Noam Chomsky

La sauvagerie de l’impérialisme états-unien

Par Mis en ligne le 11 décembre 2010

1. L’empire des États-Unis, le Moyen-Orient et le monde

Il est ten­tant de reprendre depuis le début. Le début c’était il y a bien long­temps, mais il est utile de revoir cer­tains points d’histoire qui pour­ront être com­pa­rés à la poli­tique actuelle des États-Unis au Moyen-Orient. Les États-Unis sont un pays très par­ti­cu­lier par bien des aspects. Ils sont pro­ba­ble­ment le seul pays au monde qui soit né empire. C’était un empire enfant – comme George Washington l’a appelé –, et les Pères fon­da­teurs étaient très ambi­tieux. Le plus libé­ral d’entre eux, Thomas Jefferson, pen­sait que l’empire enfant devait s’étendre davan­tage et deve­nir le « nid » à partir duquel le conti­nent entier serait colo­nisé. Cela signi­fiait se débar­ras­ser des « rouges », les Indiens, les­quels ont effec­ti­ve­ment été dépla­cés ou exter­mi­nés. Les Noirs devaient être ren­voyés en Afrique dès qu’on n’aurait plus besoin d’eux et les Latins seraient éli­mi­nés par une race supé­rieure.

La conquête du ter­ri­toire natio­nal

Les États-Unis ont été un pays très raciste pen­dant toute leur his­toire, et pas seule­ment à l’encontre des Noirs. Les idées de Jefferson étaient assez com­munes, les autres étaient glo­ba­le­ment d’accord avec lui. C’est une société de colons. Le colo­nia­lisme de peu­ple­ment c’est ce qu’il y a de pire comme impé­ria­lisme, le genre le plus sau­vage parce qu’il requiert l’élimination de la popu­la­tion indi­gène. Ce n’est pas sans rela­tion, je crois, avec le sou­tien auto­ma­tique des États-Unis à Israël, qui est aussi une société colo­niale. La poli­tique d’Israël d’une cer­taine façon fait écho à l’histoire états-unienne, en est une réplique. Et, il y a plus, les pre­miers colons aux États-Unis étaient des fon­da­men­ta­listes reli­gieux qui se consi­dé­raient être des enfants d’Israël répon­dant au com­man­de­ment divin de peu­pler la terre et de mas­sa­crer les Amalécites, etc. C’est tout près d’ici, les pre­miers colons, au Massachusetts.

Tout cela était fait avec les meilleures inten­tions. Ainsi, par exemple, le Massachusetts (le Mayflower et toute cette his­toire) à reçu sa Charte de la part du roi d’Angleterre en 1629. La Charte char­geait les colons de sauver les popu­la­tions locales des affres du paga­nisme. D’ailleurs si vous regar­dez le sceau de la Bay Colony du Massachusetts vous voyez un Indien qui tient une flèche poin­tée vers le bas en signe de paix. Et devant se bouche il est écrit « Come over and help us » [« Venez et aidez-nous »]. C’est l’un des pre­miers exemples de ce qu’on appelle aujourd’hui l’interventionnisme huma­ni­taire. Et ce n’est qu’un exemple, il y a bien d’autres cas au cours de l’histoire, et cela dure jusqu’à nos jours. Les Indiens deman­daient aux colons de venir et de les aider et les colons sui­vaient gen­ti­ment le com­man­de­ment leur deman­dant de venir et de les aider. En fait nous les aidions en les exter­mi­nant.

Après coup on a trouvé ça bizarre. Dans les années 1820, un membre de la Cour suprême a écrit à ce propos. Il dit qu’il est assez étrange que, malgré toute notre bien­veillance et notre amour pour les Indiens, ils dépé­rissent et dis­pa­raissent comme les « feuilles d’automne ». Comment était-ce pos­sible ? Il a fini par en conclure que la volonté divine est « au-delà de la com­pré­hen­sion humaine ». C’est sim­ple­ment la volonté de Dieu. Nous ne pou­vons pas espé­rer com­prendre. Cette concep­tion – appe­lée le pro­vi­den­tia­lisme – selon laquelle nous sui­vons tou­jours la volonté de Dieu existe encore aujourd’hui. Quoi que nous fas­sions nous sui­vons la volonté de Dieu. C’est un pays extrê­me­ment reli­gieux, unique en son genre en matière de reli­gio­sité. Une grande partie de la popu­la­tion – je ne me sou­viens plus du chiffre, mais il est assez élevé – croit lit­té­ra­le­ment ce qui est écrit dans la Bible. Le sou­tien total à Israël est l’une des consé­quences de tout cela, parce que Dieu a promis la terre pro­mise à Israël. Donc nous devons les sou­te­nir.

