La synthèse de Georg Lukács

Mis en ligne le 30 mars 2010

par Michael Löwy

(extraits d’un article paru dans Actuel Marx, 2009/2, n° 46)

L’idée d’effectuer une syn­thèse qui sur­monte dia­lec­ti­que­ment le spon­ta­néisme et le sec­ta­risme a été pro­ba­ble­ment sug­gé­rée à Georg Lukács par sa propre expé­rience de com­mis­saire du Peuple dans l’éphémère République des Conseils ouvriers de Bela Kun en Hongrie (mars-juillet 1919). Dans cette expé­rience révo­lu­tion­naire, « les éner­gies révo­lu­tion­naires spon­ta­nées de la classe ouvrière repré­sen­taient une force immense », mais sa défaite rapide a montré que « si la spon­ta­néité révo­lu­tion­naire de la classe ouvrière est à la base de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, on ne peut fonder sur cette unique force la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » [63].

Par ailleurs, après la vic­toire de la révo­lu­tion bol­ché­vique d’Octobre et l’échec du sou­lè­ve­ment « spar­ta­kiste » de jan­vier 1919, il était néces­saire d’établir un bilan idéo­lo­gique des thèses orga­ni­sa­tion­nelles qui subis­saient, dans le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, un test déci­sif. Dans cette situa­tion his­to­rique, ce bilan ne pou­vait qu’être défa­vo­rable au « luxem­bur­gisme ». Cependant, l’œuvre de Lukács, Histoire et conscience de classe, a été écrite dans une période de tran­si­tion (1919-1922), pen­dant laquelle la situa­tion en Allemagne était encore poten­tiel­le­ment révo­lu­tion­naire et le « luxem­bur­gisme » un cou­rant encore puis­sant du mou­ve­ment com­mu­niste euro­péen. Ajoutons que son auteur vivait à cette époque en Allemagne, où ce cou­rant était par­ti­cu­liè­re­ment influent. Tout cela nous permet de com­prendre pour­quoi, malgré ses réserves, cette œuvre reste pro­fon­dé­ment « impré­gnée » par les concep­tions de Rosa Luxemburg.

Pour Lukács, les erreurs fon­da­men­tales du spon­ta­néisme luxem­bur­giste sont, d’une part, la convic­tion que la prise de conscience du pro­lé­ta­riat est la simple actua­li­sa­tion d’un contenu latent et, d’autre part, l’oubli de l’influence idéo­lo­gique de la bour­geoi­sie, grâce à laquelle, même pen­dant les pires crises éco­no­miques, cer­taines couches de la classe ouvrière res­tent poli­ti­que­ment arrié­rées. Les actions de masse spon­ta­nées sont l’expression psy­cho­lo­gique des lois éco­no­miques, mais la véri­table conscience de classe n’est pas le pro­duit auto­ma­tique des crises objec­tives [64]. Il intro­duit ainsi une dis­tinc­tion, qui consti­tue un des thèmes cen­traux de l’œuvre, entre la « conscience psy­cho­lo­gique » des ouvriers, c’est-à-dire les pen­sées empi­riques effec­tives de la masse, psy­cho­lo­gi­que­ment des­crip­tibles et expli­cables, et la véri­table « conscience de classe du pro­lé­ta­riat », qui est « le sens, devenu conscient, de la situa­tion his­to­rique de la classe ». Cette vraie conscience de classe n’est pas la somme ou la moyenne de ce que les membres de la classe pensent, mais une « pos­si­bi­lité objec­tive » : la réac­tion ration­nelle la plus adé­quate qu’on pour­rait « adju­ger » (zurech­nen) à cette classe, c’est-à-dire la conscience que celle-ci aurait si elle était capable de saisir la tota­lité de sa situa­tion his­to­rique [65].

Cependant, la conscience de classe « adju­gée » ne consti­tue pas une entité trans­cen­dan­tale, une « valeur abso­lue », flot­tant dans le monde des idées ; elle prend, au contraire, une figure his­to­rique, concrète et révo­lu­tion­naire : le parti com­mu­niste. En effet, pour Lukács, le parti com­mu­niste est la forme orga­ni­sa­tion­nelle de la conscience de classe qui, en tant que por­teur de la plus haute pos­si­bi­lité objec­tive de conscience et d’action révo­lu­tion­naire, exerce une média­tion entre la théo­rie et la pra­tique, entre l’homme et l’histoire [66]. Dans le débat sur les rap­ports entre ce parti et les larges masses non orga­ni­sées, il faut sur­tout éviter la ten­dance carac­té­ris­tique de la vision bour­geoise de l’histoire, qui consiste à consi­dé­rer le pro­ces­sus his­to­rique réel sépa­ré­ment de l’évolution des masses. Dans cette erreur tombent tant le sec­ta­risme de parti que le spon­ta­néisme, qui, en posant le faux dilemme « ter­ro­risme contre oppor­tu­nisme », se trouvent, en der­nière ana­lyse, à l’intérieur du dilemme bour­geois « volon­ta­risme ou fata­lisme » [67].

