­lo­giques (pré­sentes dans les pro­ces­sus phy­siques, astro­no­miques, neu­ro­phy­sio­lo­giques, patho­gènes, etc.) ; 2° les oasis de décé­lé­ra­tion (comme les îles per­dues dans la mer, les groupes exclus socia­le­ment, les sectes reli­gieuses vivant en autar­cie, etc.) ; 3° les ralen­tis­se­ments comme consé­quences invo­lon­taires de pro­ces­sus d’accélération (comme l’embouteillage urbain, les décé­lé­ra­tions patho­lo­giques telles que les dépres­sions, consé­quences de pres­sions d’accélération déme­su­rées, les phé­no­mènes de réces­sion éco­no­mique, etc.) ; 4° les décé­lé­ra­tions inten­tion­nelles (comme les repos effec­tués dans le but de par­ti­ci­per plus effi­ca­ce­ment aux sys­tèmes sociaux accé­lé­ra­toires, ou à l’inverse, les mou­ve­ments idéo­lo­giques oppo­sés aux pro­ces­sus d’accélération) ; 5° l’inertie struc­tu­relle et cultu­relle impli­quée par la soli­dité du sys­tème de la société moderne, qui rend vain tout espoir de chan­ge­ment cultu­rel ou poli­tique. Or pour­quoi y a-t-il accé­lé­ra­tion plutôt que décé­lé­ra­tion ?

Comme le montre l’auteur dans le cha­pitre 4, c’est parce que les forces de l’accélération dépassent sys­té­ma­ti­que­ment celles de la décé­lé­ra­tion. En effet, parmi les cinq formes de la décé­lé­ra­tion, aucune ne se pré­sente comme une contre-ten­dance ou un contre-pou­voir de l’accélération. Elles se pré­sentent toutes comme des types d’effets déri­vés de l’accélération, excep­tée la cin­quième. Cependant, l’inertie struc­tu­relle et cultu­relle (la seule forme qui ne semble pas être un effet de l’accélération) ne cor­res­pond pas à une contre-ten­dance, car elle « est le revers para­doxal carac­té­ris­tique de toutes les forces défi­nis­sant la moder­nité » (p. 54), c’est-à-dire une carac­té­ris­tique inhé­rente de l’accélération [4]. Cette immo­bi­lité de fond est sta­bi­li­sée lorsque les dyna­miques de la vie indi­vi­duelle et col­lec­tive ne sont plus assi­mi­lables à des pro­gres­sions sen­sées (c’est-à-dire orien­tées vers des buts) mais à des suites de chan­ge­ments fré­né­tiques décon­nec­tés les uns des autres (c’est-à-dire non orien­tés en fonc­tion d’une fin direc­trice qui leur donne un sens et une réelle signi­fi­ca­tion) : « cette tran­si­tion de l’expérience cultu­relle domi­nante du chan­ge­ment dirigé (pro­grès) à la per­cep­tion d’un mou­ve­ment épi­so­dique fré­né­tique est un cri­tère de défi­ni­tion cen­tral de la tran­si­tion de la « moder­nité clas­sique » à la « moder­nité tar­dive ». » (p. 55) Cette asy­mé­trie struc­tu­relle entre les forces de l’accélération et celles de la décé­lé­ra­tion légi­time donc la thèse de l’auteur selon laquelle la moder­ni­sa­tion peut être iden­ti­fiée à un phé­no­mène continu d’accélération sociale. Dès lors, en quoi le concept d’accélération sociale est-il véri­ta­ble­ment impor­tant ?

