La santé malade du capitalisme

La révolution « solidaire » Quelques éléments pour une nouvelle stratégie de gauche au Québec

Perspectives

Par Mis en ligne le 27 mai 2020

Stagnation élec­to­rale et lutte idéo­lo­gique

L’élection géné­rale du 7 avril 2014 repré­sente un moment déci­sif sur la scène poli­tique qué­bé­coise, carac­té­ri­sée par une crise pro­fonde du bloc sou­ve­rai­niste et une stag­na­tion rela­tive des forces pro­gres­sistes. Si nous pou­vons faire l’hypothèse que la majo­rité de la popu­la­tion a davan­tage voté contre le Parti qué­bé­cois (PQ) que pour le Parti libé­ral (PLQ), il n’en demeure pas moins que la gauche a peu béné­fi­cié du ressac pro­vo­qué par la Charte des valeurs, la can­di­da­ture de Pierre-Karl Péladeau et la mal­adresse de l’équipe Marois durant la cam­pagne élec­to­rale. Par ailleurs, la droite fédé­ra­liste a lar­ge­ment pro­fité de cette décon­fi­ture, le confort et l’indifférence du libé­ra­lisme poli­tique et éco­no­mique l’emportant lar­ge­ment sur les pro­jets col­lec­tifs, qu’ils soient de nature natio­na­liste ou socia­liste. L’impression qui domine est que beau­coup de gens ne croient plus à un chan­ge­ment majeur, à la libé­ra­tion natio­nale ou à l’émancipation sociale, pré­fé­rant se conten­ter d’un éter­nel retour du même. Ce n’est donc pas seule­ment l’idée d’indépendance qui est en crise, mais la capa­cité même du peuple à se pro­je­ter dans l’avenir.

Cette inter­pré­ta­tion com­porte une impli­ca­tion cru­ciale. Pour que la gauche puisse occu­per l’espace laissé vacant par la défaite his­to­rique du PQ, elle doit remettre en ques­tion son image, son dis­cours et sa stra­té­gie, puisqu’elle semble inca­pable, pour l’instant, de ral­lier les forces popu­laires à son projet de trans­for­ma­tion sociale. C’est un défi, consi­dé­rant que la lente montée de Québec soli­daire (QS), qui a obtenu une troi­sième dépu­tée à l’arraché (91 voix) et aug­menté son score élec­to­ral de 1,6 %, est lar­ge­ment insuf­fi­sante. À cette vitesse de pro­gres­sion, le parti aura peut-être cinq députéEs et 10 % des voix en 2018, puis une majo­rité par­le­men­taire en 2068 ! Quelques mou­ve­ments sociaux inquiets, des cen­trales syn­di­cales fri­leuses et trois députéEs soli­daires à l’Assemblée natio­nale ne per­met­tront pas d’apporter les trans­for­ma­tions majeures dont notre société a besoin pour assu­rer l’avenir de son ter­ri­toire, de ses ins­ti­tu­tions et des géné­ra­tions futures.

Briser le pla­fond de verre

Il est donc impé­ra­tif de tracer les contours d’une nou­velle stra­té­gie pour la gauche dans le contexte des années 2010. Même une cam­pagne élec­to­rale avec un slogan sym­pa­thique, une bonne pla­te­forme de pro­po­si­tions et des lignes de com­mu­ni­ca­tion effi­caces ne pour­ront défaire les nom­breux pré­ju­gés à l’endroit du projet soli­daire, l’imaginaire des classes moyennes et popu­laires étant tou­jours séduit par le chant des sirènes de la droite qui les soude aux classes domi­nantes. C’est pour­quoi la construc­tion d’une contre-hégé­mo­nie cultu­relle au sein de la société civile doit pré­cé­der la repré­sen­ta­tion des reven­di­ca­tions sociales au sein des ins­ti­tu­tions poli­tiques. La gauche doit briser le pla­fond de verre, éla­bo­rer un nou­veau dis­cours qui prend à rebrousse-poil l’idéologie néo­li­bé­rale, et pré­pa­rer dès main­te­nant une offen­sive d’ici les pro­chaines élec­tions. Prendre au sérieux le rôle cen­tral de la lutte idéo­lo­gique dans le combat poli­tique doit nous mener à une inter­ro­ga­tion fon­da­men­tale, non sur la nature de nos prin­cipes (jus­tice sociale, indé­pen­dance, éco­lo­gie, etc.), mais sur leur for­mu­la­tion qui doit être appro­priée au niveau de conscience des masses. Cela implique non pas d’ajuster les concepts de la gauche au cadre de l’idéologie domi­nante, mais de retra­duire, dans les termes d’une pensée de l’émancipation, les craintes et les aspi­ra­tions réelles de la majo­rité sociale qui se trouvent actuel­le­ment cana­li­sées par le dis­cours conser­va­teur.

