Notes de lecture

La valeur, ni en surplomb, ni hors-sol

André Orléan, L’empire de la valeur, Refonder l’économie, Paris, Seuil, 2011.

Par Mis en ligne le 15 janvier 2012

Séminaire d’économie poli­tique de l’AFEP, Paris, 24 octobre 2011

1Il n’est pas sou­vent donné à lire un livre pas­sion­nant de bout en bout, un livre impor­tant pour éclai­rer la ques­tion la plus fon­da­men­tale de la théo­rie éco­no­mique, depuis la vielle éco­no­mie poli­tique jusqu’à ladite « science éco­no­mique » contem­po­raine : qu’est-ce que la valeur ? Question qui ren­voie à une autre : qu’est-ce qui fonde l’ordre mar­chand ?

2André Orléan (AO dans la suite de ce texte) pro­pose avec ce nou­veau livre une syn­thèse de tra­vaux menés depuis plu­sieurs décen­nies, soit seul, soit avec d’autres (notam­ment Michel Aglietta ou Frédéric Lordon), une syn­thèse qui est sans doute en même temps un point d’étape, tel­le­ment le pro­gramme de recherche est ambi­tieux : refon­der l’économie en tant que champ dis­ci­pli­naire. Car il y a fort à faire au moment où tous les dogmes ensei­gnés et assé­nés connaissent un échec cui­sant, à la hau­teur de la gra­vité de la crise sys­té­mique du capi­ta­lisme mon­dial, dont on peut dire qu’elle doit lar­ge­ment à l’application sys­té­ma­tique des dits dogmes, notam­ment celui qui décrit le modèle concur­ren­tiel comme spon­ta­né­ment effi­cient et sta­bi­li­sa­teur.

3Quelle est la racine de cet échec théo­rique et poli­tique ? Une erreur à la base même de la com­pré­hen­sion de l’économie, explique AO : toutes les théo­ries de la valeur sont erro­nées, aussi bien celle qui pense la valeur en termes de tra­vail que celle qui la pense en termes d’utilité. Celles-ci, en appa­rence oppo­sées, par­tagent, selon AO, une même concep­tion sub­stan­tia­liste qui ferait dépendre la valeur des qua­li­tés propres aux objets échan­gés, le tra­vail d’un côté ou l’utilité de l’autre. La thèse d’AO est que « la valeur mar­chande n’est pas une sub­stance […] qui pré­existe aux échanges. Il faut plutôt la consi­dé­rer comme une créa­tionsui gene­ris des rap­ports mar­chands, par laquelle la sphère éco­no­mique accède à une exis­tence sépa­rée, indé­pen­dante des autres acti­vi­tés sociales. » (p. 12). Comment repen­ser alors la valeur ? En consi­dé­rant que « l’élection » d’une mon­naie est l’acte fon­da­teur de l’ordre social mar­chand. « La mon­naie est l’institution pre­mière des éco­no­mies mar­chandes. La mon­naie fonde l’économie mar­chande. » (p. 148). Inutile donc de cher­cher un fon­de­ment ou un indi­ca­teur de mesure dans le tra­vail comme Marx, ou dans l’utilité et la rareté comme Walras, car « il n’y a d’expression de la valeur que moné­taire » (p. 29).

4L’alternative théo­rique à la valeur « sub­stance » doit donc être construite à partir de l’hypothèse mimé­tique qui pos­tule que les indi­vi­dus élisent un bien comme mon­naie parce qu’ils savent que tous, ou une majo­rité d’entre eux, feront le même choix. Il en résulte que la mon­naie est la valeur par excel­lence puisqu’elle est par défi­ni­tion par­fai­te­ment liquide, dès lors qu’elle est accep­tée. La confiance accor­dée à la mon­naie élue est donc la consé­quence d’un pro­ces­sus de rela­tions sociales qui inter­dit de voir les indi­vi­dus agir et s’exprimer au nom d’une ratio­na­lité per­son­nelle construite hors de l’environnement social. Cette hypo­thèse est, selon AO, par­ti­cu­liè­re­ment véri­fiée en ce qui concerne la valeur des actifs finan­ciers, tota­le­ment déta­chée de toute valeur objec­tive dite fon­da­men­tale, et qui, en revanche, est le résul­tat des com­por­te­ments mimé­tiques, dans les­quels le phé­no­mène des pro­phé­ties auto-réa­li­sa­trices joue à plein.

  • 1 D’une cer­taine manière, la dis­cus­sion que je pro­pose fait suite à quelques tra­vaux pré­cé­dents, not(…)

5La thèse d’AO entend recons­truire toute la théo­rie éco­no­mique. C’est ce qui fait son inté­rêt. C’est ce qui explique aussi l’étendue des inter­ro­ga­tions qu’elle sou­lève. Les ques­tions ou remarques que je pro­pose ci-des­sous sont faites pour ouvrir un débat, sans le clore. Je les arti­cu­le­rai autour de trois points : 1) la nou­velle épis­té­mo­lo­gie à laquelle entend contri­buer AO ; 2) une dis­cus­sion sur la sub­stance natu­relle versus la nature sociale de la valeur ; 3) une dis­cus­sion sur la valeur finan­cière. En cela, je ne res­pec­te­rai pas le plan du livre d’AO (puisque j’intervertis grosso modo les deux pre­miers points), non pas que ce plan ne soit pas per­ti­nent pour la conduite du rai­son­ne­ment de l’auteur, au contraire, celui-ci permet une montée en puis­sance de sa démons­tra­tion, mais parce que je pré­fère dis­cu­ter d’abord de la fina­lité ultime de ce livre qui me paraît être d’ordre épis­té­mo­lo­gique.1

1. Construire une nouvelle épistémologie de l’économie et des sciences sociales

6Le cha­pitre V est cer­tai­ne­ment le cœur du pro­gramme de recherche d’AO. Son titre est expli­cite : « un cadre uni­dis­ci­pli­naire pour penser la valeur » (p. 188). Il faut com­prendre : pour penser les valeurs, car toutes, d’ordre reli­gieux, esthé­tique, moral, social ou éco­no­mique, ont « la dimen­sion d’un juge­ment por­tant sur la puis­sance des indi­vi­dus ou des objets […] Or, sou­ligne Durkheim, la valeur ren­voie à une capa­cité à pro­duire du désir chez les sujets. Comment, dans ces condi­tions, conci­lier le désir, d’un côté, et l’objectivité, de l’autre ? » (p. 188).

  • 2 Godelier M., 1984,L’idéel et le maté­riel, Paris, Fayard, p. 171 : « La dis­tinc­tion entre infrastr(…)

7Selon AO, ce qui a pro­duit la sépa­ra­tion de l’économie et des autres sciences sociales est le fait que la pre­mière a fourni une réponse dif­fé­rente des autres à la ques­tion qui leur était pour­tant com­mune, telle qu’on la trouve expri­mée par Durkheim. Pour n’avoir fait « aucune place aux repré­sen­ta­tions et aux croyances col­lec­tives », écrit AO, « les éco­no­mistes » ont rompu avec le rai­son­ne­ment socio­lo­gique (p. 189). Mais peut-on expli­quer la sépa­ra­tion de l’économie en tant que réa­lité des autres sphères de la société par l’influence de l’économie en tant que dis­ci­pline sépa­rée des autres sciences sociales ? Autrement dit, la repré­sen­ta­tion de l’économie réelle est-elle la prin­ci­pale ou la seule cause de la trans­for­ma­tion de cette der­nière ? Le ques­tion­ne­ment prin­ci­pal au sujet du livre d’AO se situe ici : placer la tota­lité de l’analyse dans les repré­sen­ta­tions col­lec­tives n’est-il pas le défaut en miroir de celui qui consiste à les exclure com­plè­te­ment ? Comment cette vision de la sépa­ra­tion s’harmoniserait-elle avec celle de Polanyi, dont la « grande trans­for­ma­tion » ne relève pas seule­ment des repré­sen­ta­tions ? Comment se situe­rait le rap­port entre le réel et ses repré­sen­ta­tions chez AO en regard de celui de Godelier pour qui les repré­sen­ta­tions font par­tiedu réel ?2 Nous retrou­ve­rons ce pro­blème dans l’analyse de la valeur pro­pre­ment dite, ainsi que dans celle de la finance.

  • 3 Lors de sa pré­sen­ta­tion orale du 24 octobre, AO a même émis l’idée que cette « élec­tion » de la mo(…)

8De plus, toutes les sciences sociales et, der­rière celles-ci, tous les actes humains, relèvent-elles (ils) de la même épis­té­mo­lo­gie ? AO nous dit que « tout l’effort théo­rique pour­suivi au long du pré­sent livre vise à réaf­fir­mer la loi com­mune de la valeur pour en finir avec le sépa­ra­tisme qui carac­té­rise l’économie en tant que dis­ci­pline » (p. 189). Cette idée qu’AO conçoit pour rompre avec la théo­rie néo­clas­sique ne peut-elle être faci­le­ment absor­bée par cette der­nière ? En effet, que nous disent les néo­clas­siques les plus ortho­doxes, à l’image d’un Gary Becker, sinon que toute déci­sion humaine relève d’une même pro­blé­ma­tique éco­no­mique. Certes, la « loi com­mune » de Becker n’est pas celle d’AO. Chez l’un, il y a la ratio­na­lité indi­vi­duelle et le calcul coûts-avan­tages, chez l’autre « une puis­sance de nature sociale » (p. 189). Mais c’est l’idée d’une loi com­mune à toutes les « valeurs » qui demande à être inter­ro­gée. Au moins pour deux rai­sons. La pre­mière est que le pro­ces­sus mimé­tique sur la base de ce que AO, à la suite de René Girard, appelle la média­tion interne, où tous les indi­vi­dus sont dans la même double situa­tion d’imité-imitateur, semble fonc­tion­ner dans un espace où cette somme d’individus en inter­ac­tion forme le tout. Ainsi, dans cet ouvrage, AO insiste beau­coup sur ce pro­ces­sus qui conduit à l’élection de la mon­naie, comme on le verra plus loin, mais assez peu sur la vali­da­tion poli­tique que cette élec­tion implique3.

