La Somalie, la Libye et Monsieur Harper

Il y a quelques semaines se tenait au Ministère des affaires internationales et du commerce extérieur (MAECI) une discrète réunion sur la Somalie. Vous penserez probablement que la question de la Somalie est si peu importante pour le Canada qu’il est presque scandaleux de constater que nos fonctionnaires plancher sur un tel dossier. Mais en réalité, la Somalie n’est pas si insignifiante que cela sur l’échiquier géopolitique du Canada. C’est d’abord un site géographique très important localisé entre l’Afrique et la région du Golfe. Les méga pétroliers qui circulent le long de ses côtes transportent la majeure partie du pétrole mondial. Des «pirates» basés sur la côte somalienne font la chasse aux navires.

 

Ensuite, la Somalie se trouve dans cette région orientale de l’Afrique (parfois appelée la Corne) où se trouvent des pays importants du point de vue politique et économique, comme l’Éthiopie, le Soudan, le Kenya. D’autre part, la Somalie est aux prises avec une insurrection interminable et une totale dislocation de l’État, ce qui fait de ce territoire une zone à haut risque. Enfin, plusieurs dizaines de milliers de Somaliens sont immigrants ou réfugiés au Canada. Bref à tout considérer, nos fonctionnaires ne perdent pas leur temps en examinant ce qui peut être fait en Somalie.
Revenons à la réunion en question. Le gouvernement canadien est «inquiet» et perplexe.

Sur le terrain, les insurgés pourraient s’emparer du pouvoir s’il n’y avait pas en Somalie près de 10 000 soldats étrangers, principalement de l’Éthiopie, du Burundi et de l’Ouganda. Formellement mandatés par l’Union africaine, ces pays répondent en fait à la demande des puissances occidentales qui ne veulent pas d’un État «islamique» dans cette région. Un «gouvernement» fantomatique gouverne, grâce aux soldats africains, sur un petit périmètre dans la capitale, Mogadiscio. Les insurgés sont une coalition bric-à-brac avec des islamiques, des nationalistes et un tas de jeunes hommes en colère dans un pays qui a été dévasté par des guerres qui perdurent depuis les années 1980.

 

Des tentatives de médiation ont eu lieu, mais il semble qu’il est maintenant trop tard. Dans les années 1990, les États-Unis avaient envahi la Somalie et cela avait été un fiasco retentissant. Par la suite, des contingents de l’ONU au sein desquels il y avait des soldats canadiens n’ont pu faire mieux. Les négociations entamées entre les factions ont été sabotées par ces interventions militaires, selon l’ancien émissaire de l’ONU pour la Somalie, l’Algérien Mohamed Sahnoun qui pensait à l’époque que la Somalie pouvait encore se réparer, mais à condition qu’on permette aux Somaliens de trouver leur consensus, sans interférence occidentale. Plus tard, les puissances ont carrément abandonné ce pays en laissant les factions se réarmer et poursuivre la guerre. Une aide humanitaire totalement inadéquate est livrée sur place par l’ONU, alors que plus de deux millions de Somaliens souffrent de la faim dans des camps de déplacés ou dans l’exil dans les pays environnants.

 

Que faire ? Les puissances ne veulent pas intervenir, car on en a déjà plein sur les bras dans cette région du monde. Tant que les insurgés ne prennent pas le pouvoir, le danger est mince de voir la Somalie devenir un autre «axe du mal» dans la terminologie états-unienne. On se contente donc de «gérer la crise» en la contrôlant, en faisant en sorte qu’elle ne déborde pas trop les frontières. Quant aux Somaliens, c’est une «préoccupations secondaire».

 

Mais voilà que la situation s’aggrave. Il se pourrait que les insurgés avancent encore et que l’armée d’occupation soit forcée de se retirer. Il faut alors penser à un «plan B». On n’a pas besoin de réinventer la roue puisque dans les régions périphériques du capitalisme mondial, il y a toujours eu une «alternative». Lorsque les colonialistes européens ont envahi l’Afrique, ils l’ont découpé en morceaux pour mieux la contrôler. Au Proche-Orient après la Première guerre mondiale, la France et la Grande-Bretagne ont «dépecé» l’empire multinational ottoman pour créer des États qui n’avaient d’autre finalité que de faciliter la tâche de l’occupation. Les peuples se sont retrouvés divisés entre plusieurs entités étatiques semi fictives, ce qui explique en bonne partie (mais pas totalement) l’impuissance généralisée du monde arabe jusqu’à nos jours.

