La « Troisième Voie » : état des lieux

Par Mis en ligne le 18 octobre 2010
A l’heure où le New Labour va devoir enta­mer sa refon­da­tion, ses confrères du SAP en Suède vont, après les élec­tions de sep­tembre 2010, devoir faire de même. Est-ce la fin du modèle phare de la social-démo­cra­tie ? La ques­tion est sur toutes les lèvres. Sans doute fau­drait-il la repo­ser à l’envers : quel virage a pris la frange la plus avan­cée de la social-démo­cra­tie – aussi bien dans les pays scan­di­naves qu’en Grande-Bretagne, sous l’hospice du New Labour ? Cette ques­tion est sans doute plus d’ordre idéo­lo­gique que pure­ment poli­tique. L’ouvrage de Jenny Anderson, publié il y a déjà trois ans, dans une édi­tion sans cesse remise à jour, nous ouvre les portes de ce nou­veau corpus idéo­lo­gique. Au-delà donc des per­sonnes, des conjonc­tures, des crises éco­no­miques, voire de modèles éco­no­miques, ce tra­vail nous permet de nous remé­mo­rer le lent, court et dense trajet d’une trans­for­ma­tion idéologique.

Auscultation du corps de la machine Third Way

Puisque l’exercice nous impose l’honnêteté, avouons qu’une cer­taine moti­va­tion est requise pour ouvrir l’ouvrage de Jenny Anderson. Il com­porte une écri­ture dense, une cou­ver­ture d’une ari­dité décon­cer­tante, et une typo­gra­phie minus­cule. Pourtant, l’auteure est répu­tée sur ce sujet : la social-démo­cra­tie et spé­ci­fi­que­ment celle du nord de l’Europe, dans sa ver­sion « Troisième Voie ». Le sujet est à la fois vaste et très fouillé – et le parti pris dans les thèses abor­dées est tan­gible. La cher­cheuse au CERI donne en moins de 140 pages une syn­thèse très pré­cieuse, main­te­nant que la défaite du Labour est consom­mée, et que les jours sombres des sociaux-démo­crates sué­dois risquent de durer. Les ques­tions sou­le­vées n’en sont pas moins cru­ciales : com­ment la social-démo­cra­tie, dans sa ten­ta­tive de réno­va­tion, avec le concept blairo-gid­den­sien de troi­sième voie, ou dans la pers­pec­tive de refon­da­tion de la gauche sué­doise, s’est-elle transformée ?

La thèse de l’auteure est ins­crite dans son titre mys­té­rieux, The Library and the Workshop ; on la dis­cerne encore un peu mieux dans son sous-titre – Social demo­cracy and capi­ta­lism in the know­ledge age. Tout du déve­lop­pe­ment du livre à venir est dit : pour Jenny Anderson, les partis sociaux-démo­crates du nord de l’Europe devaient rele­ver le défi de conju­guer pro­gres­sisme, com­pé­ti­tion et mon­dia­li­sa­tion, et assu­mer plei­ne­ment le pou­voir tel qu’ils l’avaient acquis. Elle aborde donc la quête de sens de la social-démo­cra­tie au sein d’un ordre éco­no­mique et social dominé par les « socié­tés de la connais­sance », avec toutes les consé­quences idéo­lo­giques qui en découlent.

Dans un pre­mier cha­pitre sur les dilemmes de la social-démo­cra­tie, l’auteure retrace les ten­ta­tives idéo­lo­giques pour retrou­ver ce qui per­dure d’ancien dans la matrice idéo­lo­gique social-démo­crate actuelle, entre les pers­pec­tives social-démo­crates issues de l’après Seconde Guerre mon­diale telle que la pla­ni­fi­ca­tion, et celles éprou­vées dans les années glo­rieuses du néo­li­bé­ra­lisme. Une thèse est clai­re­ment défen­due : la social- démo­cra­tie qui, aupa­ra­vant, repo­sait sur une cri­tique du capi­ta­lisme et pro­po­sait une société alter­na­tive et néces­sai­re­ment uto­pique, consiste désor­mais en un dis­cours pour une société meilleure, celle de l’amélioration, de l’efficience, voire même de la ges­tion du savoir.