Réactiver le sens de la Révolution tran­quille

Pour que le peuple qué­bé­cois puisse reprendre en main son destin, il doit d’abord croire qu’un autre monde est pos­sible. Cela néces­site non seule­ment l’élaboration d’une repré­sen­ta­tion dési­rable d’une société nou­velle, un projet poli­tique sti­mu­lant, mais le déve­lop­pe­ment d’une capa­cité à ima­gi­ner, à espé­rer, à envi­sa­ger posi­ti­ve­ment de pro­fonds chan­ge­ments dans l’organisation de la vie démo­cra­tique et éco­no­mique. Pour que le projet soli­daire devienne sen­sible au peuple qué­bé­cois, et non seule­ment à une mino­rité pro­gres­siste, il doit dépas­ser la culture mili­tante des mou­ve­ments sociaux et s’inscrire à l’intérieur de larges trans­for­ma­tions his­to­riques. Autrement dit, la gauche ne doit pas d’abord s’adresser aux convaincuEs, mais rap­pe­ler les conte­nus du passé col­lec­tif pour aiman­ter l’inconscient social vers l’avenir d’une pro­messe inac­com­plie.

Un des élé­ments de cette stra­té­gie consiste à réac­ti­ver le sou­ve­nir du der­nier grand mou­ve­ment de l’histoire du Québec : la Révolution tran­quille. Il s’agit de dédia­bo­li­ser le mot « révo­lu­tion » en l’associant à cette impor­tante trans­for­ma­tion sociale, poli­tique, éco­no­mique et cultu­relle qui a forgé l’identité qué­bé­coise contem­po­raine. Cet exemple his­to­rique permet de mon­trer que la révo­lu­tion n’est pas un idéal inac­ces­sible, mais une utopie qui a déjà eu lieu dans notre propre passé. Si l’idée d’une libé­ra­tion sociale et natio­nale est un rêve, celui-ci habite notre mémoire comme une image qui vise le pré­sent dans l’attente d’un avenir qui accom­pli­rait l’espoir des géné­ra­tions pré­cé­dentes. « Chaque époque rêve la sui­vante », disait Michelet[1]. Dans sa deuxième thèse sur le concept d’histoire, Walter Benjamin reprend cette idée en conce­vant le salut col­lec­tif à tra­vers l’écoute atten­tive des échos du passé et la réplique qu’on peut lui donner :

Le passé est marqué d’un indice secret, qui le ren­voie à la rédemp­tion. Ne sen­tons-nous pas nous-mêmes un faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier ? Les voix aux­quelles nous prê­tons l’oreille n’apportent-elles pas un écho de voix désor­mais éteintes ? Les femmes que nous cour­ti­sons n’ont-elles pas des sœurs qu’elles n’ont plus connues ? S’il en est ainsi, alors il existe un rendez-vous tacite entre les géné­ra­tions pas­sées et la nôtre. Nous avons été atten­dus sur la terre. À nous, comme à chaque géné­ra­tion pré­cé­dente, fut accor­dée une faible force mes­sia­nique sur laquelle le passé fait valoir une pré­ten­tion. Cette pré­ten­tion, il est juste de ne point la repous­ser[2].

