La société contre le marché

Un inédit de Polanyi

Par Mis en ligne le 26 mars 2012

Dans cet ouvrage inachevé et inédit, K. Polanyi s’intéresse aux socié­tés « désen­cas­trées » qui, dans l’Antiquité notam­ment, subor­don­naient le déve­lop­pe­ment de leur éco­no­mie à des objec­tifs poli­tiques. L’existence d’un com­merce sans marché prouve ainsi, selon Polanyi, que le capi­ta­lisme n’a rien de natu­rel.

Recensé : Karl Polanyi, La Subsistance de l’homme. La place de l’économie dans l’histoire et dans la société, Paris, Flammarion, « Bibliothèque des Savoirs », tra­duit et pré­senté par Bernard Chavance, 2011, XIX + 420 p., 26 €.

Avec la publi­ca­tion de ses Essais il y a quelques années, le lec­teur fran­çais dis­pose désor­mais d’un hon­nête pano­rama de l’œuvre de Karl Polanyi. Il était temps : si La Grande Transformation accu­sait un retard à la tra­duc­tion de près de qua­rante ans, on peut en comp­ter plus de trente pour La Subsistance de l’homme (The Livelihood of Man), ouvrage inachevé et publié à titre post­hume en 1977 par son col­lègue Harry Pearson. On doit donc rendre hom­mage à l’économiste Bernard Chavance d’avoir pris le soin de tra­duire et pré­sen­ter cet ouvrage impor­tant d’une des figures les plus mar­quantes des sciences sociales au XXe siècle. Une cer­taine séche­resse de style, qui contraste avec la vigueur de La Grande Transformation, ne contra­rie guère une ambi­tion rare, grevée cepen­dant par le carac­tère décousu d’un texte com­posé à partir de diverses contri­bu­tions. QuandLa Grande Transformation enten­dait dévoi­ler les ori­gines de la crise poli­tique mon­diale des années 1930, La Subsistance de l’homme « veut partir de l’histoire éco­no­mique uni­ver­selle pour repen­ser le pro­blème des moyens de sub­sis­tance de l’homme » (p. 11). Polanyi entend, ni plus ni moins, refondre les concepts de com­merce, de mon­naie ou d’institutions de marché pour leur confé­rer une portée anthro­po­lo­gique uni­ver­selle et les rendre appli­cables à tout type de société. On mesure que les pré­ten­tions pola­nyiennes ne sont pas revues à la baisse ; elles embrassent tout à la fois l’histoire, l’économie et l’anthropologie, et le dis­putent à celles de Max Weber en matière d’« his­toire éco­no­mique uni­ver­selle ».

Polanyi fait ainsi retour vers les éco­no­mies archaïques et antiques, tirant profit des tra­vaux col­lec­tifs qu’il a diri­gés (Trade and Market in the Early Empire, 1957 ; Dahomey and the Slave Trade, 1966). Alors que La Grande Transformation étu­diait le pro­ces­sus de désen­cas­tre­ment de l’économique par rap­port au social entre le XVIIIe et le XXe siècle (par lequel la société s’est retrou­vée domi­née par le marché), La Subsistance de l’homme se foca­lise sur les éco­no­mies les plus « encas­trées » qui soient, subor­don­nées à d’autres impé­ra­tifs que la recherche du profit, tels que des motifs non éco­no­miques tenant à la reli­gion, l’honneur, la puis­sance poli­tique de la cité, etc. Ses thèses connaî­tront un vaste écho, notam­ment en ce qui concerne la Grèce antique (chez Moses Finley, par exemple) ; elles sus­ci­te­ront aussi de nom­breuses cri­tiques, esti­mant que Polanyi a un peu trop tordu le bâton dans son sens. Le mieux est de se repor­ter direc­te­ment au texte pour prendre la mesure de l’élaboration concep­tuelle de l’auteur (pre­mière partie), et la vali­dité de ses caté­go­ries appli­quées aux socié­tés antiques (seconde partie).