Depuis 1989, il n’y aurait plus de dis­cours sur une alter­na­tive consé­quente au capi­ta­lisme ; reste à savoir « what is left », donc : tout l’univers de l’amélioration et de la régu­la­tion, de la ges­tion du pro­grès et d’un chan­ge­ment assuré per­ma­nent. Et la démons­tra­tion de l’auteure va encore plus loin : il ne s’agit plus de recy­cler, même sous d’autres mots et for­mules, la sem­pi­ter­nelle guerre contre le « Grand Capital », mais bien de « socia­li­ser le capi­tal et capi­ta­li­ser le social », selon l’expression de Jenny Anderson. Vaste pro­gramme, donc. Autrement dit, il ne s’agit plus de mener les indi­vi­dus les uns contre les autres, mais de renouer avec un dis­cours socia­le­ment har­mo­nieux. Dans cette pers­pec­tive, cette concep­tion « nou­velle » de la social-démo­cra­tie a une réson­nance à l’échelle natio­nale comme à l’échelle euro­péenne. Lorsqu’il s’agit, dans le cadre de la « stra­té­gie de Lisbonne » ou des débats sur l’Europe sociale, de parler de poli­tiques publiques, force est de consta­ter que les thèmes abor­dés ne sont pas pro­pre­ment issus du micro­cosme du Labour anglais, ni du SAP (social­de­mo­kra­terna) sué­dois, mais bien de mou­ve­ments plus pro­fonds des socié­tés et des éco­no­mies occi­den­tales. On l’aura com­pris, le propos de Jenny Anderson ne s’en tient pas, contrai­re­ment à ce qu’on en aurait pu penser, aux cas typiques de la Grande-Bretagne ou de la Suède. Son cadre de réflexion et ses appuis théo­riques sont fondés sur une ana­lyse plus glo­bale des pays occi­den­taux et de la mon­dia­li­sa­tion de leurs économies.

La néces­sité d’une rup­ture dans les dis­cours pro­gres­sistes est alors déter­mi­née par une nou­velle alter­na­tive entre la moder­ni­sa­tion et l’utopie. Très clai­re­ment, d’autres pen­seurs comme Anthony Giddens ou John Gray ne sont pas si loin de Francis Fukuyama, et de sa concep­tion d’un monde post-1989 irré­mé­dia­ble­ment engagé sur la voie de la démo­cra­ti­sa­tion. Dès lors, l’ ‘adap­ta­tion’ et la ‘moder­ni­sa­tion’ sont les maîtres mots et les exi­gences du nou­veau siècle, délais­sant la ques­tion de l’utopie sur le bord du chemin. Les cri­tiques les plus pré­cises de cette troi­sième voie furent bien l’œuvre de Nicholas Rose, s’inquiétant de cette natu­ra­li­sa­tion des ‘tech­niques de gou­ver­ne­ment’ sous le sceau du pro­grès 1. Reste alors la ligne de démar­ca­tion entre les pro­gres­sistes et les autres : si l’auteure peine à choi­sir entre démarche idéo­lo­gique, pers­pec­tive his­to­rique et ana­lyse scien­ti­fique, elle observe cepen­dant que l’idée de « modèle » (social), propre à chaque pays, qu’il s’agit de pré­ser­ver – comme concept – ou d’adapter – comme struc­ture -, est la réfé­rence de toutes les concep­tions théo­riques sur le sujet.

