La société américaine hantée par le fascisme culturel, religieux et « doux »

Donald Cuccioletta
Rédacteur des Nouveaux Cahiers du socialisme

État de la situation

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump est, pour les États-Unis et pour l’ensemble des sociétés capitalistes avancées, symptomatique de la crise et de la faiblesse de la gouvernance au sein de la classe capitaliste. Cette dernière ne peut plus répondre aux revendications des travailleurs et des travailleuses relatives aux conditions de vie, à l’environnement, à la militarisation de notre planète et au dépérissement de la démocratie libérale. La colère des classes populaires est intimement liée à la peur d’un avenir incertain. Aux États-Unis, cela s’est traduit par un ressentiment profond envers les élites politiques et une méfiance à l’endroit des institutions. Si la Bourse de New York semble en pleine santé, c’est surtout au bénéfice de la classe capitaliste et de ses valets au sein de la classe politique. Les faits parlent d’eux-mêmes : baisses d’impôts pour les riches, avantages tarifaires pour les compagnies et sociétés étatsuniennes et, qui plus est, une Maison-Blanche aux mains des ténors de Wall Street.

Le scepticisme des travailleurs et des travailleuses en est venu peu à peu à remettre en question un système démocratique incapable de répondre aux besoins de la classe ouvrière. Il fallait donc s’attendre à ce qu’ici, comme en Europe, des franges de plus en plus importantes de la population se mettent à chercher de nouvelles avenues de transformation sociale, voire une nouvelle utopie. Si certains et certaines ont choisi de donner leur voix à une gauche ouvertement socialiste aux élections de mi-mandat de 2018, plusieurs ont été séduits par le discours réactionnaire d’une droite radicale qui se présente comme la solution à tous les maux de la société étatsunienne. Cet extrémisme de droite ne cache ni sa misogynie, ni son islamophobie, ni son homophobie et exacerbe les sentiments anti-immigration.

À cet effet, les manifestations de Charlottesville en 20171 témoignent de manière explicite du retour en force d’un machisme et d’un racisme ouverts que consolident quotidiennement les médias poubelles qui dominent les ondes à l’extérieur des grands centres urbains de la côte est et de la côte ouest. La remise en question du droit à l’avortement s’inscrit dans une même logique.

Le populisme d’extrême droite semble manifestement bien ancré dans l’esprit de nombre de citoyennes et de citoyens étatsuniens cyniquement déçus par l’effritement du système démocratique. Pour certaines et certains, ce courant idéologique et social caractériserait la montée d’une forme de néofascisme « typiquement étatsunien » qui ne serait pas l’apanage de l’Amérique profonde, peu instruite et porteuse d’une vision passéiste et mythologique de la nation. Des membres de la bourgeoisie et de l’élite politique ne cacheraient pas l’attrait qu’exerce sur eux une solution autoritaire. On peut rappeler à titre d’exemple que la famille Koch et les Ted Cruz de ce monde appuient sans réserve la stratégie de Trump axée sur une gouvernance autoritaire destinée à assurer l’hégémonie impérialiste étatsunienne sur l’ensemble de la planète.

Mais pourquoi évoquer le fascisme ? L’histoire des États-Unis est parsemée de discours et de personnalités qui ont posé les jalons d’un fascisme aux couleurs du pays. Durant la crise des années trente, un prêtre catholique, le Father Coughlin, saluait les prouesses du régime de Benito Mussolini dans son émission radiophonique hebdomadaire, pendant que le sénateur populiste de la Louisiane, Huey Long, invitait le pays à s’inspirer du programme du Duce pour combattre la crise. Dans les années 1950, George Lincoln Rockwell, le chef du Parti nazi étatsunien, paradait encore dans les grandes villes des États-Unis. C’est à cette époque que le grand écrivain étatsunien Sinclair Lewis a écrit It Can’t Happen Here2 (Ça ne peut pas arriver chez nous), un roman dans lequel il décrit la venue au pouvoir, par la voie électorale, d’un président qui, une fois en poste, réussit à contourner la Constitution américaine pour instaurer un régime fasciste. Publié en 1935, ce livre constitue un avertissement sur le danger de la montée du fascisme au cœur des démocraties libérales. Le fascisme était à l’époque de type militariste et revanchard, assez proche des conceptions de Gentile3 et des futuristes italiens qui faisaient l’éloge de la masculinité et de la Première Guerre mondiale.