  • 4 Stiglitz J., Sen A., Fitoussi J. P., 2009,Performances éco­no­miques et pro­grès social, Richesse de(…)

9La seconde raison de nous inter­ro­ger sur la per­ti­nence d’une loi com­mune des valeurs est qu’il existe aujourd’hui tout un pan de la recherche aca­dé­mique ortho­doxe qui pré­tend four­nir des indi­ca­teurs de richesse et de valeur fondés sur l’idée qu’il est pos­sible d’agréger ensemble des élé­ments de bien-être aussi dis­pa­rates que la consom­ma­tion mar­chande, le temps libre, la santé, la qua­lité de l’air, etc.4 Tout étant réduc­tible à du capi­tal, on a droit à une superbe addi­tion dénuée de sens du capi­tal phy­sique, du capi­tal humain, du capi­tal social et du capi­tal natu­rel, dès lors que l’évaluation moné­taire aura fourni un déno­mi­na­teur commun.

  • 5 Ce pas­sage est curieux car une chose est de refu­ser l’idée que la valeur soit déter­mi­née par l’uti(…)

10Tel n’est pas le propos d’AO, mais l’idée de loi com­mune des valeurs consiste à recher­cher la com­men­su­ra­bi­lité des dif­fé­rents espaces de la vie sociale. Bien qu’assise sur d’autres cri­tères, la démarche ne pré­sente-t-elle pas un cer­tain paral­lé­lisme métho­do­lo­gique avec celle des néo­clas­siques ? Et, sur­tout, elle rompt avec l’héritage aris­této-clas­sico-mar­xien de la sépa­ra­tion, pour ce qui concerne le domaine éco­no­mique, de la valeur d’usage et de la valeur mar­chande, c’est-à-dire de la richesse et de la valeur, dis­tinc­tion cru­ciale à un double point de vue : pour pou­voir penser l’existence d’une sphère moné­taire non mar­chande et celle d’une richesse non moné­taire comme celle four­nie par la nature. Cette rup­ture inter­vient très tôt dans le livre quand AO écrit : « L’utilité ne pré­existe nul­le­ment aux échanges mais, tout au contraire, elle en est le résul­tat. Elle est une créa­tion des rela­tions mar­chandes. » (p. 14).5 Et on ne retrouve jamais dans le livre l’idée d’une pos­sible dis­jonc­tion entre richesse et valeur. Il convient donc d’examiner le point de départ d’AO : toutes les théo­ries de la valeur relè­ve­raient d’une même pro­blé­ma­tique sub­stan­tia­liste.

2. La valeur : substance naturelle vsnature sociale

11Je ne contes­te­rai pas qu’il y a chez Marx (et a for­tiori chez les clas­siques anglais) et chez Walras l’idée d’une sub­stance expli­quant la valeur des mar­chan­dises. Mais cette sub­stance est-elle intrin­sèque aux objets maté­riels, en est-elle une pro­priété phy­sique, qua­si­ment natu­relle ? À n’en pas douter, chez Walras, il y a la ren­contre entre l’utilité intrin­sèque et objec­tive d’un objet – sa sub­stance – et le désir d’un indi­vidu. Retrouve-t-on une démarche concep­tuelle paral­lèle chez Marx, une sub­stance intrin­sèque aux objets, repor­tée ici sur le tra­vail ? Oui, répond AO, et c’est ce qui le fonde à récu­ser la théo­rie de la valeur de ce der­nier, au même titre que celle des néo­clas­siques.

12Pourtant, AO oscille entre l’acceptation de l’hypothèse mar­xienne et son rejet. Il écrit : « En tant qu’elles valent, les mar­chan­dises accèdent à une forme d’objectivité par­ti­cu­lière, l’objectivité de la valeur, fon­da­men­ta­le­ment dis­tincte de leur objec­ti­vité en tant que valeur d’usage, mais qui s’imposent aux acteurs mar­chands d’une manière tout aussi impé­ra­tive. Pour cette raison, il faut défi­nir le rap­port mar­chand comme une rela­tion à autrui médiée par l’objectivité de la valeur. » (p. 21). On dirait du Marx. Mais aus­si­tôt, il se rétracte en affir­mant : « Toutes deux [les théo­ries de la valeur-tra­vail et de la valeur-uti­lité] y voient l’effet d’une “sub­stance” ou qua­lité que les biens pos­sè­de­raient en propre. Cette hypo­thèse que nous nom­me­rons “sub­stan­tielle” tend à “natu­ra­li­ser” les rap­ports éco­no­miques. En accor­dant la pri­mauté aux objets, elle construit une “éco­no­mie des gran­deurs” au détri­ment d’une “éco­no­mie des rela­tions”. » (p. 22).

13Or, il n’est pas dou­teux que, pour Marx, l’analyse de la valeur s’inscrit dans le cadre de l’analyse de la mar­chan­dise, à l’intérieur d’un modèle abs­trait, celui du mode mar­chand, qui ser­vira ensuite de cadre géné­ral pour ana­ly­ser le cas par­ti­cu­lier mais devenu domi­nant du capi­tal (« valeur en auto-accrois­se­ment »), qui ne peut lui-même être com­pris que comme un rap­port social. Il paraît pour le moins exa­géré de dire, pour ce qui concerne l’auteur du Capital, que « elle [l’hypothèse sub­stan­tielle] avance une concep­tion du monde mar­chand cen­trée sur les objets. Elle ne met qu’au second plan les rap­ports des acteurs entre eux dans la mesure où l’intelligibilité des faits éco­no­miques pri­mor­diaux, comme les prix et les volumes échan­gés, repose inté­gra­le­ment sur le calcul des valeurs. » (p. 41). Marx a tou­jours dit que le tra­vail qui pro­dui­sait une mar­chan­dise qui ne se ven­dait pas ne créait aucune valeur :

  • 6 Marx K., Le Capital, Livre I, 1965, Paris, Gallimard, La Pléiade, tome 1, p. 568.
  • 7 Marx K., Le Capital,op. cit., p. 607.

Enfin, aucun objet ne peut être une valeur s’il n’est une chose utile. S’il est inutile, le tra­vail qu’il ren­ferme est dépensé inuti­le­ment, et consé­quem­ment ne crée pas de valeur6. […] C’est seule­ment dans leur échange que les pro­duits du tra­vail acquièrent comme valeurs une exis­tence sociale iden­tique et uni­forme, dis­tincte de leur exis­tence maté­rielle et mul­ti­forme comme objets d’utilité. Cette scis­sion du pro­duit du tra­vail en objet utile et en objet de valeur s’élargit dans la pra­tique dès que l’échange a acquis assez d’étendue et d’importance pour que des objets utiles soient pro­duits en vue de l’échange, de sorte que le carac­tère de valeur de ces objets est déjà pris en consi­dé­ra­tion dans leur pro­duc­tion même.7

  • 8 Voir notam­ment Castoriadis C., 1978, « Valeur, Egalité, jus­tice, poli­tique, De Marx à Aristote et(…)
  • 9 Roubine I.I., 2009,Essai sur la théo­rie de la valeur de Marx, 1924, Paris, Syllepse. Dans la dern(…)

14Cela inva­lide donc l’idée qu’il y aurait chez lui une sub­stance intrin­sèque à l’objet, indé­pen­dam­ment de son destin sur le marché. Cette réfu­ta­tion de Marx est d’autant plus sur­pre­nante qu’AO recon­naît que « Marx sou­ligne que la valeur est un fait social, pro­duit spé­ci­fi­que­ment par la sépa­ra­tion mar­chande, et en rien une gran­deur “natu­relle”. » (p. 42). AO est donc conduit à accu­ser Marx, à la suite de Cornelius Castoriadis8, d’avoir une concep­tion de la valeur incom­pa­tible avec sa thèse du féti­chisme. Et AO dit trou­ver chez Isaac Roubine9 un refus d’une concep­tion natu­ra­liste du tra­vail abs­trait et, au contraire, une confir­ma­tion de sa propre thèse. Mais le pas­sage que cite AO (p. 48-49) doit être resi­tué dans un cadre plus large du texte de Roubine, qui se prête à une inter­pré­ta­tion dif­fé­rente que celle que donne AO. Roubine écrit en effet quelques pages plus loin en para­phra­sant Marx :

  • 10 Roubine I.I., op. cit., p. 191-193.

