La situation de la femme dans le communisme primitif (1921)

Conférences à l'université Sverdlov sur la libération des femmes

Par Mis en ligne le 25 novembre 2013

Nous débu­te­rons aujourd’hui par une série de confé­rences trai­tant les ques­tions sui­vantes : la situa­tion de la femme selon le déve­lop­pe­ment des dif­fé­rentes formes éco­no­miques de socié­tés ; la situa­tion de la femme dans la société déter­mi­nant sa posi­tion dans la famille. On retrouve cette rela­tion étroite et indis­so­luble à tous les stades inter­mé­diaires du déve­lop­pe­ment socio-éco­no­mique.

Comme votre futur tra­vail consiste à gagner les femmes des ouvriers et des pay­sans à la cause de la nou­velle société où elles sont appe­lées à vivre, vous devez com­prendre cette rela­tion. L’objection la plus fré­quente que vous allez ren­con­trer sera la sui­vante : il est impos­sible de ne rien chan­ger à la situa­tion de la femme et à ses condi­tions de vie. Celles-ci seraient déter­mi­nées par les par­ti­cu­la­ri­tés de son sexe.

Si vous vous en prenez à l’oppression des femmes, si vous cher­chez à vou­loir les libé­rer du joug de la vie de famille, si vous récla­mez une plus grande éga­lité des droits entre les sexes, on va vous servir les argu­ments les plus éculés : « L’absence des droits de la femme et son inéga­lité par rap­port à l’homme s’expliquent par l’histoire et ne peuvent donc être éli­mi­nés.

La dépen­dance de la femme, sa posi­tion subor­don­née à l’homme ont existé de tout temps, il n’y a donc rien à y chan­ger. Nos ancêtres ont vécu ainsi et il en ira de même pour nos enfants et nos petits-enfants. » Nous rétor­que­rons à de tels argu­ments par l’histoire elle-même : l’histoire du déve­lop­pe­ment de la société humaine, la connais­sance du passé et de la manière dont les rap­ports se sont véri­ta­ble­ment noués alors.

Dès que nous aurons pris connais­sance des condi­tions de vie telles qu’elles exis­taient il y a plu­sieurs mil­liers d’années, vous ne tar­de­rez pas à être pro­fon­dé­ment per­sua­dées que l’absence de droits de la femme par rap­port à l’homme, que sa sou­mis­sion d’esclave n’ont pas existé depuis tou­jours. Il y a eu des périodes où l’homme et la femme ont eu des droits abso­lu­ment égaux. Et il y a même eu des périodes où l’homme, dans une cer­taine mesure, attri­buait à la femme une posi­tion diri­geante.

Si nous exa­mi­nons plus atten­ti­ve­ment la situa­tion de la femme en muta­tion constante au cours des dif­fé­rentes phases du déve­lop­pe­ment social, vous recon­naî­trez aisé­ment que l’absence actuelle des droits de la femme, son manque d’autonomie, ses pré­ro­ga­tives limi­tées au sein de la famille et de la société ne sont nul­le­ment des qua­li­tés innées propres à la « nature » fémi­nine.

Je vous demande de bien vou­loir lire atten­ti­ve­ment les pre­miers cha­pitres du livre de Bebel : la Femme et le Socialisme. Bebel démontre la thèse sui­vante – dont nous nous ser­vi­rons tout au long de notre entre­tien – selon laquelle il existe une cor­res­pon­dance par­ti­cu­liè­re­ment étroite et orga­nique entre la par­ti­ci­pa­tion de la femme dans la pro­duc­tion et sa situa­tion dans la société. Bref, il s’agit là d’une sorte de loi socio-éco­no­mique qu’il ne vous faudra désor­mais plus perdre de vue. Il vous sera ainsi plus facile de com­prendre les pro­blèmes de la libé­ra­tion uni­ver­selle de la femme et de ses rap­ports avec le tra­vail. D’aucuns croient que la femme, en ces temps recu­lés où l’humanité plon­geait encore dans la bar­ba­rie, était dans une situa­tion encore pire que celle d’aujourd’hui, qu’elle menait qua­si­ment une vie d’esclave. Ce qui est faux.

Il serait erroné de croire que la libé­ra­tion de la femme dépen­drait du déve­lop­pe­ment de la culture et de la science, que la liberté des femmes serait fonc­tion de la civi­li­sa­tion d’un peuple. Seuls des repré­sen­tants de la science bour­geoise peuvent affir­mer de telles choses. Cependant, nous savons que ce ne sont ni la culture ni la science qui peuvent affran­chir les femmes, mais un sys­tème éco­no­mique où la femme peut réa­li­ser un tra­vail utile et pro­duc­tif pour la société.

Le com­mu­nisme est un sys­tème éco­no­mique de ce type. La situa­tion de la femme est tou­jours une consé­quence du type de tra­vail qu’elle four­nit à un moment précis de l’évolution d’un sys­tème éco­no­mique par­ti­cu­lier. A l’époque du com­mu­nisme pri­mi­tif – il en a été ques­tion dans les confé­rences pré­cé­dentes trai­tant de l’évolution sociale et éco­no­mique de la société -, à une période donc si recu­lée qu’il nous est dif­fi­cile de l’imaginer, où la pro­priété privée était incon­nue et où les hommes erraient par petits groupes, il n’y avait aucune dif­fé­rence entre la situa­tion de l’homme et celle de la femme. Les hommes se nour­ris­saient des pro­duits de la chasse et de la cueillette. Au cours de cette période de déve­lop­pe­ment des hommes pri­mi­tifs, il y a de cela plu­sieurs dizaines, que dis-je, plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’années, les devoirs et les tâches de l’homme et de la femme étaient sen­si­ble­ment les mêmes.