Repenser la révo­lu­tion qué­bé­coise dans le contexte du XXIe siècle nous oblige à regar­der en arrière pour mieux nous pro­je­ter vers l’avant. Néanmoins, la révo­lu­tion dont il est ques­tion relève moins d’un pro­lon­ge­ment que d’une réap­pro­pria­tion cri­tique du passé ; elle ne s’inscrit pas dans un pro­ces­sus linéaire, dans un « temps homo­gène et vide », mais repré­sente une inter­rup­tion capable de « faire écla­ter le conti­nuum de l’histoire ». C’est pour­quoi reven­di­quer l’héritage de la Révolution tran­quille ne doit pas se réduire à la défense du déjà-là, ni à un pro­lon­ge­ment linéaire de l’État-providence bien­veillant et d’une sou­ve­rai­neté à portée de la main. Autrement dit, l’accomplissement de la Révolution tran­quille implique la trans­for­ma­tion du modèle qué­bé­cois et de l’identité col­lec­tive qui lui est atta­chée.

L’antiétatisme cri­tique

Le pre­mier obs­tacle qui freine une adhé­sion spon­ta­née au projet soli­daire réside dans le rôle cen­tral que la gauche confère à l’État dans l’organisation de la vie poli­tique et éco­no­mique. Or, ce qui carac­té­rise l’esprit conser­va­teur domi­nant à notre époque est sans aucun doute le rejet massif de la classe poli­tique, de la bureau­cra­tie, voire de l’idée même de l’État. Sur ce point, la droite a réussi sa lutte idéo­lo­gique en ancrant dans la popu­la­tion un pré­jugé défa­vo­rable à l’égard du gou­ver­ne­ment, qui est devenu syno­nyme de cor­rup­tion, de gas­pillage et d’inefficacité, pré­jugé condui­sant même à remettre en ques­tion la per­ti­nence des ser­vices publics et le prin­cipe de redis­tri­bu­tion.

Généralement, dans un tel contexte, la gauche prend la défense achar­née de l’État contre l’offensive d’une droite décom­plexée, qui se pose comme la grande réfor­ma­trice capable de libé­rer les classes moyennes et popu­laires du joug de la cen­tra­li­sa­tion, de l’asphyxie fis­cale et de la dette publique qui ne cesse de para­ly­ser la crois­sance éco­no­mique. Les soli­daires paraissent du coup vou­loir conser­ver le « modèle qué­bé­cois », pré­ser­ver les ins­ti­tu­tions publiques qui ont forgé le Québec moderne, même si l’État-providence tra­verse une crise depuis une tren­taine d’années. Ce ren­ver­se­ment de pers­pec­tive conduit à une situa­tion para­doxale où la droite appa­raît comme « pro­gres­siste », c’est-à-dire comme la prin­ci­pale alter­na­tive à une gauche « conser­va­trice » vouée à pro­té­ger un modèle révolu qui ne pro­fite plus qu’à une mino­rité pri­vi­lé­giée : fonc­tion­naires, étudiantEs, intellectuelLEs, « bobos », etc. Que le dis­cours néo­li­bé­ral soit vrai ou faux dans sa des­crip­tion de la réa­lité n’élimine pas son effet per­for­ma­tif, soit la modi­fi­ca­tion de la conscience popu­laire par un lan­gage anti­sys­tème qui oppose le peuple opprimé à une élite poli­tique qui ne cherche qu’à le trom­per et l’exploiter.

