La rue comme espace politique

Par Mis en ligne le 26 juin 2014

Par ses mani­fes­ta­tions, et par­fois même à tra­vers une vio­lence « par­lante », un mou­ve­ment social peut déclen­cher un nou­veau pro­ces­sus déli­bé­ra­tif.

Les mou­ve­ments sociaux, comme le mou­ve­ment fémi­niste, le mou­ve­ment syn­di­cal, le mou­ve­ment étu­diant et le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, peuvent être consi­dé­rés comme autant d’outils col­lec­tifs dont se dote le peuple pour faire entendre sa voix plus ou moins bruyam­ment, même s’il reçoit par­fois en guise de réponse des coups de matraque, des gre­nades lacry­mo­gènes et des balles de caou­tchouc ou explo­sives. Tous les régimes poli­tiques sont la scène de mani­fes­ta­tions par les­quelles s’exprime le peuple publi­que­ment : avant la Révolution fran­çaise, des femmes s’attaquaient aux acca­pa­reurs qui spé­cu­laient sur les stocks pour faire monter les prix des biens de pre­mière néces­sité ; des Allemandes mariées à des Juifs mani­fes­taient en Allemagne nazie pour exiger – et obte­nir – la libé­ra­tion de leur mari ; en Argentine, les Mères de la Place de mai défiaient la dic­ta­ture mili­taire ; en Chine « com­mu­niste », étu­diants et pay­sans mani­festent contre les diri­geants cor­rom­pus ; en Afghanistan, des mani­fes­tants pro­testent contre l’occupation du pays par les États-Unis… Les mou­ve­ments sociaux ne sont donc pas des phé­no­mènes qui se limitent aux régimes libé­raux, loin de là.

Cela dit, le libé­ra­lisme poli­tique en est venu à accor­der au fil des luttes sociales une impor­tance par­ti­cu­lière au droit du peuple à s’exprimer et à par­ti­ci­per au débat public. Bien sûr, tous les régimes offrent des canaux plus ou moins for­mels de com­mu­ni­ca­tion entre le peuple et les diri­geants. Même dans une monar­chie, les sujets peuvent pré­sen­ter des cahiers de doléances et des péti­tions et man­da­ter des per­son­na­li­tés locales (noble, curé, notable) pour repré­sen­ter leurs inté­rêts à la cour. Le libé­ra­lisme poli­tique est tou­te­fois dépeint, depuis ses débuts, comme un sys­tème poli­tique où les déci­sions sont légi­times dans la mesure où elles résultent d’une déli­bé­ra­tion éclai­rée, c’est-à-dire rai­son­nable et bien infor­mée. Or, la déli­bé­ra­tion et le débat peuvent se limi­ter aux palabres par­le­men­taires de dépu­tés élus ou, au contraire, s’étendre à l’ensemble de la popu­la­tion – soit par la prise de parole dans les médias, lors d’assemblées de quar­tier ou dans des mani­fes­ta­tions publiques. Le libé­ra­lisme plus éli­tiste pri­vi­lé­gie bien sûr la pre­mière approche, asso­ciant la prise de parole du peuple à une caco­pho­nie irra­tion­nelle. Divers mou­ve­ments sociaux, dont le mou­ve­ment ouvrier et celui des femmes, ont pour­tant bataillé pour obte­nir le droit de s’assembler pour déli­bé­rer et entrer en com­mu­ni­ca­tion avec cette élite diri­geante.

