La Tunisie laïque mobilise contre l’obscurantisme

Par Mis en ligne le 23 octobre 2011

La Tunisie laïque mobilise contre l'obscurantisme

Et si les laïques du Pôle Démocratique et Moderniste créaient la sur­prise demain, jour du scru­tin tuni­sien, dans un élec­to­rat trau­ma­tisé par les sur­en­chères isla­mistes ? Reportage dans les tra­vées de leur der­nier mee­ting de cam­pagne, à El Menzah.Impossible de s’y trom­per : ce ven­dredi soir, à Tunis, je les ai recon­nus, les révo­lu­tion­naires de jan­vier : jeunes, sans voiles ( juste deux ou trois sur cin­quante ) gal­va­ni­sés d’espoir, les femmes, les amou­reux, les gri­son­nants aux airs de Moustaki, les profs et les employés de banque, les étu­diants avec un kef­fieh pales­ti­nien autour du cou et qui criaient pour­tant d’un même cœur : « La Tunisie, c’est nous tous, musul­mans , juifs ou chré­tiens ! » Cette salade mechouia, revi­go­rant assor­ti­ment de spé­cia­li­tés tuni­siennes, c’ était le der­nier mee­ting de cam­pagne du Pôle Démocratique et Moderniste. Dirigé par l’universitaire Ahmed Brahim, venu de l’ex-parti com­mu­niste , le « Pôle », « El Qotb » en arabe, ( tra­duire aussi par « l’Astre ») est une coa­li­tion qui se bat pour la sépa­ra­tion de la reli­gion et de l’Etat. Seule for­ma­tion réso­lu­ment laïque, le « Pôle », jugé avec dédain au début de la cam­pagne, semble mobi­li­ser ces der­niers jours les élec­teurs trau­ma­ti­sés par les pro­vo­ca­tions islamistes.

Sous la cou­pole de leur ultime ras­sem­ble­ment, à El Menzah, les sym­pa­thi­sants étaient près de 8 000. Il est vrai que tout Tunis, ven­dredi soir, était de sortie sous un beau ciel noc­turne très doux. Un ciel fait pour le bon­heur, pas pour l’orage. Pour la chan­son, pas pour la fatwa. Sur la route d’El Menzah, on ren­con­trait en sens inverse les auto­cars affré­tés par le parti isla­miste Ennahda qui tenait sa grand-messe à Ben Arous, en ban­lieue sud. Du vent dans les voiles ! Les deux Tunisie se croisent au cœur de ce grand embou­teillage qui res­semble à celui des élec­tions : une mul­ti­tude de voi­tures et de partis d’où n’émergent pour­tant que deux loco­mo­tives, la force reli­gieuse et la force laïque.

Tandis qu’à 19 heures tapantes, le muez­zin de la mos­quée voi­sine s’égosille pour la prière du soir, les belles en jeans et boucles longues, avec leur maman ou leur amant, se pré­ci­pitent joyeu­se­ment vers la cou­pole déco­rée d’étoiles à 5 branches. L’étoile, c’est le sigle du Pôle démo­cra­tique, des mil­liers de dra­peaux scin­tillent dans les tra­vées. Et j’en prends plein les yeux pour mon plus grand plai­sir. Car au risque de pul­vé­ri­ser l’objectivité fic­tive dans laquelle sont sensés se draper les jour­na­listes, je répète que ce public res­sem­blait dia­ble­ment à celui des manifs révo­lu­tion­naires. Et c’était assez récon­for­tant de le retrou­ver après la vision sinistre des attaques sala­fistes contre Nessma TV, la chaine qui avait osé dif­fu­ser Persépolis ; après le sac­cage de la maison de son direc­teur Nabil Karoui ; après les menaces de mort contre la célé­bris­sime blo­gueuse Lina ben Mhenni, fer de lance de la mobi­li­sa­tion sur Facebook pen­dant la révo­lu­tion, contre la cinéaste Nadia El Fani ; après les pré­ci­sions dou­ce­reuses du leader d’Ennahda, Rached Ghannouchi sur «  le droit du peuple tuni­sien à refu­ser paci­fi­que­ment toute atteinte à ses croyances et à sa reli­gion » ; après les menaces de désta­bi­li­sa­tion de la rue pro­fé­rées par le même hono­rable démocrate…Bref, après avoir suivi ces der­nières semaines la chro­nique mas­quée des détrous­seurs de révo­lu­tion, il était temps de refaire le plein d’espérance avec ceux et celles qui, de décembre 2010 à jan­vier 2011, s’étaient lancés, seuls, à mains nues, sans les barbus, contre la fli­caille de Ben Ali !