Le concept de tra­vail abs­trait pré­sup­pose que le procès au cours duquel le tra­vail devient imper­son­nel et éga­lisé soit un procès unique au cours duquel le tra­vail se trouve en même temps “socia­lisé”, c’est-à-dire inclus dans la masse de tra­vail social. Cette éga­li­sa­tion du tra­vail peut se pro­duire dans le procès de pro­duc­tion direct avant l’échange, mais seule­ment men­ta­le­ment et par anti­ci­pa­tion. Dans la réa­lité, elle s’accomplit par l’intermédiaire de l’acte d’échange, par l’intermédiaire de l’égalisation (même si celle-ci se fait men­ta­le­ment et par anti­ci­pa­tion) du pro­duit du tra­vail consi­déré avec une somme d’argent donnée. Mais si cette éga­li­sa­tion pré­cède l’échange, elle doit cepen­dant se réa­li­ser effec­ti­ve­ment dans le pro­ces­sus d’échange réel. […] Le concept de tra­vail abs­trait sup­pose une forme sociale déter­mi­née d’organisation du tra­vail dans une éco­no­mie mar­chande : les pro­duc­teurs mar­chands indi­vi­duels ne sont pas direc­te­ment liés entre eux dans le procès de pro­duc­tion lui-même, dans la mesure où ce procès repré­sente la tota­lité de leurs acti­vi­tés de tra­vail concrètes ; ce lien s’établit à tra­vers le procès d’échange, c’est-à-dire à tra­vers l’abstraction de ces pro­prié­tés concrètes. Le tra­vail abs­trait n’est pas une caté­go­rie phy­sio­lo­gique, mais une caté­go­rie sociale et his­to­rique. Le tra­vail abs­trait ne dif­fère pas du tra­vail concret seule­ment néga­ti­ve­ment (abs­trac­tion des formes concrètes du tra­vail), mais posi­ti­ve­ment (éga­li­sa­tion de toutes les formes de tra­vail dans le cadre d’un échange mul­ti­la­té­ral des pro­duits du tra­vail).10

  • 11 Orléan A., 2006, « Monnaie, sépa­ra­tion mar­chande et rap­port sala­rial », in Lordon F. (éd.), 2008, (…)
  • 12 Voir à ce sujet Roubine I.I., op. cit.
  • 13 Je laisse de côté ici toute la dis­cus­sion sur le pas­sage des valeurs aux prix de pro­duc­tion parce(…)

15Dans un texte anté­rieur, AO réfu­tait ainsi la théo­rie de la valeur de Marx : « À la ques­tion “pour­quoi les biens s’échangent-ils ?”, cette théo­rie répond : “parce qu’ils contiennent de la valeur”, tandis qu’à la ques­tion : “selon quel rap­port les biens s’échangent-ils ?”, elle répond : “selon le rap­port de leurs valeurs”. »11Mais Marx répond quelque chose d’un peu dif­fé­rent : les biens s’échangent parce qu’ils contiennent (poten­tiel­le­ment selon Roubine) de la valeur, certes, mais ils s’échangent selon leur valeur d’échange12. Le dis­tin­guo entre valeur et valeur d’échange, pas tou­jours pré­sent d’ailleurs de manière claire dans l’œuvre de Marx, est subtil, mais il est sus­cep­tible d’éclairer la dif­fé­rence entre l’aspect qua­li­ta­tif de la valeur (la forme sociale que revêt le pro­duit du tra­vail sanc­tionné par le marché) et son aspect quan­ti­ta­tif (sa gran­deur sanc­tion­née à un cer­tain niveau par le marché). Plus géné­ra­le­ment, Marx consi­dère que la valeur d’échange, le prix de pro­duc­tion et le prix de marché sont des formes dif­fé­rentes d’un même phé­no­mène, la valeur, qu’il rat­tache au tra­vail social.13 Autrement dit, le fait que l’objectivation (concept qu’accepte AO) de la valeur abs­traite ne puisse se réa­li­ser sans une mon­naie pré-exis­tante n’implique pas logi­que­ment une rup­ture entre la valeur et sa source, le tra­vail. À mon sens donc, il n’y a pas besoin de sup­po­ser une carac­té­ris­tique natu­relle du tra­vail et des objets pour rete­nir l’idée de sub­stance sociale. S’il y avait un doute en lisant Marx quant à savoir si le pro­duit du tra­vail arrive sur le marché déjà muni de sa sub­stance sociale ou s’il ne l’acquiert que sur le marché, en aucun cas ce ne pour­rait être consi­déré comme une sub­stance natu­relle, car les condi­tions de pro­duc­tion (qui exercent leur influence avant la réa­li­sa­tion moné­taire du pro­duit sur le marché) sont tou­jours socia­le­ment construites et his­to­ri­que­ment situées.

  • 14 Marx K. Le Capital,op. cit., p. 607. Au cours de la dis­cus­sion du livre d’AO le 24 octobre, Frédé(…)

16Dans ce même texte anté­rieur, AO pour­sui­vait : « En consé­quence, la mon­naie ne s’y intro­duit qu’après coup, c’est-à-dire après que toutes les ques­tions essen­tielles ont trouvé leur réponse. On ne sau­rait mieux dire son inuti­lité concep­tuelle. Ni l’échangeabilité en elle-même, ni la déter­mi­na­tion des rap­ports quan­ti­ta­tifs à tra­vers les­quels celle-ci se mani­feste ne dépend d’elle. » Et pour­tant, le bon vieux Marx répète inlas­sa­ble­ment : « L’égalité de tra­vaux qui dif­fèrent entiè­re­ment les uns des autres ne peut consis­ter que dans uneabs­trac­tion de leur inéga­lité réelle, que dans la réduc­tion à leur carac­tère commun de dépense de force humaine, de tra­vail humain en géné­ral, et c’est l’échange seul qui opère cette réduc­tion en met­tant en pré­sence les uns des autres sur un pied d’égalité les pro­duits des tra­vaux les plus divers. »14

17Dans ces condi­tions, la thèse d’AO, met­tant sur le même plan Marx et les néo­clas­siques est dif­fi­ci­le­ment tenable : « L’hypothèse pro­ba­bi­liste conserve l’idée cru­ciale d’objectivité de la valeur et permet de main­te­nir les croyances col­lec­tives hors du champ de l’économie. Ce fai­sant, elle s’affirme comme le pro­lon­ge­ment natu­rel, dans le domaine finan­cier, des théo­ries de la valeur sub­stance dont elle repro­duit le geste fon­da­teur : éta­blir l’existence de gran­deurs en sur­plomb des échanges, échap­pant aux opi­nions et aux rap­ports de force. » (p. 239). Manifestement, ce juge­ment ne peut s’appliquer à Marx car, pour celui-ci, la fameuse sub­stance de la valeur est le pro­duit des condi­tions socio-tech­niques de pro­duc­tion et intègre donc les rap­ports de force sociaux et les repré­sen­ta­tions de ces rap­ports. On pour­rait presque se deman­der s’il s’applique com­plè­te­ment aux éco­no­mistes néo­clas­siques, dans la mesure où ils croient leurs fonc­tions d’utilité capables de prendre en compte à la fois les dimen­sions maté­rielles et sym­bo­liques de l’usage des biens. Et, aujourd’hui, beau­coup d’auteurs venant d’horizons divers intègrent, à l’instar d’AO, dans leur schéma la vision d’un Veblen pour qui l’utilité des mar­chan­dises ne tient pas seule­ment à leur capa­cité maté­rielle de satis­faire un besoin mais com­porte une dimen­sion sym­bo­lique essen­tielle et sans doute même pri­mor­diale.

  • 15 Smith A., 1991,Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776, Paris, GF(…)

18On sait que l’une des apo­ries de la théo­rie néo­clas­sique de la valeur-uti­lité est de conduire à un rai­son­ne­ment cir­cu­laire : les prix doivent être connus avant l’échange tout en résul­tant de celui-ci. La thèse d’AO ne risque-t-elle pas de débou­cher sur un autre rai­son­ne­ment cir­cu­laire ? Il écrit en effet : « Ce qui rend les mar­chan­dises com­men­su­rables et permet l’échange, c’est seule­ment le désir una­nime des acteurs mar­chands pour la mon­naie. La valeur d’un bien se mesure à la quan­tité de mon­naie que ce bien permet d’obtenir, à savoir son prix. » (p. 169). C’est qua­si­ment, au mot près, ce que nous dit Adam Smith au sujet du tra­vail com­mandé : « Ainsi, la valeur d’une denrée quel­conque pour celui qui la pos­sède et qui n’entend pas en user ou la conser­ver lui-même, mais qui a inten­tion de l’échanger pour autre chose, est égale à la quan­tité de tra­vailque cette denrée le met en état d’acheter ou de com­man­der. »15

19AO échappe-t-il à cette forme de rai­son­ne­ment cir­cu­laire ou à cette tau­to­lo­gie ? Il explique que « l’erreur des théo­ri­ciens de la valeur a été de confondre deux ques­tions indé­pen­dantes » (p. 170) : « Notre cadre théo­rique dis­tingue deux ques­tions : (1) s’interroger sur les condi­tions qui font qu’un objet capte le désir una­nime du groupe pour la liqui­dité ; (2) une fois la mon­naie pro­duite, s’interroger sur les rap­ports de force qui se nouent dans l’échange entre les ache­teurs et les ven­deurs. Ces deux ques­tions sont net­te­ment dis­tinctes : elles appellent des outils concep­tuels de nature dif­fé­rente. La pre­mière, la plus fon­da­men­tale, porte sur la mon­naie en tant qu’elle s’impose objec­ti­ve­ment aux pro­duc­teurs-échan­gistes par le biais des quan­ti­tés de mon­naie acquises dans l’échange. Puis, une fois la ques­tion moné­taire réso­lue, il reste à com­prendre, pour chaque mar­chan­dise, com­ment se déter­mine son prix, ce qui sup­pose un cadre d’analyse dif­fé­rent qui exa­mine la posi­tion rela­tive des ache­teurs et des ven­deurs ainsi que le degré de concur­rence exis­tant entre eux. Autrement dit, la pre­mière ques­tion éta­blit l’existence de la forme prix alors que la seconde cherche à expli­ci­ter le niveau des prix. » (p. 169-170).