Les mêmes per­sonnes – une part impor­tante des plus impor­tants défen­seurs d’Israël – sont des anti-sémites, parmi les plus exté­mistes du monde. À côté d’eux Hitler semble assez modéré. Leur pers­pec­tive est l’élimination des Juifs après Armageddon. Il y a tout un tas d’histoires à ce propos, les­quelles sont crues, lit­té­ra­le­ment, jusqu’à un très haut niveau – pro­ba­ble­ment des gens comme Reagan, George W. Bush, et d’autres. Cela n’est pas sans lien avec l’histoire colo­nia­liste du sio­nisme chré­tien – il pré­cède le sio­nisme juif, et il est beau­coup plus puis­sant. C’est l’une des rai­sons qui expliquent le sou­tien auto­ma­tique et incon­di­tion­nel à Israël.

La conquête du ter­ri­toire natio­nal est une his­toire assez laide. Certaines des per­sonnes les plus hon­nêtes l’ont reconnu, comme John Quincy Adams, qui était l’un des grands stra­tèges de l’expansionnisme – le théo­ri­cien de la Destinée mani­feste, etc. À la fin de sa vie, long­temps après ses propres crimes, il se lamen­tait sur le sort de ceux qu’il appe­lait « la mal­heu­reuse race des indi­gènes amé­ri­cains, que nous exter­mi­nons sans pitié et avec une per­fide cruauté ». Il a dit que ce serait l’un des péchés pour les­quels le Seigneur allait nous punir. Nous atten­dons encore.

Ses idées sont jusqu’à nos jours tenues en haute consi­dé­ra­tion. Il y a un livre de réfé­rence, uni­ver­si­taire, écrit par John Lewis Gaddis, un grand his­to­rien états-unien, qui concerne les racines de la doc­trine Bush. Gaddis, avec raison, pré­sente la doc­trine Bush comme héri­tière de la grande stra­té­gie de John Quincy Adams. Il dit que c’est un concept qui existe tout au long de l’histoire des États-Unis. Il en fait l’éloge, il consi­dère que c’est la concep­tion cor­recte – nous devons assu­rer notre sécu­rité, l’expansion est le moyen de la sécu­rité, et vous ne pouvez pas vrai­ment assu­rer votre sécu­rité sans tout contrô­ler. Donc nous devons nous déployer, non seule­ment dans l’hémisphère, mais par­tout dans le monde. C’est la doc­trine Bush.

Au moment de la Deuxième Guerre mon­diale, sans entrer dans les détails… Bien que les États-Unis aient été depuis long­temps et de loin le pays le plus riche du monde, ils jouaient un rôle secon­daire sur la scène mon­diale. L’acteur prin­ci­pal c’était la Grande-Bretagne – et y com­pris la France avait une plus grande pré­sence dans le monde. La Deuxième Guerre mon­diale a changé tout cela. Les stra­tèges états-uniens durant la Deuxième Guerre mon­diale, les pla­ni­fi­ca­teurs de Roosevelt, ont dès le début de la guerre très bien com­pris qu’au bout du compte les États-Unis allaient se retrou­ver dans une posi­tion de supé­rio­rité abso­lue.

Alors que la guerre se dérou­lait – les Russes ter­ras­saient les Allemands, ils ont à ce moment presque gagné la guerre en Europe – on avait com­pris que les États-Unis seraient dans une posi­tion de domi­na­tion encore plus nette. Et ils ont donc éla­boré des plans pour la confi­gu­ra­tion du monde de l’après-guerre. Les États-Unis auraient le contrôle total d’une zone qui com­pren­drait l’hémisphère occi­den­tal, l’Extrême-Orient, l’ex-Empire bri­tan­nique, la plus grande partie pos­sible de l’Eurasie, incluant donc l’Europe occi­den­tale et son impor­tante infra­struc­ture com­mer­ciale et indus­trielle. C’est le mini­mum. Le maxi­mum c’est le monde entier ; et bien entendu c’est ce dont nous avons besoin pour notre sécu­rité. Dans cette zone les États-Unis auraient le contrôle incon­testé et empê­che­raient tous les pays d’aller vers davan­tage de sou­ve­rai­neté.