Le nœud du pro­blème réside dans la cri­tique du modèle qué­bé­cois que la gauche doit assu­mer afin que la droite ne mono­po­lise plus ce dis­cours. L’hypothèse que je sou­mets consiste non pas à com­battre ce pré­jugé popu­laire, mais à le retour­ner contre son auteur ; en sui­vant l’expression de Hegel, la gauche doit « épou­ser la force de l’adversaire pour l’anéantir de l’intérieur »[3]. Elle ne peut pas se conten­ter de défendre comme tel le « modèle qué­bé­cois », qui sup­po­sait une forte crois­sance éco­no­mique, des res­sources natu­relles abon­dantes et plu­sieurs autres condi­tions qui n’existent plus aujourd’hui. La confiance envers le pro­grès, si puis­sante dans les années 1960 et 1970, n’est plus tenable à l’époque de la crise finan­cière, éner­gé­tique, démo­cra­tique et éco­lo­gique. Pour convaincre les classes moyennes et popu­laires d’un projet de trans­for­ma­tion sociale, la gauche doit inévi­ta­ble­ment tenir compte de la méfiance géné­ra­li­sée à l’égard de la classe poli­tique, de la bureau­cra­tie et de l’importante crise de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Mais il ne faut pas pour autant tomber dans le piège de l’antiétatisme naïf, à la manière des néo­li­bé­raux et liber­ta­riens qui cherchent une réduc­tion dras­tique de l’État au profit du marché. Il s’agit plutôt d’élaborer un « anti­éta­tisme cri­tique » ou stra­té­gique : ne pas nier l’importance des ser­vices publics, de la démo­cra­tie et de la redis­tri­bu­tion, mais lutter contre la bureau­cra­ti­sa­tion, la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir, l’éloignement des déci­sions du citoyen ordi­naire. En d’autres mots, il faut chan­ger l’État de fond en comble pour assu­rer un réel contrôle popu­laire des ins­ti­tu­tions poli­tiques et éco­no­miques. Le pro­blème fon­da­men­tal n’est pas le prin­cipe, mais le culte de l’État, c’est-à-dire l’idée qu’un pou­voir public fort et cen­tra­lisé pourra plei­ne­ment com­pen­ser les failles du capi­ta­lisme et même rem­pla­cer le marché.

Les trois piliers

Pour rendre opé­ra­tion­nelle cette pers­pec­tive anti­éta­tique dans le contexte qué­bé­cois, la stra­té­gie de la « révo­lu­tion soli­daire » consiste à éla­bo­rer un projet qui vise non pas la pré­ser­va­tion, mais la trans­for­ma­tion de l’État qué­bé­cois. Ce dis­cours cherche à réa­li­ser plu­sieurs objec­tifs simul­ta­né­ment :

  • dédia­bo­li­ser le mot « révo­lu­tion » en l’insérant dans le pro­lon­ge­ment de la Révolution tran­quille, la gauche repre­nant à son compte la tâche his­to­rique d’un grand projet social et natio­nal inachevé ;
  • donner une signi­fi­ca­tion « soli­daire » à cette révo­lu­tion, en met­tant l’accent sur son carac­tère inclu­sif, éga­li­taire, démo­cra­tique et non violent, per­sonne n’étant exclu de cette trans­for­ma­tion sociale ;
  • couper l’herbe sous le pied de l’idéologie néo­li­bé­rale (dimi­nuer les taxes, épar­gner le contri­buable, réduire la bureau­cra­tie, défendre la liberté indi­vi­duelle) tout en récu­pé­rant ses thèmes par une vision pro­gres­siste et anti­éli­tiste ;
  • repen­ser la ques­tion natio­nale non à partir de l’identité cultu­relle, mais en fonc­tion de la décen­tra­li­sa­tion, de la démo­cra­tie et du pou­voir citoyen. Développer une hégé­mo­nie cultu­relle sur les régions et les classes moyennes, afin de dépas­ser la vision mont­réalo-cen­triste actuel­le­ment asso­ciée à la gauche qué­bé­coise.

Il faut donc sim­pli­fier les idées de la gauche pour les rendre acces­sibles, leur four­nir une expres­sion concrète et adap­tée à plu­sieurs niveaux de conscience, sans pour autant som­brer dans le sim­plisme. Il s’agit de créer des idées struc­tu­rantes et un schème cohé­rent, des images fortes et bien arti­cu­lées, per­met­tant de rendre sen­sibles les prin­cipes pro­gres­sistes afin qu’ils répondent adé­qua­te­ment aux aspi­ra­tions et aux craintes popu­laires. La construc­tion idéo­lo­gique ne doit pas être abê­tis­sante et réduc­trice, mais inci­ter les gens à réflé­chir, à ques­tion­ner l’ordre établi, à ima­gi­ner un autre monde pos­sible, et à s’engager direc­te­ment dans l’action poli­tique. L’expression la plus simple de ce dis­cours se pré­sente comme suit : la révo­lu­tion soli­daire vise à redon­ner le pou­voir aux gens sur leur argent (révo­lu­tion fis­cale), leur démo­cra­tie (révo­lu­tion citoyenne) et leur envi­ron­ne­ment (révo­lu­tion verte).

