Laboratoire Amérique latine : hybridation, interdépendance et pouvoir constituant

Par , Mis en ligne le 10 juillet 2009
Le renou­veau attendu après l’élection de Barack Obama en Amérique du Nord, ne sau­rait faire oublier que les pre­miers vrais cra­que­ments de l’ordre néo­li­bé­ral (1980-2008) sont venus de l’Amérique latine depuis bien­tôt dix ans. Frémissement au Mexique dès les années 1990, avec le zapa­tisme qui a compté tel­le­ment pour toute la géné­ra­tion Seattle dans la tra­ver­sée des années d’hiver. Changement total des forces sociales au pou­voir en Bolivie, en Argentine, au Chili, au Brésil, en Uruguay, au Venezuela, au Paraguay et der­niè­re­ment en Équateur. Par les urnes, mais chaque fois en large pro­longe- ment de mou­ve­ments sociaux très variés. Il est impor­tant de rap­pe­ler que nombre de tech­niques du néo­li­bé­ra­lisme le plus exa­cerbé furent « essayées » sur l’Amérique Latine (le coup d’État de Pinochet a lieu sept ans avant l’arrivée au pou­voir de Margaret That- cher). Mais il est plus impor­tant aujourd’hui de mesu­rer à quel point le labo­ra­toire sud- amé­ri­cain n’a plus rien à voir avec la réfé­rence mythique cas­triste des années 1960.
Il faut cesser de penser Nord et Sud dans des plans suc­ces­sifs. C’est la thèse cen­trale d’Aníbal Quijano, Emir Sader, Enrique Dussel, Walter Mignolo de la colo­nia­lité du pou­voir, c’est-à-dire d’une his­toire uni­fiée de l’Europe et de l’Amérique latine de- puis le XVIe siècle. Révolutions, contre-révo­lu­tions, chan­ge­ments sociaux, espoirs, idées et struc­tures des mar­chés sont inter­dé­pen­dants. C’est ce que les his­to­riens de l’esclavage, de la traite et du monde des pirates et des révoltes dans les Amériques ont nommé l’hypothèse de l’unité du monde atlan­tique, non pas sim­ple­ment l’économie monde mer­can­ti­liste (Immanuel Wallerstein). Cela rejoint l’idée de la théo­rie des réseaux selon laquelle, dans une rela­tion, ce ne sont pas les deux pôles (nodes) qui importent mais le plan d’intersection (edges) qui contri­bue à confé­rer aux pre­miers leur véri­table nature. Ainsi entre déve­lop­pe­ment (Nord) et sous-déve­lop­pe­ment (Sud), il n’y a pas d’extériorité mais une rela­tion colo­niale. De la même manière, le budget de l’État por­tu­gais repo­sait pour près du tiers de ses recettes sur la traite escla­va­giste jusqu’au XVIIIe siècle, la révo­lu­tion haï­tienne de 1791. La police était inquiète de voir des Noirs se pro­me­ner dans les rues de Rio de Janeiro, arbo­rant une sorte de badge qui disait : « Toussaint Louverture, roi des nègres ». Flux de mar­chan­dises, flux d’hommes et mou­ve­ments de toutes sortes ne sont pas sépa­rables. L’approche dite « uni­ver­sa­liste » oublie en géné­ral de « bou­cler » le sys­tème et de penser le deve­nir-Sud du Nord : ainsi le sys­tème mer­can­ti­liste est incom­pré­hen­sible sans l’économie de plan­ta­tion escla­va­giste.
Aujourd’hui, rien n’illustre mieux cette rela­tion intime (la mon­dia­li­sa­tion actuelle ne fait que la mettre à nu) que ce qui s’est passé en Amérique latine depuis dix ans. Rétrospectivement : la vio­lence des dic­ta­tures qui n’avaient plus rien à voir avec les pro­nun­cia­men­tos. De façon moins lugubre, l’invention de nou­velles rela­tions entre de nou­veaux types de mou­ve­ments sociaux, les consti­tu­tions et l’État. Ne doit-on pas com­men­cer à penser le deve­nir-Sud et donc latino-amé­ri­cain du monde du Nord afin d’explorer les alter­na­tives réel­le­ment émer­gentes dans l’Empire ?
L’Amérique latine est peut-être le labo­ra­toire le plus inté­res­sant du monde par la richesse et la variété de des expé­riences de luttes mais aussi par la rela­tive vita­lité de bon nombre de ses gou­ver­ne­ments de « gauche » ou de « centre gauche ». Il faut parler à cet égard d’un uni­vers plu­riel des gauches latino-amé­ri­caines. La com­pa­rai­son de la situa­tion actuelle des gauches au gou­ver­ne­ment ou non en Amérique latine avec celle des gauches en Europe est édi­fiante. Le contraste n’est pas celui du blanc au noir, mais il est presque idéal-typique ! Ce point a été abon­dam­ment com­menté par les poli­to­logues.
