Conférence au Z Media Institute

La sauvagerie de l’impérialisme états-unien – 3

Par Mis en ligne le 10 février 2011
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Source : ZMag

Dans les 1ère et 2e par­ties de La Sauvagerie de l’impérialisme états-unien, Chomsky parle du rôle global des États-Unis, du Moyen-Orient, par­ti­cu­liè­re­ment de l’Iran et de la Palestine. Il finis­sait en évo­quant la pos­si­bi­lité, suite à une pres­sion mon­diale, d’un chan­ge­ment de la poli­tique des États-Unis et de leur éven­tuel ral­lie­ment à la solu­tion à deux États, Israël et la Palestine. Voici la trans­crip­tion de la pre­mière partie de son échange avec les étu­diants pré­sents au Z Media Institute 2010.

Question : Pouvez-vous parler du rôle de l’Égypte dans le siège de Gaza et du mur d’acier qui est en train d’être construit ?

Noam Chomsky : Vous avez raison de signa­ler que l’Égypte a été com­plice d’Israël dans le siège de Gaza. En fait le Hamas fait plus peur à l’Égypte qu’à Israël. L’Égypte est une dic­ta­ture bru­tale, fer­me­ment sou­te­nue par le pré­sident Obama, lequel a déclaré tout à fait clai­re­ment qu’il ne le cri­ti­que­rait pas, parce que l’Égypte nous aide à main­te­nir la sta­bi­lité au Moyen-Orient. C’est pour­quoi au Moyen-Orient per­sonne dis­po­sant d’un cer­veau en état de marche ne prend Obama au sérieux lorsqu’il parle des droits humains.

L’Égypte est très inquiète parce que si jamais il y avait un scru­tin un tout petit peu démo­cra­tique, il existe une force popu­laire en Égypte qui pour­rait s’avérer être majo­ri­taire – les Frères musul­mans. Et les États-Unis sou­tiennent l’Égypte dans cette atti­tude. Le Hamas est une exten­sion des Frères musul­mans et l’Égypte était hor­ri­fiée par leur vic­toire popu­laire en Palestine. L’Égypte com­prend aussi la poli­tique des États-Unis et d’Israël qui est assez claire. Les États-Unis et Israël veulent que l’Égypte récu­père Gaza, région qui a été presque com­plè­te­ment détruite par les Israéliens. Les Israéliens n’en veulent pas, les États-Unis n’en veulent pas. Ils ne peuvent pas tuer tout le monde, comme c’était pos­sible au XIXe siècle, parce que aujourd’hui ils auraient des comptes à rendre. Donc l’idée est de main­te­nir la popu­la­tion de Gaza en état de survie, d’abandonner toute res­pon­sa­bi­lité, et de les reje­ter vers l’Égypte, laquelle n’en veut pas. C’est pour cette raison, et parce qu’ils sont gou­ver­nés par une branche des Frères musul­mans, que l’Égypte à col­la­boré au siège de Gaza.

Ils construisent aussi un mur – appa­rem­ment avec l’aide tech­nique des États-Unis – pour les bou­cler com­plè­te­ment, pour radi­ca­li­ser le siège, mais aussi pour dis­si­mu­ler le fait que les États-Unis veulent refi­ler Gaza à l’Égypte, laquelle n’en veut pas.

Question : Je me suis inté­ressé aux moti­va­tions israé­liennes lors de l’attaque contre Gaza. Norman Finkelstein a dit qu’il s’agissait de res­tau­rer la capa­cité de réac­tion israé­lienne. Je vou­drais savoir si vous pensez aussi qu’Israël doit subir une défaite mili­taire, peut-être face au Hezbollah.