20À mon sens, le pro­blème logique vient du fait qu’on ne peut poser la mon­naie comme valeur par excel­lence parce qu’elle est abso­lu­ment liquide et convoi­tée comme telle, puis, au sein même de la pre­mière ques­tion à résoudre donnée par AO, déduire la valeur des mar­chan­dises des quan­ti­tés de mon­naie obte­nues dans l’échange de ces mar­chan­dises. En d’autres termes, AO réin­tro­duit la seconde ques­tion dans la pre­mière, qu’il venait de sépa­rer. Et on com­prend bien la dif­fi­culté : il s’agirait de dire simul­ta­né­ment ce qui rend les mar­chan­dises échan­geables et à quel taux. D’où la néces­sité de dis­tin­guer le fait moné­taire, notam­ment le choix (l’élection) de tel bien comme mon­naie, qui résulte de l’unanimité dont AO parle et de la vali­da­tion poli­tique, et la hau­teur à laquelle les por­teurs de mar­chan­dises sur le marché vont tenter de s’approprier la mon­naie-richesse. Et AO ne fait pas mieux que Marx qui, dans le pre­mier cha­pitre du Capital, nous pro­mène lon­gue­ment dans les méandres des diverses formes de la valeur. Mais il ne faut pas prendre ces diverses formes comme un déroulé his­to­rique qu’elles auraient tra­ver­sées, ce sont sim­ple­ment les étapes d’un rai­son­ne­ment abs­trait pour saisir l’essence du mode mar­chand et celui du mode capi­ta­liste et, plus tard, dans la suite du Capital, pour com­prendre la dif­fé­rence entre M-A-M’ et A-M-A’. Ainsi, la forme de la valeur dite simple par Marx (20 mètres de toile = un habit) n’est pas une illus­tra­tion du troc, comme l’affirme AO. Elle est une étape de l’abstraction qui est de même nature que celle qu’adopte AO lorsqu’il veut expli­quer la néces­sité logique de la mon­naie : « Ce que nous nous effor­çons de com­prendre est com­ment, au sein même des éco­no­mies mar­chandes, les désirs de liqui­dité évo­luent jusqu’à conver­ger sur un objet unique, la mon­naie. Pour ce faire, nous nous livre­rons à l’expérience sui­vante : consi­dé­rer une éco­no­mie mar­chande déve­lop­pée et lui enle­ver sa mon­naie. Nous cher­che­rons alors à démon­trer qu’au sein d’une telle éco­no­mie, privée de mon­naie, s’engendreront spon­ta­né­ment cer­taines forces sociales condui­sant à la résur­gence de cette der­nière. Toute notre ana­lyse vise à carac­té­ri­ser ces forces ainsi que les pro­ces­sus par les­quels elles pro­duisent l’ordre moné­taire. Cette démarche peut sem­bler para­doxale par le fait qu’on com­mence par y pos­tu­ler l’existence de rap­ports mar­chands sans mon­naie, alors même que tout notre effort théo­rique vise à éta­blir qu’une telle confi­gu­ra­tion sociale ne peut pas exis­ter. » (p. 156).

  • 16 Orléan A., « Monnaie, sépa­ra­tion mar­chande et rap­port sala­rial », op. cit., p. 15.

21On ne peut, à mon sens, se conten­ter de la for­mule : « Derrière les prix, il n’y a pas de “valeur” cachée, mais sim­ple­ment le désir una­nime de mon­naie. »16 Un prix n’est pas abs­trait, il est une quan­tité concrète de l’objet du désir. Pour le dire plus pro­saï­que­ment, ce serait un tour de passe-passe que de dire 1) la valeur se mesure par le prix, et 2) ces deux ques­tions sont indé­pen­dantes.

22De même, la for­mule « l’échange mar­chand appa­raît comme le lieu véri­table de consti­tu­tion de la valeur » (p. 115) méri­te­rait-elle d’être amen­dée : l’échange mar­chand est le lieu de consti­tu­tion de la repré­sen­ta­tion de la valeur, ce qui est dif­fé­rent, sauf à consi­dé­rer que les rap­ports sociaux ne sont que des repré­sen­ta­tions, c’est-à-dire féti­chi­sés.

3. La valeur financière ou le fétichisme au carré

23Il est donc temps de reve­nir sur la ques­tion de la mon­naie pour connaître ses rap­ports avec celle de la valeur. Depuis une tren­taine d’années, Michel Aglietta et André Orléan, ensemble ou sépa­ré­ment, ont déve­loppé une concep­tion ori­gi­nale et féconde de la mon­naie. La mon­naie est une ins­ti­tu­tion sociale pré­cé­dant les échanges, et non pas comme le croient les libé­raux une consé­quence de leur mul­ti­pli­ca­tion, le troc deve­nant trop mal com­mode. En effet, accep­tée par tous, la mon­naie est à la fois expres­sion du désir de richesse et lien social. J’adhère plei­ne­ment à l’idée de départ des deux éco­no­mistes : « L’analyse que ce livre cherche à déve­lop­per part de l’hypothèse qu’il n’est d’économie mar­chande que moné­taire. Nous vou­lons dire par là que tout rap­port mar­chand, même dans sa forme la plus élé­men­taire, sup­pose l’existence préa­lable de mon­naie. Ou bien encore, d’une manière plus concise et plus directe, le rap­port mar­chand est tou­jours un rap­port moné­taire. »17 Mais il faut déter­mi­ner si cela implique obli­ga­toi­re­ment le rejet de toute théo­rie de la valeur.

  • 17 Aglietta M., Orléan A., 2002, La mon­naie entre vio­lence et confiance, Paris, O. Jacob, p. 35. Je n(…)
  • 18 Orléan A., 2006, « Monnaie, sépa­ra­tion mar­chande et rap­port sala­rial », op. cit., p. 10-11. Sur la(…)

24AO allait plus loin en disant : « On nom­mera “richesse”, ces biens hypo­thé­tiques qui font l’objet d’un désir géné­ra­lisé de la part des acteurs. […] Cette ana­lyse se prête volon­tiers à l’interprétation spi­no­ziste avan­cée par Frédéric Lordon. Car si le cona­tus est “l’intérêt à effec­tuer ses puis­sances et à les aug­men­ter” comme l’écrit cet auteur, alors, dans l’ordre mar­chand, il a pré­ci­sé­ment pour fina­lité l’appropriation de la richesse. Dans la richesse, c’est l’accès à la géné­ra­lité qui est recher­ché par les pro­duc­teurs-échan­gistes aux fins d’accroître leur puis­sance d’être. Il s’ensuit que la lutte des cona­tus mar­chands est d’abord une lutte pour la richesse. »18 La géné­ra­lité du désir de richesse, née « des contraintes sociales mar­chandes » s’exprime donc par l’« élec­tion » de la mon­naie au rang de richesse uni­ver­sel­le­ment recon­nue. Dès lors, la conclu­sion d’AO est qu’il ne peut y avoir pour cette richesse qu’une défi­ni­tion « auto­ré­fé­ren­tielle ».

25Mais, si la mon­naie, richesse par excel­lence, est défi­nie de manière pure­ment auto­ré­fé­ren­tielle, com­ment se fait-il qu’elle ne puisse être créée à l’infini et qu’une créa­tion exces­sive dégé­nère sou­vent en crise ? Cette ques­tion invite à réflé­chir d’une part au fait que la mon­naie n’est « richesse par excel­lence » qu’en face de toutes les autres richesses et d’autre part à l’impossibilité pour la mon­naie de n’être le résul­tat que d’un pro­ces­sus d’auto-régulation.