Repenser le capi­tal à partir de sa rela­tion avec la société de production

Le deuxième cha­pitre cite expli­ci­te­ment l’aspect de poli­tique éco­no­mique de la connais­sance. La Troisième Voie repose essen­tiel­le­ment sur cette notion. Ainsi, en faire l’analyse permet de mettre en lumière un bel exemple de cette muta­tion idéo­lo­gique. Premièrement, Jenny Anderson dit qu’il s’agit d’une pre­mière rup­ture en matière de key­né­sia­nisme : avec la mon­dia­li­sa­tion, les Etats découvrent leurs limites en matière d’intervention publique, les plans de relance sont mis à mal ; il ne faut pas agir contre le capi­ta­lisme, mais il convient de repen­ser la rela­tion du capi­tal avec la pro­duc­tion de la société. Dès lors, en adop­tant ce point de vue, le Labour a essuyé toutes les cri­tiques. Celles d’être la conti­nua­tion du that­ché­risme par d’autres moyens : en matière de moné­ta­risme, de contrôle des dépenses, de foca­li­sa­tion sur la sécu­rité. De plus, la troi­sième voie assume ainsi le fait d’être le parti de la pros­pé­rité. En pro­met­tant, dans un monde de concur­rence et de finance débri­dée, de réin­cor­po­rer cette pros­pé­rité dans le Savoir, dans les ser­vices publics, et en inves­tis­sant dans l’humain. Et au final, faire adve­nir la pro­messe d’une éco­no­mie « know­ledge driven », tel qu’a pu le sou­hai­ter Leadbeater. Même si ce der­nier disait pour­tant bien qu’il s’agissait avant tout d’une utopie.

Les consé­quences de cette rup­ture idéo­lo­gique se tra­dui­sirent par de nou­veaux slogans.C’est-à-dire, une poli­tique vouée aux par­te­na­riats publics-privés, au ren­ché­ris­se­ment de l’employabilité de chacun, aux sou­tiens intan­gibles aux PME ; ainsi, toutes les par­ties pre­nantes situées à mi niveau entre l’Etat et le marché devinrent les cibles de ces nou­velles poli­tiques. Idéologiquement, il s’agissait de « socia­li­ser le capi­tal », soit rendre acces­sible la « pros­pé­rité pour tous ». Pour qua­li­fier cette poli­tique, de nom­breux auteurs ont parlé d’un nou­veau type de rap­port social : l’ère du post conflict, de la lutte entre le capi­tal et le tra­vail. En reje­tant la poli­tique tra­di­tion­nelle, le Labour a vanté tous les mérites des par­te­na­riats publics-privés, sus­ci­tant l’espoir d’un dépas­se­ment des figures anta­go­nistes du mar­xisme. Au cœur de cette nou­velle doc­trine, la notion de confiance réci­proque est cru­ciale. Notre auteure note qu’il s’agit avant tout d’un dépas­se­ment de la théo­rie de la pro­duc­tion tra­di­tion­nelle ; mais cette muta­tion laisse ainsi sur le bas-côté tout ce qui concerne la capa­cité de consom­ma­tion des indi­vi­dus et le par­tage dans la rela­tion capital-travail.

Enfin, la réci­proque est vraie. Après avoir voulu socia­li­ser le capi­tal, il s’agit, désor­mais à l’inverse, de capi­ta­li­ser le social. Pour com­prendre l’importance de cette étrange expres­sion, l’auteure rend compte de la réma­nence du terme « capi­tal social » dans tous les dis­cours étu­diés. Ainsi capi­ta­li­ser le social signi­fie équi­per les indi­vi­dus de savoirs, les doter d’intelligence indi­vi­duelle et col­lec­tive, déve­lop­per les réseaux sociaux pour chacun des citoyens bri­tan­niques. La den­sité des liens, des capa­ci­tés et des dis­po­si­tions de chacun consti­tue­rait alors les richesses de demain. Les poli­tiques n’auraient pas d’autres objec­tifs que ce vaste programme.

