La social-démocratie est-elle en phase terminale?

Par Pierre Beaudet

La «crise» du capitalisme «réellement existant»

Pour aborder cette question, il faut analyser le moment actuel. Le capitalisme «réellement existant» (le néolibéralisme) poursuit son cours. Il est affecté de graves turbulences qui s’accélèrent avec l’intensification des compétitions à l’intérieur de la «triade» (États-Unis, Union européenne, Japon) d’une part. Et entre celle-ci et certains pays dits «émergents», notamment la Chine, d’autre part. Par ailleurs, la financiarisation extrême qui est survenue depuis une décennie, surtout aux Etats-Unis, révèle de grosses fractures dans l’édifice de l’accumulation. La cannibalisation incessante des petits par les gros et des gros par les ultra-gros concentre la richesse dans un processus de polarisation de classes dont l’évolution avait été prévue par Marx. La crise est donc là, imminente. Mais contrairement à une illusion bien ancrée à gauche, il faut voir que ce processus d’autodestruction sans fin ne conduit pas nécessairement à détruire le capitalisme, au contraire.

Néolibéralisme militarisé

Car devant cette évolution, les dominants ont plusieurs «stratégies». Même si l’édifice de leur hégémonie est lézardé ici et là, les fondations demeurent en place. Dans une large mesure, la «guerre sans fin» est l’une de ces stratégies, car elle permet de repolariser le monde tout en mettant sur la défensive les dominés. À travers cette guerre, le but est de redéployer l’empire dans des formes plus traditionnelles, presque coloniales. Les néoconservateurs états-uniens pensent de porter cette guerre globale à un niveau «supérieur», par exemple en utilisant les armes nucléaires.

Une autre «option» : le social libéralisme

Cependant, plusieurs limites objectives et subjectives se présentent contre ce scénario de militarisation. Une gestion «social libérale» (le néolibéralisme «à visage humain») devient alors une autre option. En substance, il s’agit d’offrir à une partie des dominés une redistribution marginale de la richesse sociale. Ou même parfois, de leur garantir que la part qu’ils détiennent déjà ne sera pas davantage amoindrie. En autant qu’ils acceptent les nouvelles règles du jeu, notamment la perte des «droits acquis», la flexibilisation du travail et le rétrécissement du filet de sécurité sociale. On est bien sûr à des années du grand compromis keynésien qui proposait au contraire une redistribution substantielle et une amélioration visible des conditions de vie des classes populaires. En fin de compte, la gestion social libérale joue les pauvres contre les «ultra-pauvres», les classes moyennes prolétarisées contre les paysanneries exclues en offrant à celles-ci, contre les intérêts des autres, une certaine garantie qu’ils ne deviendront pas à leur tour des exclus. Encore là, il ne faut pas sous-estimer l’impact de ces politiques et leurs capacités réelles de restabiliser l’espace politique au profit des dominants.

Modèle «durable» ?

Ainsi, le «modèle néolibéral «restructure» les classes populaires et dites «moyennes», au nord comme au sud. En excluant les unes (une bonne partie des salariés «fordistes» qui ont proliféré à l’époque keynésienne, notamment). Tout en condamnant à la misère et parfois à la mort des centaines de millions de «non-citoyens», majoritairement paysans. Rien n’indique, malheureusement, que ce modèle n’est pas «durable», sinon par l’épuisement accéléré des ressources, un phénomène qui reste cependant souvent mal interprété par un certain écologisme, à sa manière catastrophiste.