Les États-Unis se trouvent à la fin de la guerre dans une posi­tion de domi­na­tion et de sécu­rité sans équi­valent dans l’histoire. Ils ont la moitié de la richesse mon­diale, ils contrôlent tout l’hémisphère occi­den­tal et les deux rives des deux océans. Ce n’était pas un contrôle total. Les Russes étaient là et il y avait encore quelques par­ties hors de contrôle, mais l’expansion avait été remar­quable. Juste au centre se trou­vait le Moyen-Orient.

Adolf A. Berle, une per­son­na­lité libé­rale, qui fut très long­temps le conseiller du pré­sident Roosevelt, met­tait l’accent sur le fait que contrô­ler le pétrole du Moyen-Orient signi­fie­rait dans une bonne mesure contrô­ler le monde. Cette doc­trine reste inchan­gée, elle est encore en vigueur actuel­le­ment et c’est l’un des fac­teurs essen­tiels pour déci­der des orien­ta­tions poli­tiques.

Après la Deuxième Guerre mon­diale

Durant la Guerre froide les déci­sions poli­tiques étaient inva­ria­ble­ment jus­ti­fiées par la menace russe. C’était dans une bonne mesure une menace fic­tive. Les Russes géraient leur propre petit empire avec un pré­texte simi­laire, la menace états-unienne. Ce rideau de fumée n’existe plus depuis la chutte de l’Union sovié­tique. Pour ceux qui veulent com­prendre la poli­tique étran­gère de États-Unis, un point qui de toute évi­dence devrait être observé c’est ce qui est arrivé après la dis­pa­ri­tion de l’Union sovié­tique. C’est natu­rel­le­ment le point qu’il faut obser­ver, et il s’ensuit presque auto­ma­ti­que­ment que per­sonne ne l’observe. On en parle à peine dans la lit­té­ra­ture uni­ver­si­taire alors qu’il est évident que c’est ce que vous devez regar­der pour com­prendre la Guerre froide. En fait si vous regar­dez vous obte­nez des réponses tout à fait claires. Le pré­sident à l’époque était George Bush I. Immédiatement après la chute du mur de Berlin, il y a eu une nou­velle stra­té­gie de sécu­rité natio­nale, un budget de la défense, etc. C’est très inté­res­sant. Le mes­sage prin­ci­pal est le sui­vant : rien ne va chan­ger sauf les pré­textes. Donc nous avons encore besoin, disaient-ils, d’une force mili­taire gigan­tesque, non pas pour nous défendre des hordes russes parce que ça n’existe plus, mais à cause de ce qu’ils ont appelé la « sophis­ti­ca­tion tech­no­lo­gique » de cer­tains pou­voirs dans le Tiers monde. Maintenant si vous êtes une per­sonne bien édu­quée, bien formée, qui vient de Harvard, etc., vous n’êtes pas sup­posé rire quand vous enten­dez ça. Et per­sonne n’a ri. En fait je pense que per­sonne n’en a rendu compte. Donc, disaient-ils, nous devons nous pro­té­ger de la sophis­ti­ca­tion tech­no­lo­gique des puis­sances du Tiers monde et nous devons main­te­nir ce qu’ils ont appelé la « base indus­trielle de la défense » – un euphé­misme pour parler de l’industrie high-tech (les ordi­na­teurs, Internet, etc.), qui dépend prin­ci­pa­le­ment du sec­teur éta­tique, sous le pré­texte de la défense.

