La santé malade du capitalisme

La voie de la rupture démocratique

Perspectives

Par Mis en ligne le 28 mai 2020

Au terme de la cam­pagne élec­to­rale du prin­temps 2014, les ques­tions res­tent nom­breuses pour les par­ti­sanes et les par­ti­sans de Québec soli­daire (QS). Au-delà d’une pro­gres­sion modeste au niveau des suf­frages, on peut craindre que QS reste un parti à la marge, juste bon à épicer les débats publics et à avan­cer quelques idées géné­reuses, une sorte de « sel de la terre » inof­fen­sif. Quelles sont les options pour éviter cette « douce » mar­gi­na­li­sa­tion ? Certains diront que pour avan­cer, il faut deve­nir un peu comme tout le monde, c’est-à-dire social-libé­ral[1], ce qui veut revient à dire qu’il faut s’en tenir à pro­mou­voir des réformes réa­li­sables dans le contexte du capi­ta­lisme nord-amé­ri­cain. Entre ce réa­lisme fri­leux et la chi­mère d’un « grand soir » pensé pour demain, est-ce qu’il y a une autre voie ? Je pense que oui. QS peut conti­nuer à explo­rer d’autres voies en tenant auda­cieu­se­ment le dra­peau d’une société sou­cieuse de jus­tice sociale, fémi­niste, indé­pen­dan­tiste, alter­mon­dia­liste et éco­lo­giste. On pour­rait appe­ler cela la voie de la rup­ture démo­cra­tique.

Le solide édi­fice des domi­nants

On ne peut que consta­ter, si l’on regarde la réa­lité en pleine face, l’existence d’une hégé­mo­nie néo­li­bé­rale gran­dis­sante à l’échelle du monde et évi­dem­ment à l’échelle du Québec et du Canada. Toutefois, celle-ci ne se déploie pas sans crises ni secousses. Elle sus­cite d’importantes réac­tions col­lec­tives, certes conjonc­tu­relles ou éphé­mères, mais dis­po­sant d’une assise de masse indé­niable (pen­sons au mou­ve­ment des indi­gnés en Europe, ou au « prin­temps érable » au Québec ou encore au « prin­temps arabe »). Malgré cela, l’édifice des domi­nants demeure en place. Les mobi­li­sa­tions ne par­viennent pas à trou­ver des débou­chés poli­tiques durables, ni à accroître non plus leur influence de manière signi­fi­ca­tive. Le sys­tème demeure étanche, en partie à cause d’un pro­fond défi­cit démo­cra­tique qui empêche un véri­table exer­cice démo­cra­tique, en partie parce que pèsent encore dans l’inconscient col­lec­tif de monu­men­taux échecs asso­ciés au com­mu­nisme, à la social-démo­cra­tie et au natio­na­lisme popu­laire de la période pré­cé­dente. En somme, la situa­tion objec­tive n’est guère favo­rable à des poli­tiques de rup­tures et de trans­for­ma­tions struc­tu­relles.

La bataille de l’hégémonie

En obser­vant cette situa­tion, on peut conclure que les idées actuelles de QS ne seront pas faci­le­ment adop­tées, du moins à court terme, par une majo­rité de la popu­la­tion. Reste donc à entre­prendre une longue bataille contre l’hégémonie néo­li­bé­rale, à tous les niveaux, et en par­ti­cu­lier en termes idéo­lo­giques et cultu­rels. Gagner l’hégémonie, comme nous le rap­pelle Gramsci, ce n’est pas sim­ple­ment dis­po­ser de la puis­sance de l’appareil d’État mili­taire ou poli­cier, mais c’est sur­tout gagner la bataille du consen­te­ment, la bataille des idées et des argu­ments pour faire par­ta­ger lar­ge­ment sa vision du monde et s’arranger pour qu’elle devienne celle de tous et de toutes. Il s’agit donc de mener la lutte par­tout, car par­tout il y a des espaces démo­cra­tiques à élar­gir ou à appro­fon­dir, des contre-pou­voirs à consti­tuer. Partout, il y a ce qu’on pour­rait appe­ler, en actua­li­sant Gramsci, un mou­ve­ment ascen­dant de contre-hégé­mo­nie à relan­cer, puis à ren­for­cer et à faire croître.