Plus inté­res­sant peut-être, du point de vue de la vita­lité des mou­ve­ments et de la façon dont ils se sont formés, on remar­quera plu­sieurs points moins sou­li­gnés :
a) Tous les chan­ge­ments de gou­ver­ne­ment en Amérique latine ont été pré­cé­dés par des luttes, des mou­ve­ments et des sub­jec­ti­vi­tés nou­velles, quelle qu’ait été leur na- ture : classe ouvrière de l’ABC pau­liste, Indiens de l’Altiplano boli­vien des­cendu à La Paz.
b) Ces mou­ve­ments pré­sentent des com­po­si­tions pro­duc­tives et sub­jec­tives assez diverses, mais ils sont tous le résul­tat des trans­for­ma­tions opé­rées par la vague néo­li­bé­rale auto­ri­taire des trente der­nières années. Ils ne sont ni « archaïques » ni de simples freins à la mon­dia­li­sa­tion, mais le pro­duit avancé de cette muta­tion.
c) Ces mou­ve­ments expriment en même temps le refus de la colo­nia­lité du pou­voir ; ils révèlent le carac­tère mons­trueux de l’utopie néo­li­bé­rale capi­ta­liste ; ils rap­pellent que le Wall Street d’avant la crise finan­cière et les bar­rios et fave­las sont un seul et même monde global, pro­duc­tif et vivant. La divi­sion de la pla­nète en deux hémi­sphères sépa­rés (le Nord et le Sud) relève de ce régime sécu­laire qui vise à réduire à une posi­tion subal­terne et domi­née. Que ce soit dans les fau­bourgs de Caracas, à La Paz ou dans le ter­ri­toire de Terra do Sol en Amazonie, la visi­bi­lité de la dimen­sion indienne (comme celle du métis­sage blanc-noir à Cuba, au Brésil) exprime la crise de ce méca­nisme de divi­sion. Altermodernité qui ne se satis­fait ni du récit uni­ver­sel euro­péo­cen­triste ni de la simple résis­tance subal­terne com­mu­nau­taire.
d) Ces expé­riences se pré­sentent tou­jours comme des agen­ce­ments de mul­ti­pli­ci­tés. Espaces de liberté, tra­vail consti­tuant où le tra­vail, la pro­duc­tion (le lan­gage clas­sique des classes) s’interpénètrent et s’hybrident avec la culture et la poli­tique (le lan­gage des com­mu­nau­tés, des stra­ti­fi­ca­tions mul­tiples de cou­leur, de langue, de « race ») pour la pro­duc­tion de moments puis­sants de pou­voir consti­tuant.
e) Dire que cette émer­gence résout tous les pro­blèmes serait aller un peu vite en besogne. Les rela­tions que les mou­ve­ments entre­tiennent entre eux, leur com­po­si­tion ne va pas de soi. Ce dos­sier com­mence à nommer cer­tains de ces pro­blèmes. Il n’entend pas les résoudre et appelle une suite. « La lutte conti­nue, bien que nous devions recon­naître que les niveaux de viru­lence ont dimi­nué et que l’angle de confron­ta­tion s’est modi­fié. Le pro­ces­sus latino-amé­ri­cain donne des signaux peu encou­ra­geants : har­cè­le­ment du pro­ces­sus boli­vien ; taris­se­ment des grandes avan­cées au Brésil grandes avan­cées, Lula ren­con­trant d’évidentes dif­fi­cul­tés à appro­fon­dir sa rela­tion avec les mou­ve­ments ; Chavez contraint de navi­guer entre des plans sociaux au carac­tère indu­bi­ta­ble­ment inno­va­teur et une bureau­cra­ti­sa­tion crois­sante du pro­ces­sus, sou­te­nue chaque fois davan­tage par la figure cha­ris­ma­tique de son chef. Les marges d’espoir dyna­mi­sant se réduisent. ».
Néanmoins, le carac­tère hybride, com­po­site, mons­trueux des mou­ve­ments enraye les vieilles recettes du trai­te­ment contre-révo­lu­tion­naire de la lutte de classes (comme ce fut le cas au Nicaragua dans les années 1980). La mul­ti­pli­cité, struc­tu­rée en pra­tiques d’autoreprésentation et de démo­cra­tie com­mu­nau­taire, converge autour de la défense du commun, sans pour autant céder son auto­no­mie. C’est pré­ci­sé­ment cette ‘orga­ni­cité’ qui rend inef­fi­cace la répres­sion bru­tale. L’État fait face à un réseau social plus vieux et plus pro­fond que lui, d’une plus grande exten­sion géo­gra­phique et d’une plus grande implan­ta­tion sociale.