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Noam Chomsky : Je pense que Finkelstein dit vrai. Israël a subi une défaite en 2006 et ils ont besoin de main­te­nir l’idée de leur invin­ci­bi­lité après été avoir si for­te­ment bles­sés. Ils ont peut-être pensé qu’en frap­pant Gaza ils pour­raient res­tau­rer l’idée de leur invin­ci­bi­lité, mais je ne sais pas exac­te­ment qui ils croyaient impres­sion­ner. Montrer qu’une armée moderne tech­ni­que­ment avan­cée peut détruire une popu­la­tion sans défense qui ne dis­pose même pas d’un pis­to­let pour répondre ce n’est pas une démons­tra­tion très impres­sion­nante de capa­cité de réac­tion.

Ils savent qu’ils peuvent arrê­ter les attaques de roquettes, mais il fau­drait accep­ter un accord avec le Hamas et donc offrir quelque légi­ti­mité au gou­ver­ne­ment élu de Palestine. Et ils ne veulent pas offrir la moindre légi­ti­mité. Cela est inac­cep­table. En fait la plu­part des membres du gou­ver­ne­ment ont été déjà été empri­son­nés par Israël. Ils veulent détruire cette force indé­pen­dante.

Une défaite mili­taire ? J’étais récem­ment au Liban et j’ai parlé avec cer­tains des cor­res­pon­dants occi­den­taux les plus impor­tants. Certains y sont depuis plu­sieurs décen­nies, ils connaissent donc très bien la région. Parmi eux celui qui connaît le mieux la région pense qu’une guerre vien­dra. En fait ils pensent qu’aussi bien Israël que le Hezbollah veulent la guerre. Israël veut la guerre pour pou­voir mon­trer sa capa­cité à détruire le Liban – sans connaître la défaite comme la fois passée. Et si Israël, avec le sou­tien des États-Unis, décide d’attaquer l’Iran, comme cela pour­rait arri­ver, ils doivent détruire le Liban avant, parce que au Liban il existe une force de réac­tion – le Hezbollah.

Ils pour­raient donc atta­quer, il pour­rait y avoir une guerre, et les deux se détrui­ront mutuel­le­ment. Cela pour­rait arri­ver sans tarder. Les États ne se conduisent pas néces­sai­re­ment de façon ration­nelle, et Israël devient très irra­tion­nel, para­noïaque, et ultra­na­tio­na­liste. Prenez le cas de l’attaque contre la flo­tille. C’est un acte com­plè­te­ment irra­tion­nel. Ils pou­vaient neu­tra­li­ser les bateaux s’ils l’avaient voulu. Attaquer un bateau à pavillon turc et tuer des Turcs c’est à peu près la chose la plus folle qu’ils puissent faire d’un point de vue stra­té­gique. La Turquie est depuis 1958 leur allié de pré­di­lec­tion dans la région. Attaquer votre meilleur allié dans la région sans aucune raison est com­plè­te­ment fou. Et ce n’est pas la pre­mière fois. Un peu aupa­ra­vant Israël avait déli­bé­ré­ment humi­lié l’ambassadeur turc d’une façon qui n’a pas, je crois, de pré­cé­dent dans l’histoire de la diplo­ma­tie. Tout cela est plutôt irra­tion­nel.

Les Israéliens disent que l’Iran menace leur exis­tence. Mais, selon les ana­lyses stra­té­giques des États-Unis, cette menace c’est le fait que l’Iran n’obéisse pas aux ordres tout en repré­sen­tant un contre­poids dans la région face à Israël. Mais si les Israéliens se montent la tête tout seuls et pensent que l’Iran menace leur exis­tence tout peut arri­ver.

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Ce n’est pas que l’Iran soit très ration­nel. Un conflit est peut-être en pré­pa­ra­tion dans la région, et cela fait vrai­ment peur quand on y pense. Comme vous le savez pro­ba­ble­ment l’Iran a annoncé qu’il tente d’envoyer des bateaux pour briser le siège de Gaza. Si cela se pro­duit, c’est fini, les jeux sont faits, Israël pour­rait se mettre en furie. C’est un État très puis­sant qui dis­pose de cen­taines d’armes nucléaires. Ils pour­raient déci­der de détruire la région et de se détruire eux-mêmes par la même occa­sion, qui sait. C’est effrayant.