Premièrement parce qu’il par­ti­cipe d’une mise au jour des normes tem­po­relles invi­sibles (délais, calen­driers, limites tem­po­relles) qui gou­vernent notre vie sociale ; deuxiè­me­ment parce que le régime d’accélération des socié­tés modernes tar­dives aux­quelles nous appar­te­nons trans­forme notre rap­port au monde dans sa tota­lité, c’est-à-dire non seule­ment aux autres humains (monde social), mais aussi à l’espace, au temps, à la nature et aux objets inani­més (monde objec­tif), ainsi qu’à nous-mêmes (monde sub­jec­tif). Or dans la mesure où ces chan­ge­ments de fond sont por­teurs de patho­lo­gies sociales, c’est-à-dire de souf­frances et/​ou de mal­heurs humains, il faut en faire la théo­rie cri­tique. Les condi­tions préa­lables à une ver­sion contem­po­raine de la Théorie cri­tique étant pour Harmut Rosa les sui­vantes : 1° la souf­france humaine réelle comme point de départ nor­ma­tif ; 2° les concep­tions que se font les acteurs sociaux de ce qu’est une vie bonne ; ces der­nières devant per­mettre la mise en œuvre d’une « com­pa­rai­son cri­tique entre ces concep­tions de la vie bonne et les pra­tiques et ins­ti­tu­tions sociales réelles. » (p. 69) Autrement dit « les condi­tions sociales qui sapent notre capa­cité à l’autodétermination, qui minent nos poten­tiels d’autonomie indi­vi­duelle et col­lec­tive, peuvent et doivent être iden­ti­fiées et cri­ti­quées car elles empêchent sys­té­ma­ti­que­ment les gens de réa­li­ser leurs concep­tions de la vie bonne. » (p. 70)

Les cha­pitres 7 et 8 ont donc pour fonc­tion de mon­trer que les condi­tions de com­mu­ni­ca­tion (Habermas) et de recon­nais­sance (Honneth) à la base de la société « ne peuvent pas être ana­ly­sées et com­prises cor­rec­te­ment sans prendre en compte la dimen­sion dyna­mique et les forces de pro­pul­sion de l’accélération sociale » (p. 72), d’une part parce que les res­sources tem­po­relles néces­saires à la déci­sion démo­cra­tique –et donc déter­mi­nant les poli­tiques à venir– dimi­nuent (ce qui a de lourdes consé­quences sur la rigueur de l’argumentation mobi­li­sée dans les débats, et donc sur la nature des argu­ments pré­si­dents aux déci­sions) ; d’autre part parce que la lutte pour la recon­nais­sance n’est plus cen­trée sur la posi­tion sociale, mais sur la per­for­mance, dans une course quo­ti­dienne qui en conduit beau­coup à l’épuisement psy­cho­lo­gique et/​ou phy­sique, c’est-à-dire à la dépres­sion et au burn-out [5]. L’accélération sociale repré­sente donc un pou­voir « tota­li­taire » au sens où : 1° elle exerce une pres­sion sur les volon­tés et actions de tous les sujets ; 2° on ne peut pas lui échap­per ; 3° elle est omni­pré­sente ; 4° elle est dif­fi­cile à cri­ti­quer voire impos­sible à com­battre (cha­pitre 9 : « L’accélération comme nou­velle forme de tota­li­ta­risme »).

Les cha­pitres 11 à 14 déve­loppent les trois formes de cri­tiques sociales pou­vant être inté­grées à une cri­tique de l’accélération sociale : la cri­tique fonc­tion­na­liste, la cri­tique nor­ma­tive et enfin la cri­tique éthique. 1° la cri­tique fonc­tion­na­liste est celle qui affirme qu’un sys­tème social ne peut pas fonc­tion­ner sur le long terme. Pourquoi une telle cri­tique peut être appli­quée aux pro­ces­sus de la société moderne ? Parce qu’ils se pré­sentent pour beau­coup comme essen­tiel­le­ment désyn­chro­ni­sés les uns par rap­port aux autres : en effet « les mêmes pro­ces­sus qui accé­lèrent les chan­ge­ments sociaux, cultu­rels et éco­no­miques ralen­tissent la for­ma­tion de la volonté et la prise de déci­sion démo­cra­tiques, ce qui mène à une nette désyn­chro­ni­sa­tion entre la poli­tique, d’une part, et la vie et l’évolution socioé­co­no­miques, d’autre part. » (p. 97) Une telle désyn­chro­ni­sa­tion appa­raît en outre à l’intérieur de l’économie elle-même entre les rythmes des mar­chés finan­ciers et l’économie réelle de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion, mais aussi au niveau cultu­rel, puisque les dif­fé­rentes géné­ra­tions qui coexistent au sein de la société évo­luent à des rythmes si dif­fé­rents qu’elles contre­viennent à la sta­bi­lité inter­gé­né­ra­tion­nelle au fon­de­ment de l’homogénéité sym­bo­lique de la société : « les géné­ra­tions vivent vir­tuel­le­ment dans des « mondes dif­fé­rents » » (p. 99) .