Vers une économie générale, contre le « sophisme économiste »

Cet ouvrage peut se lire comme une réa­li­sa­tion, certes inache­vée, du pro­gramme métho­do­lo­gique de l’économie sub­stan­ti­viste, oppo­sée à l’économie for­melle fondée sur le modèle de l’homo œco­no­mi­cus. L’approche de Polanyi se concentre sur l’ensemble des besoins maté­riels de l’homme (sa « sub­sis­tance »), et redé­fi­nit l’économie comme procès ins­ti­tu­tion­na­lisé d’interaction entre l’homme et son envi­ron­ne­ment. L’économie sub­stan­ti­viste consi­dère l’histoire éco­no­mique non pas comme celle de l’appât du gain et de ses diverses formes prises dans l’histoire, le grand récit du déve­lop­pe­ment de cette ten­dance à l’échange qu’Adam Smith pré­ten­dait natu­relle : mais comme celle de l’aménagement social et poli­tique des besoins humains, de la déter­mi­na­tion ins­ti­tu­tion­nelle de l’allocation des res­sources et de la divi­sion du tra­vail – soit de la place de l’économie dans la société, place qui ne fut rien moins qu’autonome jusqu’à une date récente.

C’est pour­quoi le livre emprunte réso­lu­ment la voie d’une his­toire quasi archéo­lo­gique, proche de l’anthropologie, qui puise à diverses sources : la Bible, Hésiode, Hérodote, Aristote, Platon, Xénophon, Plutarque… Et bien entendu l’historiographie de son temps, avec qui il engage un dia­logue cri­tique (en par­ti­cu­lier Mikhaïl Rostovtzeff, plus encore que Weber). Cette his­toire éco­no­mique, par son anti­évo­lu­tion­nisme, s’écarte des para­digmes aussi bien libé­ral que mar­xiste, vic­times du « sophisme éco­no­mique » qui assi­mile « l’économie en géné­ral à sa forme de marché », et par rétro­pro­jec­tion voit du capi­ta­lisme, fût-il embryon­naire, là où il n’y a que de l’économie enchâs­sée dans le social et le poli­tique. La célèbre pro­blé­ma­tique du désen­cas­tre­ment est pré­ci­sé­ment faite pour déjouer ledit sophisme, et déna­tu­ra­li­ser la société de marché. Retrempée dans l’anthropologie et ses vertus de décen­tre­ment, l’histoire pola­nyienne permet de nous déli­vrer des ornières de « notre men­ta­lité de marché » pour mieux iden­ti­fier la spé­ci­fi­cité des éco­no­mies non capi­ta­listes, non orien­tées vers la maxi­mi­sa­tion du profit, en par­ti­cu­lier dans les socié­tés archaïques et antiques (qui consti­tuent le prin­ci­pal objet de l’ouvrage).

La ten­ta­tion téléo­lo­gique de faire de l’économie de marché « le but natu­rel de quelque trois mille ans de déve­lop­pe­ment occi­den­tal » est certes presque « irré­sis­tible », avoue Polanyi. Rien n’est cepen­dant plus faux, car l’économie de marché est le pro­duit non pas d’un déve­lop­pe­ment ten­dan­ciel à partir de débuts timides et modestes, « mais plutôt de la conver­gence de pro­ces­sus ini­tia­le­ment dis­tincts et indé­pen­dants » (p. 199) que seule une ana­lyse des ins­ti­tu­tions qui en furent la condi­tion per­met­tra d’éclairer (p. 200). L’approche sub­stan­tia­liste relève donc d’une éco­no­mie géné­rale (pour reprendre une expres­sion chère à Georges Bataille), à l’échelle de l’histoire de l’homme et de la terre. Le com­merce, du point de vue sub­stan­ti­viste, est une méthode rela­ti­ve­ment paci­fique d’acquérir des biens que l’on ne trouve pas sur place : il exis­tait avant le capi­ta­lisme et ne pré­sup­pose pas néces­sai­re­ment le marché libre, comme en témoignent les deux autres formes de com­merce non mar­chands iden­ti­fiés par Polanyi : com­merces de réci­pro­cité (don), de redis­tri­bu­tion (proche de notre pla­ni­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive) – l’un comme l’autre n’impliquant ni moti­va­tions par l’intérêt per­son­nel ni liberté des prix. Cette dis­tinc­tion contre-intui­tive entre com­merce et marché ins­pire encore aujourd’hui des tra­vaux sur l’Europe médié­vale et moderne [1]. « Nous pour­rions dire que le com­merce et la mon­naie nous ont accom­pa­gné depuis tou­jours. Mais ce n’est pas le cas du marché, qui repré­sente un déve­lop­pe­ment bien ulté­rieur », conclut Polanyi (p. 198).