En Israël il existe une doc­trine qui remonte aux années 1950. Ils l’appellent par­fois le com­plexe de Samson, c’est le nom du plus honoré et du plus res­pecté des kami­kazes du monde. Samson est un fameux héros qui a tué beau­coup de Philistins. On raconte que Dalila lui a coupé les che­veux et il a perdu sa puis­sance. Les Philistins l’ont cap­turé et l’ont rendu aveugle. Mais ses che­veux ont repoussé et il a retrouvé sa puis­sance. Samson était dans le temple assiégé par des mil­liers de Philistins lorsqu’il a fait tomber les murs du temple ; il s’est sui­cidé en tuant plus de Philistins au moment de sa mort qu’il n’en avait tués au cours de sa vie. Le com­plexe de Samson signi­fie que si le monde pousse Israël trop loin ils devien­dront fous et ils feront tomber les murs du temple. Bien entendu ils mour­ront aussi. Cette vision est un sen­ti­ment natio­nal qui est en pro­gres­sion actuel­le­ment. Et ce n’est pas une blague. Ça pour­rait arri­ver.

Question : Pouvez-vous parler de la volonté de Netanyahou d’éliminer l’opposition de gauche ?

Noam Chomsky : Ce n’est pas seule­ment Netanyhaou. On accuse Netanyahou, mais c’est un sen­ti­ment natio­nal ; l’opinion est en train de se dépla­cer très loin vers la droite ultra-natio­na­liste. Regardez les son­dages. Le sen­ti­ment natio­nal est para­noïaque. On pense qu’Israël doit com­battre toute ten­ta­tive de remettre en ques­tion la légi­ti­mité et la magni­fi­cence de tout ce qu’ils font. C’est un chan­ge­ment dra­ma­tique qui est sur­venu dans le pays ces der­nières années.

Question : Lorsque la com­mu­nauté inter­na­tio­nale demande une enquête indé­pen­dante, qui sont les enquê­teurs et quelle est leur légi­ti­mité ?

Noam Chomsky : La presse ne parle presque pas de tout ce qui se passe. Il y a quelques jours il y a eu une réunion de ce qui est appelé la com­mu­nauté inter­na­tio­nale – ce qui signi­fie les États-Unis et qui­conque est d’accord avec nous. Le monde entier peut bien être en désac­cord, mais alors il s’agit de ceux qui sont contre la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Je ne plai­sante pas. Prenez l’idée selon laquelle la com­mu­nauté inter­na­tio­nale demande à l’Iran de cesser d’enrichir de l’uranium. Vous lisez ça par­tout. Qu’est-ce que c’est que cette com­mu­nauté inter­na­tio­nale au juste ? Ce n’est pas les Pays non ali­gnés, qui repré­sentent la majo­rité du monde. Ils sou­tiennent com­plè­te­ment le droit de l’Iran à enri­chir de l’uranium. Ils ne peuvent donc pas faire partie de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale. Il y a quelques années y com­pris les citoyens états-uniens étaient d’accord sur ce point. Donc de la même façon la majo­rité des États-uniens n’appartiennent pas à la com­mu­nauté inter­na­tio­nale parce que la com­mu­nauté inter­na­tio­nale c’est Washington et ses com­parses.

