La trajectoire de la crise

Mis en ligne le 18 septembre 2008

Il y a plus d’un an main­te­nant que la crise a éclaté, et elle se dif­fuse depuis comme une traî­née de poudre, sans que l’on sache où elle va s’arrêter. Cette crise struc­tu­relle va durer et remettre en cause les fon­de­ments du capi­ta­lisme néo-libé­ral.

Par Michel Husson, à paraître dans L’Ecole éman­ci­pée

Une réac­tion en chaîne

Ce qui frappe avant tout c’est la conco­mi­tance de dif­fé­rentes crises. Au début, il y a la crise des sub­primes aux Etats-Unis que l’on peut donc qua­li­fier de crise finan­cière et ban­caire. Mais elle s’est accom­pa­gnée d’une crise éner­gé­tique, avec l’augmentation du prix du pétrole, d’une crise ali­men­taire résul­tant de la hausse des prix agri­cole, d’une crise moné­taire avec la chute du dollar, et fina­le­ment d’une crise de crois­sance avec un ralen­tis­se­ment mar­quée flir­tant avec la réces­sion dans la plu­part des pays dits déve­lop­pés.

La thèse de la décon­nexion, selon laquelle le dyna­misme des pays dits émer­gents aurait pu com­pen­ser la ten­dance au ralen­tis­se­ment dans les pays riches, a fait long feu. Il n’empêche que la trans­mis­sion à l’économie réelle des effets de la crise ini­tiale suit une tra­jec­toire inégale et com­bi­née : elle n’est pas immé­diate et sus­cite des contre-ten­dances. On se rap­pelle ainsi la jubi­la­tion expri­mée par Christine Lagarde quand était tombé le chiffre de la crois­sance du pre­mier tri­mestre en France : +0,4 %. C’était donc moins pire qu’on le crai­gnait. Mais le second tri­mestre est venu démen­tir ce sou­la­ge­ment, avec un recul du Pib de 0,3 %. Aujourd’hui on pré­voit une crois­sance zéro jusqu’à la fin de l’année, ce qui vou­drait dire que la crois­sance sur l’année tour­ne­rait autour de 1 %, ce qui est évi­dem­ment très loin des hypo­thèses sur les­quelles a été construit le budget. Or, un point de crois­sance en moins, c’est envi­ron 18 mil­liards d’euros, soit plus que le paquet fiscal, évalué à 15 mil­liards.

Aux Etats-Unis, les der­niers chiffres connus sont moins mau­vais que prévus, mais per­sonne ne jubile, et cer­tai­ne­ment pas les mil­lions de ménages que la crise immo­bi­lière et la montée du chô­mage frappent de plein fouet. Mais il est vrai que la crise sus­cite quelques contre-ten­dances : au cours des tous der­niers mois, les prix du pétrole et des matières pre­mières ont baissé, et le cours du dollar a remonté. Ces fluc­tua­tions à l’intérieur de la crise sont sou­vent ampli­fiées par les jour­na­listes éco­no­miques, sans doute pour sou­te­nir le moral de leurs lec­teurs. Mais tous les orga­nismes de pré­vi­sion, que ce soit l’OCDE, le FMI ou la Commission euro­péenne ont révisé leurs pré­vi­sions à la baisse. Ils pré­voient dans le meilleur des cas une crois­sance molle pour 2008, et n’envisagent même pas un retour à la nor­male pour 2009. Cette situa­tion est donc très dif­fé­rente du krach bour­sier de 1987 qui avait déjoué la plu­part des pro­nos­tics en condui­sant à un rebond de l’économie mon­diale dès l’année sui­vante. C’est un symp­tôme parmi d’autres mon­trant que la crise actuelle est d’une nature dif­fé­rente et qu’elle ne se résume pas à une simple purge. Plusieurs élé­ments font de cette crise une crise durable (on n’en sor­tira pas rapi­de­ment) et sys­té­mique (on ne peut pas reve­nir à la situa­tion anté­rieure). Deux élé­ments essen­tiels sous-tendent ce pro­nos­tic. La confi­gu­ra­tion de l’économie mon­diale de la der­nière décen­nie était en effet carac­té­ri­sée par une crois­sance à crédit des Etats-Unis finan­cée par les capi­taux venus du reste du monde, et notam­ment de Chine. Or, cet arran­ge­ment ne pourra pas être remis sur les rails.