Concernant le Moyen-Orient… Ils disaient que nous devions main­te­nir nos forces d’intervention, la plu­part d’entre elles au Moyen-Orient. Puis vient une phase inté­res­sante. Nous devons faire bar­rage pour conte­nir l’ennemi. Nous devons main­te­nir les forces d’intervention au Moyen-Orient pour défendre nos inté­rêts, la région qui « ne pou­vait pas être offerte en cadeau au Kremlin ». En d’autres termes, déso­lés les gars, nous vous avons menti pen­dant 50 ans, mais main­te­nant que le pré­texte n’existe plus, nous vous dirons la vérité. Le pro­blème au Moyen-Orient est ce qu’on appelle le natio­na­lisme radi­cal. « Radical » signi­fie sim­ple­ment indé­pen­dant. C’est un terme qui signi­fie « ne suit pas les ordres ». Le natio­na­lisme radi­cal peut être de dif­fé­rentes sortes. L’Iran en est un bon exemple.

La menace du natio­na­lisme radi­cal

En 1953 la menace ira­nienne c’était un natio­na­lisme laïque. Après 1978 c’est le natio­na­lisme reli­gieux. En 1953 on a ren­versé le régime par­le­men­taire et on a ins­tallé un dic­ta­teur beau­coup plus à notre goût. Ce n’était pas un secret. Le New York Times, par exemple, dans un édi­to­rial, se réjouis­sait du ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment ira­nien, esti­mant qu’il s’agissait d’une bonne « leçon de choses » pour les petits pays qui deve­nant fous, empor­tés par le natio­na­lisme radi­cal, rejettent toute auto­rité et veulent contrô­ler eux-mêmes leurs res­sources. Ce sera une leçon de choses pour eux : n’essayez pas ce genre de bêtises, et cer­tai­ne­ment pas dans cette région dont nous avons besoin pour contrô­ler le monde. C’était en 1953.

Depuis le ren­ver­se­ment du tyran imposé par les États-Unis en 1979 l’Iran a conti­nuel­le­ment été atta­qué par les États-Unis. Au début Carter a essayé de répondre au ren­ver­se­ment du shah en orga­ni­sant un coup d’État. Ça n’a pas marché. Les Israéliens – l’ambassadeur… il y avait des rela­tions très proches entre Israël et l’Iran sous le shah, bien que théo­ri­que­ment il n’y eût pas de rela­tions for­melles – ont fait savoir que si nous pou­vions trou­ver des offi­ciers dis­po­sés à tuer 10 000 per­sonnes dans les rues, nous pour­rions réta­blir le régime du shah. Zbigniew Brzezinski, le conseiller de Carter à la sécu­rité natio­nale, avait à peu près les mêmes idées. Mais ça n’a pas vrai­ment marché. Les États-Unis ont alors immé­dia­te­ment sou­tenu Saddam Hussein, pour qu’il enva­hisse l’Iran. Et ce n’est pas une mince affaire. Des cen­taines de mil­liers d’Iraniens ont été mas­sa­crés. Les gens qui sont à la tête de l’Iran actuel­le­ment sont des vété­rans de cette guerre et ils ont une claire conscience du fait que l’ensemble du monde est contre eux – les Russes, les États-Uniens, tout le monde sou­te­nait Saddam Hussein, tout le monde vou­lait ren­ver­ser le nouvel État isla­mique.

Ce n’est pas peu de choses. Le sou­tien des États-Unis à Saddam Hussein est allé très loin. Les crimes de Saddam – comme le géno­cide d’Anfal, mas­sacre de Kurdes – étaient niés. Le gou­ver­ne­ment Reagan les démen­tait et les attri­buait à l’Iran. À l’Irak on a même donné un pri­vi­lège rare. C’est le seul pays, avec Israël, qui a pu atta­quer un navire états-unien et s’en sortir impu­né­ment. Dans le cas d’Israël c’était le USS Liberty en 1967. Dans le cas de l’Irak c’était le USS Stark en 1987 – un navire qui appar­te­nait à la flotte états-unienne pro­té­geant les convois ira­kiens des attaques ira­niennes pen­dant la guerre. Ils ont att­ta­qué le navire avec des mis­siles fran­çais, ils ont tué plu­sieurs dizaines de marins – et ils n’ont reçu qu’une petite tape sur la main, rien de plus.