On a pu avoir une belle illus­tra­tion de cela ces der­nières semaines. La Turquie et le Brésil sont par­ve­nus à un accord avec l’Iran, accord assez sem­blable à ce que les États-Unis avaient pro­posé : on s’arrangerait pour que l’uranium soit enri­chi à l’extérieur de l’Iran puis il leur serait remis pour être uti­lisé à des fins médi­cales. Il se trouve qu’Obama avait écrit une lettre à Lula, alors pré­sident du Brésil, qui défen­dait un accord simi­laire, pro­ba­ble­ment parce que Obama pen­sait que l’Iran ne serait jamais d’accord et qu’il pour­rait alors parler de la lettre et dire, « eh bien, nous avons essayé, ils ne veulent pas ». Mais l’Iran a donné son accord. Alors les États-Unis ont immé­dia­te­ment réagi en fai­sant passer une réso­lu­tion au conseil de sécu­rité de l’ONU, une réso­lu­tion si modé­rée que la Russie et la Chine ont ins­tan­ta­né­ment donné leur accord. Si vous lisez les termes de la réso­lu­tion – laquelle a été reçue posi­ti­ve­ment ici, on s’en est féli­cité –, si vous regar­dez les détails, elle n’a guère de contenu. Son seul résul­tat c’est que la Chine accé­dera encore plus faci­le­ment aux res­sources de l’Iran. La Chine est donc très contente. La Russie aussi est satis­faite parce que la réso­lu­tion leur permet de vendre toutes les armes qu’ils veulent à l’Iran.

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Mais les États-Unis devaient impo­ser la réso­lu­tion pour que le monde sache qui est le boss. Ce n’est pas le Brésil, ce n’est pas la Turquie. La Turquie est la prin­ci­pale puis­sance régio­nale, avec une grande fron­tière avec l’Iran. Le rôle de boss ne peut donc pas leur reve­nir. Le Brésil est le pays le plus impor­tant de l’hémisphère sud, le plus res­pecté, ils ne peuvent donc pas être les boss. En fait, si vous lisez le New York Times, les titres disent qu’il y a eu « une tâche sur le bilan de Lula », parce qu’il s’est dressé devant les États-Unis. Aujourd’hui il existe un rap­port citant un offi­ciel qui dit que « nous avons dû faire quelque chose pour que la Turquie reste à sa place ». C’est un peu comme la mafia. Vous devez vous assu­rer que per­sonne n’interfère votre droit de tout contrô­ler. C’est pour cela que les États-Unis ont imposé une réso­lu­tion presque vide de sens, pour neu­tra­li­ser une ini­tia­tive de la Turquie et du Brésil qui aurait pu appor­ter quelques pro­grès.

La com­mu­nauté inter­na­tio­nale c’est aussi, je crois, la Conférence pour l’interaction et les mesures de confiance en Asie (CICA). Elle com­prend presque tous les États d’Asie, la Chine, l’Inde, l’Iran, Israël, etc. Ils ont eu une ren­contre sur les ques­tions de sécu­rité et ils ont sou­tenu l’idée d’une enquête inter­na­tio­nale dans l’affaire de l’attaque israé­lienne contre la flo­tille. Les règles de la CICA imposent cepen­dant le consen­sus. Bien entendu Israël n’était pas d’accord, donc le vote était 22-1, ou quelque chose comme ça. Le groupe a alors émis une autre décla­ra­tion deman­dant une enquête inter­na­tio­nale. Obama a alors immé­dia­te­ment bloqué la résu­lu­tion du conseil de sécu­rité qui deman­dait une enquête indé­pen­dante et la CICA a été boy­cot­tée dans la médias. Tout cela n’est donc jamais arrivé, mais c’est bien arrivé.

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La théo­rie des rela­tions inter­na­tio­nales n’est pas très éla­bo­rée. Il y a quelques prin­cipes. Le plus impor­tant c’est pro­ba­ble­ment le prin­cipe mafieux. Le par­rain n’accepte pas la déso­béis­sance. Un petit com­mer­çant qui ne paie pas l’argent de la pro­tec­tion en subira les consé­quences. Vous n’avez peut-être même pas besoin de l’argent, mais si un petit com­mer­çant peut échap­per au paie­ment un autre fera la même chose et le sys­tème va vite se décom­po­ser. Donc vous n’envoyez pas sim­ple­ment vos hommes de main pour récu­pé­rer l’argent, vous les envoyez pour lui donner une cor­rec­tion, pour que tout le monde com­prenne. C’est comme ça que fonc­tionnent les rela­tions inter­na­tio­nales. On l’appelle par­fois la théo­rie du domino. Si vous regar­dez, cas après cas, ça marche tou­jours comme ça.