Les recherches des anthro­po­logues ont prouvé qu’à l’aube du déve­lop­pe­ment de l’humanité, c’est-à-dire au stade de la chasse et de la cueillette, il n’y avait pas de grandes dif­fé­rences entre les qua­li­tés cor­po­relles de l’homme et de la femme, qu’ils pos­sé­daient une force et une sou­plesse à peu près équi­va­lentes, ce qui est tout de même un fait inté­res­sant et impor­tant à noter. De nom­breux traits carac­té­ris­tiques des femmes, tels que grosse poi­trine, taille fine, formes arron­dies du corps et faible mus­cu­la­ture, ne se déve­lop­pèrent que bien plus tard, à partir du moment où la femme dut rem­plir son rôle de « pon­deuse » et assu­rer, géné­ra­tion après géné­ra­tion, la repro­duc­tion sexuée. Parmi les peuples pri­mi­tifs actuels, la femme ne se dis­tingue pas de l’homme de façon notable, ses seins res­tant peu déve­lop­pés, son bassin étroit et ses muscles solides et bien formés. Il en allait de même à l’époque du com­mu­nisme pri­mi­tif, lorsque la femme res­sem­blait phy­si­que­ment à l’homme et jouis­sait d’une force et d’une endu­rance pra­ti­que­ment égales.

La nais­sance des enfants n’entraînait qu’une brève inter­rup­tion de ses occu­pa­tions habi­tuelles, c’est-à-dire la chasse et la cueillette des fruits avec les autres membres de cette pre­mière col­lec­ti­vité que fut la tribu. La femme était obli­gée de repous­ser les attaques de l’ennemi le plus redouté à cette époque, l’animal car­nas­sier, au même titre que les autres membres de la tribu, frères et soeurs, enfants et parents. Il n’existait pas de dépen­dance de la femme par rap­port à l’homme, ni même de droits dis­tincts. Les condi­tions pour cela fai­saient défaut, car, en ce temps-là, la loi, le droit et le par­tage de la pro­priété étaient encore choses incon­nues. La femme ne dépen­dait pas uni­la­té­ra­le­ment de l’homme, car lui-même avait entiè­re­ment besoin de la col­lec­ti­vité, c’est-à-dire de la tribu.

En effet, la tribu pre­nait toutes les déci­sions. Quiconque refu­sait de se plier à la volonté de la col­lec­ti­vité péris­sait, mou­rait de faim ou était dévoré par les ani­maux. Ce n’est que par une étroite soli­da­rité au sein de la col­lec­ti­vité que l’homme était en mesure de se pro­té­ger de l’ennemi le plus puis­sant et le plus ter­rible de cette époque. Plus une tribu était soli­de­ment soudée et plus les indi­vi­dus se sou­met­taient à sa volonté. Ils pou­vaient oppo­ser un front plus uni à l’ennemi commun, ainsi l’issue du combat était plus sûre et la tribu s’en trou­vait ren­for­cée. L’égalité et la soli­da­rité natu­relles, si elles assu­raient la cohé­sion de la tribu, étaient les meilleures armes d’autodéfense. C’est pour cette raison que, lors de la toute pre­mière période du déve­lop­pe­ment éco­no­mique de l’humanité, il était impos­sible qu’un membre de la tribu soit subor­donné à un autre ou dépen­dant uni­la­té­ra­le­ment de celui-ci.

A l’époque du com­mu­nisme pri­mi­tif, la femme ne connais­sait ni escla­vage, ni dépen­dance sociale, ni oppres­sion. L’humanité igno­rait tout des classes, de l’exploitation du tra­vail ou de la pro­priété privée. Et elle vécut ainsi des mil­liers d’années, voire des cen­taines de mil­liers d’années. Le tableau se modi­fia au cours des phases sui­vantes du déve­lop­pe­ment de l’humanité. Les pre­mières ébauches du tra­vail pro­duc­tif et de l’organisation éco­no­mique furent le résul­tat d’un pro­ces­sus de longue haleine. Pour des rai­sons cli­ma­tiques et géo­gra­phiques, selon qu’elle se trou­vait dans une région boisée ou dans une steppe, la tribu se séden­ta­ri­sait ou pra­ti­quait l’élevage. Elle attei­gnit alors un stade plus évolué que celui de la pre­mière col­lec­ti­vité repo­sant sur la chasse et la cueillette. Parallèlement à ces nou­velles formes d’organisation éco­no­mique appa­rurent de nou­velles formes de com­mu­nauté sociale.

Nous exa­mi­ne­rons main­te­nant la situa­tion de la femme dans deux tribus qui, vivant à la même époque, connurent cepen­dant des formes d’organisation dif­fé­rentes. Les membres de la pre­mière tribu s’établirent dans une région boisée entre­cou­pée de petits champs et devinrent des pay­sans séden­taires. Quant aux seconds, ils vécurent dans des régions de steppe avec leurs grands trou­peaux de buffles, de che­vaux et de chèvres et se conver­tirent à l’élevage. Ces deux tribus demeu­raient cepen­dant tou­jours dans le com­mu­nisme pri­mi­tif, igno­rant la pro­priété privée. Or, la situa­tion de la femme au sein de ces deux tribus se dif­fé­ren­ciait déjà. Dans la tribu pra­ti­quant l’agriculture, la femme jouis­sait non seule­ment d’une pleine éga­lité de droits, mais elle occu­pait même par­fois une posi­tion domi­nante. En revanche, chez les éle­veurs nomades, la situa­tion à la fois subor­don­née, dépen­dante et oppri­mée de la femme s’accentuait à vue d’oeil.

La recherche por­tant sur l’histoire éco­no­mique fut long­temps domi­née par cette concep­tion que l’humanité devait néces­sai­re­ment passer par toutes les étapes, tous les stades du déve­lop­pe­ment éco­no­mique : chaque tribu se serait d’abord consa­crée à la chasse, puis à l’élevage, enfin à I’agriculture et, en der­nier lieu seule­ment, à l’artisanat et au com­merce. Cependant, les plus récentes recherches socio­lo­giques montrent que les tribus pas­sèrent sou­vent direc­te­ment du stade pri­mi­tif de la chasse et de la cueillette à l’agriculture, omet­tant ainsi le stade de l’élevage. Les condi­tions géo­gra­phiques et natu­relles étaient en fait déter­mi­nantes. En clair, cela signi­fie qu’à la même époque et sous des condi­tions natu­relles dif­fé­rentes se déve­lop­pèrent deux formes d’organisation éco­no­mique fon­da­men­ta­le­ment dis­sem­blables, c’est-à-dire l’agriculture st l’élevage.

