La rue comme espace politique

Par ses manifestations, et parfois même à travers une violence « parlante », un mouvement social peut déclencher un nouveau processus délibératif.

Les mouvements sociaux, comme le mouvement féministe, le mouvement syndical, le mouvement étudiant et le mouvement altermondialiste, peuvent être considérés comme autant d’outils collectifs dont se dote le peuple pour faire entendre sa voix plus ou moins bruyamment, même s’il reçoit parfois en guise de réponse des coups de matraque, des grenades lacrymogènes et des balles de caoutchouc ou explosives. Tous les régimes politiques sont la scène de manifestations par lesquelles s’exprime le peuple publiquement : avant la Révolution française, des femmes s’attaquaient aux accapareurs qui spéculaient sur les stocks pour faire monter les prix des biens de première nécessité; des Allemandes mariées à des Juifs manifestaient en Allemagne nazie pour exiger – et obtenir – la libération de leur mari; en Argentine, les Mères de la Place de mai défiaient la dictature militaire; en Chine « communiste », étudiants et paysans manifestent contre les dirigeants corrompus; en Afghanistan, des manifestants protestent contre l’occupation du pays par les États-Unis… Les mouvements sociaux ne sont donc pas des phénomènes qui se limitent aux régimes libéraux, loin de là.

Cela dit, le libéralisme politique en est venu à accorder au fil des luttes sociales une importance particulière au droit du peuple à s’exprimer et à participer au débat public. Bien sûr, tous les régimes offrent des canaux plus ou moins formels de communication entre le peuple et les dirigeants. Même dans une monarchie, les sujets peuvent présenter des cahiers de doléances et des pétitions et mandater des personnalités locales (noble, curé, notable) pour représenter leurs intérêts à la cour. Le libéralisme politique est toutefois dépeint, depuis ses débuts, comme un système politique où les décisions sont légitimes dans la mesure où elles résultent d’une délibération éclairée, c’est-à-dire raisonnable et bien informée. Or, la délibération et le débat peuvent se limiter aux palabres parlementaires de députés élus ou, au contraire, s’étendre à l’ensemble de la population – soit par la prise de parole dans les médias, lors d’assemblées de quartier ou dans des manifestations publiques. Le libéralisme plus élitiste privilégie bien sûr la première approche, associant la prise de parole du peuple à une cacophonie irrationnelle. Divers mouvements sociaux, dont le mouvement ouvrier et celui des femmes, ont pourtant bataillé pour obtenir le droit de s’assembler pour délibérer et entrer en communication avec cette élite dirigeante.

 

Mouvement de délibération

 

Sans prétendre que les manifestants eux-mêmes ne pensent leurs actions qu’en termes de communication publique, les mouvements sociaux parviennent souvent à influencer, voire à participer au débat public et même aux délibérations officielles. Le mouvement altermondialiste a ainsi encouragé les élites et le public à débattre de la dette des pays pauvres, des organismes génétiquement modifiés, de la privatisation de l’eau, etc. Une fois une délibération lancée, ces manifestations peuvent forcer l’inclusion de nouveaux participants à la délibération. Par l’effet spectaculaire de ses actions, un mouvement social peut améliorer la qualité d’une délibération en attirant l’attention sur des informations et des arguments oubliés, volontairement ou non, par les élites délibérantes. D’ailleurs, les mouvements sociaux accompagnent généralement leurs manifestations de conférences de presse et de diffusion de communiqués, de manifestes, de tracts et d’études offrant une contre-expertise. Un rassemblement public est l’occasion de lancer des slogans, de brandir des pancartes et de tracer des graffitis exprimant un message clair. Il peut aussi forcer des élites à passer de la parole aux actes, et à prendre enfin une décision. « Des actes, pas des mots! », scandaient les suffragettes britanniques de la Women’s Social and Political Union en 1903, excédées par de mâles politiciens qui ne transformaient jamais leurs vagues promesses sur le droit de vote des femmes en actes législatifs. Enfin, quand une décision prise a des impacts malheureux, des manifestations peuvent permettre d’attirer l’attention sur ces effets néfastes ou même faire office de veto en perturbant la mise en application d’une politique, ce qui peut conduire à la relance de la délibération sur un sujet épineux.

