La Somalie, la Libye et Monsieur Harper

Par Mis en ligne le 27 mars 2011

Il y a quelques semaines se tenait au Ministère des affaires inter­na­tio­nales et du com­merce exté­rieur (MAECI) une dis­crète réunion sur la Somalie. Vous pen­se­rez pro­ba­ble­ment que la ques­tion de la Somalie est si peu impor­tante pour le Canada qu’il est presque scan­da­leux de consta­ter que nos fonc­tion­naires plan­cher sur un tel dos­sier. Mais en réa­lité, la Somalie n’est pas si insi­gni­fiante que cela sur l’échiquier géo­po­li­tique du Canada. C’est d’abord un site géo­gra­phique très impor­tant loca­lisé entre l’Afrique et la région du Golfe. Les méga pétro­liers qui cir­culent le long de ses côtes trans­portent la majeure partie du pétrole mon­dial. Des « pirates » basés sur la côte soma­lienne font la chasse aux navires.

Ensuite, la Somalie se trouve dans cette région orien­tale de l’Afrique (par­fois appe­lée la Corne) où se trouvent des pays impor­tants du point de vue poli­tique et éco­no­mique, comme l’Éthiopie, le Soudan, le Kenya. D’autre part, la Somalie est aux prises avec une insur­rec­tion inter­mi­nable et une totale dis­lo­ca­tion de l’État, ce qui fait de ce ter­ri­toire une zone à haut risque. Enfin, plu­sieurs dizaines de mil­liers de Somaliens sont immi­grants ou réfu­giés au Canada. Bref à tout consi­dé­rer, nos fonc­tion­naires ne perdent pas leur temps en exa­mi­nant ce qui peut être fait en Somalie.
Revenons à la réunion en ques­tion. Le gou­ver­ne­ment cana­dien est « inquiet » et per­plexe.

Sur le ter­rain, les insur­gés pour­raient s’emparer du pou­voir s’il n’y avait pas en Somalie près de 10 000 sol­dats étran­gers, prin­ci­pa­le­ment de l’Éthiopie, du Burundi et de l’Ouganda. Formellement man­da­tés par l’Union afri­caine, ces pays répondent en fait à la demande des puis­sances occi­den­tales qui ne veulent pas d’un État « isla­mique » dans cette région. Un « gou­ver­ne­ment » fan­to­ma­tique gou­verne, grâce aux sol­dats afri­cains, sur un petit péri­mètre dans la capi­tale, Mogadiscio. Les insur­gés sont une coa­li­tion bric-à-brac avec des isla­miques, des natio­na­listes et un tas de jeunes hommes en colère dans un pays qui a été dévasté par des guerres qui per­durent depuis les années 1980.

Des ten­ta­tives de média­tion ont eu lieu, mais il semble qu’il est main­te­nant trop tard. Dans les années 1990, les États-Unis avaient envahi la Somalie et cela avait été un fiasco reten­tis­sant. Par la suite, des contin­gents de l’ONU au sein des­quels il y avait des sol­dats cana­diens n’ont pu faire mieux. Les négo­cia­tions enta­mées entre les fac­tions ont été sabo­tées par ces inter­ven­tions mili­taires, selon l’ancien émis­saire de l’ONU pour la Somalie, l’Algérien Mohamed Sahnoun qui pen­sait à l’époque que la Somalie pou­vait encore se répa­rer, mais à condi­tion qu’on per­mette aux Somaliens de trou­ver leur consen­sus, sans inter­fé­rence occi­den­tale. Plus tard, les puis­sances ont car­ré­ment aban­donné ce pays en lais­sant les fac­tions se réar­mer et pour­suivre la guerre. Une aide huma­ni­taire tota­le­ment inadé­quate est livrée sur place par l’ONU, alors que plus de deux mil­lions de Somaliens souffrent de la faim dans des camps de dépla­cés ou dans l’exil dans les pays envi­ron­nants.

Que faire ? Les puis­sances ne veulent pas inter­ve­nir, car on en a déjà plein sur les bras dans cette région du monde. Tant que les insur­gés ne prennent pas le pou­voir, le danger est mince de voir la Somalie deve­nir un autre « axe du mal » dans la ter­mi­no­lo­gie états-unienne. On se contente donc de « gérer la crise » en la contrô­lant, en fai­sant en sorte qu’elle ne déborde pas trop les fron­tières. Quant aux Somaliens, c’est une « pré­oc­cu­pa­tions secon­daire ».

Mais voilà que la situa­tion s’aggrave. Il se pour­rait que les insur­gés avancent encore et que l’armée d’occupation soit forcée de se reti­rer. Il faut alors penser à un « plan B ». On n’a pas besoin de réin­ven­ter la roue puisque dans les régions péri­phé­riques du capi­ta­lisme mon­dial, il y a tou­jours eu une « alter­na­tive ». Lorsque les colo­nia­listes euro­péens ont envahi l’Afrique, ils l’ont découpé en mor­ceaux pour mieux la contrô­ler. Au Proche-Orient après la Première guerre mon­diale, la France et la Grande-Bretagne ont « dépecé » l’empire mul­ti­na­tio­nal otto­man pour créer des États qui n’avaient d’autre fina­lité que de faci­li­ter la tâche de l’occupation. Les peuples se sont retrou­vés divi­sés entre plu­sieurs enti­tés éta­tiques semi fic­tives, ce qui explique en bonne partie (mais pas tota­le­ment) l’impuissance géné­ra­li­sée du monde arabe jusqu’à nos jours.