Les femmes des tribus pra­ti­quant l’agriculture jouis­saient d’un état sen­si­ble­ment plus élevé. Certaines tribus pay­sannes pos­sé­daient même un sys­tème matriar­cal (matriar­cat est un mot grec qui désigne la pré­do­mi­nance de la femme – c’est la mère qui per­pé­tue la tribu). En revanche, le patriar­cat, c’est-à-dire la pré­do­mi­nance des droits du père – la posi­tion domi­nante du plus ancien de la tribu -, se déve­loppa chez les peuples éle­veurs et nomades.

Pourquoi cela et qu’est-ce que cela nous prouve ? La raison de cette dif­fé­rence tient évi­dem­ment au rôle de la femme dans l’économie. Chez les peuples d’agriculteurs, la femme était la prin­ci­pale pro­duc­trice. Il existe de nom­breuses preuves que ce fut elle qui, la pre­mière, eut l’idée de l’agriculture, qu’elle fut même « le pre­mier tra­vailleur agri­cole ». L’ouvrage de Marianne Weber, Das Mutterrecht (« les droits de la mère »), rend compte d’une foule de faits inté­res­sants concer­nant le rôle de la femme au sein des pre­mières formes d’organisation éco­no­mique. L’auteur n’est pas com­mu­niste. Son livre donne cepen­dant beau­coup d’informations.

C’est de la façon sui­vante que la femme conçut l’idée de l’agriculture : au moment de la chasse, les mères et leurs nour­ris­sons furent lais­sés à l’arrière parce qu’ils étaient inca­pables de suivre le rythme des autres membres de la tribu et entra­vaient la pour­suite du gibier. Il n’était alors guère facile de se pro­cu­rer d’autres nour­ri­tures et la femme atten­dait sou­vent long­temps. Elle se vit contrainte de se pro­cu­rer des ali­ments pour elle et ses enfants. Les cher­cheurs en ont tiré la conclu­sion que c’est très pro­ba­ble­ment la femme qui a com­mencé à tra­vailler la terre. Quand les pro­vi­sions s’épuisèrent à l’endroit où elle atten­dait le retour la tribu, elle se mit à la recherche d’herbes conte­nant des graines comes­tibles. Elle mangea ces graines et en nour­rit ses enfants.

Mais alors qu’elle les broyait entre ses dents – les pre­mières meules – une partie des graines tomba sur le sol. Et quand la femme revint au bout de quelque temps au même endroit, elle décou­vrit que les graines avaient germé. Elle savait main­te­nant qu’il lui serait avan­ta­geux de reve­nir quand les herbes auraient repoussé et que la recherche d’une nour­ri­ture plus abon­dante lui coû­te­rait moins d’efforts. C’est ainsi que les hommes apprirent que les graines tom­bant sur le sol se mettent à pous­ser. L’expérience leur ensei­gna aussi que la récolte était meilleure quand ils avaient remué la terre au préa­lable. Cependant, cette expé­rience tomba encore sou­vent dans l’oubli, car le savoir indi­vi­duel ne put deve­nir pro­priété de la tribu qu’à partir du moment où il fut com­mu­ni­qué à la col­lec­ti­vité. Il fal­lait qu’il soit trans­mis aux géné­ra­tions sui­vantes.

Or, l’humanité dut four­nir un tra­vail de réflexion inima­gi­nable avant de par­ve­nir à saisir et à assi­mi­ler des choses appa­rem­ment si simples. Ce savoir ne s’ancra dans la conscience de la col­lec­ti­vité que lorsqu’il se tra­dui­sit par une pra­tique quo­ti­dienne. La femme avait inté­rêt à ce que le clan ou la tribu revint à l’ancienne halte où pous­sait l’herbe qu’elle avait semée. Mais elle n’était pas en mesure de convaincre ses com­pa­gnons de la jus­tesse de son plan d’organisation éco­no­mique. Elle ne pou­vait les convaincre ver­ba­le­ment. Au lieu de cela, elle favo­risa cer­taines règles, habi­tudes et idées ser­vant ses propres pro­jets. C’est ainsi qu’apparut la cou­tume sui­vante, qui eut bien­tôt force de loi : si le clan avait laissé les mères et les enfants dans un ter­rain près d’un ruis­seau pen­dant la pleine lune, les dieux ordon­naient à ses membres de retour­ner à ce même lieu quelques mois plus tard. Quiconque ne res­pec­tait pas cette loi était puni par les esprits.

La tribu décou­vrant que les enfants mou­raient plus vite lorsque cette règle n’était pas res­pec­tée, c’est-à-dire lorsqu’on ne reve­nait pas à « l’endroit où l’herbe pousse », en vint à res­pec­ter stric­te­ment ces cou­tumes et à croire à la « sagesse » des femmes. Comme la femme recher­chait une pro­duc­tion maxi­male pour un mini­mum de tra­vail, elle fit bien­tôt la consta­ta­tion sui­vante : plus le sol où elle semait était poreux, meilleure était la récolte. Accroupie, elle grava à l’aide de branches, de pointes et de pierres des sillons dans le pre­mier champ. Une telle décou­verte se révéla fruc­tueuse, car elle offrit à l’homme une plus grande sécu­rité que lors de ses inces­santes péré­gri­na­tions à tra­vers la forêt où il s’exposait constam­ment au danger d’être dévoré par les ani­maux.

Du fait de sa mater­nité, la femme occupa une posi­tion par­ti­cu­lière parmi les membres de la tribu. C’est à la femme que l’humanité doit la décou­verte de l’agriculture, décou­verte extrê­me­ment impor­tante pour son évo­lu­tion éco­no­mique. Et ce fut cette décou­verte-là qui, pour une longue période, déter­mina le rôle de la femme dans la société et dans l’économie, la pla­çant au sommet des peu­plades pra­ti­quant l’agriculture.