Le livre de Sinclair Lewis peut faire penser, dans sa description du personnage du président fasciste, au comportement actuel de Donald Trump. On y voit le même mélange d’arrogance et de suffisance d’une personnalité caractérielle travaillée par de fréquentes sautes d’humeur. Il s’agit d’une anticipation littéraire d’une actualité stupéfiante, ce qui nous permet de tracer des parallèles entre fascisme ancien et nouveau.

Aujourd’hui, des commentateurs et des commentatrices, des journalistes et intellectuel·le·s de gauche comme de la droite modérée tentent de comprendre le comportement d’un Donald Trump et de le situer sur l’échiquier idéologique. Or, le mot « fasciste » ou « néofasciste » est devenu le pivot sur lequel reposent de nombreuses analyses contemporaines. Dylan Riley, dans son article « What is Trump?4 », nous renvoie à une série d’auteurs qui disent unanimement que Trump est ouvertement fasciste. Mais le fascisme qui nous guette aujourd’hui n’est-il pas différent de celui du passé, n’est-il pas plus subtil ? À suivre ces réflexions, on comprend que le fascisme étatsunien du XXIe siècle se construit autour de nouveaux outils et surtout de nouvelles stratégies communicationnelles et visuelles.

Donald Trump est à la fois de droite et d’extrême droite, selon les circonstances et la politique qu’il défend, mais il semble plus difficile de le qualifier de fasciste au sens où on l’entendait il y a un siècle. En fait, il nous faut redéfinir l’idéologie fasciste selon les conditions culturelles d’aujourd’hui. Le corporatisme d’État est l’une des caractéristiques du fascisme, ce qui n’est pas le cas de la gouvernance de Trump, qui renvoie au capitalisme sauvage du début de la révolution industrielle. De plus, Trump n’a pas, à proprement parler, une milice indépendante pour le soutenir. Ces réalités nous forcent donc à mettre de côté les vieux paramètres pour saisir en quoi l’idée du fascisme demeure toujours vivante aujourd’hui.

L’enjeu consiste ici à redéfinir cette idéologie à partir d’une culture de masse centrée sur la consommation et le matérialisme, d’où l’idée d’une « massification » de la société américaine. Jamais la liberté ne s’est autant définie par une uniformisation des désirs autour de l’accumulation matérielle. Idéologie déshumanisante, le fascisme contemporain produirait donc une définition de la liberté fondée sur une culture consumériste qui tend à dépolitiser les citoyens et les citoyennes tout en les isolant. En somme, le type de fascisme qui nous guette est plutôt un fascisme culturel, un fascisme dit « doux », presque sympathique, assez caractéristique de la « société du spectacle », laquelle, comme l’explique Guy Debord dans son oeuvre5, a été propulsée par le développement de l’industrie des communications. CNN et Fox jouent un rôle fondamental dans cette vaste entreprise d’abrutissement de la société étatsunienne, parce qu’ils réinventent l’actualité quotidienne et la transforment en pur spectacle comme s’il s’agissait de regarder un programme musical de détente sans qu’il soit nécessaire de réfléchir sur la nouvelle.

Le film de Fritz Lang, Metropoplis (1927), fait état de la militarisation des ouvriers qui rentrent et sortent de leur lieu de travail. Dans Les temps modernes de Charlie Chaplin (1936), un ouvrier est prisonnier de l’engrenage d’une machine qui contrôle l’ensemble des travailleurs. Ce sont deux métaphores emblématiques de la militarisation fascisante de la classe ouvrière à l’époque industrielle. Le fascisme ancien reposait sur la militarisation de la société et l’usage de la violence physique, deux éléments indispensables à la structuration du pouvoir d’État et à la mise au pas de la société. Le fascisme contemporain n’a plus besoin de milices ou de menaces. La « massification » est désormais entretenue par le spectacle des fake news et une culture de la consommation qui joue le rôle d’une idéologie; c’est ce qui permet de parler d’un fascisme culturel, caractérisé par l’adhésion des masses à des conduites conformes aux exigences des pouvoirs économiques et politiques sans contrainte explicite et sans conscience de ce qui se passe. Ce fascisme culturel est forcément plus difficile à reconnaître et en cela plus pernicieux.

