La social-démocratie est-elle en phase terminale ?

Mis en ligne le 24 août 2007

Par Pierre Beaudet

La « crise » du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant »

Pour abor­der cette ques­tion, il faut ana­ly­ser le moment actuel. Le capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant » (le néo­li­bé­ra­lisme) pour­suit son cours. Il est affecté de graves tur­bu­len­ces qui s’accélèrent avec l’intensification des com­pé­ti­tions à l’intérieur de la « triade » (États-Unis, Union euro­péenne, Japon) d’une part. Et entre celle-ci et cer­tains pays dits « émer­gents», notam­ment la Chine, d’autre part. Par ailleurs, la finan­cia­ri­sa­tion extrême qui est sur­ve­nue depuis une décen­nie, sur­tout aux Etats-Unis, révèle de gros­ses frac­tu­res dans l’édifice de l’accumulation. La can­ni­ba­li­sa­tion inces­sante des petits par les gros et des gros par les ultra-gros concen­tre la richesse dans un pro­ces­sus de pola­ri­sa­tion de clas­ses dont l’évolution avait été prévue par Marx. La crise est donc là, immi­nente. Mais contrai­re­ment à une illu­sion bien ancrée à gauche, il faut voir que ce pro­ces­sus d’autodestruction sans fin ne conduit pas néces­sai­re­ment à détruire le capi­ta­lisme, au contraire.

Néolibéralisme mili­ta­risé

Car devant cette évo­lu­tion, les domi­nants ont plu­sieurs « stra­té­gies ». Même si l’édifice de leur hégé­mo­nie est lézardé ici et là, les fon­da­tions demeu­rent en place. Dans une large mesure, la « guerre sans fin » est l’une de ces stra­té­gies, car elle permet de repo­la­ri­ser le monde tout en met­tant sur la défen­sive les domi­nés. À tra­vers cette guerre, le but est de redé­ployer l’empire dans des formes plus tra­di­tion­nel­les, pres­que colo­nia­les. Les néo­con­ser­va­teurs états-uniens pen­sent de porter cette guerre glo­bale à un niveau « supé­rieur», par exem­ple en uti­li­sant les armes nucléai­res.

Une autre « option » : le social libé­ra­lisme

Cependant, plu­sieurs limi­tes objec­ti­ves et sub­jec­ti­ves se pré­sen­tent contre ce scé­na­rio de mili­ta­ri­sa­tion. Une ges­tion « social libé­rale » (le néo­li­bé­ra­lisme « à visage humain») devient alors une autre option. En sub­stance, il s’agit d’offrir à une partie des domi­nés une redis­tri­bu­tion mar­gi­nale de la richesse sociale. Ou même par­fois, de leur garan­tir que la part qu’ils détien­nent déjà ne sera pas davan­tage amoin­drie. En autant qu’ils accep­tent les nou­vel­les règles du jeu, notam­ment la perte des « droits acquis», la flexi­bi­li­sa­tion du tra­vail et le rétré­cis­se­ment du filet de sécu­rité sociale. On est bien sûr à des années du grand com­pro­mis key­né­sien qui pro­po­sait au contraire une redis­tri­bu­tion sub­stan­tielle et une amé­lio­ra­tion visi­ble des condi­tions de vie des clas­ses popu­lai­res. En fin de compte, la ges­tion social libé­rale joue les pau­vres contre les « ultra-pau­vres», les clas­ses moyen­nes pro­lé­ta­ri­sées contre les pay­san­ne­ries exclues en offrant à celles-ci, contre les inté­rêts des autres, une cer­taine garan­tie qu’ils ne devien­dront pas à leur tour des exclus. Encore là, il ne faut pas sous-esti­mer l’impact de ces poli­ti­ques et leurs capa­ci­tés réel­les de resta­bi­li­ser l’espace poli­ti­que au profit des domi­nants.

Modèle « dura­ble » ?

Ainsi, le « modèle néo­li­bé­ral « restruc­ture » les clas­ses popu­lai­res et dites « moyen­nes», au nord comme au sud. En excluant les unes (une bonne partie des sala­riés « for­dis­tes » qui ont pro­li­féré à l’époque key­né­sienne, notam­ment). Tout en condam­nant à la misère et par­fois à la mort des cen­tai­nes de mil­lions de « non-citoyens», majo­ri­tai­re­ment pay­sans. Rien n’indique, mal­heu­reu­se­ment, que ce modèle n’est pas « dura­ble», sinon par l’épuisement accé­léré des res­sour­ces, un phé­no­mène qui reste cepen­dant sou­vent mal inter­prété par un cer­tain éco­lo­gisme, à sa manière catas­tro­phiste.

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