La cri­tique nor­ma­tive peut être appli­quée aux normes tem­po­relles de la vie sociale (horaires, délais impo­sés) et à leurs pou­voirs (pou­voirs de l’urgence et de l’immédiateté) dans la mesure où elles repré­sentent l’équivalent fonc­tion­nel des normes morales jadis véhi­cu­lées par l’Eglise. Elles ont donc pour effet de pro­duire des sujets domi­nés par le sen­ti­ment de culpa­bi­lité, à cette dif­fé­rence près que la société moderne « pro­duit des sujets cou­pables sans pos­si­bi­lité de rémis­sion ni de pardon. » (p. 103) Cette cri­tique nor­ma­tive est capi­tale, car les normes tem­po­relles de notre époque rem­plissent les quatre condi­tions du pou­voir tota­li­taire défi­nit au cha­pitre 9.

Enfin la cri­tique éthique peut être mobi­li­sée, dans la mesure où la moder­ni­sa­tion (au sens de l’accélération sociale affec­tant les socié­tés modernes tar­dives) ne pro­duit plus les res­sources néces­saires à la réa­li­sa­tion de l’autonomie, c’est-à-dire à la « pour­suite des rêves, des buts et des pro­jets de vie indi­vi­duels, et au mode­lage poli­tique de la société selon les idées de jus­tice, de pro­grès, de dura­bi­lité, etc. » (p. 110), mais bien l’inverse, c’est-à-dire l’instrumentalisation de toutes ces espé­rances en vue d’alimenter la « machine de l’accélération (…) sym­bo­li­sée par la roue des ham­sters de la com­pé­ti­tion socioé­co­no­mique. » (p. 110-113). Ce qui mène néces­sai­re­ment les sujets à l’aliénation, c’est-à-dire à un état dans lequel ils pour­suivent des buts ou des actions qu’ils n’approuvent pas, des buts et actions pour­sui­vies indé­pen­dam­ment de tout prin­cipe d’obligation exté­rieur et coer­ci­tif. Dès lors la ques­tion se pose de savoir com­ment l’aliénation émerge à partir de la vitesse et ce qu’il serait pos­sible de faire pour en sortir de cet état. Le cha­pitre 14, en pro­po­sant une théo­rie cri­tique de la société accé­lé­rée, dégage cinq formes d’aliénation sociale : l’aliénation par rap­port à l’espace, l’aliénation par rap­port aux choses, l’aliénation par rap­port à nos actions, l’aliénation par rap­port au temps et enfin l’aliénation par rap­port à soi et aux autres.

S’il y a un inté­rêt à lire Aliénation et accé­lé­ra­tion, ce n’est pas parce qu’il pro­po­se­rait « une nou­velle ver­sion accom­plie de la Théorie cri­tique » (p. 137), mais parce qu’il nous convainc de la néces­sité d’une cri­tique des struc­tures tem­po­relles de notre vie sociale dans les socié­tés modernes tar­dives, dans la mesure où elles sont pro­duc­trices de toutes les formes d’aliénation sociale pos­sibles. L’ouvrage gagne­rait cepen­dant – dans cette entre­prise d’analyse des effets géné­raux de l’accélération sociale sur de mul­tiples aspects de nos vies ordi­naires– à être davan­tage ancré dans des enquêtes issues d’un ter­rain socio­lo­gique dépas­sant les fron­tières de l’expérience per­son­nelle, celle d’un uni­ver­si­taire pour qui les effets de l’accélération ne sau­raient épui­ser la richesse des défis poli­tiques que celle-ci, nous sug­gère Rosa lui-même, ne manque pas de sus­ci­ter.

Notes

[1] Hartmut ROSA, Accélération. Une cri­tique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2010. [2] Cf. Hermann LÜBBE, « The contrac­tion of the present », in Hartmut ROSA & William SCHEUERMAN, High-Speed Society. Social Acceleration, Power and Modernity, Pennsylvania State University, Pennsylvanie, 2009. [3] Cf. Frank NULLMEIER, Politische Theorie des Wohlfahrtsstaats, Campus, Francfort & New York, 2000. [4] Cf. Paul VIRILIO, L’inertie polaire, Paris, Christian Bourgois, 1990. [5] Cf. Lothar BAIER, Pas le temps ! Traité sur l’accélération, Arles, Actes Sud, 2002 ; et Alain EHRENBERG, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1999.

Les commentaires sont fermés.