Penser d’un cycle à l’autre

Si la tâche s’avère for­mi­dable, c’est parce que le monde n’est plus celui qu’il était au moment de l’essor des mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes, au début du ving­tième siècle. À la fin des années 1980 en effet, notre monde est sorti d’un cycle de luttes socio­po­li­tiques qui, selon Immanuel Wallerstein[2], s’est déployé sur une longue période qui com­mence avec les grandes révo­lu­tions démo­cra­tiques des années 1850 et qui va jusqu’aux ten­ta­tives de construire des socié­tés non capi­ta­listes dans le ving­tième siècle. C’est ce monde qui s’est bru­ta­le­ment effon­dré en 1989 avec la dis­lo­ca­tion de l’URSS, puis la dis­pa­ri­tion des pays dits socia­listes, entraî­nant dans son sillage une for­mi­dable crise des alter­na­tives socio­po­li­tiques autour des­quelles s’étaient cris­tal­li­sées les oppo­si­tions au capi­ta­lisme. Par consé­quent, on peut penser qu’une nou­velle géné­ra­tion de mou­ve­ments pourra « renaître », sur la base d’un nou­veau cycle his­to­rique ayant sa propre dyna­mique. C’est en tout cas ce que sug­gère le socio­logue et mar­xiste cri­tique Alberto Toscano[3] qui évoque, pour les mou­ve­ments anti­ca­pi­ta­listes, l’hypothèse d’une longue tran­si­tion. Qu’est-ce que cela veut dire ? D’emblée, il appa­raît clair qu’on ne peut pas se conten­ter de voir les choses selon l’angle de quelques élec­tions à venir, d’autant plus que dans l’état actuel des choses la démo­cra­tie est ver­rouillée, ce qui signi­fie que d’immenses majo­ri­tés n’ont aucune prise sur leur destin, qu’elles sont pri­vées de voix et de moyens pour se faire entendre et recon­naître. D’autre part, en raison de la situa­tion de crise glo­bale dans laquelle nous plonge le sys­tème, notam­ment au niveau des dégâts envi­ron­ne­men­taux mena­çant l’avenir de la pla­nète elle-même, il faut être conscient qu’on ne pourra « répa­rer » cette situa­tion rapi­de­ment.

Il faut par consé­quent trou­ver les moyens de faire évo­luer les rap­ports de force de manière à être en meilleure posi­tion pour aller plus loin. Et la seule manière d’y arri­ver, c’est de par­ti­ci­per à un nouvel essor des mobi­li­sa­tions sociales, des capa­ci­tés de luttes, des pou­voirs d’affirmation des sec­teurs popu­laires, des classes dites moyennes, de ces 99 % de la popu­la­tion dont les inté­rêts ne sont pas pris en compte par les dyna­miques néo­li­bé­rales contem­po­raines. En somme, il reste à par­ti­ci­per à la recons­truc­tion d’une com­mu­nauté d’intérêts, d’un vaste camp (celui de la majo­rité, des gens d’en bas), en favo­ri­sant par­tout où c’est pos­sible l’unité la plus large contre le néo­li­bé­ra­lisme et les liens « popu­listes » et inces­tueux qui ont fini par unir cer­tains sec­teurs popu­laires aux élites au pou­voir.

Comment faire cela ? Il s’agit de ne plus oppo­ser ce que l’on a ten­dance à voir de manière contra­dic­toire : l’exercice du pou­voir au quo­ti­dien d’un côté, et de l’autre la prise de pou­voir ; ou alors d’un côté « la période avant l’arrivée au gou­ver­ne­ment », et de l’autre « la période qui lui suc­cè­dera ». Penser la tran­si­tion, c’est unir tous ces élé­ments dans une stra­té­gie d’ensemble, en tra­vaillant à la rup­ture démo­cra­tique, mais dans le long terme, en sachant qu’il y a des seuils, des sauts qua­li­ta­tifs, des « bonds de tigre » où les choses brus­que­ment s’accélèrent (notam­ment lors de l’arrivée au gou­ver­ne­ment, mais pas seule­ment, lors de crises sociales aussi), et aux­quels il faut se pré­pa­rer pour se trou­ver par la suite en meilleure posi­tion pour réa­li­ser les objec­tifs qu’on s’est donnés dans la longue durée.