Le sou­tien des États-Unis était tel que c’est qua­si­ment eux qui ont rem­porté la guerre pour l’Irak. Une fois la guerre finie, le sou­tien des États-Unis à l’Irak a conti­nué. En 1989 George Bush I a invité des ingé­nieurs nucléaires ira­kiens aux États-Unis, pour qu’ils reçoivent des for­ma­tions de pointe dans le domaines des armes nucléaires. C’est l’une de ces petites choses qu’on cache parce que quelques mois plus tard Saddam est devenu un mau­vais garçon. Il a déso­béi aux ordres. Juste après cela il y a eu de ter­ribles sanc­tions, etc.

La menace ira­nienne

Pour en reve­nir à notre époque, dans la lit­té­ra­ture sur la poli­tique étran­gère et dans les com­men­taires géné­raux ce que vous lisez géné­ra­le­ment c’est que le pro­blème le plus impor­tant pour les États-Unis était et reste la menace ira­nienne. Qu’est-ce que c’est que cette menace ira­nienne au juste ? Nous dis­po­sons d’une source qui fait auto­rité sur ce point. C’était il y a quelques mois : un compte rendu au Congrès des États-Unis éma­nant du dépar­te­ment de la défense et des ser­vices d’intelligence. Tous les ans ils font un compte rendu au Congrès sur la situa­tion mon­diale en matière de sécu­rité. Le der­nier compte rendu, celui d’avril der­nier, com­porte une partie qui concerne l’Iran, bien sûr, la plus grande menace. Il est impor­tant de lire ce compte rendu. Ce qu’ils disent c’est que, quoi qu’il en soit de la menace ira­nienne, ce n’est pas une menace mili­taire. Ils disent que les dépenses mili­taires ira­niennes sont plutôt basses, y com­pris si on les com­pare aux pays de cette région ; et si on les com­pare à celles des États-Unis, elles sont insi­gni­fiantes – pro­ba­ble­ment moins de 2% de nos dépenses mili­taires. Par ailleurs ils disent que la doc­trine mili­taire ira­nienne est basée sur le prin­cipe de la défense du ter­ri­toire natio­nal, elle est conçue pour conte­nir une inva­sion pen­dant un temps suf­fi­sant pour rendre pos­sible le pas­sage à l’action diplo­ma­tique. Voilà la doc­trine mili­taire des Iraniens. Ils disent qu’il est pos­sible que l’Iran pense aux armes nucléaires. Ils ne vont pas plus loin que cela, mais ils disent que si les Iraniens déve­lop­paient des armes nucléaires ce serait dans le cadre de leur stra­té­gie défen­sive, afin de pré­ve­nir une attaque, ce qui est une éven­tua­lité assez réa­liste. Le plus grand pou­voir mili­taire de l’histoire – c’est-à-dire nous –, qui leur a tou­jours été extrê­me­ment hos­tile, occupe deux pays fron­ta­liers de l’Iran et menace ouver­te­ment d’attaquer ce pays. Israël, État client des États-Unis, lance les mêmes menaces. Voilà pour le côté mili­taire de la menace ira­nienne telle qu’identifiée dans le Military Balance.

Ils disent par ailleurs que l’Iran est une menace majeure parce que ce pays tente d’étendre son influence dans les pays voi­sins. On appelle cela désta­bi­li­sa­tion. Ils œuvrent à la désta­bi­li­sa­tion dans les pays voi­sins en ten­tant d’augmenter leur influence et cela est un pro­blème pour les États-Unis, parce que les États-Unis tentent d’apporter la sta­bi­lité. Lorsque les États-Unis enva­hissent un pays c’est pour appor­ter la sta­bi­lité – un terme tech­nique dans la lit­té­ra­ture des rela­tions inter­na­tio­nales qui signi­fie obéis­sance aux ordres des États-Unis. Donc lorsque nous enva­his­sons l’Irak ou l’Afghanistan, c’est pour créer de la sta­bi­lité. Si les Iraniens essaient d’accroître leur influence, juste chez leurs voi­sins, c’est désta­bi­li­sant. Cette doc­trine, comme tant d’autres, est éla­bo­rée dans les uni­ver­si­tés. Un com­men­ta­teur libé­ral et ex-édi­teur de Foreign Affairs, James Chase, a même pu dire sans crainte du ridi­cule que les États-Unis devaient désta­bi­li­ser le Chili d’Allende pour appor­ter la sta­bi­lité – c’est-à-dire la sou­mis­sion aux États-Unis.