Question : La Turquie appar­te­nant à l’OTAN, com­ment ana­ly­ser l’attaque d’un bateau turc par Israël dans les eaux inter­na­tio­nales ?

Noam Chomsky : Il y a eu un débat tech­nique quant au pavillon qui était celui du bateau, mais il por­tait un dra­peau turc, comme on l’avait affirmé, ce qui signi­fie que c’est un ter­ri­toire turc. Selon les lois mari­times une embar­ca­tion dans les eaux fait partie du ter­ri­toire dont elle porte le dra­peau. Il existe un traité de l’OTAN qui requiert des pays membres de l’OTAN d’assister tout autre pays membre qui subi­rait une attaque. Donc, si les trai­tés signi­fient quelque chose – ce n’est pas le cas, bien entendu – les pays membres de l’OTAN, dont les États-Unis, auraient dû immé­dia­te­ment se porter au secours du bateau turc. Si un bateau ira­nien avait atta­qué un navire de l’OTAN, l’Iran aurait pro­ba­ble­ment été effacé de la sur­face de la Terre.

Question : Vous parlez de ce boss qui dit ce qui est pos­sible et ce qui ne l’est pas comme mode de fonc­tion­ne­ment des États-nations. Ne devons-nous pas par­fois ana­ly­ser plutôt les classes éco­no­miques ? Comment cela fonc­tionne-t-il ?

Noam Chomsky : C’est une ques­tion inté­res­sante. Et l’Iran est un cas très inté­res­sant. Il existe des prin­cipes dans les affaires inter­na­tio­nales mais ils ne se trouvent dans la théo­rie des rela­tions inter­na­tio­nales. J’ai déjà men­tionné le prin­cipe mafieux. Il en existe un autre qui remonte à Adam Smith. Nous sommes sup­po­sés adorer Adam Smith mais nous ne sommes pas sup­po­sés le lire. C’est beau­coup trop dan­ge­reux. Il n’a rien à voir avec le capi­ta­liste fou que l’idéologie domi­nante nous vend. C’est un gars très sen­sible. Smith, je le cite, sou­li­gnait qu’en Angleterre « les prin­ci­paux déci­deurs de la poli­tique ce sont les mar­chands et les manu­fac­tu­riers », ceux qui pos­sèdent l’économie. Et ils s’assurent que « leurs propres inté­rêts soient par­ti­cu­liè­re­ment bien défen­dus », quelles que soient les consé­quences néga­tives pour le peuple anglais, pour ne pas parler des autres qui étaient soumis à, ce qu’il appe­lait, « la sau­vage injus­tice des Européens ».

Parfois ces prin­cipes entrent en conflit, et ce sont alors des cas d’école qui per­mettent d’étudier l’élaboration de la déci­sion poli­tique. L’Iran par exemple. Les plus puis­sants sec­teurs éco­no­miques seraient assez contents de voir les États-Unis nor­ma­li­ser leurs rela­tions avec l’Iran. Les grandes entre­prises états-uniennes du sec­teur éner­gé­tique ne se réjouissent pas de voir la Chine tout empor­ter. Mais la poli­tique d’État requiert que les res­sources de l’Iran soient lais­sées à la Chine malgré les objec­tions des grandes cor­po­ra­tions états-unienne du sec­teur éner­gé­tique, les­quelles ont pour­tant géné­ra­le­ment un rôle déci­sif dans les choix poli­tiques.