Le Pôle démo­cra­tique moder­niste est le seul qui ait vrai­ment res­pecté la parité désor­mais obli­ga­toire dans la vie poli­tique de la Tunisie nou­velle : il y a 16 femmes têtes de liste sur 33. Zakia Hamda, une jeune et longue brune qui se pré­sente dans le fau­bourg de l’Ariana, est fière de le pré­ci­ser avec ses co-lis­tières. L’égalité, c’est le leit-motiv des ora­teurs devant cette salle très très fémi­nine, où on recon­naît la pré­si­dente de la Fédération inter­na­tio­nale des droits de l’homme Souhayr Belhassen, l’historienne Sophie Bessis qui fait partie du comité de sou­tien, ou la cinéaste Salma Baccar qui ose se pré­sen­ter dans le quar­tier de la Manouba, ter­rain de chasse d’Ennahda. Ce défi l’oblige à scan­der : « Je suis arabe et musul­mane mais je n’ai besoin de per­sonne pour me le rap­pe­ler ! » Car le PDM n’ira pas jusqu’à récla­mer l’abrogation de l’article 1 de l’ex-constitution qui fait de l’Islam la reli­gion du pays. Ses lea­ders , en revanche, réclament une sépa­ra­tion du poli­tique et du reli­gieux. Mais com­ment lou­voyer entre les écueils et les contra­dic­tions ? On sent bien, ce soir à El Menzah, que l’allergie à l’islamisme a guidé les pas de ces révo­lu­tion­naires inquiets qu’on leur vole la mer­veille du grand réveil arabe. A la tri­bune, Ahmed Brahim dénonce « les hypo­crites, ceux qui, d’un côté, parlent de consen­sus démo­cra­tique et, de l’autre côté, sèment la peur… »Ovations. Citations de l’illustre poète arabe, Bagdadi, du 10e siècle, Al-Mutanabbi. Arabité répé­tée, réaf­fir­mée, même si chacun, ici, est de culture double, tuni­sienne et fran­çaise. Il ne faut pas qu’on doute de l’ancrage orien­tal de cette moder­nité laïque. D’ailleurs, un nou­veau témoi­gnage gal­va­nise la salle : voici un Syrien qui arrive de Homs. Il est por­teur d’un mes­sage de la résis­tance qu’assassine Bachar El Assad : « Nous sou­te­nons les forces pro­gres­sistes en Tunisie qui sont un exemple pour les révo­lu­tion­naires arabes. Nous vou­lons que la femme syrienne ait un jour les mêmes droits que la femme tuni­sienne qui a su les conser­ver pen­dant les années d’oppression. Et sachez-le, en Syrie, les sala­fistes sont les alliés du tyran »

C’est dit : le fana­tisme est le com­plice de la contre-révo­lu­tion. Des phi­lo­sophes, des poètes sont venus dis­crè­te­ment témoi­gner de leur soli­da­rité. Hamadi Redissi, auteur de « la tra­gé­die de l’Islam moderne »( le Seuil) a émergé de sa biblio­thèque, embrasse Ahmed Brahim, son cama­rade des vieux com­bats com­mu­nistes, veut croire à l’étoile de la libre Tunisie. Abdelwahab Meddeb, débar­qué de Paris, regarde, ému, les mil­liers de per­son­nages qui com­posent « la méta­mor­phose de l’histoire « ( Albin Michel). Les chants éclatent, on monte sur les bancs, on acclame la Syrie, la Palestine dont l’ambassadeur est dans la salle : c’est toute l’âme arabe insur­gée, socia­liste, fémi­niste, et bien déci­dée à en découdre avec les Frères musul­mans sou­te­nus par la pro­pa­gande et les pétro-dol­lars du wah­ha­bisme, qui se donne là une fête savou­reuse. Mais si anxieuse. Sa der­nière fête avant le grand saut dans l’inconnu du scrutin.

Samedi 22 Octobre 2011Martine Gozlan<

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