Qu’est-ce que le ter­ro­risme ?

La deuxième menace ira­nienne c’est le sou­tien au ter­ro­risme. Qu’est-ce que le ter­ro­risme ? On nous donne deux exemples du sou­tien de l’Iran au ter­ro­risme : son sou­tien au Hezbollah liba­nais et son sou­tien au Hamas pales­ti­nien. Quoi que vous pen­siez du Hezbollah et du Hamas – vous pensez peut-être que c’est ce qu’il y a de pire au monde –, qu’est-ce qui fait qu’on les consi­dère ter­ro­ristes ? Bon, le « ter­ro­risme » du Hezbollah est fêté tous les ans au Liban le 25 mai, fête natio­nale liba­naise qui célèbre l’expulsion des enva­his­seurs israé­liens du Liban en 2000. La résis­tance du Hezbollah et sa guerre de gué­rilla avaient fini par obli­ger Israël à se reti­rer du Sud-Liban, met­tant fin à une occu­pa­tion de 22 ans, avec son lot de ter­reur, de vio­lence, de tor­ture – occu­pa­tion main­te­nue en vio­la­tion des ordres du Conseil de sécu­rité de l’ONU.

Donc Israël a fina­le­ment quitté le Liban et c’est le jour de la Libération au Liban. Voilà glo­ba­le­ment ce qui est consi­déré comme le ter­ro­risme du Hezbollah. C’est comme ça qu’il est décrit. En fait, en Israël c’est même décrit comme une agres­sion. Vous pouvez lire la presse israé­lienne ces jours-ci et des poli­ti­ciens de pre­mier plan disent que c’était une erreur de se reti­rer du Sud-Liban parce que cela permet à l’Iran de pour­suivre son « agres­sion » contre Israël, agres­sion qui a com­mencé en 2000 avec le sou­tien à la résis­tance contre l’occupation israé­lienne. C’est consi­déré comme une agres­sion contre Israël. Ils ont les mêmes prin­cipes que les États-Unis, nous disons la même chose. Voilà pour le Hezbollah. Il y a d’autres actes que vous pour­riez cri­ti­quer, mais voilà ce qu’est le ter­ro­risme du Hezbollah.

Un autre crime commis par le Hezbollah c’est que la coa­li­tion dont il est l’élément prin­ci­pal a lar­ge­ment emporté les der­nières élec­tions par­le­men­taires ; mais en raison du prin­cipe com­mu­nau­ta­riste qui pré­vaut pour l’assignation des sièges ils n’ont pas reçu la majo­rité des sièges. Thomas Friedman [du New York Times] a donc versé des larmes de joie, comme il l’a lui-même expli­qué, lors de ces mer­veilleuses élec­tions libres au Liban, le pré­sident Obama ayant battu le pré­sident ira­nien Ahmadinejad. D’autres se sont joints à cette célé­bra­tion. Autant que je sache per­sonne n’a rendu compte des véri­tables résul­tats élec­to­raux.

Et le Hamas ?

Hamas est devenu une menace sérieuse – une orga­ni­sa­tion ter­ro­riste impor­tante – en jan­vier 2006 lorsque les Palestiniens ont commis un crime vrai­ment grave. C’était au moment des pre­mières élec­tions libres jamais tenues dans le monde arabe et les Palestiniens ont voté comme il ne fal­lait pas. C’est inac­cep­table pour les États-Unis. Immédiatement, sans la moindre hési­ta­tion, les États-Unis et Israël ont fait savoir qu’ils pre­naient la déci­sion de punir les Palestiniens pour ce crime. Juste après vous avez pu lire dans le New York Times deux articles qui se côtoyaient – l’un des deux par­lant de notre amour pour la démo­cra­tie, ce genre de choses, et l’autre par­lant de nos pro­jets de puni­tion contre les Palestiniens parce qu’ils avaient mal voté aux élec­tions de jan­vier. Aucune contra­dic­tion.