Voilà le conflit entre deux prin­cipes : le prin­cipe mafieux et le prin­cipe d’Adam Smith. Dans ce der­nier cas le prin­cipe mafieux l’emporte. C’est très clair, si vous obser­vez les dif­fé­rents cas dans l’histoire vous verrez que les mêmes per­sonnes prennent des déci­sions dif­fé­rentes selon qu’elles se trouvent à la tête d’une grande entre­prise ou à la tête du gou­ver­ne­ment. Les mêmes per­sonnes qui prennent ces déci­sions concer­nant l’Iran – don­nons les richesses à la Chine – si elles géraient leurs grandes entre­prises elles pren­draient les déci­sions oppo­sées. Ces per­sonnes ont main­te­nant un rôle ins­ti­tu­tion­nel dans l’État, lequel est dif­fé­rent du rôle d’un PDG de grande entre­prise. Le rôle des PDG, léga­le­ment, c’est de maxi­mi­ser les pro­fits. C’est une exi­gence légale, et s’ils ne le font pas ils sont écar­tés et rem­pla­cés par quelqu’un qui le fera. Le rôle du même indi­vidu au dépar­te­ment d’État, par exemple, ou au Pentagone, est d’évaluer les consé­quences à long terme des choix poli­tiques, les­quels peuvent être en contra­dic­tion avec les inté­rêts étroits de cer­tains sec­teurs éco­no­miques. Vous avez donc un conflit et dans le cas de l’Iran le prin­cipe mafieux l’emporte.

Les mêmes indi­vi­dus, qui se sont peut-être trou­vés à la tête d’entreprises pétro­lières, doivent main­te­nant déci­der pour l’objectif à long terme qui est de contrô­ler le Moyen-Orient. C’est néces­saire pour faire des choix qui de fait sont contraires aux inté­rêts des grandes entre­prises du sec­teur éner­gé­tique.

L’Iran n’est pas le seul cas. La poli­tique états-unienne vis-à-vis de Cuba est assez inté­res­sante à étu­dier pour com­prendre les rela­tions inter­na­tio­nales. Depuis 50 ans les États-Unis agressent et punissent le peuple de Cuba. Et nous savons très bien pour­quoi. Les docu­ments sont dis­po­nibles. Vous devez punir le peuple de Cuba – il s’agit de Kennedy, Einsenhower, etc. – parce que Cuba n’obéit pas aux ordres. Ils par­viennent – selon l’expression en cours durant les gou­ver­ne­ments Kennedy et Johnson – à « défier avec succès » les plans états-uniens qui remontent à la doc­trine Monroe, laquelle selon les États-Unis régit la vie de l’hémisphère.

Or depuis des décen­nies la grande majo­rité du peuple états-unien est favo­rable à la nor­ma­li­sa­tion avec Cuba. Le reste du monde est tota­le­ment opposé à la poli­tique états-unienne vis-à-vis de Cuba. Regardez sim­ple­ment les votes annuels des réso­lu­tions à l’Assemblée de l’ONU. C’est le monde contre les États-Unis – accom­pa­gnés des Îles Marshall ou d’un pays de ce genre. C’est presque tou­jours comme ça. Ce qui est frap­pant dans ce cas c’est que glo­ba­le­ment les sec­teurs d’affaires aux États-Unis sont éga­le­ment contre. Cela com­prend les grandes entre­prises des sec­teurs éner­gé­tiques, phar­ma­ceu­tiques et agri­coles. Ils veulent tous nor­ma­li­ser avec Cuba. Selon le prin­cipe d’Adam Smith, vous vous atten­driez à les voir déci­der de la poli­tique, mais le prin­cipe mafieux prend le dessus.

Si vous voulez vrai­ment étu­dier les affaires inter­na­tio­nales, voilà les cas que vous devriez ana­ly­ser. De la même façon si vous voulez com­prendre la poli­tique états-unienne pen­dant la guerre froide vous devriez regar­der ce qui est arrivé en 1990. Mais ce sont là exac­te­ment les thé­ma­tiques qui ne sont jamais abor­dées. Vous ne les étu­diez pas à l’école, il n’y a pas de textes uni­ver­si­taires à ce propos, on n’en parle pas. C’est sim­ple­ment trop révé­la­teur.