  • 19 Si AO a sans doute raison de penser que sa posi­tion s’écarte de celle de Marx, il n’est pas certai(…)

26Le choix d’un bien comme mon­naie résulte-t-il seule­ment d’une imi­ta­tion des indi­vi­dus entre eux ? La mon­naie est élue équi­valent uni­ver­sel parce qu’elle est garan­tie par la puis­sance publique, et elle n’est richesse par excel­lence, elle n’a de valeur que si, paral­lè­le­ment, un tra­vail pro­duc­tif est effec­tué. Autrement dit, comme la mon­naie est un droit à valoir sur la pro­duc­tion, il faut consi­dé­rer que notre éco­no­mie n’est pas une éco­no­mie moné­taire mais une éco­no­mie moné­taire de pro­duc­tion, ainsi que l’ont exprimé avec des mots dif­fé­rents Marx et Keynes. En aban­don­nant toute théo­rie de la valeur fondée sur le tra­vail, on ne peut voir dans les excès de la finance qu’un phé­no­mène uni­que­ment auto­ré­fé­ren­tiel qui s’entretiendrait de lui-même sans aucun lien avec ce qui se déroule dans la pro­duc­tion. Cette croyance empêche de voir la crise glo­bale actuelle comme une crise de l’ordre social imposé par le capi­tal dont la sur­ac­cu­mu­la­tion est une ten­dance reve­nant régu­liè­re­ment. Cette croyance condui­sait naguère Aglietta, au sujet des retraites, à croire que la finance était capable de trans­fé­rer dans le temps des richesses réelles. La finance est seule­ment capable de trans­fé­rer dans le temps la pro­priété des richesses. Encore faut-il que celles-ci soient pro­duites.19

  • 20 Orléan A., 2009, De l’euphorie à la panique : penser la crise finan­cière, CEPREMAP, Paris, édi­tion(…)

27D’ailleurs, AO écrit dans un texte récent : « La thèse que nous défen­drons est que cette crise a pour ori­gine la pri­mauté accor­dée à la finance de marché. Plus pré­ci­sé­ment, la cause des désordres se trouve dans l’instabilité propre aux mar­chés finan­ciers, à savoir leur inca­pa­cité à faire en sorte que les évo­lu­tions de prix soient main­te­nues dans des limites rai­son­nables, à la hausse comme à la baisse. »20 Que sont ces limites rai­son­nables, sinon quelques réfé­rences fon­da­men­tales don­nées, par exemple, par le sys­tème pro­duc­tif ?

  • 21 Orléan A., 2004, « Efficience, finance com­por­te­men­tale et conven­tion : syn­thèse théo­rique », in Co(…)
  • 22 Orléan A., 2004, p. 267.

28Dans un autre article théo­rique publié dans un rap­port du Conseil d’analyse éco­no­mique, AO dis­tingue trois modèles de déter­mi­na­tion des valeurs finan­cières : le modèle de l’efficience infor­ma­tion­nelle, le modèle de la ratio­na­lité stra­té­gique, qui tous les deux « adhèrent à l’idée d’une valeur fon­da­men­tale objec­ti­ve­ment défi­nis­sable ex ante »21, et le modèle de la conven­tion finan­cière défi­nie de manière auto­ré­fé­ren­tielle. Il pro­pose alors une inter­pré­ta­tion des crises : « En résumé, l’analyse auto­ré­fé­ren­tielle voit dans le marché bour­sier une source auto­nome de crises et de dif­fi­cul­tés dans la mesure où rien dans son fonc­tion­ne­ment n’assure que les éva­lua­tions pro­duites soient conformes aux néces­si­tés de l’économie pro­duc­tive, a for­tiori, du bon­heur col­lec­tif. Cette décon­nexion, ins­crite dans le fonc­tion­ne­ment même de la liqui­dité, est une source de dif­fi­cul­tés. »22

29Là se fixe une ques­tion redou­table : puisque c’est de l’opinion majo­ri­taire que sort tou­jours la conven­tion finan­cière, com­ment se fait-il que, une fois ins­tal­lée sur une tra­jec­toire (haus­sière par exemple), la croyance majo­ri­taire se retourne ? Pourquoi la hausse n’est-elle pas infi­nie ? La non-réponse à cette ques­tion empêche de com­prendre véri­ta­ble­ment la crise. Considérer une décon­nexion radi­cale et défi­ni­tive avec l’activité pro­duc­tive et les rap­ports sociaux qui s’y nouent revient à nier toute force de rappel au réel lorsque le gon­fle­ment de la bulle devient outran­cier.

  • 23 Orléan A., 1999, Le pou­voir de la finance, Paris, O. Jacob. Voir un com­men­taire dans Harribey J.-M(…)

30Nous sommes donc reve­nus au point de départ : est-il aussi illé­gi­time que le pense AO de conce­voir une théo­rie de la valeur en tant qu’expression des rap­ports sociaux ? En com­men­tant le livre d’AO Le pou­voir de la finance23 je deman­dais déjà si l’on pou­vait glis­ser du constat que le marché crée la liqui­dité à l’idée que le marché crée la valeur finan­cière. Ma réponse est néga­tive tandis qu’AO oscille entre deux thèses qui me paraissent incom­pa­tibles : d’une part, celle d’un déta­che­ment vis-à-vis de toute réfé­rence à l’économie, d’autre part, celle où l’efficacité et la ren­ta­bi­lité du sys­tème pro­duc­tif res­tent cen­trales de manière sous-jacente à moyen et long terme.

  • 24 Orléan A., 1999, p. 148.
  • 25 Orléan A., 1999, p. 152-153 ; voir aussi p. 169.
  • 26 Orléan A., 1999, p. 171.

31« Cependant, de quelques manières qu’on rai­sonne, il est clair que la ques­tion des pro­fits reste cen­trale. »24 « C’est dans cette période (1989 à 1994) que se consti­tue ce que j’appellerai la conven­tion “marché émergent” dont le Mexique est l’illustration la plus par­faite. Elle désigne ces pays en voie de déve­lop­pe­ment qui ont choisi de suivre une poli­tique réso­lu­ment libé­rale mar­quée par une forte expan­sion finan­cière. […] Cette conven­tion se fonde sur une ana­lyse de long terme du capi­ta­lisme mon­dial. Elle fait le diag­nos­tic que les éco­no­mies émer­gentes ont un fort poten­tiel de crois­sance, plus élevé que celui des éco­no­mies matures, que leurs besoins en inves­tis­se­ments sont consi­dé­rables et que le ren­de­ment du capi­tal y est beau­coup plus élevé que dans les pays déve­lop­pés. Tous les élé­ments de ce diag­nos­tic convergent pour voir dans les éco­no­mies émer­gentes un nouvel eldo­rado ayant une marge de pro­gres­sion consi­dé­rable alors que les éco­no­mies déve­lop­pées vieillissent. On fait éga­le­ment valoir que l’augmentation de la part des pays émer­gents dans les por­te­feuilles finan­ciers permet de dimi­nuer le risque global encouru par l’investisseur. »25« Le cas coréen est ici exem­plaire. La forte pro­gres­sion de l’investissement interne entre 1994 et 1996 cache une sur­ac­cu­mu­la­tion des fac­teurs de pro­duc­tion et un affai­blis­se­ment cer­tain de la com­pé­ti­ti­vité des chae­bols. »26

  • 27 Orléan A., 1999, p. 183.

32Malgré tout, cette recon­nais­sance expli­cite de la liai­son entre pro­duc­tion et finance est per­tur­bée par d’autres affir­ma­tions contre­di­sant les pré­cé­dentes : « On retrouve ici le carac­tère clos du monde de la finance qui déter­mine ce que sont les fon­da­men­taux à partir des inter­pré­ta­tions qu’il pro­duit. Les valeurs fon­da­men­tales n’existent pas en elles-mêmes. Il n’y a que des inter­pré­ta­tions. »27

  • 28 Orléan A., 1999, p. 45 et 247. L’auteur emploie tou­jours la forme pro­no­mi­nale et jamais la forme p(…)
  • 29 Orléan A., 1999, p. 245-246.
  • 30 Orléan A., 1999, p. 249.

33Le point ultime du rai­son­ne­ment est que, non seule­ment les fon­da­men­taux ne déter­minent plus les valeurs finan­cières, mais la rela­tion est inver­sée : ce sont les croyances qui vont façon­ner les fon­da­men­taux, et la déter­mi­na­tion des croyances elles-mêmes est ren­voyée dans un monde éthéré. Ce monde est un monde enchanté parce que le capi­tal y a la capa­cité de « se »28 valo­ri­ser tout seul : « […] si l’on doit recon­naître que le capi­tal est la source créa­trice de toute valeur, aucun capi­tal en par­ti­cu­lier ne pos­sède en lui-même la capa­cité de l’affirmer. Son apti­tude à créer de l’utilité sociale, autre­ment dit sa valeur sociale, seul le marché en juge. »29 Dès lors, la finance « tra­vaille à la recon­nais­sance du capi­tal comme source ultime de la valeur et du marché comme son éva­lua­tion per­ti­nente »30.