Les options

Parti de gauche plu­riel, parti « post chute du mur de Berlin », QS a connu au point de départ une approche plus prag­ma­tique qu’idéologique, mar­quée par la mili­tance de ses fon­da­trices et de ses fon­da­teurs et le fai­sant oscil­ler entre des aspi­ra­tions contra­dic­toires. On y retrouve ainsi des volon­tés fémi­nistes, alter­mon­dia­listes, éco­lo­gistes, indé­pen­dan­tistes, des aspi­ra­tions à la jus­tice sociale et à la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, appe­lant des trans­for­ma­tions struc­tu­relles majeures et heur­tant de plein fouet le fonc­tion­ne­ment de la société capi­ta­liste néo­li­bé­rale du Québec. Mais on y retrouve éga­le­ment un pro­gramme éco­no­mique pas­sa­ble­ment indé­ter­miné, une absence de réfé­rence à l’idéal socia­liste, des pra­tiques d’abord élec­to­ra­listes, un mode de fonc­tion­ne­ment hérité des tra­di­tions syn­di­cales, et une pro­pen­sion à pri­vi­lé­gier une logique com­mu­ni­ca­tion­nelle. Jusqu’à pré­sent, cepen­dant, QS reste un parti ouvert et plu­riel, un parti-pro­ces­sus, dont les grandes orien­ta­tions sont loin d’être encore tota­le­ment défi­nies, pou­vant déri­ver dans un sens ou dans un autre, y com­pris dans la direc­tion du social-libé­ra­lisme.

En s’inscrivant dans la démarche de la rup­ture démo­cra­tique[4], que pour­rait-on dans cette situa­tion pro­po­ser comme points de repère éclai­rants ?

  • Penser la poli­tique de QS comme art de la stra­té­gie, per­met­tant de tran­si­ter vers plus de pou­voirs col­lec­tifs réap­pro­priés, et en der­nière ins­tance, vers la consti­tu­tion d’un double pou­voir en marche.
  • Faire de la ques­tion de l’indépendance une ques­tion cen­trale autour de laquelle se bâtit la vision d’une société alter­na­tive.
  • Être un parti-mou­ve­ment, le parti des urnes et la rue, en par­ti­ci­pant acti­ve­ment à la recons­ti­tu­tion du « nous » (le camp des 99 %). Car un gou­ver­ne­ment QS est impen­sable sans la pré­sence d’un camp du chan­ge­ment beau­coup plus ample et déter­miné, entraîné dans un mou­ve­ment ascen­dant expri­mant une volonté col­lec­tive d’aller vers des trans­for­ma­tions sociales (comme ce fut le cas, d’une cer­taine manière, lors de la Révolution dite tran­quille). D’où la néces­sité de tra­vailler à la base avec le mou­ve­ment social.
  • Établir des rela­tions avec d’autres forces sociales et poli­tiques, notam­ment avec les Autochtones, mais aussi avec les autres peuples des Amériques, de manière à ne pas conce­voir la lutte à l’indépendance comme un repli sur soi, mais au contraire comme la pré­misse de nou­velles alliances et soli­da­ri­tés.

  1. À l’heure de la régu­la­tion néo­li­bé­rale, le projet social-démo­crate, consis­tant en des réformes majeures au sein du capi­ta­lisme, ne trouve plus aucun allié du côté des élites domi­nantes ainsi que le vou­lait sa stra­té­gie impli­cite. D’où son « rata­ti­ne­ment » et sa trans­for­ma­tion pro­gres­sive en « social-libé­ra­lisme » (le néo­li­bé­ra­lisme + un vague volet social), l’empêchant aujourd’hui de vou­loir ne serait-ce que réfor­mer timi­de­ment le capi­ta­lisme ! Voir comme exemples les muta­tions du PQ et du NPD.
  2. Immanuel Wallerstein, Samir Amin, Giovanni Arrighi et André Gunter Frank, Le grand tumulte ? Les mou­ve­ments sociaux dans l’économie monde, Paris, La Découverte, 1991.
  3. Alberto Toscano, « Transition et tra­gé­die », Période, 10 avril 2014, <http://​revue​pe​riode​.net/​t​r​a​n​s​i​t​i​o​n​-​e​t​-​t​r​a​g​edie/>.
  4. Pour de plus amples expli­ca­tions sur ce terme : Pierre Mouterde, Repenser l’action poli­tique de gauche, essai sur l’éthique, la poli­tique et l’histoire, Montréal, Écosociété, 2005, p. 111-133 ; La gauche en temps de crise, contre-stra­té­gies pour demain, Montréal, Liber, 2011, p. 78-114.

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