La révo­lu­tion fis­cale

La conjonc­ture des pro­chaines années sera mar­quée par l’approfondissement d’un pro­blème struc­tu­rel qui frappe de plein fouet plu­sieurs socié­tés par­tout dans le monde : la crise fis­cale de l’État. Si l’augmentation de la dette publique et le ralen­tis­se­ment de la crois­sance éco­no­mique ne datent pas d’hier, la crise finan­cière mon­diale débu­tant en 2007 ouvre une ère où les défi­cits bud­gé­taires deviennent le prin­ci­pal pré­texte pour ache­ver le déman­tè­le­ment de l’État-providence. À l’heure où la finan­cia­ri­sa­tion du capi­ta­lisme a montré son inca­pa­cité à assu­rer la pros­pé­rité pour tous et toutes, allant même jusqu’à mena­cer d’effondrement le sys­tème ban­caire et l’économie mon­diale, le dis­cours des experts et des élites poli­tiques recom­mande de pro­cé­der à une cure d’austérité en invo­quant le spectre d’une décote des agences de nota­tion.

Le Québec n’échappe pas à l’épée de Damoclès des « plans de restruc­tu­ra­tion » qui ont déjà frappé ailleurs (Grèce, Espagne, Portugal, Italie, Irlande, Royaume-Uni, France) et qui peuvent s’abattre ici à tout moment. Le der­nier rap­port des éco­no­mistes « lucides » Luc Godbout et Claude Montmarquette sur l’état des finances publiques, de même que la « restruc­tu­ra­tion » envi­sa­gée par le pre­mier ministre Philippe Couillard, mettent cette ques­tion à l’ordre du jour. Or, la lutte contre l’austérité pré­sente l’aspect néga­tif d’un pro­ces­sus qui néces­site une trans­for­ma­tion glo­bale et posi­tive visant à sur­mon­ter une fois pour toutes la crise fis­cale de l’État. Ce chan­ge­ment implique non pas la défense d’un sys­tème qui ne fonc­tionne plus, mais la créa­tion d’un nou­veau modèle sus­cep­tible de rece­voir un large appui popu­laire. C’est pour­quoi il ne suffit pas d’invoquer des impôts « plus justes » et une « fis­ca­lité pro­gres­sive » ; il faut un concept qui frappe l’imaginaire en évo­quant immé­dia­te­ment un chan­ge­ment radi­cal et posi­tif qui per­met­trait d’améliorer dès main­te­nant la condi­tion finan­cière de la majo­rité de la popu­la­tion.

La « révo­lu­tion fis­cale » vise à repen­ser la ques­tion sociale et la crise fis­cale de l’État par la réor­ga­ni­sa­tion radi­cale du sys­tème de pré­lè­ve­ment des taxes et impôts, tant au niveau des reve­nus, des entre­prises, des ins­ti­tu­tions finan­cières, des res­sources natu­relles, du fon­cier, des muni­ci­pa­li­tés, etc. Ce n’est donc pas qu’une réforme, mais un ensemble de mesures visant à inver­ser le rap­port de force au sein du sys­tème de dis­tri­bu­tion afin d’alléger le far­deau des classes moyennes et popu­laires. Ainsi, la jus­tice sociale n’apparaît plus comme une vertu morale oppo­sée au réa­lisme éco­no­mique (un idéal indé­fi­ni­ment acces­sible devant la dure réa­lité bud­gé­taire), mais comme un moyen concret de sortir de la crise struc­tu­relle des finances publiques. Autrement dit, la révo­lu­tion fis­cale permet de concré­ti­ser l’idéal de soli­da­rité par un chan­ge­ment de para­digme dans notre manière de conce­voir la redis­tri­bu­tion.