La société de la connais­sance comme sub­sti­tut idéo­lo­gique au ren­ver­se­ment des forces capi­tal – travail

Le troi­sième cha­pitre tente de repé­rer les lignes de frac­ture dans les dis­cours entre l’ancienne et la nou­velle social-démo­cra­tie. Au cœur de l’analyse, la tra­di­tion du Safeguarding, dans le monde Suédois, permet d’apprécier la muta­tion en cours. L’auteure accuse ainsi un tour­nant idéo­lo­gique au tra­vers des écrits du « New Times », groupe exté­rieur au parti tra­vailliste, contri­buant à la revue Marxist today. On y retrouve les réflexions post-for­distes, celles de Touraine, de Gortz, pour la fin des classes popu­laires et des grands dis­cours. Pour cette lit­té­ra­ture, nous entrons dans un monde sans utopie ; et c’est jus­te­ment en théo­ri­sant ce manque d’utopie que le pro­gres­sisme ne ren­contre d’autres pro­messes que celles d’une société du savoir. Au sein de celle-ci, les confi­gu­ra­tions changent sans cesse. Il s’agit bien de défi­nir la pro­messe à faire dans ce monde de l’individu post­mo­derne. Une société de la connais­sance, c’est faire pour le Labour « de la Grande Bretagne, l’atelier du monde élec­tro­nique et du savoir ». Cette quête ne va pas sans un cer­tain natio­na­lisme. Gordon Brown parle d’un cer­tain « Britain Genius » ; au contraire, le modèle sué­dois est tou­jours rat­ta­ché à une idée mythique de la société celle où il fait « bon d’y vivre ensemble », une société de savoir où tout le monde peut être membre.

Cela dit, outre le défi commun et les dis­cours ras­sem­bleurs, la ques­tion du rap­port au capi­ta­lisme est ici posée bru­ta­le­ment. Très expli­ci­te­ment, le projet du New Labour aban­donne quelque peu la ques­tion de la pro­duc­tion presque désuète. Les rap­ports sociaux ne seraient plus la ques­tion cen­trale. Ils envi­sagent ainsi un monde issu de la société de la connais­sance et de l’éducation qui le dépas­se­rait. L’accent est mis sur les poten­tia­li­tés des indi­vi­dus ; l’objectif de toute poli­tique serait ainsi de faire la pro­mo­tion des indi­vi­dus pour en faire l’essence même de son « socia­lisme ». Ainsi, cette éco­no­mie de la connais­sance ne ferait-elle pas un tra­vailleur pos­ses­seur de son capi­tal et de ses chances de pro­mo­tions sociales ? Serait-ce alors la sup­pres­sion du cli­vage entre l’oppresseur et l’opprimé, entre des diri­geants et des assistés ?

Cette ‘moder­ni­sa­tion’ est en tous les cas une ten­ta­tive pour repen­ser la sphère du social. L’ambition est de se dépar­tir du chaos de la vie sociale et de l’affrontement. Ainsi, une vision de la société plus orga­ni­sée, une « har­mo­nie sociale », est recher­chée. Mais deux écueils sont rapi­de­ment mis en évi­dence par les cri­tiques de la Troisième Voie. Celle d’élaborer une société de type com­mu­nau­ta­riste. Certes, cette phi­lo­so­phie de la société incite bien davan­tage à la recon­nai­sance de sa citoyen­neté, afin de défendre ses propres inté­rêts de groupe ; mais une telle société contraint l’Etat à déles­ter à d’autres ins­tances le soin et le devoir de « faire société ». La deuxième cri­tique infère à l’idéal d’un monde de connexions – terme issu du fameux ouvrage Connexcity. Les rela­tions entre les indi­vi­dus y sont désor­mais très lar­ge­ment socié­taires – et non pas sociales ; le déve­lop­pe­ment des rela­tions et des connexions ne seraient plus un avan­tage pour chacun mais la norme et la mesure du déve­lop­pe­ment indi­vi­duel. On retrouve là le monde de Robert Putnam, le théo­ri­cien majeur du « capi­tal social ». Mais l’auteure ne veut pas acca­bler la rhé­to­rique du New Labour. Elle met dos à dos les deux partis pro­gres­sistes dans cette muta­tion, au risque de faire tan­guer les repré­sen­ta­tions les plus angé­liques : « pen­dant ce temps, beau­coup de simi­la­ri­tés existent entre la vision contem­po­raine du com­mu­nau­ta­risme du New Labour et la phi­lo­so­phie sociale de la poli­tique moderne sué­doise ». Ainsi, le SAP, à force de vou­loir se dépar­tir de la figure tuté­laire de l’égalité, sui­vrait le mou­ve­ment de la Troisième Voie. Celui où la notion de société se décom­po­se­rait au sein de la myriade insai­sis­sable des réseaux et des rela­tions. Il serait d’ailleurs ten­tant, selon Jenny Anderson, de conce­voir cet habillage des rela­tions entre indi­vi­dus comme la nou­velle forme de pro­gres­sisme. Mais au-delà des cri­tiques, cette « société de la connais­sance » est bien un idéal par­tagé, pour ces « nou­veaux pro­gres­sistes », entre le monde moderne et celui du dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Et cet écart entre les deux mondes n’est pas sans écueils, ni sans qui­pro­quos. L’auteure tente enfin de démê­ler l’écheveau des dis­cours sur ce thème précis. Nous retien­drons main­te­nant les dif­fé­rences consti­tu­tives et struc­tu­rantes des nou­veaux dis­cours progressistes.