De nom­breux cher­cheurs attri­buent éga­le­ment à la femme l’utilisation du feu comme outil éco­no­mique. Chaque fois que la tribu par­tait à la chasse ou à la guerre, les mères et leurs enfants étaient lais­sés à l’arrière et furent obli­gés de se pro­té­ger des ani­maux car­nas­siers. Les jeunes filles et les femmes sans enfant par­taient avec les autres membres de la tribu. C’est par sa propre expé­rience que l’homme pri­mi­tif sut que le feu offrait la meilleure pro­tec­tion contre les car­nas­siers. En taillant les pierres pour fabri­quer les armes ou les pre­miers outils domes­tiques, on avait appris à faire du feu.

Pour assu­rer la pro­tec­tion des enfants et de leurs mères, on alluma donc un feu avant le départ de la tribu pour la chasse. Pour les mères, c’était un devoir sacré de conser­ver ce feu des­tiné à éloi­gner les ani­maux. Pour les hommes, le feu était une force effrayante, insai­sis­sable et sacrée. Pour les femmes qui s’en occu­paient en per­ma­nence, les pro­prié­tés du feu leur devinrent fami­lières, et elles purent ainsi l’utiliser pour faci­li­ter et éco­no­mi­ser leur propre tra­vail. La femme apprit à cuire ses réci­pients en terre pour les rendre plus résis­tants et à rôtir la viande qu’elle pou­vait ainsi mieux conser­ver. La femme, liée au foyer par sa mater­nité, dompta le feu et en fit son ser­vi­teur.

Mais les lois de l’évolution éco­no­mique modi­fièrent par la suite cette rela­tion, et la flamme du pre­mier foyer rédui­sit la femme en escla­vage, la dépouillant de tous ses droits et l’attachant pour long­temps à ses four­neaux. La sup­po­si­tion que les pre­mières huttes furent construites par des femmes pour se pro­té­ger avec leurs enfants des intem­pé­ries n’est sans doute pas injus­ti­fiée. Mais non seule­ment les femmes éle­vaient des huttes et culti­vaient la terre dont elles récol­taient les céréales, etc., elles furent éga­le­ment les pre­mières à pra­ti­quer l’artisanat. Le filage, le tis­sage et la pote­rie furent des décou­vertes fémi­nines. Et les lignes qu’elles tra­çaient sur les vases de terre furent les pre­mières ten­ta­tives artis­tiques de l’humanité, le stade pré­li­mi­naire de l’art. Les femmes ramas­saient des herbes et apprirent à connaître leurs pro­prié­tés : les ancêtres de nos mères furent les pre­miers méde­cins.

Cette his­toire-là, notre pré­his­toire, est restée conser­vée dans les vieilles légendes et dans les croyances popu­laires. Dans la culture grecque, qui était à son apogée il y a deux mille ans, ce ne fut pas le dieu Asclépios (Esculape), mais sa mère, Coronis, qu’on consi­déra comme le pre­mier méde­cin. Elle sup­planta Hécate et Diane qui avaient été les pre­mières déesses de l’art de guérir. Chez les anciens Vikings, c’était la déesse Eir. De nos jours, nous ren­con­trons encore fré­quem­ment dans les vil­lages de vieilles femmes qui passent pour être par­ti­cu­liè­re­ment intel­li­gentes et à qui l’on attri­bue des pou­voirs magiques.

Le savoir des ancêtres de nos mères était étran­ger à leurs com­pa­gnons qui par­taient sou­vent à la chasse ou à la guerre ou se consa­craient à d’autres acti­vi­tés exi­geant des forces mus­cu­laires par­ti­cu­lières. Ils n’avaient tout sim­ple­ment pas le temps de se livrer à la réflexion ou à l’observation atten­tive. Il ne leur était donc pas pos­sible de réunir et de trans­mettre de pré­cieuses expé­riences sur la nature des choses. Le terme « Vedunja », la magi­cienne, est formé sur le mot « Vedatj », le savoir. Le savoir a donc été de tout temps un apa­nage de la femme, que l’homme crai­gnait et res­pec­tait.

C’est pour cela que la femme, à la période du com­mu­nisme pri­mi­tif – l’aube de l’humanité -, n’était pas seule­ment à éga­lité avec l’homme, mais, à cause d’une série de trou­vailles et de décou­vertes utiles au genre humain et qui contri­buèrent à son évo­lu­tion éco­no­mique et sociale, elle alla même jusqu’à le sur­pas­ser. Donc, à des périodes pré­cises de l’histoire de l’humanité, la femme joua un rôle net­te­ment plus impor­tant pour le déve­lop­pe­ment des sciences et de la culture que celui que la science bour­geoise, bardée de pré­ju­gés, lui a attri­bué jusque-là. Les anthro­po­logues, par exemple, spé­cia­listes de l’étude sur l’origine de l’humanité, ont passé sous silence le rôle de la femelle au cours de l’évolution de nos ancêtres simiesques vers les homi­niens. Car la sta­tion ver­ti­cale si carac­té­ris­tique de l’être humain a été essen­tiel­le­ment une conquête de la femme.

Dans les situa­tions où notre ancêtre à quatre pattes devait se défendre contre les attaques enne­mies, elle apprit à se pro­té­ger d’un seul bras, tandis que de l’autre elle tenait fer­me­ment son petit contre elle, qui s’agrippait à son cou. Elle ne put cepen­dant réa­li­ser cette prouesse qu’en se redres­sant à demi, ce qui déve­loppa par ailleurs la masse de son cer­veau. Les femmes payèrent chè­re­ment cette évo­lu­tion, car le corps fémi­nin n’était pas fait pour la sta­tion ver­ti­cale. Chez nos cou­sins à quatre pattes, les singes, les dou­leurs de l’enfantement demeurent tota­le­ment incon­nues. L’histoire d’Eve, qui cueillit le fruit de l’arbre de la connais­sance et qui, pour cela dut enfan­ter dans la dou­leur, pos­sède donc un arrière-plan his­to­rique. Mais nous ana­ly­se­rons tout d’abord le rôle de la femme dans l’économie des tribus d’agriculteurs. A l’origine, les pro­duits agri­coles ne suf­fi­saient pas à nour­rir la popu­la­tion, c’est pour­quoi l’on conti­nua à pra­ti­quer la chasse. Cette évo­lu­tion amena une divi­sion natu­relle du tra­vail.