Les mar­chands de l’Antiquité, ainsi, ne res­semblent guère à la « classe moyenne com­mer­ciale du XIXe siècle » (p. 146). Au contraire, les pre­miers appar­te­naient soit à la classe supé­rieure (liée à la direc­tion du gou­ver­ne­ment), soit à la classe infé­rieure (dépen­dante du tra­vail manuel pour assu­rer sa sub­sis­tance). Les pages pas­sion­nantes consa­crées à l’agora athé­nienne sont ainsi par­ti­cu­liè­re­ment ins­truc­tives, quoique en partie dépas­sées ou amen­dées par les recherches his­to­riques ulté­rieures : cou­ram­ment vue comme un lieu de dis­cus­sion publique, elle consis­tait avant tout en un marché ali­men­taire où les prix se fixaient en fonc­tion de conven­tions tra­di­tion­nelles et sous la sur­veillance des magis­trats, indé­pen­dam­ment du com­merce exté­rieur et ce malgré la proxi­mité du Pirée. L’agora se trou­vait « au ser­vice des gens du commun », peu connecté au com­merce inter­na­tio­nal et nul­le­ment inté­gré dans un sys­tème de prix libres. « Le com­merce de marché et l’agora étaient pure­ment internes à la polis, déli­mi­tée par ses fron­tières phy­siques et poli­tiques. (…) La res­pon­sa­bi­lité de la cité pour la sub­sis­tance de ses citoyens était un prin­cipe constant de l’économie cita­dine grecque » (p. 254).

Institution de marché, l’agora le devint au terme d’une lutte pro­pre­ment poli­tique : en favo­ri­sant la pra­tique du marché et en rétri­buant quelque peu les citoyens qui ren­daient ce ser­vice, Périclès contra­riait les entre­prises clien­té­listes du clan aris­to­cra­tique opposé emme­nés par Cimon, qui pra­ti­quait l’hospitalité poli­tique dans son domaine privé, autour de grandes tablées gra­cieu­se­ment offertes. L’agora appa­raît ainsi comme une condi­tion éco­no­mique de l’indépendance civique et de la démo­cra­tie, car elle a contri­bué à arra­cher les citoyens des filets du sys­tème de cor­rup­tion mis en place par les riches citoyens. C’est ainsi que l’oikos doma­nial (Cimon) fut poli­ti­que­ment sup­planté par la polis démo­cra­tique (Périclès), dont la pièce la plus fameuse – l’agora – fut une authen­tique ins­ti­tu­tion de marché enchâs­sée dans la poli­tique.

Capitalisme antique, capitalisme moderne

La conclu­sion de ce livre inache­vée prend à bras-le-corps la ques­tion posée par Max Weber : « L’Antiquité connaît-elle l’éco­no­mie capi­ta­liste, à un degré qui soit signi­fi­ca­tif du point de vue de l’histoire de la civi­li­sa­tion ? » [2]. La réponse de Polanyi est sans détour : il y a dis­con­ti­nuité his­to­rique forte entre l’économie antique (qui com­prend bien une réa­lité mar­chande) et le capi­ta­lisme moderne, et cette dis­con­ti­nuité est plus radi­ca­le­ment affir­mée que chez Weber même, qui par­lait de « capi­ta­lisme antique » (centré sur la rente et l’exploitation privée de rap­ports de domi­na­tion poli­tique). Polanyi pré­fère quant à lui réser­ver le terme au seul « capi­ta­lisme libé­ral », entre­pre­neu­rial et ration­nel, qui s’est imposé après le XVIIIe siècle et la Révolution indus­trielle, alors que, sous l’Antiquité, « le com­merce était prin­ci­pa­le­ment orga­nisé par des moyens poli­tiques, on se pro­cu­rait de la mon­naie en pro­fi­tant de façon avisée des occa­sions four­nies par la guerre et la poli­tique (…) » (p. 372). Il prend donc au sérieux les décla­ra­tions anti-chré­ma­tis­tiques d’Aristote dans La Politique, où il met­tait en garde contre l’usage spé­cu­la­tif de la mon­naie.