 

Alors voilà qu’un nouveau découpage de l’Afrique et du Proche-Orient revient sur la table. Les fonctionnaires sont mandatés pour «trouver des solutions» et voilà que dans une salle sombre du MAECI une réunion est organisée. Le constat est que la Somalie est présentement divisée entre plusieurs factions. Que de pseudo autorités étatiques sont en place dans le nord (Somaliland) et le centre (Puntland), qui pourraient, si on les encourage, devenir des «États» souverains. Cela aurait l’avantage de limiter les dégâts et de créer des contrepoids aux insurgés qui pourraient prendre le pouvoir. Il y aurait ainsi 3 ou 4 Somalies, et en fait, aucune Somalie du tout. Jusqu’à récemment, le Canada et d’autres subordonnés des États-Unis hésitaient à préconiser ce «séparatisme», mais maintenant, cela semble être une voie envisagée.

 

La «solution» devient palpable, d’autant plus que le Soudan est en voie d’être disloqué avec la séparation imminente du sud. Demain serait tout en fait envisageable l’émiettement de la République démocratique du Congo, elle aussi difficilement «gouvernable» du point de vue des puissances. Et cela pourrait continuer dans plusieurs pays africains.

 

Dans le Proche-Orient et même jusqu’en Asie centrale, c’est un scénario préconisé par l’Empire états-unien, avec l’appui de ses subalternes canadiens, et ce depuis les défaites en Irak et en Afghanistan. Puisqu’il est impossible d’établir un «ordre» impérial stable, l’idée est d’aggraver des fractures existantes et de multiplier les micro États : deux ou trois États en Irak (pour les Kurdes, pour chi’ites, pour les sunnites), trois ou quatre en Afghanistan (selon les capacités des diverses factions armées), des «États» en Cisjordanie et à Gaza pour les Palestiniens, des enclaves ethniques et communautaires au Liban, en Syrie, et pourquoi pas en Iran et au Pakistan !

 

Cela serait l’approfondissement du découpage imposé après la Première Guerre mondiale. Est-ce que vous pensez que c’est de la «politique-fiction» ?

 

Il faudrait que les discussions privées au MAECI débouchent sur des débats publics pour qu’on en sache davantage (comme la norme du gouvernement Harper est de garder les «affaires de l’État dans la plus grande opacité, cela ne sera pas demain la veille).

 

En attendant, en constatant la destruction programmée de la Libye, on ne peut que penser que l’impensable doit (malheureusement) être pensé. La cafouillage des premières semaines au sein de l’OTAN est en train de laisser place à une intervention militaire de longue durée dont le résultat ne peut être que la destruction d’un État souverain, soit sous la forme d’une occupation de longue durée, soit sous la forme d’un découpage de la Libye en micro territoires qui se neutraliseront les uns les autres et empêcheront une réelle révolution démocratique. Cette révolution aurait pu mettre fin à la dictature de Kadhafi. Elle aurait pu malmener les affreuses monarchies de Jordanie, de Bahreïn et d’Arabie saoudite, sans compter de nombreux autres États autoritaires de la région. Mais inévitablement, ces révolutions auraient débouché sur des confrontations avec l’Empire : un Empire qui brade les ressources, bafoue quotidiennement les droits des peuples et maintient des occupations militaires brutales en Palestine, en Irak, en Afghanistan.

 

Le gouvernement de Monsieur Harper est un «fier» participant à ces opérations coloniales. Sans prévoir l’avenir, il est très probable qu’un gouvernement conservateur majoritaire entraînerait le Canada dans les nombreuses «aventures» qui se dessinent malheureusement dans cette «gestion de crise» de la part d’un Empire déclinant.