George Orwell décrit dans son célèbre roman 19846 une femme à la maison qui doit se présenter devant son écran de télévision interactive pour participer, comme figurante, à une sorte de téléroman. À un moment précis, elle doit dire deux mots et la scène se poursuit. Cette femme participe, à son insu, à la fabrication du fascisme culturel, ce qui la rend prisonnière du système et fait croire que sa participation la rend libre. Avec les médias sociaux, nous sommes, d’une certaine manière, les acteurs et les bâtisseurs de notre propre domination et de la pérennité d’un régime fasciste d’un type nouveau. Neil Postman7, dans Se distraire à en mourir, nous dit que nous faisons, de nous-mêmes, appel à la figure mythique du « Big Brother ». Notre culture de masse nous a tellement infantilisés que nous devons, pour nous sentir vivants, faire appel de façon inconsciente à une figure que nous pouvons décrire comme paternaliste, apte à prendre en main nos vies et à régler tous nos problèmes. C’est ce type de fascisme qui s’installe aux États-Unis, et Trump incarne un capitalisme rendu à un autre stade de son développement, où il n’est plus simple mécanique économique mais culture.

Le fascisme religieux, une nouvelle utopie ?

Les États-Unis constituent une puissance fondée sur une véritable mythologie (liberté individuelle, réussite personnelle et égalité) qui a contribué à maintenir vivant leur exceptionnalisme et fait du rêve américain un idéal dont la force d’attraction est indéniable. Or, le sentiment de trahison à l’égard des élites met en péril ce rêve fondateur et enclenche la quête d’une nouvelle orientation susceptible de redonner de la « grandeur » (comme le promettait Trump) à un pays qui semble se chercher. Cela explique pourquoi les droites étatsuniennes, quelles qu’elles soient, se rejoignent sur le terrain des discours salvateurs. Après la droite milicienne, républicaine et politique, l’extrême droite religieuse peaufine son discours. Il n’est plus question de sauver les âmes et de servir le Christ, mais de construire, en terre des croyants, une utopie religieuse exclusive destinée à préserver la pureté du sol et de la nation des menaces venues d’ailleurs.

Chris Hedges8 nous dit que l’extrême droite religieuse a une peur maléfique de perdre ses certitudes morales dans un pays envahi par d’autres religions. La menace est à ses yeux un peu partout. Elle provient des scientifiques, jugés « sataniques » et au service de l’incroyance, et des juges qui refusent de sanctionner l’avortement et pavent la voie à l’immoralité. Manichéenne, la droite religieuse se représente le monde comme profondément divisé entre ceux qui craignent de tout perdre, y compris leur liberté de croyance, et les ennemis de Dieu. Cette peur de la chute pousse la droite religieuse à relancer l’idée d’un nouveau rêve américain qui ne reposerait plus sur les idées des Lumières et le libéralisme politique. La « reconquête » du Nouveau Monde s’inspire d’un christianisme ultraconservateur animé par une pulsion revancharde à l’endroit du melting-pot qui aurait nui aux « vraies » valeurs étatsuniennes. Inspirés par l’Ancien Testament et l’image d’un dieu vengeur, ses adeptes attendent – pour ainsi dire – la venue d’un homme assez fort pour empêcher le déclin. Cette version chrétienne de la droite dure s’accommode parfaitement d’un fascisme à l’italienne mis au goût du jour, qui ferait obstacle à une immigration jugée dangereuse au sein d’une Amérique renaissante9.

Un fascisme dit « doux »

Bertram Gross a publié en 1980 un livre intitulé Friendly Fascism10. Au moment de sa publication, le livre de Gross a été vu, à l’instar du roman de Sinclair Lewis, comme une fable un peu fantaisiste. L’arrivée de Trump au pouvoir redonne à son propos toute sa pertinence.

La concentration du pouvoir financier – avant la dernière crise immobilière de 2006 à 2010, il y avait six très grandes banques alors qu’aujourd’hui il n’y en a que quatre – reflète assez bien aujourd’hui la concentration du capital en général, réalité que personne n’a contestée, pas même l’économiste soi-disant progressiste Paul Krugman. Le silence est complet parce que les banques ne sont pas vues comme des ennemies, mais comme des pourvoyeurs de cette fabuleuse économie capitaliste qui nous enrichit tous. Barack Obama n’a-t-il pas contribué à la survie des banques et donné 700 milliards de dollars à Wall Street ? En fait, la concentration du capital et le développement des grandes fortunes à l’origine de l’empire financier étatsunien, celles des Rockefeller, Dupont, Carnegie et plus récemment des Gates, Koch, Adler, jouissent d’une surprenante acceptabilité sociale qui confirme la thèse d’un « fascisme doux » au sens où les oligarques, tel le « généreux » Bill Gates, suscitent admiration et sympathie. Une majorité de personnes aliénées par un système qui les dépossède attend des privilégiés de ce même système des réponses à ses malheurs. En face, les élites promettent des changements et parlent de refondation sans rien perdre de leur position et de leur prestige.