Bizarrement, cette insis­tance sur la sin­gu­la­rité du capi­ta­lisme mar­chand, qui va de pair avec la mise en évi­dence de la spé­ci­fi­cité des formes anciennes ou alter­na­tives d’économie a fait accu­ser Polanyi (mais aussi Weber) d’ethnocentrisme, aveugles qu’ils auraient été à l’aptitude des Anciens ou des Orientaux au capi­ta­lisme mar­chand. C’est la cri­tique, mi-his­to­rique mi-poli­tique, et par­fois vio­lem­ment for­mu­lée, qu’on peut trou­ver chez Jack Goody, dans un ouvrage au demeu­rant pas­sion­nant [3]. Weber et Polanyi, idéo­logues de l’exceptionnalisme occi­den­tal ? Pour le pre­mier, on est par­fois tenté de se poser la ques­tion, sans mettre en doute pour autant son immense apport à l’histoire et la socio­lo­gie éco­no­miques. Pour le second, la cri­tique paraît étrange : on lui doit davan­tage un radi­cal décen­tre­ment tem­po­rel et anthro­po­lo­gique, qu’une quel­conque arro­gance occi­den­tale. Mais il est vrai qu’il n’aurait pro­ba­ble­ment pas par­tagé la croyance de Goody dans l’unité fon­cière des civi­li­sa­tions.

Il n’a pas échappé à Polanyi que l’Antiquité a connu cer­taines formes de prix de marché, voire de « capi­ta­lisme », terme qu’il entoure de pru­dents guille­mets et resi­tue sim­ple­ment dans les strictes limites sociales du temps, sou­li­gnant qu’Athènes (par exemple) subor­don­nait sa pro­duc­tion céréa­lière à des objec­tifs poli­tiques. Depuis, l’historiographie a mis en avant la qua­lité de « cités mar­chandes » des unités poli­tiques grecques, et le rôle du marché inter­na­tio­nal dans la for­ma­tion des prix des céréales, sans pour autant étayer l’existence d’un marché auto­ré­gu­la­teur et inté­gra­teur [4]. Mais, et c’est ce que J. Goody n’a pas vu, l’enquête dans La Subsistance de l’hommeconcerne aussi les ori­gines du méca­nisme de marché : quand, où et com­ment le com­merce se lie aux mar­chés, com­ment le marché devient le vec­teur de « mou­ve­ment com­mer­ciaux » pour donner le « com­merce de marché » et les « mar­chés fai­seurs de prix » auto­ré­gu­lés ? Polanyi croit en trou­ver les élé­ments pré­ci­sé­ment là où le capi­ta­lisme libé­ral n’existait pas comme tel : par exemple, dans l’avènement d’un « marché fai­seur de prix sous stricte sur­veillance admi­nis­tra­tive » (p. 362), sous le règne d’Alexandre le Grand et la super­vi­sion de la capi­tale poli­tique de l’empire. Et pour­tant, la pré­sence de ces élé­ments de marché n’a pas fait sys­tème, et Polanyi d’avouer que leurs ori­gines sont obs­cures, « bien que les mar­chés ne soient pas aussi anciens que l’humanité et qu’ils aient des ori­gines déter­mi­nées dans l’histoire humaine. » (p. 198). À ce titre, La Subsistance de l’homme n’a pas la vertu généa­lo­gique qui fai­sait tout le sel de La Grande Transformation, et s’intéresse davan­tage aux formes d’encastrement qu’au pro­ces­sus de désen­cas­tre­ment, c’est-à-dire d’autonomisation de l’économie – qui est tout autant sa redé­fi­ni­tion dans son sens « formel » qui domine notre époque aujourd’hui.