La partie séden­taire de la tribu, les femmes donc, orga­ni­sèrent l’agriculture, tandis que les hommes conti­nuèrent à partir à la chasse ou à la guerre, c’est-à-dire en expé­di­tions de pillage contre les tribus voi­sines. Mais comme l’agriculture était net­te­ment plus ren­table et que les membres de la tribu pré­fé­raient les pro­duits de, la mois­son à ceux si dan­ge­reu­se­ment acquis par la chasse ou le pillage, elle devint bien­tôt le fon­de­ment éco­no­mique du clan. Et qui était alors le pro­duc­teur prin­ci­pal de cette éco­no­mie basée sur l’agriculture ? La femme ! Il était donc tout natu­rel que le clan res­pec­tât la femme et esti­mât hau­te­ment la valeur de son tra­vail.

De nos jours, il existe tou­jours une tribu d’agriculteurs en Afrique cen­trale, les Balondas, où la femme est le membre de la com­mu­nauté le plus « appré­cié ». L’explorateur anglais bien connu, David Livingstone, rap­porte ce qui suit : « Les femmes sont repré­sen­tées au Conseil des Anciens. Les futurs maris doivent rejoindre le vil­lage de leurs futures épouses et vivre auprès d’elles après la consom­ma­tion du mariage. L’homme s’engage à entre­te­nir sa belle-mère jusqu’à sa mort. Seule, la femme a le droit de deman­der une sépa­ra­tion, après quoi tous ses enfants demeurent auprès d’elle. Sans l’autorisation de l’épouse, l’homme ne doit contrac­ter aucune obli­ga­tion vis-à-vis d’un tiers, aussi ano­dine soit-elle. » Les hommes mariés n’opposent aucune résis­tance et sont rési­gnés à leur situa­tion. Leurs épouses admi­nistrent à leurs hommes récal­ci­trants des coups ou des gifles ou les privent de nour­ri­ture. Tous les membres de la com­mu­nauté du vil­lage sont obli­gés d’obéir à celles qui jouissent de l’estime géné­rale. Livingstone pense que, chez les Balondas, ce sont les femmes qui exercent le pou­voir. Or, cette tribu n’est nul­le­ment une excep­tion.

D’autres cher­cheurs affirment que, dans les tribus afri­caines où les femmes labourent et sèment, construisent les huttes et mènent une vie active, celles-ci ne sont pas seule­ment tota­le­ment indé­pen­dantes, mais intel­lec­tuel­le­ment supé­rieures aux hommes. Les hommes de ces tribus se laissent entre­te­nir par le tra­vail de leurs femmes, deviennent « fémi­nins et mous ». « Ils traient les vaches et bavardent », si l’on en croit les comptes rendus de nom­breux cher­cheurs. Les temps pré­his­to­riques nous offrent des exemples suf­fi­sants de la domi­na­tion des femmes. Chez une partie des tribus pra­ti­quant l’agriculture, la filia­tion ne se fait pas par le père, mais par la mère. Et là oh est appa­rue la pro­priété privée, ce sont les filles qui héritent et non pas les fils.

Nous ren­con­trons encore aujourd’hui des sur­vi­vances de ce sys­tème de droits chez cer­tains peuples mon­ta­gnards du Caucase. L’autorité de la femme auprès des peu­plades agri­coles aug­men­tait sans cesse. C’était elle qui conser­vait et pro­té­geait les tra­di­tions et les cou­tumes, ce qui signi­fie que c’était elle prin­ci­pa­le­ment qui dic­tait les lois. Le res­pect de ces tra­di­tions et de ces cou­tumes était une néces­sité vitale abso­lue. Sans elle, il eût été ter­ri­ble­ment dif­fi­cile d’amener les membres du clan à obéir aux règles décou­lant des tâches éco­no­miques. Les hommes de cette époque n’étaient pas capables d’expliquer logi­que­ment et scien­ti­fi­que­ment pour­quoi il leur fal­lait semer et récol­ter à des périodes don­nées. De ce fait, il était net­te­ment plus simple de dire : « Chez nous existe cette cou­tume, éta­blie par nos ancêtres, c’est pour­quoi nous devons faire cela. Celui qui s’y oppose est un cri­mi­nel. »

Le main­tien de ces tra­di­tions et de ces cou­tumes était assuré par les anciennes du vil­lage, les femmes et les mères, sages et expé­ri­men­tées. La divi­sion du tra­vail des tribus pra­ti­quant à la fois la chasse et l’agriculture a entraîné les faits sui­vants : les femmes, res­pon­sables de la pro­duc­tion et de l’organisation des lieux d’habitation, ont davan­tage déve­loppé leurs capa­ci­tés de rai­son­ne­ment et d’observation, tandis que les hommes, à cause de leurs acti­vi­tés de chasse et de guerre, ont plutôt déve­loppé leur mus­cu­la­ture, leur adresse cor­po­relle et leur force. A ce stade de l’évolution, la femme était intel­lec­tuel­le­ment supé­rieure à l’homme. Et, au sein de la col­lec­ti­vité, elle occu­pait, bien entendu, la posi­tion domi­nante, c’est-à-dire celle du matriar­cat.