Le renou­veau attendu après l’élection de Barack Obama en Amérique du Nord, ne sau­rait faire oublier que les pre­miers vrais cra­que­ments de l’ordre néo­li­bé­ral (1980-2008) sont venus de l’Amérique latine depuis bien­tôt dix ans. Frémissement au Mexique dès les années 1990, avec le zapa­tisme qui a compté tel­le­ment pour toute la géné­ra­tion Seattle dans la tra­ver­sée des années d’hiver. Changement total des forces sociales au pou­voir en Bolivie, en Argentine, au Chili, au Brésil, en Uruguay, au Venezuela, au Paraguay et der­niè­re­ment en Équateur. Par les urnes, mais chaque fois en large pro­longe- ment de mou­ve­ments sociaux très variés. Il est impor­tant de rap­pe­ler que nombre de tech­niques du néo­li­bé­ra­lisme le plus exa­cerbé furent « essayées » sur l’Amérique Latine (le coup d’État de Pinochet a lieu sept ans avant l’arrivée au pou­voir de Margaret That- cher). Mais il est plus impor­tant aujourd’hui de mesu­rer à quel point le labo­ra­toire sud- amé­ri­cain n’a plus rien à voir avec la réfé­rence mythique cas­triste des années 1960.

Il faut cesser de penser Nord et Sud dans des plans suc­ces­sifs. C’est la thèse cen­trale d’Aníbal Quijano, Emir Sader, Enrique Dussel, Walter Mignolo de la colo­nia­lité du pou­voir, c’est-à-dire d’une his­toire uni­fiée de l’Europe et de l’Amérique latine de- puis le XVIe siècle. Révolutions, contre-révo­lu­tions, chan­ge­ments sociaux, espoirs, idées et struc­tures des mar­chés sont inter­dé­pen­dants. C’est ce que les his­to­riens de l’esclavage, de la traite et du monde des pirates et des révoltes dans les Amériques ont nommé l’hypothèse de l’unité du monde atlan­tique, non pas sim­ple­ment l’économie monde mer­can­ti­liste (Immanuel Wallerstein). Cela rejoint l’idée de la théo­rie des réseaux selon laquelle, dans une rela­tion, ce ne sont pas les deux pôles (nodes) qui importent mais le plan d’intersection (edges) qui contri­bue à confé­rer aux pre­miers leur véri­table nature. Ainsi entre déve­lop­pe­ment (Nord) et sous-déve­lop­pe­ment (Sud), il n’y a pas d’extériorité mais une rela­tion colo­niale. De la même manière, le budget de l’État por­tu­gais repo­sait pour près du tiers de ses recettes sur la traite escla­va­giste jusqu’au XVIIIe siècle, la révo­lu­tion haï­tienne de 1791. La police était inquiète de voir des Noirs se pro­me­ner dans les rues de Rio de Janeiro, arbo­rant une sorte de badge qui disait : « Toussaint Louverture, roi des nègres ». Flux de mar­chan­dises, flux d’hommes et mou­ve­ments de toutes sortes ne sont pas sépa­rables. L’approche dite « uni­ver­sa­liste » oublie en géné­ral de « bou­cler » le sys­tème et de penser le deve­nir-Sud du Nord : ainsi le sys­tème mer­can­ti­liste est incom­pré­hen­sible sans l’économie de plan­ta­tion escla­va­giste.

Aujourd’hui, rien n’illustre mieux cette rela­tion intime (la mon­dia­li­sa­tion actuelle ne fait que la mettre à nu) que ce qui s’est passé en Amérique latine depuis dix ans. Rétrospectivement : la vio­lence des dic­ta­tures qui n’avaient plus rien à voir avec les pro­nun­cia­men­tos. De façon moins lugubre, l’invention de nou­velles rela­tions entre de nou­veaux types de mou­ve­ments sociaux, les consti­tu­tions et l’État. Ne doit-on pas com­men­cer à penser le deve­nir-Sud et donc latino-amé­ri­cain du monde du Nord afin d’explorer les alter­na­tives réel­le­ment émer­gentes dans l’Empire ?

L’Amérique latine est peut-être le labo­ra­toire le plus inté­res­sant du monde par la richesse et la variété de des expé­riences de luttes mais aussi par la rela­tive vita­lité de bon nombre de ses gou­ver­ne­ments de « gauche » ou de « centre gauche ». Il faut parler à cet égard d’un uni­vers plu­riel des gauches latino-amé­ri­caines. La com­pa­rai­son de la situa­tion actuelle des gauches au gou­ver­ne­ment ou non en Amérique latine avec celle des gauches en Europe est édi­fiante. Le contraste n’est pas celui du blanc au noir, mais il est presque idéal-typique ! Ce point a été abon­dam­ment com­menté par les poli­to­logues.

