La vérité choquante derrière la répression contre le mouvement « Occupy » (The Guardian)

Par Mis en ligne le 30 novembre 2011

Les Américains de toutes ten­dances sont encore cho­qués par les images cette semaine de bru­ta­li­tés poli­cières sans pré­cé­dent au cours d’une vague de répres­sion coor­don­née contre les mani­fes­tants paci­fiques d’Occupy Wall Street (OWS) à tra­vers le pays. Des images d’une dame âgée rece­vant un jet de gaz poivré au visage et d’étudiants paci­fiques qui n’offraient aucune résis­tance arro­sés de gaz poivré par des pha­langes de poli­ciers anti­émeutes ont fait le tour d’internet ; des images de jeunes femmes – appa­rem­ment ciblées à cause de leur sexe – hur­lant et trai­nées par les che­veux par des poli­ciers en tenue anti­émeutes ; un jeune homme, sonné et sai­gnant à pro­fu­sion de la tête, ont fait sur­face au cours de l’évacuation effec­tuée en pleine nuit du Parc Zuccotti.

Et au moment où les Américains pen­saient avoir tout vu – une sur-réac­tion des maires et des polices muni­ci­pales dans dif­fé­rentes villes en même temps – l’image s’est assom­brie. L’Union Nationale des Journalistes et le Comité pour la Protection des Journalistes ont porté plainte pour une impli­ca­tion pos­sible des auto­ri­tés fédé­rales qui semblent viser les jour­na­listes. Le New York Times raconte que « des flics New Yorkais ont arrêté, battu, rossé, jeté à terre et balancé une bar­rière sur des jour­na­listes et des pho­to­graphes » qui cou­vraient les mani­fes­ta­tions. La police de NY a demandé à des jour­na­listes de s’identifier : sur ce, la police les a emme­nés, sous la menace d’une arres­ta­tion, loi à l’écart des évè­ne­ments qu’ils cou­vraient. D’autres jour­na­listes por­tant des lais­ser-passer ont été arrê­tés et bru­ta­li­sés par les poli­ciers, et après avoir été infor­més – à tort – par la police qu’il était « illé­gal de prendre des photos du trot­toir ».

A New York, un juge de la cour suprême de l’état et un membre du conseil muni­ci­pal de la ville ont été tabas­sés ; à Berkley, Californie, un de nos plus grands poètes, Robert Hass, a été matra­qué. L’image s’est assom­brie encore lorsque Wonkette et Washingtonsblog​.com ont révélé que la Maire d’Oakland a reconnu que le Department of Homeland Security était pré­sent lors d’une vidéo-confé­rence à laquelle par­ti­ci­paient 18 maires pour les conseiller sur « com­ment se débar­ras­ser » des mani­fes­ta­tions.

Pour un Européen, l’énormité de la chose pour­rait passer inaper­çue. Notre sys­tème de gou­ver­ne­ment inter­dit la créa­tion d’une force de police fédé­ra­li­sée, et inter­dit un enga­ge­ment fédé­ral ou mili­ta­risé pour le main­tien de l’ordre au niveau muni­ci­pal.

J’ai remar­qué que les poli­tiques et par­ti­sans de droite à la télé dans les émis­sions aux­quelles j’ai par­ti­cipé étaient tous syn­chro­ni­sés contre OWS. Le jour­na­liste Chris Hayes a rap­porté un cir­cu­laire interne qui révèle que des lob­byists se bous­culent pour un marché de 850.000 dol­lars des­tiné à calom­nier le mou­ve­ment OWS. Une telle coor­di­na­tion de mes­sages est impos­sible sans un contrôle au sommet. A l’évidence, il ne s’agissait pas d’une affaire de maires qui se seraient affo­lés, réagis­sant au coup par coup contre la pagaille créée dans leurs parcs. Au fur et à mesure que les pièces du puzzle s’assemblaient, est appa­rue l’image d’une coor­di­na­tion contre OWS, déci­dée au plus haut niveau du gou­ver­ne­ment.

Pourquoi une telle mobi­li­sa­tion contre ces gens désar­més et pas vrai­ment bien orga­ni­sés ? Après tout, des mani­fes­ta­tions contre la guerre en Irak, les ral­lyes du Tea Party, et d’autres ont eu lieu sans pro­vo­quer une telle répres­sion. Est-ce vrai­ment un pro­blème de cam­ping ? A l’heure où j’écris ces lignes, deux cents jeunes, avec des sacs de cou­chage, des valises et des chaises pliantes, campent nuit et jour devant NBC sur le trot­toir – sous l’oeil bien­veillant d’un flic new yor­kais – dans l’attente de tickets pour Saturday Night Live. Ce n’est donc pas un pro­blème de cam­ping. Je me deman­dais encore pour­quoi ce mou­ve­ment s’était attiré une réac­tion fédé­rale aussi vio­lente.

Du moins, jusqu’à ce que je découvre leurs reven­di­ca­tions.

Les grands médias ont sans cesse répété que « OWS n’a pas de mes­sage ». Frustrée, je leur ai sim­ple­ment posée la ques­tion via inter­net : « Que voulez-vous ? ». En un quart d’heure, j’ai reçu cent réponses. Elles m’ont vrai­ment ouvert les yeux.

Revendication numéro 1 : la sépa­ra­tion de l’argent et la poli­tique. La mesure la plus sou­vent deman­dée était l’instauration d’une loi pour limi­ter les effets du juge­ment « Citizens United » qui permet d’injecter des sommes illi­mi­tées dans les cam­pagnes élec­to­rales.