Faisons un pas de plus : si l’on admet que le capi­ta­lisme n’a rien de natu­rel, alors le com­merce n’est pas, pas même « ten­dan­ciel­le­ment », équi­valent au « marché ». Voir du capi­ta­lisme à Athènes ou Babylone, c’est peut-être s’aveugler et pro­je­ter – sans le savoir ni le vou­loir – l’« obso­lète men­ta­lité de marché » dans des socié­tés qui ne la connais­saient pas. C’est ris­quer de rati­fier la croyance dans l’éternité et l’universalité du capi­ta­lisme, dont l’histoire serait celle d’un déve­lop­pe­ment ten­dan­ciel plus ou moins contra­rié, ou favo­risé, selon les périodes et les socié­tés. Par exemple, Goody estime que les deux grandes signi­fi­ca­tions du marché – comme espace ou place du marché, comme prin­cipe ou méca­nisme auto­ré­gu­la­teur d’offre-demande-prix – ne vont pas l’une sans l’autre. La chose paraît his­to­ri­que­ment dou­teuse et, pour le coup, rétros­pec­tive. Polanyi prend bien soin de dis­tin­guer les deux, non sans quelque raison, car le « méca­nisme d’offre-demande-prix » n’a pas d’attache spé­ci­fique à un lieu précis et n’est pas res­treint à la vente au détail de la nour­ri­ture. Il s’agit d’un pro­ces­sus de déter­ri­to­ria­li­sa­tion qui permet pré­ci­sé­ment d’embrasser le reste de la société et de décloi­son­ner les mar­chés locaux. Ce schème d’analyse his­to­rique a une portée cer­taine, notam­ment dans l’économie d’Ancien Régime, les mar­chés(locaux, frag­men­tés, sur­veillés par la « police » du roi) s’opposent, au nom du juste prix, auprin­cipe de marché – pour reprendre la dis­tinc­tion éla­bo­rée par Steven L. Kaplan [5]. Il y a de mul­tiples mar­chés sous l’Ancien Régime, mais pas d’économie de marché, pas de sys­tème de prix « libres », et encore moins d’intégration ache­vée entre com­merce exté­rieur (où le capi­ta­lisme mar­chand s’avérait fort dyna­mique) et com­merce inté­rieur – ce qui ne signi­fie pas absence de lien entre les deux.

Reste que ces socié­tés qui pra­tiquent le com­merce mais ne connaissent pas le marché ou les élé­ments de marché » semblent, dans cer­taines ana­lyses de Polanyi, agir contre le marché, contre le risque de désta­bi­li­sa­tion des rap­ports sociaux que ferait courir l’apparition d’un tel sys­tème éco­no­mique. On ne parle pas ici des contre-mou­ve­ments évo­qués par Polanyi dans La Grande Transformation, formés en réac­tion aux effets dévas­ta­teurs du marché auto­ré­gu­la­teur au cours du XIXe siècle (mou­ve­ment ouvrier, syn­di­ca­lisme etc.). De même que les Indiens Guarani (expli­quait Pierre Clastres) fai­saient tout ce qu’il fal­lait pour étouf­fer dans l’œuf toute auto­rité cen­tra­li­sée, la plu­part des socié­tés archaïques déve­lop­pait des tech­niques admi­nis­tra­tives de redis­tri­bu­tion afin de « rendre inutile le déve­lop­pe­ment des méthodes de mar­chés » (p. 189). La poli­tique com­mer­ciale d’Athènes, en par­ti­cu­lier, était pré­ci­sé­ment faite pour conju­rer l’apparition de méca­nismes mar­chands.

Ces socié­tés contre le marché ne sont aujourd’hui cer­tai­ne­ment ni dési­rables ni aimables, pour escla­va­gistes qu’elles furent bien sou­vent – aspect guère sou­li­gné dans l’ouvrage. Mais ce qui fut réel jadis – un com­merce sans marché – pour­rait être bien pos­sible aujourd’hui, dans le cadre de socié­tés modernes, com­plexes, indi­vi­dua­listes et tech­no­lo­gi­que­ment avan­cées. Un com­merce ré-encas­tré dans le social, où les échanges et les prix seraient débat­tus démo­cra­ti­que­ment : l’autre nom du socia­lisme, que Polanyi a tou­jours appelé de ses vœux.

Par Arnault Skornicki [21-03-2012]

Pour citer cet article :

Arnault Skornicki, « La société contre le marché. Un inédit de Polanyi », La Vie des idées, 21 mars 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://​www​.lavie​de​si​dees​.fr/​L​a​-​s​o​c​i​e​t​e​-​c​o​n​t​r​e​-​l​e​-​m​a​r​c​h​e​.html

Notes

[1] Par exemple Martha C. Howell, Commerce before Capitalism in Europe, 1300-1600. New York, Cambridge University Press, 2010. [2] Max Weber, Économie et société dans l’Antiquité, Paris, La Découverte, trad. C. Colliot-Thélène et F. Laroche, 1998, p. 19. [3] Le vol de l’histoire : Comment l’Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde, Paris, Gallimard, 2010, p. 191-202. Voir la recen­sion de Jacques Revel, « Le récit du monde », publié dans lavie​de​si​dees​.fr, le 26 avril 2011. [4] Alain Bresson, La cité mar­chande, Editions Ausonius, 2000. [5] Kaplan, Steven L., Les ventres de Paris. Pouvoir et appro­vi­sion­ne­ment dans la France d’Ancien Régime, Paris, Fayard, trad. S. Boulongne, 1988.

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