Alors voilà qu’un nou­veau décou­page de l’Afrique et du Proche-Orient revient sur la table. Les fonc­tion­naires sont man­da­tés pour « trou­ver des solu­tions » et voilà que dans une salle sombre du MAECI une réunion est orga­ni­sée. Le constat est que la Somalie est pré­sen­te­ment divi­sée entre plu­sieurs fac­tions. Que de pseudo auto­ri­tés éta­tiques sont en place dans le nord (Somaliland) et le centre (Puntland), qui pour­raient, si on les encou­rage, deve­nir des « États » sou­ve­rains. Cela aurait l’avantage de limi­ter les dégâts et de créer des contre­poids aux insur­gés qui pour­raient prendre le pou­voir. Il y aurait ainsi 3 ou 4 Somalies, et en fait, aucune Somalie du tout. Jusqu’à récem­ment, le Canada et d’autres subor­don­nés des États-Unis hési­taient à pré­co­ni­ser ce « sépa­ra­tisme», mais main­te­nant, cela semble être une voie envi­sa­gée.

La « solu­tion » devient pal­pable, d’autant plus que le Soudan est en voie d’être dis­lo­qué avec la sépa­ra­tion immi­nente du sud. Demain serait tout en fait envi­sa­geable l’émiettement de la République démo­cra­tique du Congo, elle aussi dif­fi­ci­le­ment « gou­ver­nable » du point de vue des puis­sances. Et cela pour­rait conti­nuer dans plu­sieurs pays afri­cains.

Dans le Proche-Orient et même jusqu’en Asie cen­trale, c’est un scé­na­rio pré­co­nisé par l’Empire états-unien, avec l’appui de ses subal­ternes cana­diens, et ce depuis les défaites en Irak et en Afghanistan. Puisqu’il est impos­sible d’établir un « ordre » impé­rial stable, l’idée est d’aggraver des frac­tures exis­tantes et de mul­ti­plier les micro États : deux ou trois États en Irak (pour les Kurdes, pour chi’ites, pour les sun­nites), trois ou quatre en Afghanistan (selon les capa­ci­tés des diverses fac­tions armées), des « États » en Cisjordanie et à Gaza pour les Palestiniens, des enclaves eth­niques et com­mu­nau­taires au Liban, en Syrie, et pour­quoi pas en Iran et au Pakistan !

Cela serait l’approfondissement du décou­page imposé après la Première Guerre mon­diale. Est-ce que vous pensez que c’est de la « poli­tique-fic­tion » ?

Il fau­drait que les dis­cus­sions pri­vées au MAECI débouchent sur des débats publics pour qu’on en sache davan­tage (comme la norme du gou­ver­ne­ment Harper est de garder les « affaires de l’État dans la plus grande opa­cité, cela ne sera pas demain la veille).

En atten­dant, en consta­tant la des­truc­tion pro­gram­mée de la Libye, on ne peut que penser que l’impensable doit (mal­heu­reu­se­ment) être pensé. La cafouillage des pre­mières semaines au sein de l’OTAN est en train de lais­ser place à une inter­ven­tion mili­taire de longue durée dont le résul­tat ne peut être que la des­truc­tion d’un État sou­ve­rain, soit sous la forme d’une occu­pa­tion de longue durée, soit sous la forme d’un décou­page de la Libye en micro ter­ri­toires qui se neu­tra­li­se­ront les uns les autres et empê­che­ront une réelle révo­lu­tion démo­cra­tique. Cette révo­lu­tion aurait pu mettre fin à la dic­ta­ture de Kadhafi. Elle aurait pu mal­me­ner les affreuses monar­chies de Jordanie, de Bahreïn et d’Arabie saou­dite, sans comp­ter de nom­breux autres États auto­ri­taires de la région. Mais inévi­ta­ble­ment, ces révo­lu­tions auraient débou­ché sur des confron­ta­tions avec l’Empire : un Empire qui brade les res­sources, bafoue quo­ti­dien­ne­ment les droits des peuples et main­tient des occu­pa­tions mili­taires bru­tales en Palestine, en Irak, en Afghanistan.

Le gou­ver­ne­ment de Monsieur Harper est un « fier » par­ti­ci­pant à ces opé­ra­tions colo­niales. Sans pré­voir l’avenir, il est très pro­bable qu’un gou­ver­ne­ment conser­va­teur majo­ri­taire entraî­ne­rait le Canada dans les nom­breuses « aven­tures » qui se des­sinent mal­heu­reu­se­ment dans cette « ges­tion de crise » de la part d’un Empire décli­nant.

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