  • 31 Baudru D., Morin F., 1999, « Gestion ins­ti­tu­tion­nelle et crise finan­cière, Une ges­tion spé­cu­la­tive(…)
  • 32 Baudru D. et Morin F., 1999, p. 159.
  • 33 Orléan A., 1999, p. 130, sou­li­gné par moi.
  • 34 Orléan A., 1999, p. 98, sou­li­gné par moi.
  • 35 Orléan A., 1999, p. 98.
  • 36 Aglietta M., 2009, « Marx a une ana­lyse de l’argent extra­or­di­naire »,Le Point, Hors-série « Grand(…)

34Le fait que le taux de ren­de­ment du capi­tal, ou ren­ta­bi­lité finan­cière, soit devenu une exi­gence a priori a pour consé­quence de faire s’aligner la ren­ta­bi­lité éco­no­mique sur la pre­mière, comme une sorte d’« obli­ga­tion de résul­tat »31qui s’exprime vis-à-vis de l’entreprise qui n’a plus d’autre choix que de se retour­ner contre ses sala­riés. Le risque est donc assumé fina­le­ment par ces der­niers. La « décon­nexion entre les niveaux de risque et ren­de­ment »32 pour les déten­teurs de capi­taux est indé­niable, mais elle ne doit pas à mon sens être assi­mi­lée à une décon­nexion entre l’obtention de valeur pour eux et l’activité pro­duc­tive. Si AO a raison de dire qu’une crise finan­cière est « un pro­ces­sus de des­truc­tion de la liqui­dité finan­cière »33, il a tort d’affirmer qu’il s’agit d’une dis­pa­ri­tion de « richesse finan­cière »34. Ce qui « s’évanouit »35, lorsqu’éclate la bulle, ce n’est pas de la richesse, ni même de la valeur, c’est le gros­sis­se­ment pré­cé­dent du capi­tal fictif, et non pas la richesse « mas­si­ve­ment créée par le marché » (p. 302). Et on peut avan­cer l’hypothèse que, au-delà des appa­rences ou des phé­no­mènes pure­ment mimé­tiques, la crise de l’accumulation finan­cière ne soit que l’expression exa­cer­bée de la dif­fi­culté à pro­duire et à réa­li­ser de la valeur. Dit encore autre­ment, il n’y a pas, sur le plan macroé­co­no­mique et à long terme, de plus-value finan­cière sans plus-value réelle. Au vu de la crise actuelle, il me semble qu’Aglietta a signi­fié un juge­ment plus nuancé que ceux qu’il pro­fes­sait au plus fort de l’euphorie finan­cière : « Marx a une ana­lyse de l’argent extra­or­di­naire. »36

  • 37 Pour un com­men­taire, voir Harribey J.-M., « Marx et Spinoza, le mariage de l’année ? », op. cit.(…)
  • 38 À partir des tra­vaux de Sraffa P., 1970,Production de mar­chan­dises par des mar­chan­dises, Prélude(…)

35Sans théo­rie de la valeur, y a-t-il encore une théo­rie de l’exploitation pos­sible ? Frédéric Lordon est allé au bout de cette logique : à la plus-value il a sub­sti­tué l’« exploi­ta­tion pas­sion­nelle », c’est-à-dire la cap­ta­tion par les domi­nants du désir des domi­nés, et on voit mal ce qui va dis­tin­guer cette vision de celle qui est au fon­de­ment de la valeur-uti­lité.37 Sur un autre plan, les auteurs issus du cou­rant néo­ri­car­dien avaient aupa­ra­vant montré qu’on pou­vait éta­blir la réa­lité de l’exploitation sans passer par les conte­nus en tra­vail des mar­chan­dises.38Mais cela n’enlève rien au fait que, au niveau de l’ensemble de la société, on puisse consi­dé­rer le sur­plus social comme l’équivalent moné­taire du sur­tra­vail.

36L’épistémologie natu­ra­liste que récuse à juste titre AO s’applique à la théo­rie de l’efficience des mar­chés. En revanche, l’articulation entre l’état des rap­ports de forces entre les classes sociales et la fixa­tion des cours bour­siers n’a rien de natu­ra­liste. Elle est au contraire sociale et his­to­rique.

37La thèse que je sou­tiens peut se résu­mer ainsi : le marché ne crée pas la valeur ; en par­ti­cu­lier, le marché finan­cier ne crée pas de la valeur finan­cière ; il crée la liqui­dité de la valeur ou la liqui­dité du capi­tal finan­cier et il forme une repré­sen­ta­tion de la valeur de ce capi­tal comme s’il était pos­sible que tous ses pro­prié­taires le liquident ins­tan­ta­né­ment et simul­ta­né­ment dans sa tota­lité ; comme la liqui­dité obte­nue à un moment donné par tel ou tel capi­ta­liste peut n’avoir rien à voir avec son capi­tal pro­duc­tif immo­bi­lisé ni avec les béné­fices qu’il en retire, ni même avec les béné­fices pro­bables à venir, elle doit être inter­pré­tée comme la liqui­dité de la cap­ta­tion de la valeur déjà créée ou de la cap­ta­tion de la valeur anti­ci­pée. Autrement dit, elle trans­pose dans le champ finan­cier le rap­port des forces entre capi­ta­listes et sala­riés et celui entre capi­ta­listes eux-mêmes.Quand l’action d’une firme mul­ti­na­tio­nale monte de 10 % dans les minutes qui suivent l’annonce de mil­liers de sup­pres­sions d’emplois, les opé­ra­teurs finan­ciers anti­cipent une amé­lio­ra­tion du rap­port de force en faveur des action­naires face aux sala­riés et donc une cap­ta­tion (au sens de l’exploitation) supé­rieure de valeur. Cette trans­po­si­tion du rap­port de force dans la sphère finan­cière ne doit pas être com­prise comme une croyance majo­ri­taire repo­sant sur le néant ou sur le vir­tuel des croyances mais comme une croyance – une quasi-cer­ti­tude ! – en la péren­nité, voire en l’amélioration, du rap­port de force favo­rable établi. La ques­tion du rap­port de force entre les classes com­po­sant la société ramène à une théo­rie de la valeur comme théo­rie des rap­ports sociaux et non pas à une théo­rie de la valeur-sub­stance des objets.

38On se sou­vient que Polanyi mon­trait que le désen­cas­tre­ment de l’économie par rap­port à la société poussé jusqu’au point extrême de faire une société de marché était une utopie impos­sible. Je me demande si la décon­nexion de la finance par rap­port aux rap­ports de pro­duc­tion à laquelle conduit l’hypothèse totale de l’évaluation mimé­tique ne serait pas une utopie éga­le­ment impos­sible car tout aussi mor­ti­fère que celle qu’analysait Polanyi.

  • 39 Lordon F.,Capitalisme, désir et ser­vi­tude, Marx et Spinozaop. cit., p. 149. Je lui ai pro­posé l(…)

39Dans une autre dis­cus­sion avec Frédéric Lordon, mais qui rejoint celle-ci, je notais que la dilu­tion des classes dans le concept flou des « mécon­tents » qui se fon­dait sur la sub­sti­tu­tion de « l’exploitation pas­sion­nelle » au pré­lè­ve­ment de la plus-value était une impasse théo­rique et poli­tique. J’avançais l’idée que l’introduction de l’hypothèse spi­no­ziste selon laquelle « ce n’est pas tant la valeur, pré­exis­tante et objec­ti­ve­ment éta­blie, qui attire à elle le désir que le désir qui, inves­tis­sant les objets, les consti­tue en valeur »39 ne pou­vait que rejoindre l’aphorisme de Condillac selon lequel « une chose n’a pas de valeur parce qu’elle coûte. Elle coûte parce qu’elle a une valeur » et qui ser­vira de fon­de­ment à la théo­rie néo­clas­sique de la valeur-uti­lité. Ainsi, on abou­tit au para­doxe sui­vant : un refus de toute valeur-sub­stance – sur la base que toutes les sub­stances s’équivaudraient – qui débouche sur le retour subrep­tice de la valeur-sub­stance-uti­lité.

40Il n’y a pas cela dans le livre d’AO. Mais le bou­clage du mimé­tisme sur lui-même, et cela dans un jeu de miroirs jusqu’à l’infini, ne peut que conduire à la néga­tion des rap­ports de pro­duc­tion. D’où une inter­ro­ga­tion sur la légi­ti­mité du choix de sauter de l’analyse du seul rap­port mar­chand, en affir­mant lais­ser de côté le rap­port capi­ta­liste, à l’analyse du capi­ta­lisme finan­cier uti­li­sant l’appareil concep­tuel forgé pour le rap­port mar­chand. Ce saut s’apparente à un saut intel­lec­tuel­le­ment périlleux, pour reprendre une méta­phore mar­xienne, car la sépa­ra­tion concep­tuelle du rap­port mar­chand et du rap­port sala­rial est jus­ti­fiée pour poser les termes abs­traits de la rela­tion entre pro­duc­teurs indé­pen­dants, mais cette sépa­ra­tion n’est plus tenable pour ana­ly­ser la finance capi­ta­liste et a for­tiori sa crise.

41Pour conclure trois pro­po­si­tions :

421) La mon­naie est une ins­ti­tu­tion sociale qui pré­cède les échanges. Il n’y a de valeur éco­no­mique que moné­taire. La valeur n’est pas une pro­priété natu­relle intrin­sèque aux objets qui serait en sur­plomb de l’échange.

  • 40 Ce dilemme est posé dans ces termes par AO, p. 51.

432) La valeur est un rap­port social. C’est ainsi qu’il faut com­prendre la « sub­stance » de Marx. Cela signi­fie que la valeur est un rap­port social com­plet qui pré­sente deux faces qu’il faut conce­voir comme pen­sées simul­ta­né­ment et non pas comme deux temps sépa­rés, celui de la pro­duc­tion et celui de l’échange. Le pro­duc­teur-échan­giste pense et orga­nise sa pro­duc­tion en vue de l’échange. Son tra­vail engendre une pos­si­bi­lité de par­ti­ci­per à la vie sociale mar­chande, dénom­mée valeur, mais dont le quan­tum exact ne sera pas préa­la­ble­ment décrété mais sera dit dans l’échange. La double face production/​validation lève le faux dilemme entre valeur créée et valeur révé­lée40. La dif­fi­culté théo­rique réside dans l’articulation entre pro­duc­tion et cir­cu­la­tion, entre tra­vail et échange, entre rap­ports de pro­duc­tion et repré­sen­ta­tions, et entre rap­ports sociaux et idéo­lo­gie.