Divers problèmes se posent toutefois dans la mesure où l’on entend réfléchir ainsi à la valeur communicationnelle des manifestations. Premièrement, il est plutôt facile pour les élites de coopter certains acteurs d’un mouvement social, invitant par exemple les médias à croquer des images de politiciens s’entretenant avec des représentants autoproclamés d’un mouvement, sans que les paroles de ces derniers n’aient de véritable effet sur le processus officiel de prise de décision. Ainsi, les membres du G8 vont régulièrement rencontrer des personnalités d’organisations associées au mouvement altermondialiste, dont le chanteur Bono qui milite pour l’abolition de la dette des pays les plus pauvres, pour se donner une image sympathique et conciliante.

De plus, tout mouvement social comprend des factions privilégiées dont la voix porte plus facilement que celle des radicaux, souvent marginalisés par les politiciens comme par les dirigeants autoproclamés du mouvement. De même, quelques représentants du mouvement prétendent parler au nom du mouvement, alors qu’ils n’expriment qu’une part réduite de sa diversité. Un dirigeant syndical prétendra s’exprimer au nom de tous les travailleurs et un président de fédération étudiante au nom de tous les étudiants, ce qui est faux et de toute façon impossible, car il n’y a pas de groupe social qui soit aussi homogène.

 

Une violence parlante

 

La violence manifestante semble par ailleurs à première vue incompatible avec l’objectif d’améliorer la qualité de la délibération officielle et du débat public. Et pourtant… Des études en sociologie des médias ont démontré que le recours à la force par les mouvements sociaux est un moyen des plus efficace pour attirer l’attention et se faire reconnaître comme acteur social. Bien sûr, les médias vont brouiller le message en discréditant ces manifestants et ne présentent d’eux qu’une image de jeunes irrationnels et apolitiques. Mais ces agitateurs auront eux aussi divers outils pour exprimer leur message, dont les graffitis, les communiqués et les tracts (diffusés sur Internet, par exemple). Enfin, leur présence aura l’effet paradoxal d’attirer l’attention des médias sur l’ensemble d’un mouvement social. Le mouvement altermondialiste a ainsi été dans son ensemble beaucoup plus couvert par les médias après la spectaculaire bataille de Seattle, en 1999, marquée par des frappes contre des vitrines et des affrontements avec les policiers. Le recours à la force par un mouvement social peut donc, à certaines occasions, encourager l’émergence d’un débat public qui n’avait pas lieu jusqu’alors ou favoriser la prise en compte d’information et d’arguments jusqu’alors ignorés par les élites.

L’utilisation de la force en politique, si répandue dans tous les camps, est toujours problématique. C’est pourtant un moyen de communiquer. Ce sont souvent les mouvements sociaux qui ont peu de moyens qui se rabattent sur l’utilisation de la force pour se faire voir et entendre, car c’est un outil très efficace pour attirer l’attention quand on n’a pas d’amis haut placés ou d’attachés de presse bien « réseautés ». Mais comment distinguerons-nous les bons manifestants des militants des groupes anti-avortement ou néo-nazis, par exemple, qui ont eux aussi recours à la violence? Précisément en portant attention aux cibles visées et en écoutant ce que ces acteurs ont à dire.

 

Élitisme vs égalitarisme

 

Enfin, si les manifestations sont, entre autres choses, des outils collectifs dont se dote le peuple pour s’exprimer publiquement, le contenu de cette parole et la façon de l’exprimer sont souvent objets de débats et de luttes politiques à l’intérieur même du mouvement social. Ici aussi, une tension existe entre une approche plus élitiste qui propose que des dirigeants définissent et portent le message du mouvement sur la scène publique, et une approche plus égalitariste et libertaire qui suggère que chaque élément d’un mouvement doit conserver l’autonomie de définir et de porter son message, ce qui implique la liberté de décider quels sont les moyens d’action les plus efficaces pour se faire voir et entendre. Les mouvements sociaux et leurs manifestations posent donc la question de la démocratie, à la fois pour la société dans son ensemble et en leur sein même, au point où des manifestations sont parfois menées par des acteurs d’un mouvement social contre leurs soi-disant dirigeants. C’est ainsi que lors de la grève étudiante de 2005, les locaux de la FEUQ ont été la cible d’actions directes par des manifestants voulant exprimer clairement que la voix de cette fédération ne les représentait pas. Violence inacceptable en démocratie, diront les uns; action purement démocratique diront les autres. Ces jugements révèlent les conceptions divergentes qu’ils se font de leurs propres intérêts politiques, et surtout de la démocratie.

 

Francis Dupuis-Déri est professeur de science politique à l’UQAM.

 

Revue Relations, n° 711, septembre 2006