Une cer­taine teinte de monisme éco­no­mique dans tous les concepts

Tout au long de l’ouvrage, Jenny Anderson uti­lise des méta­phores, aux pre­miers abords opaques, mais fina­le­ment très signi­fiantes. Pour com­prendre les deux concep­tions de la méri­to­cra­tie en débat entre les pays phare de la troi­sième voie, il faut repar­tir de l’opposition entre le « Lift » et le « Ladder ». En fran­çais, il s’agit de dis­tin­guer deux concep­tions poli­tiques de l’éducation : celle de l’élévation et celle de l’échelle. Ce der­nier terme rejoint une vieille tra­di­tion idéo­lo­gique de la Fabian Society, uti­li­sée en son temps par les Webb, et pla­çant le sys­tème édu­ca­tif au cœur du projet pro­gres­siste. Cette concep­tion per­dure encore dans cer­tains dis­cours, mais pro­gres­si­ve­ment s’y sub­sti­tue une forme de radi­ca­lisme sur la ques­tion de l’éducation comme moyen et comme accès.

Cette concep­tion est typi­que­ment bri­tan­nique, où le sys­tème méri­to­cra­tique met l’accent sur la sélec­tion. Ainsi, le slogan du gou­ver­ne­ment tra­vailliste est celui de la « tolé­rance zéro » face au manque d’éducation. Un même glis­se­ment s’est pro­duit dans la concep­tion de l’être humain et du citoyen. En conce­vant l’investissement dans l’humain (« Investing in people ») comme une prio­rité les tra­vaillistes au pou­voir ont uti­lisé une rhé­to­rique insi­dieuse. En effet, parler d’un inves­tis­se­ment dans le social , c’est déjà s’inscrire dans une vision éco­no­mique des rap­ports sociaux ; dès lors, la citoyen­neté est mesu­rée à l’aune de l’investissement. « Investir dans les poten­tiels de chacun des enfants » de la Nation Britannique, revient bien à ne pas cher­cher à les pro­té­ger du marché, mais plutôt donner les com­pé­tences et les accès pour s’insérer au sein de l’économie de la connais­sance. Et cette course a un coût. Celle de la fin du dis­cours Keynésien, soit de l’investissement pro­duc­tif dans le social. Côté Britannique, une forme baroque du contrat social natio­nal semble prendre place en modi­fiant imper­cep­ti­ble­ment la nature de la rela­tion poli­tique de l’Etat vis-à-vis de ses citoyens. Pour ce faire, les points d’accroches de l’Etat envers ses citoyens se réduisent aux seuls droits et res­pon­sa­bi­li­tés des indi­vi­dus, ces der­niers n’ayant qu’une concep­tion mini­ma­liste de l’Etat.Si les liens des citoyens avec l’Etat se trans­forment en quelques points d’accroches, ceux-ci dif­fèrent néan­moins d’un pays à l’autre. Comme tou­jours, les Suédois mettent l’accent sur leur modèle social assu­rant la sécu­rité maté­rielle par le dyna­misme éco­no­mique ; côté bri­tan­nique, les attentes portent plus sur la capa­cité de l’Etat à offrir à tous des opportunités.