Les Palestiniens avaient dû subir bien des puni­tions avant les élec­tions, mais elles ont été accen­tuées après – Israël est allé jusqu’à couper l’alimentation en eau à la bande de Gaza, si aride. Au mois de juin Israël avait déjà lancé 7 700 roquettes sur Gaza. Tout cela s’appelle défense contre le ter­ro­risme. Puis les États-Unis, et Israël, avec la coopé­ra­tion de l’Autorité pales­ti­nienne, ont essayé d’organiser un coup pour ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment élu. Ils ont échoué et le Hamas a pris le contrôle de Gaza. Après cela le Hamas est devenu l’une des prin­ci­pales forces ter­ro­ristes au monde. Vous pouvez leur faire beau­coup de cri­tiques – leur façon de trai­ter leur propre popu­la­tion par exemple – mais le ter­ro­risme du Hamas est assez dif­fi­cile à prou­ver. Les accu­sa­tions actuelles concernent les roquettes lan­cées de Gaza sur les villes israé­liennes fron­ta­lières. C’est la jus­ti­fi­ca­tion qui a été donnée pour l’opération « plomb durci » (l’invasion israélo-états-unienne de décembre 2008) et aussi pour l’attaque israé­lienne contre la Flotille de la paix en juin 2010, dans les eaux inter­na­tio­nales. Neuf per­sonnes avaient alors été tuées.

Il n’y a que dans un pays très endoc­triné que vous pouvez entendre ces choses ridi­cules et ne pas rire. Passons sur la com­pa­rai­son entre les roquettes Qassam et le ter­ro­risme que les États-Unis et Israël pra­tiquent constam­ment. L’argument n’a abso­lu­ment aucune cré­di­bi­lité pour une raison bien simple : Israël et les États-Unis savent très bien com­ment arrê­ter les tirs de roquettes : par des moyens paci­fiques. En juin 2008 Israël a accepté un cessez-le-feu avec le Hamas. Israël ne l’a pas vrai­ment res­pecté – ils étaient sup­po­sés ouvrir les fron­tières et ils ne l’ont pas fait – mais le Hamas l’a res­pecté. Vous pouvez véri­fier sur les sites offi­ciels israé­liens ou écou­ter leur porte-parole offi­ciel, Mark Regev : ils sont d’accord pour dire que durant le cessez-le-feu le Hamas n’a pas lancé une seule roquette.

Israël a rompu le cessez-le-feu en novembre 2008 en enva­his­sant Gaza et en tuant une demi-dou­zaine de mili­tants du Hamas. Quelques roquettes ont alors été lan­cées, puis Israël a lancé une attaque bien plus impor­tante. Il y a eu des morts, tous pales­ti­niens. Hamas a pro­posé le retour au cessez-le-feu. Le gou­ver­ne­ment israé­lien a évalué l’offre, puis l’a reje­tée, optant pour le recours à la vio­lence. Quelques jours plus tard il y a eu l’attaque israélo-états-unienne contre Gaza.

Aux États-Unis, et en Occident de façon géné­rale, y com­pris les orga­ni­sa­tions de défense des droits humains, y com­pris le rap­port Goldstone, on consi­dère comme une évi­dence le droit d’Israël à se défendre en uti­li­sant la force. Il y a eu des cri­tiques disant que l’attaque était dis­pro­por­tion­née, mais cela est secon­daire par rap­port au fait qu’Israël n’avait abso­lu­ment pas le droit d’utiliser la force. Vous n’avez aucune jus­ti­fi­ca­tion pour l’utilisation de la force tant que vous n’avez pas épuisé les recours paci­fiques. Dans ce cas les États-Unis et Israël n’avaient non seule­ment pas épuisé les recours paci­fiques, ils avaient rejeté tout recours aux moyens paci­fiques, alors que c’était par­fai­te­ment pos­sible et ils le savaient bien. Ce prin­cipe selon lequel Israël a le droit de lancer des attaques mili­taires est tout bon­ne­ment un fas­ci­nant cadeau.

Quoi qu’il en soit, que l’Iran essaie d’étendre son influence et que l’Iran sou­tienne le Hezbollah et le Hamas c’est, du point de vue des ser­vices d’intelligence et du dépar­te­ment de la défense, ce qui consti­tue son sou­tien au ter­ro­risme.

Noam Chomsky

Source : http://​www​.zcom​mu​ni​ca​tions​.org/u-s-…

Traduction : Numancia Martínez Poggi

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