Paradoxalement, il est pos­sible de prendre appui sur le dis­cours conser­va­teur ambiant pour couper l’herbe sous le pied de la droite. Par exemple, au lieu de miser d’abord sur l’ajout d’une dizaine de paliers d’imposition pour les indi­vi­dus gagnant entre 0 et 150 000 dol­lars par année, en insis­tant ainsi sur la redis­tri­bu­tion entre pauvres, classes moyennes et per­sonnes rela­ti­ve­ment aisées, il serait per­ti­nent de mar­quer l’opposition entre la grande majo­rité de la popu­la­tion (des plus pré­caires aux pro­fes­sions libé­rales, aux petits entre­pre­neurs, etc.) et les hyper riches, les banques et les grandes entre­prises. Cette pers­pec­tive pour­rait être popu­la­ri­sée par une cam­pagne simi­laire au Inequality Briefing orga­ni­sée par l’Intitute for New Economic Thinking au Royaume-Uni, qui illustre par de courts vidéos péda­go­giques la dif­fé­rence entre les inéga­li­tés per­çues et les inéga­li­tés réelles. Au moment où le « 99 % » du mou­ve­ment Occupy s’avère non seule­ment un slogan, mais une réa­lité socioé­co­no­mique, il est impor­tant d’expliciter cet anta­go­nisme afin de sur­mon­ter les divi­sions au sein de la popu­la­tion et de mieux oppo­ser les classes moyennes et popu­laires à l’élite éco­no­mique.

Un autre élé­ment clé qui pour­rait aug­men­ter le carac­tère dési­rable de la révo­lu­tion fis­cale serait d’ajouter une com­po­sante anti­bu­reau­cra­tique comme la sim­pli­fi­ca­tion du for­mu­laire de l’impôt sur le revenu. La décla­ra­tion annuelle de revenu repré­sente une corvée, un pro­ces­sus pénible et com­pli­qué pour une très grande majo­rité de la popu­la­tion, alors que les plus riches et les grandes entre­prises peuvent faire appel à des experts comp­tables qui leur per­mettent de contour­ner le fisc. Autrement dit, la com­plexité du sys­tème fiscal actuel défa­vo­rise lar­ge­ment la classe sala­riée[4]. C’est pour­quoi le salaire, les gains sur le capi­tal et toute autre forme de rému­né­ra­tion devraient être fusion­nés dans un même revenu, celui-ci étant taxé de manière pro­gres­sive. La gauche ne doit pas com­plexi­fier le modèle d’imposition, mais le sim­pli­fier pour le rendre plus intel­li­gible, trans­pa­rent et juste. Un sys­tème fiscal moins abs­trait, et du même coup plus dési­rable et intui­tif, sus­ci­te­rait un large appui popu­laire, car les indi­vi­dus pour­raient alors savoir plus pré­ci­sé­ment com­ment l’État opère les pré­lè­ve­ments et redis­tri­bue la richesse. Autrement dit, il s’agit d’épargner le contri­buable tout en lui fai­sant réa­li­ser que la source de la crise fis­cale de l’État ne vient pas de pro­grammes sociaux trop dis­pen­dieux, mais d’une mino­rité pos­sé­dante qui paie de moins en moins d’impôts et qui pro­fite abon­dam­ment du laxisme de la classe poli­tique. Ce thème pour­rait d’ailleurs deve­nir le cheval de bataille d’une lutte anti­cor­rup­tion, l’évitement fiscal et les para­dis fis­caux étant un autre puis­sant argu­ment à bran­dir contre les élites poli­tiques et éco­no­miques.

