La taupe et le papillon

Par , Mis en ligne le 27 janvier 2011

Québec Solidaire fêtera bien­tôt son cin­quième anni­ver­saire. Il est tôt pour pré­tendre à un véri­table bilan, mais il est pos­sible d’en dres­ser cer­tains contours. Le moment est bon : QS pré­pare un impor­tant congrès d’orientation visant à cla­ri­fier ses posi­tions autour des enjeux sociaux, éco­lo­giques et éco­no­miques. En fait, l’expérience de QS nous encou­rage et nous inter­roge. Pour la pre­mière fois au Québec, une for­ma­tion de gauche obtient une audience qui dépasse les milieux mili­tants et va cher­cher l’attention de Monsieur-et-Madame-tout-le-monde. Ce n’est pas rien !

Françoise, Amir et les « autres »

Françoise David et Amir Khadir ont joué un grand rôle pour rompre l’indifférence. Françoise avec ses racines dans le mou­ve­ment des femmes et le mou­ve­ment popu­laire appa­raît pour plu­sieurs comme la femme de prin­cipe qui conti­nue de dénon­cer l’insupportable. Amir nous donne des étin­celles dans les yeux en fai­sant peur aux puis­sants qui mani­pulent notre sys­tème poli­tique et pillent nos res­sources. Aux côtés des deux porte-parole, de manière invi­sible mais effi­cace, quelques mil­liers de per­sonnes s’activent pour faire de QS un pôle d’attraction pour la société. Chaque jour, un tra­vail inlas­sable com­mence à donner des fruits (d’où la méta­phore de la taupe qui creuse patiem­ment ses gale­ries !).

Oser confron­ter

Un projet de trans­for­ma­tion sociale n’est pas un ensemble de for­mules ou d’astuces publi­ci­taires. Dans notre monde, les poli­ti­ciens cherchent à vendre des images : « Votez pour moi, et tout sera mer­veilleux ». On occulte les ques­tions fon­da­men­tales et on clôt le débat : les struc­tures du pou­voir sont « indé­pas­sables » et il n’y a « pas d’alternative ». Plus encore, le cynisme face au poli­tique (cet art du pos­sible) devient le der­nier chic de la pos­ture intel­lec­tuelle à la mode. Le rôle de QS est de miner et éven­tuel­le­ment de détruire cette hégé­mo­nie du statu quo. Il est aussi de faire émer­ger des pro­jets qui posent les jalons d’une alter­na­tive où les droits des humains et de la vie doivent primer sur le mode de vie pos­ses­sif et indi­vi­dua­liste imposé par le capi­ta­lisme contem­po­rain. Après tout, nous ne sommes pas des mar­chan­dises !

La bataille des idées

Cette tâche dépasse les hori­zons du court terme. C’est une longue bataille des idées, mais aussi une série de com­bats quo­ti­diens sur tout ce qui inter­pelle notre société, l’économie, l’environnement, la démo­cra­tie. Dans ces batailles, QS ne se sub­sti­tue à per­sonne, encore moins aux mou­ve­ments sociaux qui sont sur la « pre­mière ligne ». Mais l’existence de Québec soli­daire permet à ces com­bats de prendre place sur la scène poli­tique. Par exemple, la bataille des régions pour un déve­lop­pe­ment équi­table est deve­nue une affaire natio­nale depuis qu’Amir Khadir a dénoncé des minières qui pillent et bradent nos richesses.

Les pre­mières secondes du papillon

QS a donc sorti la gauche de son cocon. Mais on le sait, cette muta­tion est dan­ge­reuse. Quand on n’est déjà plus che­nille mais pas encore plei­ne­ment papillon, il reste quelques secondes pour décol­ler. Quelles sont les condi­tions pour que QS prenne son envol ? La visi­bi­lité ouvre des portes, mais aussi des pièges. Avec leurs médias-pou­belles et leurs roquets de ser­vice comme Éric Duhaime, les élites veulent semer quelques pelures de banane. D’une cer­taine façon, ces attaques sont un bon signe : QS est pris au sérieux ! Ce qui dérange le plus les domi­nants, c’est que ce parti est étran­ger à leur monde. Il n’est ni leur créa­ture, ni le pro­duit d’une scis­sion des partis de gou­ver­ne­ment (comme le PQ et l’ADQ l’ont été). En réa­lité, QS est sorti de la pro­fon­deur des mou­ve­ments sociaux (alter­mon­dia­liste, syn­di­ca­liste, com­mu­nau­taire, fémi­niste) et tente de relayer leurs espoirs sur la scène poli­tique.

Réaliste et ambi­tieux

Pour réus­sir, le papillon doit viser haut. L’idée est de construire un nouvel espace où la majo­rité de la popu­la­tion peut construire un projet de trans­for­ma­tion « réa­liste ». Pourquoi mettre réa­liste entre guille­mets ? En enten­dant les gens, on com­prend qu’ils veulent des chan­ge­ments en pro­fon­deur en recons­trui­sant la société autour du bien commun. Il y a un noyau dur et constant autour des prin­cipes de jus­tice sociale, d’égalité des chances, de res­pect des droits. Pour autant, est-ce que la majo­rité veut tout chan­ger et tout de suite ? Il serait naïf de le penser.

Résister à l’impatience

Dans la gauche, on se dit sou­vent qu’on doit déra­ci­ner le mal (le capi­ta­lisme), et non se dis­per­ser dans des pos­tures défen­sives. On s’impatiente car sup­po­sé­ment, « les gens ne com­prennent pas assez vite ». Il ne fau­drait pas oublier que cer­tains pro­jets de trans­for­ma­tion dans un passé récent ont glissé vers des formes d’autoritarisme intel­lec­tuel ou poli­tique et que les gens s’en rap­pellent. Bien sûr, on ne doit pas se conten­ter de demi-mesures, de demi-pro­grammes et de demi-reven­di­ca­tions. Mais il faut mesu­rer les forces dont nous dis­po­sons et éla­bo­rer une stra­té­gie, un plan de tra­vail. La force de Québec Solidaire réside dans sa capa­cité de faire conver­ger, (non pas d’une façon bébête comme une pseudo « avant-garde»), cette volonté d’émancipation qui se mani­feste de mille et une façons dans les reven­di­ca­tions contre la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation et la dila­pi­da­tion du sec­teur public, contre l’exclusion des femmes et des immi­grants-es, contre la des­truc­tion pro­gram­mée de notre envi­ron­ne­ment. De ces reven­di­ca­tions émer­gera un grand projet d’un Québec soli­daire et indé­pen­dant, nous n’en dou­tons pas.

Les commentaires sont fermés.