La Maison-Blanche illustre très bien le phénomène. Le président et son Bureau exécutif11, indépendamment du parti au pouvoir, constituent le symbole le plus important de la démocratie américaine. Si nous considérons les pouvoirs que possède un président, nous comprenons pourquoi les Étatsuniens se réfèrent sans cesse au président et à son Bureau exécutif. Ainsi, quand le sénateur Barry Goldwater a convaincu Richard Nixon de quitter la présidence, ce n’était pas pour protéger Nixon, mais pour protéger le Bureau exécutif de la présidence. C’est la raison pour laquelle Gross écrivait que l’amour qu’éprouve la population envers le Bureau de la présidence pourrait facilement être manipulé par un président qui s’en servirait pour instaurer, par un discours séducteur et protecteur, des mesures fascisantes. Toute la question de l’immigration illégale à la frontière mexicaine et le discours du président Trump pour consolider sa présidence autour de cet enjeu sont des exemples frappants de ce type de fascisme et de son influence sur la population étatsunienne.

Une société sur la voie du fascisme ?

Si nous prenons en compte les trois variantes du fascisme qui traversent la société étatsunienne, nous pouvons affirmer que la société étatsunienne (y compris la classe capitaliste et la classe politique) est sur la voie d’un fascisme d’un nouveau genre, à la fois culturel et religieux. C’est cette culture fasciste qui rend possible un Donald Trump dont la posture misogyne, raciste et agressive (envers la presse notamment) semble aujourd’hui banalisée. Désormais apôtre de la « droite alternative » en Europe, l’ancien conseiller du président étatsunien, Steve Bannon, a su reconnaître un terreau fertile en sol américain et s’assurer de la pérennité des alliances nécessaires à la consolidation de ce fascisme entre la classe économique dominante et la classe politique, ce qui garantit aux franges les plus dures du Parti républicain la main mise sur le pouvoir. Cela explique pourquoi l’opposition de gauche, dont le Parti démocrate, et les organisations progressistes ont devant elles un immense défi quant à leur capacité à traduire en un mouvement large les frustrations des personnes les plus marginalisées des États-Unis encore séduites par le chant des sirènes de l’extrême droite.

1 L’extrême droite américaine a organisé à Charlottesville en Virginie (États-Unis) les 11 et 12 août 2017 un ralliement Unite the Right (Unifier la droite) pour protester contre le retrait de la statue du général sudiste Robert Lee, dirigeant des forces des États confédérés lors de la guerre de Sécession. NdR

2 Sinclair Lewis, It Can’t Happen Here, New York, Penguin Classics, [1935] 1963.

3 Giovanni Gentile fut ministre sous Mussolini et membre du Grand Conseil fasciste. NdR

4 Dylan Riley, « What is Trump ? », New Left Review, n° 114, 2018. Max Boot, un conseiller des républicains, écrit : « Je ne dis pas que Trump est Hitler, néanmoins, il est fasciste ». Le néoconservateur Robert Kagan a écrit dans le Washington Post du 18 mai 2016 : «  C’est ainsi que le fascisme est venu en Amérique ». Et Mark Bray, un anarcho-syndicaliste : « Je ne dirais pas que Trump est un fasciste, mais il démontre qu’il a les caractéristiques d’un fasciste ». Dans le Monthly Review d’avril 2017 (vol. 68, n° 11), John Bellamy Foster, un membre du comité de rédaction de la revue, écrit « Neofascism in the White House ». Mediapart suit aussi la tendance ; Christian Salmon y écrit dans le numéro du 18 décembre 2016 : « Judith Butler : Pourquoi Trump est un phénomène fasciste ».

5 Guy Debord, La société du spectacle, Paris, Gallimard, [1967] 1992.

6 Georges Orwel, 1984, Paris, Gallimard, 1950.

7 Neil Postman, Se distraire à en mourir, Paris, Pluriel, 1985.

8 Chris Hedges, American Fascists. The Christian Right and the War on America, New York, Free Press, 2006.

9 Depuis 2002, il y a eu une augmentation de 41 % des inscriptions dans les écoles chrétiennes et conservatrices et 72 % des parents qui se déclarent chrétiens et conservateurs estiment que la nouvelle utopie passe par l’enseignement moral et religieux. Ibid., p. 156.

10 Bertram Gross, Friendly Fascism. The New Face of Power in America, New York, M. Evans, 1980.

11 En anglais : Executive Office of the President of the United States.