Il se trouve que pour l’Iran ce n’est pas la pre­mière fois. En 1953, quand les États-Unis et la Grande-Bretagne ont ren­versé le régime par­le­men­taire pour ins­tal­ler le Chah, le gou­ver­ne­ment des États-Unis vou­lait que les grandes entre­prises pétro­lières états-uniennes prennent 40% des conces­sions bri­tan­niques. Il s’agissait d’une poli­tique à long terme des États-Unis pour écar­ter la Grande-Bretagne du Moyen-Orient, pour contrô­ler la situa­tion et pour trans­for­mer la Grande-Bretagne en par­te­naire de second ordre. Les grandes entre­prises pétro­lières, alors, s’en tenant à des consi­dé­ra­tions à court terme, n’étaient pas d’accord. Il se trouve qu’il y avait des excé­dents de pro­duc­tion de pétrole à l’époque, et s’ils pre­naient le contrôle des conces­sions en Iran ils auraient dû bais­ser leurs opé­ra­tions d’extraction en Arabie saou­dite, les­quelles étaient pri­mor­diales à leurs yeux. Mais le gou­ver­ne­ment les a obli­gés à les prendre, les mena­çant même de leur appli­quer la loi anti-trust. Ils ont fini par obéir aux ordres. Dans ce cas-là le contrôle du pétrole sur le long terme a pris le dessus sur les inté­rêts spé­ci­fiques de cer­tains sec­teurs.

Je devrais ajou­ter que durant la Deuxième Guerre mon­diale il y a eu comme une mini-guerre entre les États-Unis et la Grande-Bretagne pour le contrôle du pétrole du Moyen-Orient, prin­ci­pa­le­ment celui de l’Arabie saou­dite. Dès les années 1930 on savait que c’était le plus impor­tant, le joyau de la cou­ronne. La Grande-Bretagne vou­lait le garder et les États-Unis vou­laient le prendre. Il y avait un conflit – les docu­ments sont dis­po­nibles – et bien entendu les États-Unis se sont impo­sés. La Grande-Bretagne était en dif­fi­culté à cette époque-là, les États-Unis ont donc pris l’Arabie saou­dite.

À la fin de la guerre les Britanniques ont com­pris que leur statut de puis­sance mon­diale avait pris fin et le Foreign office savait qu’ils allaient devoir deve­nir ce qu’ils ont appelé un par­te­naire mineur des États-Unis. Ils n’avaient aucune illu­sion quant à la volonté des États-Unis. Ils disaient que les États-Unis pre­naient le contrôle du monde sous le pré­texte de faire le bien, mais ils ne veulent que la puis­sance, et nous n’avons pas d’autre choix que de deve­nir un par­te­naire mineur.

Les États-Unis les ont trai­tés avec arro­gance et la Grande-Bretagne l’a accepté. Le cas le plus illus­tra­tif c’est en 1962 lors de la crise des mis­siles à Cuba. Les diri­geants états-uniens – les Kennedy – pre­naient des déci­sions qui pou­vaient mener à la des­truc­tion de l’Angleterre et de toute l’Europe. Ils pous­saient les choses au point qu’il aurait pu y avoir un acte de repré­saille russe et ils n’en par­laient pas aux Britanniques. En fait Harold MacMillan, le pre­mier ministre, ne savait pas ce qui se pas­sait, il cher­chait déses­pé­ré­ment des infor­ma­tions. À un moment donné l’un des prin­ci­paux conseillers de Kennedy – pro­ba­ble­ment Dean Acheson – a défini ce qu’il a appelé « la rela­tion spé­ciale » entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, qui selon lui signi­fiait que « la Grande-Bretagne est notre lieu­te­nant – le terme à la mode étant ‘‘par­te­naire’’ ».

Bien sûr la Grande-Bretagne avait le choix. Ils pou­vaient inté­grer la zone euro. Mais ils pré­fèrent être un par­te­naire mineur et se consi­dé­rer un acteur indé­pen­dant sur la scène mon­diale. Bien. L’Europe aussi pou­vait faire des choix et c’était sujet d’inquiétude pour les États-Unis à partir de 1950. Les déci­deurs états-uniens avaient com­pris que l’Europe allait connaître une récu­pé­ra­tion indus­trielle dans l’immédiat après-guerre. Dès qu’ils le font ils deviennent une puis­sance équi­va­lente aux États-Unis, avec une grande éco­no­mie, une grande popu­la­tion, formée, avec beau­coup d’avantages. Ils pou­vaient deve­nir une puis­sance indé­pen­dante dans les affaires du monde – on parle de troi­sième puis­sance. Tout a été fait pour que cela ne se pro­duise pas. L’OTAN a servi à cela. L’OTAN ser­vait en partie à garan­tir que l’Europe restât vas­sale, contrô­lée par les États-Unis.