Mouvement de déli­bé­ra­tion

Sans pré­tendre que les mani­fes­tants eux-mêmes ne pensent leurs actions qu’en termes de com­mu­ni­ca­tion publique, les mou­ve­ments sociaux par­viennent sou­vent à influen­cer, voire à par­ti­ci­per au débat public et même aux déli­bé­ra­tions offi­cielles. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a ainsi encou­ragé les élites et le public à débattre de la dette des pays pauvres, des orga­nismes géné­ti­que­ment modi­fiés, de la pri­va­ti­sa­tion de l’eau, etc. Une fois une déli­bé­ra­tion lancée, ces mani­fes­ta­tions peuvent forcer l’inclusion de nou­veaux par­ti­ci­pants à la déli­bé­ra­tion. Par l’effet spec­ta­cu­laire de ses actions, un mou­ve­ment social peut amé­lio­rer la qua­lité d’une déli­bé­ra­tion en atti­rant l’attention sur des infor­ma­tions et des argu­ments oubliés, volon­tai­re­ment ou non, par les élites déli­bé­rantes. D’ailleurs, les mou­ve­ments sociaux accom­pagnent géné­ra­le­ment leurs mani­fes­ta­tions de confé­rences de presse et de dif­fu­sion de com­mu­ni­qués, de mani­festes, de tracts et d’études offrant une contre-exper­tise. Un ras­sem­ble­ment public est l’occasion de lancer des slo­gans, de bran­dir des pan­cartes et de tracer des graf­fi­tis expri­mant un mes­sage clair. Il peut aussi forcer des élites à passer de la parole aux actes, et à prendre enfin une déci­sion. « Des actes, pas des mots ! », scan­daient les suf­fra­gettes bri­tan­niques de la Women’s Social and Political Union en 1903, excé­dées par de mâles poli­ti­ciens qui ne trans­for­maient jamais leurs vagues pro­messes sur le droit de vote des femmes en actes légis­la­tifs. Enfin, quand une déci­sion prise a des impacts mal­heu­reux, des mani­fes­ta­tions peuvent per­mettre d’attirer l’attention sur ces effets néfastes ou même faire office de veto en per­tur­bant la mise en appli­ca­tion d’une poli­tique, ce qui peut conduire à la relance de la déli­bé­ra­tion sur un sujet épi­neux.

Divers pro­blèmes se posent tou­te­fois dans la mesure où l’on entend réflé­chir ainsi à la valeur com­mu­ni­ca­tion­nelle des mani­fes­ta­tions. Premièrement, il est plutôt facile pour les élites de coop­ter cer­tains acteurs d’un mou­ve­ment social, invi­tant par exemple les médias à cro­quer des images de poli­ti­ciens s’entretenant avec des repré­sen­tants auto­pro­cla­més d’un mou­ve­ment, sans que les paroles de ces der­niers n’aient de véri­table effet sur le pro­ces­sus offi­ciel de prise de déci­sion. Ainsi, les membres du G8 vont régu­liè­re­ment ren­con­trer des per­son­na­li­tés d’organisations asso­ciées au mou­ve­ment alter­mon­dia­liste, dont le chan­teur Bono qui milite pour l’abolition de la dette des pays les plus pauvres, pour se donner une image sym­pa­thique et conci­liante.

De plus, tout mou­ve­ment social com­prend des fac­tions pri­vi­lé­giées dont la voix porte plus faci­le­ment que celle des radi­caux, sou­vent mar­gi­na­li­sés par les poli­ti­ciens comme par les diri­geants auto­pro­cla­més du mou­ve­ment. De même, quelques repré­sen­tants du mou­ve­ment pré­tendent parler au nom du mou­ve­ment, alors qu’ils n’expriment qu’une part réduite de sa diver­sité. Un diri­geant syn­di­cal pré­ten­dra s’exprimer au nom de tous les tra­vailleurs et un pré­sident de fédé­ra­tion étu­diante au nom de tous les étu­diants, ce qui est faux et de toute façon impos­sible, car il n’y a pas de groupe social qui soit aussi homo­gène.