Le sec­ta­risme, en sur­es­ti­mant le rôle de l’organisation dans le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, tend à mettre le parti à la place des masses, agis­sant pour le pro­lé­ta­riat (comme les blan­quistes), et à figer en une scis­sion per­ma­nente la sépa­ra­tion orga­ni­sa­tion­nelle, his­to­ri­que­ment néces­saire, entre le parti et la masse. On dis­so­cie ainsi arti­fi­ciel­le­ment la conscience de classe « cor­recte » de la vie et de l’évolution de la classe. Quant au spon­ta­néisme, en sous-esti­mant l’importance des élé­ments orga­ni­sa­tion­nels, il situe sur le même plan la conscience de classe du pro­lé­ta­riat et les sen­ti­ments momen­ta­nés des masses, nive­lant les stra­ti­fi­ca­tions réelles de la conscience à leur degré le plus bas – ou, dans le meilleur des cas, au niveau moyen. Il renonce ainsi à faire avan­cer le pro­ces­sus d’unification de ces stra­ti­fi­ca­tions au plus haut niveau pos­sible [68].

La solu­tion dia­lec­tique du pro­blème orga­ni­sa­tion­nel, qui dépas­se­rait l’alternative « jaco­bi­nisme de parti » contre « auto­no­mie des masses », se trou­ve­rait, d’après Lukács, dans l’interaction vivante entre le parti et les masses non orga­ni­sées. La struc­ture de cette inter­ac­tion serait façon­née par le pro­ces­sus d’évolution de la conscience de classe. En d’autres termes, la sépa­ra­tion orga­ni­sa­tion­nelle entre le parti com­mu­niste et la classe décou­le­rait de l’hétérogénéité du pro­lé­ta­riat du point de vue de la conscience, mais elle serait seule­ment un moment du pro­ces­sus dia­lec­tique d’unification de la conscience de toute la classe. L’autonomie de l’organisation de l’avant-garde serait un moyen d’égaliser la ten­sion entre la plus haute pos­si­bi­lité objec­tive et le niveau de conscience effec­tif de la moyenne, dans un sens qui fasse avan­cer le pro­ces­sus de prise de conscience révo­lu­tion­naire [69].

Envisageant le pro­blème sous l’angle de la struc­ture interne du parti com­mu­niste, Lukács cherche, encore une fois, à éviter les sché­mas réi­fiés du cen­tra­lisme bureau­cra­tique et de l’ « auto­no­misme » à outrance. S’il sou­ligne que la capa­cité d’initiative révo­lu­tion­naire sup­pose une forte cen­tra­li­sa­tion et une divi­sion du tra­vail pous­sée, il signale, cepen­dant, les risques de bureau­cra­ti­sa­tion que repré­sente l’opposition entre une hié­rar­chie fermée de fonc­tion­naires et une masse pas­sive d’adhérents qui suivent avec une cer­taine indif­fé­rence, où se mêlent confiance aveugle et apa­thie. En conclu­sion, Lukács insiste sur la néces­sité d’une inter­ac­tion concrète entre la volonté des membres et celle de la direc­tion cen­trale du parti. Par cette rela­tion peut être abolie l’opposition abrupte – héri­tée des partis bour­geois – entre chefs actifs et masse pas­sive, entre diri­geants qui agissent à la place des masses et masses contem­pla­tives et fata­listes [70].

Notes

[63] E. Molnar, « Le rôle his­to­rique de la République hon­groise des Conseils », Acta Historica, Revue de l’Académie des Sciences de Hongrie, t. VI, 1959, pp. 234-235. [64] G. Lukács, Histoire et Conscience de classe, Paris, Minuit, 1960, pp. 343-350. [65] Ibid., pp. 73, 99. [66] Ibid., pp. 338, 358, 368. [67] Ibid., pp. 367, 373. [68] Ibid., pp. 363, 367. [69] Ibid., p. 367-369, 381. [70] Ibid., pp. 378-380.

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