La fin du modèle US

Le modèle de crois­sance de Etats-Unis depuis le milieu des années 1990 était une bizar­re­rie his­to­rique sans équi­valent. Pour aller vite, la crois­sance a été tirée par la consom­ma­tion des ménages qui aug­men­tait très rapi­de­ment à cause de la baisse de leur épargne et d’un recours crois­sant à l’endettement. Les Etats-Unis vivaient donc au-dessus de leurs moyens et leur défi­cit com­mer­cial s’est régu­liè­re­ment creusé. Pour un pays quel­conque, une telle dégra­da­tion aurait conduit à une perte de sub­stance de la mon­naie, et à une réces­sion néces­saire pour réajus­ter le tir. Mais les Etats-Unis ne sont pas un pays comme les autres : le dollar est la mon­naie mon­diale de fait, et la ren­ta­bi­lité offerte sem­blait à la fois élevée et garan­tie par le dyna­misme de l’économie[1]. Les capi­taux affluaient donc aux Etats-Unis et finan­çaient leur défi­cit. Ce modèle ne peut pas être res­tauré : à l’intérieur, la crise du crédit va être très longue à épon­ger, et l’endettement des ménages ne pourra retrou­ver le même rythme de pro­gres­sion. A l’extérieur, les capi­taux y regar­de­ront à deux fois avant de venir s’investir dans une éco­no­mie dés­équi­li­brée par la crise finan­cière.

La récente natio­na­li­sa­tion de fait de Fannie Mae et Freddie Mac, ces deux énormes ins­ti­tu­tions finan­cières char­gées du refi­nan­ce­ment immo­bi­lier, marque sans doute le par­tage des eaux. Cette socia­li­sa­tion des pertes est un phé­no­mène clas­sique : les ins­ti­tu­tions et les gou­ver­ne­ments ont pris la mesure de la crise, comme le montre aussi l’injection de liqui­di­tés par la Banque cen­trale euro­péenne. Cela veut dire qu’un effon­dre­ment com­pa­rable à la grande crise des années 30 est peu pro­bable, mais que l’apurement des comptes va s’étaler sur une longue période, un peu comme au Japon qui a mis une bonne dizaine d’années avant d’éponger les effets d’une crise com­pa­rable inter­ve­nue au début des années 90.

L’Europe et la France en pre­mière ligne

La crise aura éga­le­ment des effets en retour sur la crois­sance des pays émer­gents, et notam­ment la Chine, qui est tirée par les expor­ta­tions, dont le rythme devrait ralen­tir. Mais ces pays dis­posent d’une solu­tion de rechange qui passe par un recen­trage sur le marché inté­rieur. C’est fina­le­ment l’Union euro­péenne qui devrait res­sen­tir le plus pro­fon­dé­ment les consé­quences de la crise, qui va servir ici de révé­la­teur des fra­gi­li­tés de la construc­tion euro­péenne. Dans l’immédiat, la baisse du dollar reporte sur la zone euro le défi­cit de crois­sance global en aug­men­tant le prix rela­tif de ses pro­duits. Or, la Banque cen­trale euro­péenne n’a aucun objec­tif en matière de change et n’intervient pas pour frei­ner l’appréciation de l’euro, qui pèse sur la crois­sance moyenne en Europe. Elle se crispe au contraire sur son objec­tif de sta­bi­lité des prix et redoute avant tout le déclen­che­ment d’une spi­rale infla­tion­niste au cas où les salaires aug­men­te­raient pour com­pen­ser la hausse des prix. Elle main­tient des taux d’intérêt élevés et contri­bue ainsi au ralen­tis­se­ment de l’économie qui lui semble le seul moyen, via la pres­sion du chô­mage, de limi­ter les aug­men­ta­tions de salaires.

La fai­blesse de l’Union euro­péenne réside aussi dans l’hétérogénéité des éco­no­mies qui la com­posent : ce n’est pas nou­veau, mais le phé­no­mène va être accen­tué parce que la crise va tou­cher de manière très dif­fé­ren­ciée les dif­fé­rents pays. Le Royaume-Uni est sans doute le pays qui va être soumis aux pres­sions les plus fortes, dans la mesure où ses bons résul­tats étaient en grande partie fondés sur la finance, l’immobilier et l’endettement de ménages. Vient ensuite l’Espagne dont le boom éco­no­mique récent était tiré par l’immobilier. En revanche, l’Allemagne tire plutôt bien son épingle du jeu en aug­men­tant ses parts de marché en Europe au détri­ment des autre pays de l’Union, et en les conser­vant sur le reste du marché mon­dial.