Une vio­lence par­lante

La vio­lence mani­fes­tante semble par ailleurs à pre­mière vue incom­pa­tible avec l’objectif d’améliorer la qua­lité de la déli­bé­ra­tion offi­cielle et du débat public. Et pour­tant… Des études en socio­lo­gie des médias ont démon­tré que le recours à la force par les mou­ve­ments sociaux est un moyen des plus effi­cace pour atti­rer l’attention et se faire recon­naître comme acteur social. Bien sûr, les médias vont brouiller le mes­sage en dis­cré­di­tant ces mani­fes­tants et ne pré­sentent d’eux qu’une image de jeunes irra­tion­nels et apo­li­tiques. Mais ces agi­ta­teurs auront eux aussi divers outils pour expri­mer leur mes­sage, dont les graf­fi­tis, les com­mu­ni­qués et les tracts (dif­fu­sés sur Internet, par exemple). Enfin, leur pré­sence aura l’effet para­doxal d’attirer l’attention des médias sur l’ensemble d’un mou­ve­ment social. Le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste a ainsi été dans son ensemble beau­coup plus cou­vert par les médias après la spec­ta­cu­laire bataille de Seattle, en 1999, mar­quée par des frappes contre des vitrines et des affron­te­ments avec les poli­ciers. Le recours à la force par un mou­ve­ment social peut donc, à cer­taines occa­sions, encou­ra­ger l’émergence d’un débat public qui n’avait pas lieu jusqu’alors ou favo­ri­ser la prise en compte d’information et d’arguments jusqu’alors igno­rés par les élites.

L’utilisation de la force en poli­tique, si répan­due dans tous les camps, est tou­jours pro­blé­ma­tique. C’est pour­tant un moyen de com­mu­ni­quer. Ce sont sou­vent les mou­ve­ments sociaux qui ont peu de moyens qui se rabattent sur l’utilisation de la force pour se faire voir et entendre, car c’est un outil très effi­cace pour atti­rer l’attention quand on n’a pas d’amis haut placés ou d’attachés de presse bien « réseau­tés ». Mais com­ment dis­tin­gue­rons-nous les bons mani­fes­tants des mili­tants des groupes anti-avor­te­ment ou néo-nazis, par exemple, qui ont eux aussi recours à la vio­lence ? Précisément en por­tant atten­tion aux cibles visées et en écou­tant ce que ces acteurs ont à dire.

Élitisme vs éga­li­ta­risme

Enfin, si les mani­fes­ta­tions sont, entre autres choses, des outils col­lec­tifs dont se dote le peuple pour s’exprimer publi­que­ment, le contenu de cette parole et la façon de l’exprimer sont sou­vent objets de débats et de luttes poli­tiques à l’intérieur même du mou­ve­ment social. Ici aussi, une ten­sion existe entre une approche plus éli­tiste qui pro­pose que des diri­geants défi­nissent et portent le mes­sage du mou­ve­ment sur la scène publique, et une approche plus éga­li­ta­riste et liber­taire qui sug­gère que chaque élé­ment d’un mou­ve­ment doit conser­ver l’autonomie de défi­nir et de porter son mes­sage, ce qui implique la liberté de déci­der quels sont les moyens d’action les plus effi­caces pour se faire voir et entendre. Les mou­ve­ments sociaux et leurs mani­fes­ta­tions posent donc la ques­tion de la démo­cra­tie, à la fois pour la société dans son ensemble et en leur sein même, au point où des mani­fes­ta­tions sont par­fois menées par des acteurs d’un mou­ve­ment social contre leurs soi-disant diri­geants. C’est ainsi que lors de la grève étu­diante de 2005, les locaux de la FEUQ ont été la cible d’actions directes par des mani­fes­tants vou­lant expri­mer clai­re­ment que la voix de cette fédé­ra­tion ne les repré­sen­tait pas. Violence inac­cep­table en démo­cra­tie, diront les uns ; action pure­ment démo­cra­tique diront les autres. Ces juge­ments révèlent les concep­tions diver­gentes qu’ils se font de leurs propres inté­rêts poli­tiques, et sur­tout de la démo­cra­tie.

Francis Dupuis-Déri est pro­fes­seur de science poli­tique à l’UQAM.

Revue Relations, n° 711, sep­tembre 2006

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