Revendication numéro 2 : une réforme du sys­tème ban­caire pour empê­cher les fraudes et les mani­pu­la­tions. La mesure la plus sou­vent deman­dée était la res­tau­ra­tion de la loi Glass-Steagall, une loi de l’époque de la Grande Dépression qui fut abro­gée par le Président Bill Clinton et qui éta­blis­sait la sépa­ra­tion entre les banques d’investissement et les banques com­mer­ciales. Cette loi cor­ri­ge­rait les condi­tions qui ont pro­vo­qué la crise récente, en empê­chant les banques d’investissement de prendre des risques incon­si­dé­rés et basées sur du vent et mettre ainsi en péril les banques com­mer­ciales.

Le Revendication numéro 3 était la plus révé­la­trice : la sup­pres­sion d’une faille dans la loi qui permet aux Députés et Sénateurs de voter des lois concer­nant des entre­prises basées à Delaware et dans les­quelles ils sont eux-mêmes action­naires.

Lorsque j’ai vu cette liste – et sur­tout le 3ème point – mes yeux se sont ouverts. Il était évident que tous ces gens désar­més allaient se prendre une raclée.

La ter­rible conclu­sion qu’il faut reti­rer de la révé­la­tion que le Department of Homeland Security coor­donne la répres­sion vio­lente est que le DHS n’agit pas de sa propre ini­tia­tive. Le DHS ne peut pas dire, de son propre chef, « allez, on va se payer quelques hip­pies ». DHS obéit à une chaîne de com­man­de­ment. D’abord, au Représentant de New York, Peter King, chef de la sous-com­mis­sion de sécu­rité inté­rieure à la Chambre des Représentants, qui natu­rel­le­ment est influencé par les demandes et les inté­rêts de ses col­lègues au Congrès. Au dessus de lui, DHS répond direc­te­ment au pré­sident (ça tombe bien : il se trou­vait en Australie à ce moment-là).

En d’autres termes, pour voir le DHS en confé­rence avec des maires, il a fallu la super­vi­sion du Congrès et la béné­dic­tion de la Maison Blanche qui ont demandé au DHS d’autoriser les maires à faire appel à ses forces de police – équi­pées et for­mées avec des mil­lions de dol­lars du DHS – pour mener une guerre contre des citoyens paci­fiques.

Ce n’est pas tout : pour­quoi diable le Congrès conseille­rait-il le recours à la vio­lence para­mi­li­taire contre ses propres élec­teurs ? La réponse est évi­dente : aux cours des der­nières années, les membres du Congrès sont entrés dans le sys­tème comme membres des classes moyennes (ou moyennes supé­rieures) et sortent pleins aux as, comme nous l’avons vu dans le « scan­dale » du can­di­dat à la pré­si­dence Newt Gingrich qui a touché 1,8 mil­lions de dol­lars pour quelques heures de « conseils » auprès d’intérêts par­ti­cu­liers. Les tarifs exor­bi­tants des dépu­tés qui se trans­forment en lob­byistes sont bien connus, mais le fait que des élus au Congrès font passer des lois favo­rables à leurs propres entre­prises l’est moins – et si les dos­siers devaient s’ouvrir, ils révé­le­raient sans aucun doute une cor­rup­tion d’une ampleur com­pa­rable à celle de Wall Street. En fait, nous savons déjà que les élus du Congrès pro­fitent mas­si­ve­ment des infor­ma­tions confi­den­tielles en leur pos­ses­sion rela­tives aux entre­prises sur les­quelles ils doivent légi­fé­rer – ce qui consti­tue une forme de délit d’initié qui a envoyé Martha Stewart en prison.

Puisque le mou­ve­ment OWS est mas­si­ve­ment sur­veillé et infil­tré, il est pro­bable que DHS et les indics de la police savent déjà, avant même le mou­ve­ment lui-même, ce qui est en train d’émerger du mou­ve­ment et à quoi res­sem­blera son pro­gramme. Si nous n’en sommes plus qu’à deux doigts d’un mou­ve­ment orga­nisé élec­to­ra­le­ment et qui aurait comme pro­gramme la sup­pres­sion des pri­vi­lèges des lob­byistes proches du pou­voir légis­la­tif, la réforme du sys­tème ban­caire et, plus impor­tant encore, l’ouverture des dos­siers d’un sys­tème qui a permis aux membres du Congrès de tirer un profit per­son­nel – et à très grande échelle – de leurs propres lois… alors oui, il est temps d’envoyer les troupes.

Alors, une fois les pièces du puzzle ras­sem­blées et bien assi­mi­lées, les évè­ne­ments de cette semaine deviennent la pre­mière bataille d’une guerre civile ; une guerre civile où jusqu’à pré­sent une seule des par­ties en pré­sence à choisi la vio­lence. C’est une bataille où les membres du Congrès, avec la com­pli­cité du Président des Etats-Unis, ont déployé une vio­lence orga­ni­sée contre ceux qu’ils sont censés repré­sen­ter. Le mou­ve­ment Occupy a touché la corde sen­sible : les inté­rêts per­son­nels des élus. Si le mou­ve­ment est pour le moment encore incons­cient des impli­ca­tions de son action, ceux qui sont mena­cés ne le sont pas.

Malheureusement, les Américains cette semaine se sont rap­pro­chés un peu plus de leurs frères et sœurs de la Place Tahrir. Comme pour ces der­niers, nos propres diri­geants, qui voient leur inté­rêts per­son­nels mena­cés par les reven­di­ca­tions de trans­pa­rence et de réforme, mènent désor­mais une guerre contre nous.

http://​www​.guar​dian​.co​.uk/​c​o​m​m​e​n​t​i​s​f​r​e​e​/​c​i​f​a​m​e​r​i​c​a​/​2​0​1​1​/nov/…

Traduction « quelle dis­tance encore entre l’allumette et la mèche ? » par VD avec pro­ba­ble­ment les fautes et coquilles habi­tuelles.

27 novembre 2011

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