L’Europe ne peut remé­dier à cette diver­gence crois­sante, en raison même de son mode de construc­tion, fondé sur la concur­rence qui la conduit à refu­ser les poli­tiques d’harmonisation et les ins­tru­ments d’une inter­ven­tion coor­don­née, comme par exemple un budget euro­péen. L’Union euro­péenne est donc désar­mée par rap­port à la crise en raison des outils dont elle a décidé de se priver. Aux Etats- Unis, Bush a injecté des sommes consi­dé­rables dans l’économie réelle, mais l’Europe n’a tout sim­ple­ment pas les moyens d’envisager un tel plan de relance coor­donné. Certains pays, comme l’Espagne, vont cher­cher à sou­te­nir l’économie, mais cette voie est fermée à ceux, comme la France, dont le défi­cit bud­gé­taire est déjà trop impor­tant selon les cri­tères euro­péens.

La France est de ce point de vue dans une situa­tion par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile, qui est encore aggra­vée par les « réformes » réa­li­sées depuis un an. Le paquet fiscal et l’acceptation des normes euro­péennes réaf­fir­mée par Sarkozy dans le projet de traité « sim­pli­fié » inter­disent tout sou­tien bud­gé­taire à l’activité. La sup­pres­sion de fait de la durée légale du tra­vail repré­sente un for­mi­dable encou­ra­ge­ment pour les patrons. Ils auraient tort de ne pas pro­fi­ter de l’occasion qui leur est offerte, à coût à peu près nul, d’allonger la durée du tra­vail et d’ajuster encore plus bru­ta­le­ment leurs effec­tifs. La crise leur ser­vira ainsi de pré­texte pour rat­tra­per le retard de pro­duc­ti­vité de ces deux der­nières années. L’emploi, qui avait aug­menté de plus de 300 000 en 2007 va donc stag­ner cette année, et pour­rait même recu­ler de 50 à 60000 per­sonnes si les patrons font le plein des réserves de pro­duc­ti­vité. Cette dégra­da­tion de l’emploi et le recours aux heures sup­plé­men­taires dis­pen­se­ront le patro­nat de main­te­nir le pou­voir d’achat, et le gou­ver­ne­ment se gar­dera de tout coup de pouce au Smic, et cette aus­té­rité sala­riale fera boule de neige pour plom­ber encore un peu plus la crois­sance.

Une crise sys­té­mique

Plus lar­ge­ment, la crise actuelle marque l’entrée en crise du modèle néo-libé­ral très inéga­li­taire qui s’est mis en place dans la plu­part des pays au début des années 80. Sa carac­té­ris­tique essen­tielle est une baisse conti­nue de la part des richesses reve­nant aux sala­riés qui les produisent[2]. Cette ten­dance posait un pro­blème dit de réa­li­sa­tion, la ques­tion étant de savoir à qui vendre une pro­duc­tion en hausse si les salaires sont gelés. Or, c’étaient les reve­nus finan­ciers qui assu­raient les débou­chés néces­saires. La crise est donc appelé à durer, parce qu’il n’existe pas de solu­tion de rechange. Pour sortir en dou­ceur de la situa­tion actuelle, il fau­drait que la répar­ti­tion des reve­nus devienne plus favo­rable aux sala­riés afin que les prin­ci­pales éco­no­mies se réorientent vers la demande sala­riale. Mais la crise ne suf­fira pas à convaincre les pos­sé­dants d’emprunter spon­ta­né­ment cette voie. Derrière la crise finan­cière, on retrouve ainsi la ques­tion sociale, d’autant plus que tout va être fait pour repor­ter sur les sala­riés les effets du ralen­tis­se­ment. Mais il va être de plus en plus dif­fi­cile de jus­ti­fier que l’on baisse les salaires pour pré­ser­ver les divi­dendes. Ce constat est un point d’appui essen­tiel pour la résis­tance à la rigueur et la refon­da­tion d’un projet de trans­for­ma­tion sociale.


[1] voir Michel Husson, « Etats-Unis : la fin d’un modèle », La Brèche n°3, 2008.
[2] voir Michel Husson, « La hausse ten­dan­cielle du taux d’exploitation », Inprecor n°534-535, 2008.
Source : Hussonet

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