443) Le pro­ces­sus mimé­tique de valo­ri­sa­tion finan­cière ne se déroule pas dans un espace infini mais à l’intérieur de bornes. Il y a une incom­plé­tude du pro­ces­sus mimé­tique qui est de même nature que l’incomplétude du marché. La crise finan­cière marque l’impossibilité de pour­suivre une accu­mu­la­tion par le seul jeu des pro­phé­ties auto-réa­li­sa­trices, hors-sol. Elle est donc le signe de l’éclatement au grand jour de la dif­fi­culté à faire pro­duire de la valeur par la force de tra­vail et à la… réa­li­ser sur le marché, c’est-à-dire à l’y conver­tir en espèces son­nantes et tré­bu­chantes, dont la quan­tité n’est pas micro-éco­no­mi­que­ment fixée a priori. C’est la raison pour laquelle, au niveau macro-éco­no­mique, la valeur réa­li­sée peut être inté­gra­le­ment impu­tée à la force de tra­vail, tout le reste n’étant que fic­tion éphé­mère et dan­ge­reuse.

45Au total, le livre d’André Orléan consti­tue un magni­fique plai­doyer afin de débar­ras­ser l’économie d’une concep­tion de la valeur en sur­plomb. Je sou­hai­tais mon­trer qu’elle ne peut pas être non plus hors-sol.

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Notes

1 D’une cer­taine manière, la dis­cus­sion que je pro­pose fait suite à quelques tra­vaux pré­cé­dents, notam­ment : Harribey J.-M., 2008, « Valeur-tra­vail, trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme et primat de l’économie : contro­verses, mal­en­ten­dus et contre­sens », in Ivan Sainsaulieu (dir.), Par-delà l’économisme, La que­relle du primat en sciences sociales, Paris, L’Harmattan, Logiques sociales, p. 101-116, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​v​a​l​e​u​r​/​e​c​o​n​o​m​i​s​m​e.pdf ; Harribey J.-M., 2008, « Travail, valeur et mon­naie : dépous­sié­rage des caté­go­ries mar­xiennes appli­quées à la sphère non mar­chande », L’homme et la société, « L’économie hété­ro­doxe en crise et en cri­tique », n° 170-171, sep­tembre-décembre, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 127-150, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​v​a​l​e​u​r​/​d​e​p​o​u​s​s​i​e​r​a​g​e​-​m​a​r​x.pdf ; Harribey J.-M., 2009, « La lutte des classes hors-sol ? À propos du pré­tendu éco­no­misme de Marx »,Contretemps, Nouvelle série, n° 1, 1er tri­mestre, p. 123-133, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​v​a​l​e​u​r​/​c​a​s​t​o​r​i​a​d​i​s​-​d​e​b​a​t.pdf ; Harribey J.-M., 2009, « Ambivalence et dia­lec­tique du tra­vail, Remarques sur le livre de Moishe Postone,Temps, tra­vail et domi­na­tion sociale », Contretemps, nou­velle série, n° 4, 4e tri­mestre, p. 137-149, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​v​a​l​e​u​r​/​t​r​a​v​a​i​l​-​p​o​s​t​o​n​e.pdf ; Harribey J.-M., 2011, « Marx et Spinoza, le mariage de l’année ? Note de lec­ture du livre de Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et ser­vi­tude, Marx et Spinoza », 2010, Paris, La Fabrique, Revue de la régu­la­tion, 1er semestre,http://​regu​la​tion​.revues​.org/​i​n​d​e​x​9​1​1​0​.html.

2 Godelier M., 1984, L’idéel et le maté­riel, Paris, Fayard, p. 171 : « La dis­tinc­tion entre infra­struc­tures et super­struc­tures n’est ni une dis­tinc­tion de niveaux ou d’instances, ni une dis­tinc­tion entre des ins­ti­tu­tions, bien qu’elle puisse se pré­sen­ter ainsi dans cer­tains cas. Elle est, dans son prin­cipe, une dis­tinc­tion de fonc­tions. La notion de cau­sa­lité en der­nière ins­tance, de primat des infra­struc­tures, ren­voie à l’existence d’une hié­rar­chie de fonc­tions et non à une hié­rar­chie d’institutions. Une société n’a pas de haut ni de bas et n’est pas un sys­tème de niveaux super­po­sés. C’est un sys­tème de rap­ports entre les hommes, rap­ports hié­rar­chi­sés selon la nature de leurs fonc­tions, fonc­tions qui déter­minent le poids res­pec­tif de cha­cune de leurs acti­vi­tés sur la repro­duc­tion de la société. »

3 Lors de sa pré­sen­ta­tion orale du 24 octobre, AO a même émis l’idée que cette « élec­tion » de la mon­naie pour­rait se passer d’État. Cela me paraît peu cré­dible ; d’ailleurs, l’une des failles de l’euro étant sans doute l’inexistence d’une vali­da­tion poli­tique autre qu’un accord inter­gou­ver­ne­men­tal sans aucune espèce de légi­ti­ma­tion démo­cra­tique.

4 Stiglitz J., Sen A., Fitoussi J. P., 2009, Performances éco­no­miques et pro­grès social, Richesse des nations et bien-être des indi­vi­dus, volume I, Performances éco­no­miques et pro­grès social, vers de nou­veaux sys­tèmes de mesure, volume II, Paris, O. Jacob ; pour une cri­tique, voir Harribey J.-M., 2010, « Richesse : de la mesure à la déme­sure, examen cri­tique du rap­port Stiglitz », Revue du Mauss, n° 35, 1er semestre, p. 63-82, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​v​a​l​e​u​r​/​s​t​i​g​l​i​t​z.pdf.

5 Ce pas­sage est curieux car une chose est de refu­ser l’idée que la valeur soit déter­mi­née par l’utilité des mar­chan­dises, une autre est de nier qu’elles aient une uti­lité qui ne résulte pas de l’échange. Le fait que l’utilité soit une construc­tion sociale peut être admis en dehors du seul échange mar­chand. Ainsi, l’utilité de l’école publique est construite dans le temps et dans l’espace, sans être mar­chande.

6 Marx K., Le Capital, Livre I, 1965, Paris, Gallimard, La Pléiade, tome 1, p. 568.

7 Marx K., Le Capitalop. cit., p. 607.

8 Voir notam­ment Castoriadis C., 1978, « Valeur, Egalité, jus­tice, poli­tique, De Marx à Aristote et d’Aristote à nous », dans Les car­re­fours du laby­rinthe, Paris, Seuil. Pour un com­men­taire, Harribey J.-M., 2009, « La lutte des classes hors sol ? À propos du pré­tendu éco­no­misme de Marx », op. cit. J’ai montré dans cet article le côté très éton­nant du propos sui­vant de Castoriadis dans L’institution ima­gi­naire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 23 : « Si on effec­tue ce retour, on est amené à consta­ter que la théo­rie éco­no­mique de Marx n’est tenable ni dans ses pré­misses, ni dans sa méthode, ni dans sa struc­ture. Brièvement par­lant, la théo­rie comme telle “ignore” l’action des classes sociales. Elle “ignore” l’effet des luttes ouvrières sur la répar­ti­tion du pro­duit social – et par là néces­sai­re­ment, sur la réa­lité des aspects du fonc­tion­ne­ment de l’économie, notam­ment sur l’élargissement constant du marché des biens de consom­ma­tion. Elle “ignore” l’effet de l’organisation gra­duelle de la classe capi­ta­liste, en vue pré­ci­sé­ment de domi­ner les ten­dances “spon­ta­nées” de l’économie. Cela dérive de sa pré­misse fon­da­men­tale : que dans l’économie capi­ta­liste les hommes, pro­lé­taires ou capi­ta­listes sont trans­for­més en choses, réi­fiés ; qu’ils y sont soumis à l’action de lois éco­no­miques qui ne dif­fèrent en rien des lois natu­relles sauf en ce qu’elles uti­lisent les actions “conscientes” des hommes comme l’instrument incons­cient de leur réa­li­sa­tion. »

9 Roubine I.I., 2009, Essai sur la théo­rie de la valeur de Marx, 1924, Paris, Syllepse. Dans la der­nière phrase de cette cita­tion, Roubine reprend mot pour mot ce que dit Marx dans Le Capitalop. cit., p. 599.

10 Roubine I.I., op. cit., p. 191-193.

11 Orléan A., 2006, « Monnaie, sépa­ra­tion mar­chande et rap­port sala­rial », inLordon F. (éd.), 2008, Conflits et pou­voirs dans les ins­ti­tu­tions du capi­ta­lisme, Paris, Presses de la Fondation des sciences poli­tiques, p. 55-87,http://​www​.pse​.ens​.fr/​o​r​l​e​a​n​/​d​e​p​o​t​/​p​u​b​l​i​/​M​o​n​n​a​i​e​0​6​1​2.pdf, ici p. 6.

12 Voir à ce sujet Roubine I.I., op. cit.

13 Je laisse de côté ici toute la dis­cus­sion sur le pas­sage des valeurs aux prix de pro­duc­tion parce qu’elle n’interfère pas avec la pro­blé­ma­tique abor­dée par AO qui dit clai­re­ment se situer dans le cadre du rap­port mar­chand et non pas dans celui du rap­port capi­ta­liste où joue la péréqua­tion du taux de profit.