La créa­tion du tra­vailleur du savoir et l’impensé de la figure de l’Autre ?

A force d’exalter cette société du savoir et de la connais­sance et en l’absence de toute figure uto­pique, les dis­cours poli­tiques durent bien sub­sti­tuer à leur objet la pro­messe d’un monde meilleur. En louant ce tra­vailleur émé­rite du savoir et de la connais­sance, une repré­sen­ta­tion inédite pour les pro­gres­sistes a émergé : celle de l’entrepreneur, autant de sa vie que de son business.En effet, cette figure marie sub­ti­le­ment l’égalité des chances et la créa­tion de ses liber­tés. Elle permet de faire l’éloge du monde de la pros­pé­rité en fai­sant abs­trac­tion de l’oppression qu’elle exerce sur le sala­riat. Ainsi, petit à petit, assiste-t-on à l’émergence de ce dis­cours pro­gres­siste ; mais celui-ci peut-il regar­der si naï­ve­ment les rap­ports éco­no­miques, jusqu’à faire du petit entre­pre­neur un héros du quotidien ?

A juste titre, notre auteure pointe le mou­ve­ment de fond de cette tran­si­tion idéo­lo­gique. Au cœur de cette théo­rie de la moder­ni­sa­tion, l’individu appre­nant serait la clef de voûte de l’idéal à atteindre ; sans utopie, il n’y aurait plus de place pour un destin col­lec­tif. Cela revien­drait alors, pour l’auteure, à « relo­ca­li­ser la pro­jec­tion uto­pique d’une sphère de mobi­li­sa­tion col­lec­tive à une sphère de l’individu s’améliorant par lui-même » 2. Il ne serait alors plus ques­tion de verser dans un dis­cours fondé sur la « force du néga­tif », comme pou­vait le dire la vul­gate hégélo-mar­xiste d’antan. Il n’est plus de place pour la cri­tique « huma­niste » du sys­tème, celle de la souf­france ou des condi­tions d’existence. Non, note l’auteure, la seule cri­tique du sys­tème qui vaille serait celle de l’inefficacité éco­no­mique : celle d’un « gâchis de res­sources sociales », de métiers et de coûts non exploi­tés. Ainsi, l’aporie de cette rhé­to­rique est bien, tel que le note Jenny Anderson au tra­vers de ses réfé­rences et de ses cita­tions si habi­le­ment mis en corps doc­tri­nal, la figure de l’Autre. Elle lui consacre tout un sous-cha­pitre. Point noir du pro­gramme idéo­lo­gique de la troi­sième voie : les exclus du sys­tème, les non-cham­pions qui ne se plient pas au sta­kha­no­visme de l’économie du savoir et de la connais­sance, n’auraient-ils plus droit au cha­pitre ? Il s’agit dès lors de savoir com­ment théo­ri­ser l’inutile, la décrois­sance mar­gi­nale de l’accumulation de connais­sance ; com­ment penser en-dehors d’une vision étri­quée – celle du capi­tal social – les rap­ports des citoyens entre eux et la place de l’Etat ?

Cet ouvrage s’impose fina­le­ment comme une réfé­rence pour com­prendre les évo­lu­tions doc­tri­nales et les élé­ments de lan­gages de la social-démo­cra­tie contem­po­raine. L’étude des cas du Labour anglais et du SAP sué­dois démontre que le corps de doc­trine appelé « Troisième Voie » s’est imposé dans notre manière de conce­voir le pro­gres­sisme en Europe, avec ses périls doc­tri­naux et éga­le­ment politiques.

rédac­teur : David CHOPIN, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : flickr / Skoll World Forum

Notes :
1 – p.17
2 – p.133

Titre du livre : The Library and the Workshop. Social Democracy and Capitalism in the Knowledge Age
Auteur : Jenny Andersson
Éditeur : Stanford University Press
Date de publi­ca­tion : 30/11/99
N° ISBN : 0-8047-6263-5

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