Nous ne devons pas oublier qu’à cette époque les hommes étaient inca­pables de faire des réserves. C’est pour­quoi, les mains tra­vailleuses repré­sen­taient la « force vive » de tra­vail et la source de pros­pé­rité. La popu­la­tion n’augmentait que len­te­ment, le taux de nata­lité était bas. La mater­nité était très hau­te­ment prisée, et la femme-mère occupa dans les tribus pri­mi­tives une place d’honneur. Le faible taux des nais­sances est par­tiel­le­ment expli­cable par l’inceste et les mariages entre proches parents. Et il a été prouvé que ces mariages consan­guins étaient res­pon­sables de fausses couches, frei­nant par là l’évolution nor­male de la famille.

Lors de la période de chasse et de cueillette, l’importance du réser­voir de la force du tra­vail d’une tribu ne jouait aucun rôle. Bien au contraire, dès que la tribu pre­nait trop d’ampleur l’approvisionnement deve­nait plus dif­fi­cile. Aussi long­temps que l’humanité se nour­ris­sait exclu­si­ve­ment des pro­duits aléa­toires de la cueillette et de la chasse, la mater­nité de la femme n’était pas par­ti­cu­liè­re­ment appré­ciée. Les enfants et les vieillards étaient un lourd far­deau pour la tribu. On essayait de s’en débar­ras­ser d’une manière ou d’une autre, et il arri­vait même qu’on les man­geât. Mais les tribus qui assu­raient leur entre­tien grâce à un tra­vail pro­duc­tif, c’est-à-dire les tribus d’agriculteurs, avaient besoin de tra­vailleurs. Chez eux, la femme acquit une nou­velle signi­fi­ca­tion, en l’occurrence celle de pro­duire de nou­velles forces de tra­vail, les enfants.

La mater­nité fut véné­rée reli­gieu­se­ment. Dans de nom­breuses reli­gions païennes, le dieu prin­ci­pal est le sexe fémi­nin, par exemple la déesse Isis en Egypte, Gaïa en Grèce, c’est-à-dire la Terre qui, à l’époque pri­mi­tive, repré­sen­tait la source de toute vie. Bachofen, connu pour ses recherches sur le matriar­cat, a prouvé que le fémi­nin, dans les reli­gions pri­mi­tives, pré­do­mi­nait sur le mas­cu­lin, ce qui en dit long sur la signi­fi­ca­tion de la femme chez ces peuples. La terre et la femme étaient les sources pre­mières et essen­tielles de toute richesse. Les pro­prié­tés de la terre et de la femme se confon­dirent. Terre et femme créaient et per­pé­tuaient la vie. Quiconque bles­sait une femme, bles­sait aussi la terre. Et aucun crime ne fut plus mal vu que celui dirigé contre une mère. Les pre­miers prêtres, c’est-à-dire les pre­miers ser­vi­teurs des dieux païens, étaient des femmes. C’étaient les mères qui déci­daient pour leurs enfants, et non pas les pères, comme dans d’autres sys­tèmes de pro­duc­tion.

Nous trou­vons des sur­vi­vances de cette domi­na­tion des femmes dans les légendes et les cou­tumes des peuples tant de l’Orient que de l’Occident. Ce n’était pour­tant pas sa signi­fi­ca­tion de mère qui mit la femme dans cette posi­tion domi­nante auprès des tribus agri­coles, mais bien plutôt son rôle de pro­duc­teur prin­ci­pal dans l’économie du vil­lage. Aussi long­temps que la divi­sion du tra­vail amena l’homme à ne s’occuper que de la chasse, consi­dé­rée comme acti­vité secon­daire, tandis que la femme culti­vait les champs – l’activité la plus impor­tante de cette époque -, sa sou­mis­sion et sa dépen­dance à l’égard de l’homme étaient incon­ce­vables. C’est donc le rôle de la femme dans l’économie qui déter­mine ses droits dans le mariage et la société.

Cela appa­raît encore plus clai­re­ment lorsque nous com­pa­rons la situa­tion de la femme d’une tribu d’agriculteurs avec la situa­tion de la femme d’une tribu d’éleveurs nomades. Vous remar­que­rez qu’un même phé­no­mène, comme la mater­nité, c’est-à-dire une pro­priété natu­relle de la femme, peut avoir des consé­quences radi­ca­le­ment oppo­sées dans des condi­tions éco­no­miques dif­fé­rentes. Tacite nous donne une des­crip­tion de la vie des anciens Germains. C’était une saine, vigou­reuse et com­ba­tive tribu d’agriculteurs. Ils tenaient leurs femmes en haute estime et écou­taient leur avis. Chez les Germains, les femmes avaient toute la res­pon­sa­bi­lité du tra­vail des champs. Les femmes des tribus tchèques pra­ti­quant l’agriculture jouis­saient de la même estime.

La légende qui nous a été trans­mise sur la sagesse de la prin­cesse Libussa rap­porte que l’une des soeurs de Libussa s’occupait de l’art de guérir, tandis que l’autre bâtis­sait des villes nou­velles. Quand Libussa arriva au pou­voir, elle choi­sit comme conseillères deux jeunes filles par­ti­cu­liè­re­ment ver­sées dans les ques­tions de droit. Cette prin­cesse gou­ver­nait de façon démo­cra­tique et consul­tait son peuple pour toutes les déci­sions impor­tantes. Libussa fut détrô­née plus tard par ses frères.

Cette légende témoigne assez bien de la manière dont les peuples ont conservé la mémoire de la domi­na­tion de la femme. Le matriar­cat devint dans la légende popu­laire une époque par­ti­cu­liè­re­ment heu­reuse et bénie puisque la tribu menait encore une vie col­lec­tive.

Quelle était main­te­nant la situa­tion de la femme dans une tribu de pas­teurs ? Une tribu de chas­seurs se trans­for­mait en tribu de pas­teurs lorsque les condi­tions natu­relles étaient favo­rables (grands espaces de steppe, herbe abon­dante, trou­peaux de bovins ou de che­vaux sau­vages) et lorsque l’on dis­po­sait d’un nombre suf­fi­sant de chas­seurs forts, adroits et intré­pides, capables non seule­ment de tuer leur proie, mais aussi de la cap­tu­rer vivante. C’était sur­tout les hommes qui pos­sé­daient ces qua­li­tés cor­po­relles.