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Ce qui est arrivé en 1990 est très éclai­rant de ce point de vue. Si vous croyez à la pro­pa­gande de ces 50 der­nières années, aus­si­tôt que l’Union sovié­tique s’est écrou­lée vous vous atten­driez à la dis­so­lu­tion de l’OTAN. La pro­pa­gande concer­nant l’OTAN, à l’époque, c’était qu’on l’avait créée pour nous pro­té­ger des hordes russes. Bon, il n’y a plus de hordes russes, déman­te­lons l’OTAN. Est-ce ce qui est arrivé ? Non. L’OTAN s’est éten­due d’une façon assez inté­res­sante. Gorbatchev a fait une conces­sion incroyable : il a accepté qu’une Allemagne réuni­fiée rejoigne l’OTAN. Si vous y pensez, c’est stu­pé­fiant. L’Allemagne seule a qua­si­ment détruit la Russie à plu­sieurs reprises dans le siècle anté­rieur. Maintenant Gorbatchev accep­tait que l’Allemagne se joigne à une alliance mili­taire hos­tile. Pourquoi a-t-il fait cela ? Parce qu’il a eu un qui­pro­quo. Il a fait un accord avec le gou­ver­ne­ment de Bush père selon lequel l’OTAN ne s’étendrait pas d’« un pouce vers l’est ». Cela ne com­pren­drait pas l’Allemagne de l’Est, et bien sûr rien au-delà. Bon, Gorbatchev était naïf. Bush a pris soin de ne jamais mettre l’accord sur papier – nous dis­po­sons d’une lit­té­ra­ture uni­ver­si­taire détaillée sur tout cela. Gorbatchev a fait la stu­pide erreur de croire qu’il pou­vait encore parler comme entre gent­le­men avec les États-Unis. C’est assez stu­pide. Les États-Unis n’avaient pas la moindre inten­tion de res­pec­ter l’accord. Et ils ne l’ont pas res­pecté. Donc, bien sûr, l’OTAN s’est éten­due vers l’est, sous Clinton, jusqu’à la fron­tière russe, et même au-delà.

Le rôle offi­ciel de l’OTAN est de contrô­ler le sys­tème global de l’énergie, les routes mari­times et les pipe­lines. Il y a eu une confé­rence à Washington récem­ment donnée par l’ex secré­taire d’État Albright, elle a indi­qué la mis­sion glo­bale de l’OTAN. L’idée c’est que l’OTAN devienne une force d’intervention glo­bable conduite par les États-Unis. Il existe un conflit sur ce point. Les Européens ne sont pas très contents de payer cepen­dant que les États-Unis les accusent d’être trop non-vio­lents.

Ce qui s’est passé avec l’OTAN est une­dra­ma­tique illus­tra­tion du fait que toute la pro­pa­gande sur le thème de la guerre froide n’était que pur men­songe. L’OTAN ne dis­pa­raît pas quand les hordes russes cessent d’exister, elle s’étend pour garan­tir que l’Europe ne puisse pas faire le choix de deve­nir une troi­sième puis­sance sur la scène mon­diale.

Noam Chomsky

Juin 2010

Traduction : Numancia Martínez Poggi

Source : http://​www​.zcom​mu​ni​ca​tions​.org/​u​-​s​-​s​a​v​a​g​e​-​i​m​p​e​r​i​a​l​i​s​m​-​p​a​r​t​-​3​-​b​y​-​n​o​a​m​-​c​h​omsky

EN COMPLEMENT

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