La solidarité face au virus

Entrevue avec Jean-Claude Martineau par Donald Cuccioletta et Robert Ismaël, Nouveaux Cahiers du socialisme, no. 25, hiver 2021
Né en Haïti il y a 85 ans, Jean-Claude Martineau est connu pour son oeuvre poétique et littéraire qui lui a valu la reconnaissance de son peuple et de la communauté haïtienne ici à Montréal. Militant révolutionnaire, il a connu personnellement Fidel Castro qui l’a toujours considéré comme un des grands amis du peuple cubain. Il a vécu et travaillé aux États-Unis pendant 35 ans avant de s’installer au Québec. Conseiller auprès du président haïtien René Préval, pendant un certain temps, il n’a jamais cessé de lutter auprès des siens pour l’émancipation et le socialisme. Nous l’avons rencontré récemment dans son appartement.
NCS – La pandémie de COVID-19 qui s’est abattue sur le monde comme un oiseau de proie nous a forcés à faire certaines constatations et à nous poser certaines questions. Par exemple, pourquoi un petit pays sous-développé comme Cuba, qui subit en plus un embargo depuis plus de soixante ans, peut-il envoyer des équipes médicales dans une vingtaine de pays ? Pourquoi les pays riches et développés comme les États-Unis, le Canada, la France et l’Angleterre se plaignent-ils du manque de personnel médical alors que Cuba semble en avoir à revendre ?
J.-C. M. – Permettez-nous de proposer une explication ! Lorsque les révolutionnaires cubains se sont emparés du pouvoir, ils déclarèrent que la santé et l’éducation étaient des droits et non des privilèges. Mais il ne suffisait pas de le dire s’ils voulaient que cette déclaration devienne réalité. La révolution a permis de bâtir des écoles de médecine, des écoles d’infirmières, des cliniques et des hôpitaux. En1998, une délégation haïtienne conduite par René Préval, alors président d’Haïti, entendit Fidel Castro déclarer que Cuba avait une vingtaine d’écoles de médecine qui déversaient des centaines de médecins chaque année sur le pays. « N’allez-vous pas en avoir trop ? » lui demanda Préval. « Non, répondit Castro, nous voulons un médecin partout où les Cubains s’assemblent, y compris dans les syndicats et les écoles maternelles. De plus, nous voulons que chaque famille reçoive une visite médicale au moins une fois par mois ». En1998, Cuba avait à peu près soixante-trois mille médecins. Cuba semblait ainsi se préparer à affronter ce virus qui a pourtant pris le monde entier au dépourvu. Dans les pays occidentaux et surtout dans les anciennes colonies, on étudie la médecine parce que c’est une profession prestigieuse et lucrative; à Cuba, c’est pour garantir à la population le droit à la santé proclamé par la révolution, la liberté est collective et non pas individuelle. Ce droit à la santé, les travailleuses et travailleurs médicaux cubains le reconnaissent même en dehors de Cuba. En Haïti, par exemple, ils visitent les coins les plus reculés, les villages les plus pauvres où personne ne peut payer une consultation. Les paysans sont agréablement surpris de recevoir gratuitement des soins de la plus haute qualité.
NCS – Si un petit pays sous-développé sous embargo depuis plus d’un demi-siècle peut montrer ces gestes de solidarité, pourquoi les pays occidentaux riches et développés ne le font-ils pas ? Pourquoi ces pays qui prétendent vouloir installer la démocratie dans le monde entier sont-ils incapables de voir la santé comme un droit humain ?
J.-C. M. – La réponse est simple. Leur objectif est l’hégémonie, et rien d’autre. La pandémie semble avoir donné aux pays un choix à faire entre l’économie et la santé. Entre les deux, un équilibre doit être trouvé. Aux États-Unis, la balance penche vers l’économie : le président américain a minimisé la virulence du virus pour demander à la classe ouvrière d’aller travailler. Il a ridiculisé le port du masque et prétendu que l’épidémie était une conspiration chinoise. Résultat : 330 000 morts. À Cuba, on a choisi la santé. Au moment d’écrire ces lignes, le virus n’a tué que 139 Cubaines et Cubains[1]. C’est peut-être pourquoi la grande presse occidentale qui rapporte chaque jour les progrès du virus dans plusieurs pays évite soigneusement de parler de Cuba, la comparaison serait trop frappante. Ce qui nous amène à penser que cette presse occidentale n’est pas aussi libre qu’elle le prétend. Les grands ténors de la presse écrite, parlée ou télédiffusée expriment exactement la même opinion sur tout ce qui se fait dans le monde. Pas une seule voix dissidente pour mentionner la générosité cubaine alors que des institutions et organisations supportent la candidature des médecins cubains pour le prix Nobel de la paix. Cette crise sanitaire nous révèle les États-Unis pour ce qu’ils sont : une puissance malveillante qui veut détruire tout ce qui s’oppose à son insatiable cupidité. Elle nous révèle aussi que cette tendance à dominer le monde est aujourd’hui sur son lit de mort et même la médecine cubaine n’y peut rien. Les anciennes colonies ont intérêt à se détacher des grandes nations soi-disant civilisées qui leur ont donné l’esclavage, la traite, les préjugés, les guerres, les génocides, et suivre l’exemple de Cuba qui est fait d’amitié, de générosité et d’entraide. C’est la seule façon pour les humains de survivre sur cette planète.
Ainsi, il me semble que les pays des Caraïbes peuvent, surtout en raison de l’assistance qu’ils reçoivent de Cuba sur le plan sanitaire, témoigner ouvertement de l’aide humanitaire fournie par Cuba. De la même façon, le Canada qui a toujours été assez proche, Pierre Eliott Trudeau étant devenu un ami de Fidel Castro, en plus d’avoir défendu une politique étrangère amicale envers Cuba, aurait pu aussi reconnaître le bon travail de Cuba. Nous pouvons mentionner également que plusieurs pays d’Amérique latine n’ont pas signalé le travail exemplaire de solidarité internationale de Cuba contre la pandémie. L’esprit humanitaire de Cuba a démontré que les grands pays riches capitalistes n’ont ni l’intérêt ni le courage de véritablement combattre la pandémie pour le bien de l’humanité. Au contraire, nous avons vu s’établir une course pour voir qui parmi les grands pays de la planète (États-Unis, Chine et Russie) serait le vainqueur dans la course pour un vaccin. Le Canada a fait son choix, ce sont les compagnies américaines. Ainsi cette pandémie a accéléré les contradictions que subissaient les peuples devant les grands de ce monde : oppression, exploitation, course aux profits, rejet de la lutte contre les changements climatiques, course folle pour l’extraction. Mais le petit Cuba continue de suivre son chemin de la solidarité humaine. Plus que jamais les exploité·e·s de ce monde demandent des révolutions. Viva Cuba ! qui comble la terre de soldats de la santé. Viva Cuba ! brigade mondiale toujours au chevet de l’humanité.
[1] Données récupérées le 24 décembre 2020 de <https://coronavirus.jhu.edu/map.html>.