Les femmes ne pou­vaient s’y consa­crer que tem­po­rai­re­ment, lorsqu’elles n’étaient pas absor­bées par les tâches mater­nelles. La mater­nité les relé­guait dans une posi­tion par­ti­cu­lière et fut à l’origine d’une divi­sion du tra­vail repo­sant sur la dif­fé­rence des sexes. Quand l’homme par­tait à la chasse accom­pa­gné des femmes céli­ba­taires, la femme-mère était lais­sée à l’arrière pour sur­veiller le trou­peau cap­turé. Elle devait aussi assu­rer la domes­ti­ca­tion des ani­maux. Mais cette tâche éco­no­mique ne revê­tait qu’une signi­fi­ca­tion de second ordre, elle était subor­don­née.

Réfléchissez vous-même. Qui, selon un point de vue stric­te­ment éco­no­mique, sera plus favo­risé par le clan, l’homme qui cap­ture la femelle du buffle ou la femme qui trait celle-ci ? Naturellement l’homme ! Comme la richesse de la tribu repo­sait sur le nombre des ani­maux cap­tu­rés, c’était logi­que­ment celui qui pou­vait accroître le trou­peau qui fut consi­déré comme pro­duc­teur prin­ci­pal et source de pros­pé­rité pour la tribu.

Le rôle éco­no­mique de la femme dans les tribus de ber­gers était tou­jours secon­daire. Comme la femme, d’un point de vue éco­no­mique, avait moins de valeur et que son tra­vail était moins pro­duc­tif, c’est-à-dire qu’il ne contri­buait pas autant à la pros­pé­rité de la tribu, la concep­tion selon laquelle la femme n’était pas non plus l’égale de l’homme se fit jour. Il est impor­tant de remar­quer ce qui suit : les femmes de ces tribus n’avaient pas, lors de l’exécution de leur tra­vail subor­donné à la garde du trou­peau, à satis­faire les mêmes exi­gences et les mêmes besoins, c’est-à-dire à déve­lop­per des habi­tudes régu­lières de tra­vail, comme c’était le cas pour les femmes des tribus d’agriculteurs.

Le fait que les femmes ne souf­fraient jamais du manque de pro­vi­sions lorsqu’elles demeu­raient seules sur les lieux d’habitation fut par­ti­cu­liè­re­ment déter­mi­nant. En effet, le bétail qu’elles gar­daient pou­vait, à tout moment, être abattu. Les femmes des tribus de pas­teurs n’étaient donc pas obli­gées d’inventer d’autres méthodes de sub­sis­tance, comme les femmes des tribus pra­ti­quant aussi bien la chasse que l’agriculture. Par ailleurs, la garde du bétail néces­si­tait moins d’intelligence que le tra­vail com­pli­qué de la terre. Les femmes des tribus de ber­gers ne pou­vaient pas se mesu­rer intel­lec­tuel­le­ment aux hommes et, d’un point de vue stric­te­ment cor­po­rel, elles leur étaient, par la force et la sou­plesse, tota­le­ment infé­rieures. Ce qui ren­força natu­rel­le­ment la repré­sen­ta­tion de la femme comme une créa­ture infé­rieure.

Avec l’augmentation du chep­tel de la tribu, la condi­tion de ser­vante de la femme se ren­for­çait – elle valait moins que les ani­maux – de même que s’élargissait la faille entre les sexes. Les peuples nomades et pas­teurs se trans­for­mèrent d’ailleurs plus faci­le­ment en hordes guer­rières et pillardes que les peuples tirant leur sub­sis­tance de l’agriculture. La richesse des pay­sans repo­sait sur un tra­vail plus pai­sible que celui des éle­veurs et des nomades, pour qui le pillage était une source évi­dente d’enrichissement.

Au com­men­ce­ment, ils ne volèrent que des bêtes, puis ils pillèrent et rui­nèrent pro­gres­si­ve­ment les tribus avoi­si­nantes, brû­lant leurs réserves et fai­sant parmi eux des pri­son­niers, qui devinrent les pre­miers esclaves. Mariages forcés et rapts de femmes des tribus voi­sines étaient sur­tout pra­ti­qués par les tribus nomades et guer­rières. Le mariage forcé a for­te­ment marqué l’histoire de l’humanité. Il a incon­tes­ta­ble­ment contri­bué à ren­for­cer l’oppression de la femme. Après avoir été arra­chée contre son gré à sa propre tribu, la femme se sen­tait par­ti­cu­liè­re­ment sans défense. Elle était tota­le­ment livrée à ceux qui l’avaient enle­vée ou cap­tu­rée.

Avec l’avènement de la pro­priété privée, le mariage forcé amena le vaillant guer­rier à renon­cer à sa part de butin sous forme de vaches, de che­vaux ou de mou­tons pour exiger la pos­ses­sion abso­lue d’une femme, c’est-à-dire le droit de dis­po­ser entiè­re­ment de sa force de tra­vail. « Je n’ai nul besoin de bovins, de che­vaux ou d’animaux à longs poils, accorde-moi seule­ment le droit de pos­sé­der la femme que j’ai cap­tu­rée de mes propres mains ». Il est bien évident que la cap­ture et l’enlèvement par une tribu étran­gère signi­fièrent pour la femme la sup­pres­sion de toute éga­lité de droits.

Elle se trouva ainsi dans une posi­tion subor­don­née et dépour­vue de droits à l’égard de tout le clan, mais en par­ti­cu­lier vis-à-vis de celui qui la cap­tura, c’est-à-dire de son mari. Malgré cela, les cher­cheurs attri­buant la non-éman­ci­pa­tion de la femme au mariage ont tort : ce n’était pas l’institution du mariage mais avant tout le rôle éco­no­mique de la femme qui fut la cause de son absence de liberté parmi les peuples de pas­teurs nomades.
Le mariage forcé, s’il se ren­con­trait parmi cer­taines tribus d’agriculteurs ne por­tait pas atteinte aux droits de la femme, soli­de­ment enra­ci­nés alors dans ces tribus.