14 Marx K. Le Capitalop. cit., p. 607. Au cours de la dis­cus­sion du livre d’AO le 24 octobre, Frédéric Lordon m’a objecté que dire avec Marx que « la valeur est une sub­stance sociale et his­to­rique » consti­tue un oxy­more et contient la conclu­sion dans l’hypothèse. Je lui ai répondu que son asser­tion pos­tule que la sub­stance sociale ne peut être que natu­relle et intrin­sèque aux objets et qu’elle encourt donc le même reproche que celui qu’il adresse à Marx.

15 Smith A., 1991, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776, Paris, GF-Flammarion, tome 1, p. 99.

16 Orléan A., « Monnaie, sépa­ra­tion mar­chande et rap­port sala­rial », op. cit., p. 15.

17 Aglietta M., Orléan A., 2002, La mon­naie entre vio­lence et confiance, Paris, O. Jacob, p. 35. Je ne déve­loppe pas ici le point sui­vant : tout rap­port mar­chand est moné­taire, mais la réci­proque n’est pas vraie, car ce qui est moné­taire n’est pas for­cé­ment mar­chand. Donc il existe un espace pour le déve­lop­pe­ment d’un espace non mar­chand dans la société. Je ren­voie à Harribey J.-M., 2004, « Le tra­vail pro­duc­tif dans les ser­vices non mar­chands, un enjeu théo­rique et poli­tique »,Économie appli­quée, tome LVII, n° 4, décembre, p. 59-96, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​v​a​l​e​u​r​/​p​r​o​d​u​c​t​i​f​-​n​o​n​-​m​a​r​c​h​a​n​d.pdf ; Harribey J.-M., 2009, “Expectation, Financing and Payment of Nonmarket Production : Towards a New Political Economy”, International Journal of Political Economy, vol. 38, n° 1, Spring, p. 58-80, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​v​a​l​e​u​r​/​i​j​p​e​-​n​o​n​m​a​r​k​e​t.pdf ; Harribey J.-M, 2008, « Les vertus oubliées de l’activité non mar­chande », Le Monde diplo­ma­tique, novembre, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​v​a​l​e​u​r​/​n​o​n​-​m​a​r​c​h​a​n​d​-​d​i​p​l​o.pdf.

18 Orléan A., 2006, « Monnaie, sépa­ra­tion mar­chande et rap­port sala­rial », op. cit., p. 10-11. Sur la cri­tique de la thèse de Frédéric Lordon, voir Harribey J.-M., « Marx et Spinoza, le mariage de l’année ? », op. cit.

19 Si AO a sans doute raison de penser que sa posi­tion s’écarte de celle de Marx, il n’est pas cer­tain qu’elle ne s’écarte pas en même temps de celle de Keynes – dont pour­tant les conven­tion­na­listes se réclament –, qui, bien que très réservé à l’égard de Marx et des clas­siques, n’oubliait pas le tra­vail der­rière les conven­tions et le mimé­tisme. Keynes écri­vait dans Théorie géné­rale de l’emploi, de l’intérêt et de la mon­naie, Paris, Payot, 1969, p. 223 : « Au lieu de dire du capi­tal qu’il est pro­duc­tif il vaut beau­coup mieux dire qu’il four­nit au cours de son exis­tence un ren­de­ment supé­rieur à son coût ori­gi­nel. Car la seule raison pour laquelle on peut attendre d’un bien capi­tal qu’il pro­cure au cours de son exis­tence des ser­vices dont la valeur glo­bale soit supé­rieure à son prix d’offre ini­tial, c’est qu’il est rare ; et il reste rare parce que le taux d’intérêt rat­ta­ché à la mon­naie permet à celle-ci de lui faire concur­rence. À mesure que le capi­tal devient moins rare, l’excès de son ren­de­ment sur son prix d’offre dimi­nue, sans qu’il devienne pour cela moins pro­duc­tif – au moins au sens phy­sique du mot. Nos pré­fé­rences vont par consé­quent à la doc­trine pré-clas­sique que c’est le tra­vail qui pro­duit toute chose, avec l’aide de l’art comme on disait autre­fois ou de la tech­nique comme on dit main­te­nant, avec l’aide des res­sources natu­relles, qui sont libres ou gre­vées d’une rente selon qu’elles sont abon­dantes ou rares, avec l’aide enfin des résul­tats passés incor­po­rés dans les biens capi­taux, qui eux aussi rap­portent un prix variable selon leur rareté ou leur abon­dance. Il est pré­fé­rable de consi­dé­rer le tra­vail, y com­pris bien entendu les ser­vices per­son­nels de l’entrepreneur et de ses assis­tants, comme le seul fac­teur de pro­duc­tion ; la tech­nique, les res­sources natu­relles, l’équipement et la demande effec­tive consti­tuant le cadre déter­miné où ce fac­teur opère. Ceci explique en partie pour­quoi nous avons pu adop­ter l’unité de tra­vail comme la seule unité phy­sique qui fût néces­saire dans notre sys­tème éco­no­mique en dehors des unités de mon­naie et de temps. »

20 Orléan A., 2009, De l’euphorie à la panique : penser la crise finan­cière, CEPREMAP, Paris, édi­tions Rue d’Ulm, Presses de l’ENS, p. 14,http://​www​.cepre​map​.ens​.fr/​d​e​p​o​t​/​o​p​u​s​/​O​P​U​S​1​6.pdf.

21 Orléan A., 2004, « Efficience, finance com­por­te­men­tale et conven­tion : syn­thèse théo­rique », in Conseil d’analyse éco­no­mique, Les crises finan­cières, 2004, Paris, La Documentation fran­çaise, rap­port n° 50, p. 241-270, ici p. 268.

22 Orléan A., 2004, p. 267.

23 Orléan A., 1999, Le pou­voir de la finance, Paris, O. Jacob. Voir un com­men­taire dans Harribey J.-M., 2001, « La finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme ou la valeur captée », in Delaunay J.-C., (sous la dir. de), Le capi­ta­lisme contem­po­rain, Questions de fond, Paris, L’Harmattan, p. 67-111, http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr/​t​r​a​v​a​u​x​/​m​o​n​n​a​i​e​/​v​a​l​e​u​r​-​c​a​p​t​e​e.pdf.

24 Orléan A., 1999, p. 148.

25 Orléan A., 1999, p. 152-153 ; voir aussi p. 169.

26 Orléan A., 1999, p. 171.

27 Orléan A., 1999, p. 183.

28 Orléan A., 1999, p. 45 et 247. L’auteur emploie tou­jours la forme pro­no­mi­nale et jamais la forme pas­sive « est valo­risé par ».

29 Orléan A., 1999, p. 245-246.

30 Orléan A., 1999, p. 249.

31 Baudru D., Morin F., 1999, « Gestion ins­ti­tu­tion­nelle et crise finan­cière, Une ges­tion spé­cu­la­tive du risque », dans Conseil d’analyse éco­no­mique, Architecture finan­cière inter­na­tio­nale, rap­port n° 18, p. 151-169, ici p. 159.

32 Baudru D. et Morin F., 1999, p. 159.

33 Orléan A., 1999, p. 130, sou­li­gné par moi.

34 Orléan A., 1999, p. 98, sou­li­gné par moi.

35 Orléan A., 1999, p. 98.

36 Aglietta M., 2009, « Marx a une ana­lyse de l’argent extra­or­di­naire », Le Point,Hors-série « Grandes bio­gra­phies, Marx », n° 3.

37 Pour un com­men­taire, voir Harribey J.-M., « Marx et Spinoza, le mariage de l’année ? », op. cit.

38 À partir des tra­vaux de Sraffa P., 1970, Production de mar­chan­dises par des mar­chan­dises, Prélude à une cri­tique de la théo­rie éco­no­mique, 1960, Paris, Dunod.

39 Lordon F., Capitalisme, désir et ser­vi­tude, Marx et Spinozaop. cit., p. 149. Je lui ai pro­posé la for­mu­la­tion sui­vante : il existe deux réa­li­tés dont la ren­contre va vali­der leur recon­nais­sance simul­ta­née : d’un côté, le désir nous pousse à vou­loir la valeur, de l’autre, la for­ma­tion de la valeur reflète les condi­tions socio-tech­niques de pro­duc­tion de l’objet du désir.

40 Ce dilemme est posé dans ces termes par AO, p. 51.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Marie Harribey , « André Orléan, L’empire de la valeur, Refonder l’économie, Paris, Seuil, 2011. », Revue de la régu­la­tion [En ligne] , 10 | 2e semestre 2011 , mis en ligne le 21 décembre 2011, Consulté le 15 jan­vier 2012. URL : http://​regu​la​tion​.revues​.org/​i​n​d​e​x​9​4​8​3​.html

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Auteur

Jean-Marie Harribey

Ancien pro­fes­seur agrégé de sciences éco­no­miques et sociales et maître de confé­rences à l’université Bordeaux IV ; der­niers ouvrages parus : Raconte-moi la crise, Le Bord de l’eau, 2009, et Le piège de la dette publique (co-coord.), Les Liens qui libèrent, 2011 ; http://​har​ri​bey​.​u​-bor​deaux4​.fr ; http://​alter​na​tives​-eco​no​miques​.fr/​b​l​o​g​s​/​h​a​r​ribeyjean-​marie.​harribey@​orange.​fr

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