Plus inté­res­sant peut-être, du point de vue de la vita­lité des mou­ve­ments et de la façon dont ils se sont formés, on remar­quera plu­sieurs points moins sou­li­gnés :

a) Tous les chan­ge­ments de gou­ver­ne­ment en Amérique latine ont été pré­cé­dés par des luttes, des mou­ve­ments et des sub­jec­ti­vi­tés nou­velles, quelle qu’ait été leur na- ture : classe ouvrière de l’ABC pau­liste, Indiens de l’Altiplano boli­vien des­cendu à La Paz.

b) Ces mou­ve­ments pré­sentent des com­po­si­tions pro­duc­tives et sub­jec­tives assez diverses, mais ils sont tous le résul­tat des trans­for­ma­tions opé­rées par la vague néo­li­bé­rale auto­ri­taire des trente der­nières années. Ils ne sont ni « archaïques » ni de simples freins à la mon­dia­li­sa­tion, mais le pro­duit avancé de cette muta­tion.

c) Ces mou­ve­ments expriment en même temps le refus de la colo­nia­lité du pou­voir ; ils révèlent le carac­tère mons­trueux de l’utopie néo­li­bé­rale capi­ta­liste ; ils rap­pellent que le Wall Street d’avant la crise finan­cière et les bar­rios et fave­las sont un seul et même monde global, pro­duc­tif et vivant. La divi­sion de la pla­nète en deux hémi­sphères sépa­rés (le Nord et le Sud) relève de ce régime sécu­laire qui vise à réduire à une posi­tion subal­terne et domi­née. Que ce soit dans les fau­bourgs de Caracas, à La Paz ou dans le ter­ri­toire de Terra do Sol en Amazonie, la visi­bi­lité de la dimen­sion indienne (comme celle du métis­sage blanc-noir à Cuba, au Brésil) exprime la crise de ce méca­nisme de divi­sion. Altermodernité qui ne se satis­fait ni du récit uni­ver­sel euro­péo­cen­triste ni de la simple résis­tance subal­terne com­mu­nau­taire.

d) Ces expé­riences se pré­sentent tou­jours comme des agen­ce­ments de mul­ti­pli­ci­tés. Espaces de liberté, tra­vail consti­tuant où le tra­vail, la pro­duc­tion (le lan­gage clas­sique des classes) s’interpénètrent et s’hybrident avec la culture et la poli­tique (le lan­gage des com­mu­nau­tés, des stra­ti­fi­ca­tions mul­tiples de cou­leur, de langue, de « race ») pour la pro­duc­tion de moments puis­sants de pou­voir consti­tuant.

e) Dire que cette émer­gence résout tous les pro­blèmes serait aller un peu vite en besogne. Les rela­tions que les mou­ve­ments entre­tiennent entre eux, leur com­po­si­tion ne va pas de soi. Ce dos­sier com­mence à nommer cer­tains de ces pro­blèmes. Il n’entend pas les résoudre et appelle une suite. « La lutte conti­nue, bien que nous devions recon­naître que les niveaux de viru­lence ont dimi­nué et que l’angle de confron­ta­tion s’est modi­fié. Le pro­ces­sus latino-amé­ri­cain donne des signaux peu encou­ra­geants : har­cè­le­ment du pro­ces­sus boli­vien ; taris­se­ment des grandes avan­cées au Brésil grandes avan­cées, Lula ren­con­trant d’évidentes dif­fi­cul­tés à appro­fon­dir sa rela­tion avec les mou­ve­ments ; Chavez contraint de navi­guer entre des plans sociaux au carac­tère indu­bi­ta­ble­ment inno­va­teur et une bureau­cra­ti­sa­tion crois­sante du pro­ces­sus, sou­te­nue chaque fois davan­tage par la figure cha­ris­ma­tique de son chef. Les marges d’espoir dyna­mi­sant se réduisent. ».

Néanmoins, le carac­tère hybride, com­po­site, mons­trueux des mou­ve­ments enraye les vieilles recettes du trai­te­ment contre-révo­lu­tion­naire de la lutte de classes (comme ce fut le cas au Nicaragua dans les années 1980). La mul­ti­pli­cité, struc­tu­rée en pra­tiques d’autoreprésentation et de démo­cra­tie com­mu­nau­taire, converge autour de la défense du commun, sans pour autant céder son auto­no­mie. C’est pré­ci­sé­ment cette ‘orga­ni­cité’ qui rend inef­fi­cace la répres­sion bru­tale. L’État fait face à un réseau social plus vieux et plus pro­fond que lui, d’une plus grande exten­sion géo­gra­phique et d’une plus grande implan­ta­tion sociale.

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