L’histoire nous apprend que les anciens Romains enle­vèrent les femmes des Sabins. Or les Romains étaient un peuple agraire. Et, tant que ce sys­tème éco­no­mique pré­do­mina, les Romains res­pec­tèrent pro­fon­dé­ment leurs femmes, même s’ils les avaient arra­chées par la force aux tribus voi­sines. Le lan­gage actuel, pour tra­duire la consi­dé­ra­tion dont jouit une femme de la part de sa famille et de son entou­rage, la com­pare à une « matrone romaine », ce qui est mani­fes­te­ment une sur­vi­vance de cet état de fait. Avec le temps, cepen­dant, la posi­tion de la femme romaine se dégrada, elle aussi. Les peuples ber­gers n’ont aucun res­pect de la femme.

C’est l’homme qui règne, et cette domi­na­tion, le patriar­cat, existe encore de nos jours. Il suffit d’examiner plus atten­ti­ve­ment les tribus de pas­teurs et de nomades des Républiques fédé­rales de l’URSS : les Bachkirs, les Kirghizes et les Kalmouks. La situa­tion de la femme dans ces tribus est par­ti­cu­liè­re­ment déso­lante. Elle est la pro­priété du mari qui la traite comme du bétail. Il l’achète tout comme il achè­te­rait un mouton. Il la trans­forme en bête de somme et en esclave obligé d’assouvir tous ses désirs. Inutile d’ajouter que la femme kal­mouk ou kir­ghize n’a pas droit à l’amour. Le bédouin nomade, avant de conclure le marché, met un fer rouge dans la main de sa future femme pour mesu­rer sa résis­tance. Si la femme qu’il s’est pro­cu­rée tombe malade, il la chasse de chez lui, per­suadé qu’il a fait une mau­vaise affaire.

Aux îles Fidji, l’homme avait encore, jusqu’à un passé récent, le droit de consom­mer sa femme. Chez les Kalmouks, l’homme pou­vait léga­le­ment tuer sa femme, si elle le trom­pait. Par contre, si c’était elle qui tuait le mari, on lui arra­chait le nez et les oreilles. Dans de nom­breuses tribus sau­vages de la pré­his­toire, les femmes étaient consi­dé­rées à tel point comme pro­priété de leur mari qu’elles étaient obli­gées de le suivre jusque dans la mort. Les veuves devaient monter sur le bûcher pré­paré pour l’incinération et y être brû­lées. Cette cou­tume bar­bare lut long­temps pra­ti­quée chez les Indiens d’Amérique et de l’Inde ainsi que dans les tribus afri­caines, chez les anciens Norvégiens et les nomades slaves de l’ancienne Russie. Dans toute une série de peuples afri­cains et asia­tiques, il y a des prix fixes pour l’achat des femmes, comme pour l’achat des mou­tons, de la laine ou des fruits.

Il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer la vie de ces femmes. Si un homme est riche, il peut s’acheter plu­sieurs épouses. Celles-ci lui four­nissent gra­tui­te­ment leurs forces de tra­vail et lui assurent une diver­sité dans ses ébats sexuels. En Orient, tandis que l’homme pauvre doit se conten­ter d’une seule femme, les membres de la classe domi­nante riva­lisent à l’envi avec le nombre de leurs esclaves domes­tiques. Le roi de la tribu pri­mi­tive des Aschantis pos­sède à lui seul trois cents femmes. Les roi­te­lets indiens font éta­lage de plu­sieurs cen­taines de femmes. Il en va de même en Turquie et en Perse, où les mal­heu­reuses femmes passent leur vie entière enfer­mées der­rière les murs des harems.

En Orient, cette situa­tion s’est per­pé­tuée jusqu’à nos jours. L’ancien sys­tème éco­no­mique est resté inchangé, com­man­dant les femmes à la cap­ti­vité et à l’esclavage. Mais cette situa­tion n’est pas à attri­buer uni­que­ment à l’institution du mariage. Quelle due soit la forme du mariage, elle dépend tou­jours du sys­tème éco­no­mique et social et du rôle de la femme à l’intérieur de celui-ci.

Nous revien­drons sur ce sujet de façon plus appro­fon­die dans une autre série de confé­rences. En atten­dant, nous la résu­mons comme suit : tous les droits de la femme, tant mari­tal que poli­tique et social, sont déter­mi­nés uni­que­ment par son rôle dans le sys­tème éco­no­mique. Je vais vous donner un exemple actuel. Il est pénible de voir com­bien la femme est dépour­vue de droits chez les Bachkirs, les Kirghizes et les Tatars. Mais dès qu’un Bachkir ou un Tatar s’installe en ville et que sa femme réus­sit à y gagner sa propre vie, le pou­voir de l’homme sur sa femme s’en trouve sérieu­se­ment affai­bli.

Nous avons vu que la situa­tion de la femme, lors des toutes pre­mières étapes de l’évolution humaine, se dif­fé­ren­ciait selon les dif­fé­rents types d’organisation éco­no­mique. Là où la femme était la prin­ci­pale pro­duc­trice du sys­tème éco­no­mique, elle était hono­rée et avait des droits impor­tants. Mais si son tra­vail pour le sys­tème éco­no­mique revê­tait une impor­tance et une signi­fi­ca­tion moindres, elle occu­pait bien­tôt une posi­tion dépen­dante et sans droits et deve­nait la ser­vante et même l’esclave de l’homme. Grâce à l’augmentation de la pro­duc­ti­vité du tra­vail humain et à l’accumulation des richesses, le sys­tème éco­no­mique se. com­pli­qua avec le temps. Ce fut alors la fin du com­mu­nisme pri­mi­tif et de la vie en tribus ren­fer­mées sur elles-mêmes. Le com­mu­nisme pri­mi­tif fut rem­placé par un sys­tème éco­no­mique basé sur la pro­priété privée et l’échange crois­sant, c’est-à-dire le com­merce. La société se divi­sait désor­mais en classes.

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