La révo­lu­tion fis­cale sert en quelque sorte de pivot pour struc­tu­rer le dis­cours sur la jus­tice sociale, en pre­nant en compte l’endettement des ménages et la réa­lité maté­rielle de l’individu étouffé par un État qui lui demande tou­jours de payer plus en lui offrant tou­jours moins. Elle permet de concré­ti­ser la lutte contre l’austérité et de servir de levier aux contes­ta­tions popu­laires. Si nous consi­dé­rons que la ques­tion fis­cale repré­sente une partie inté­grante d’un sys­tème global de droits de pro­priété, il s’agit alors d’un axe incon­tour­nable d’une remise en ques­tion des rap­ports de pou­voir entre les classes sociales au sein de notre régime éco­no­mique et poli­tique. Le mot révo­lu­tion n’est donc pas qu’un slogan ; il signale l’ébranlement d’un pilier cen­tral du capi­ta­lisme, à savoir un sys­tème de répar­ti­tion de la richesse régres­sif et fondé sur l’inégalité éco­no­mique.

La défense des ser­vices publics et des mesures sociales doit être repen­sée à l’aune de la révo­lu­tion fis­cale. Les réformes les plus ambi­tieuses de Québec soli­daire, comme la gra­tuité sco­laire, l’instauration d’un revenu mini­mum garanti ou les trans­ports col­lec­tifs gra­tuits, demeu­re­ront contro­ver­sées tant et aussi long­temps qu’un mode de finan­ce­ment viable ne sera pas pro­posé et lar­ge­ment accepté par la popu­la­tion. Si la réforme sys­té­ma­tique du mode de pré­lè­ve­ment des taxes consti­tue le cœur de cette approche, elle doit s’accompagner du déve­lop­pe­ment d’institutions publiques capables de géné­rer d’importants reve­nus et d’assurer une sou­ve­rai­neté finan­cière contre la toute-puis­sance des banques et des agences de nota­tion. La créa­tion de nou­veaux leviers éta­tiques vise à déga­ger une marge de manœuvre pour la conso­li­da­tion et l’extension des ser­vices publics et des pro­grammes sociaux, en pro­lon­geant le pro­ces­sus de la Révolution tran­quille qui a vu émer­ger de nou­velles ins­ti­tu­tions. La créa­tion de Pharma-Québec ainsi que l’instauration d’un pôle ban­caire public sont des mesures qui doivent être com­prises comme des par­ties consti­tu­tives de la révo­lu­tion fis­cale, car elles per­mettent d’élargir l’autonomie finan­cière de l’État face au sys­tème ban­caire res­pon­sable de la crise et des com­pa­gnies phar­ma­ceu­tiques qui font explo­ser les coûts du sys­tème de santé à leur profit.

La révo­lu­tion citoyenne

Le renou­vel­le­ment du « modèle qué­bé­cois » issu de la Révolution tran­quille sup­pose un chan­ge­ment de para­digme, non seule­ment dans notre manière de conce­voir la redis­tri­bu­tion, la fis­ca­lité et les ser­vices publics, mais dans la forme même des ins­ti­tu­tions poli­tiques. À quoi sert de rem­pla­cer le moteur d’une voi­ture pour la rendre plus « per­for­mante » si le conduc­teur n’a pas l’expérience néces­saire pour l’utiliser adé­qua­te­ment ? La révo­lu­tion fis­cale appelle donc une révo­lu­tion citoyenne, c’est-à-dire une « démo­cra­ti­sa­tion de la démo­cra­tie » qui replace le pou­voir citoyen, et non l’État, au cœur de la vie poli­tique.

La révo­lu­tion citoyenne vise à repen­ser la ques­tion natio­nale à l’aune de la démo­cra­tie radi­cale pra­ti­quée et reven­di­quée lors du « prin­temps qué­bé­cois » de 2012. Même si le mani­feste de la CLASSE[5]Nous sommes avenir, n’a pas abordé expli­ci­te­ment la ques­tion du statut poli­tique du Québec, il nous invite à ne pas conce­voir le peuple à partir d’une iden­tité natio­nale vir­tuelle, mais comme une soli­da­rité popu­laire en acte. Ce ren­ver­se­ment concep­tuel consiste à repen­ser la sou­ve­rai­neté natio­nale en fonc­tion du prin­cipe de la sou­ve­rai­neté popu­laire, c’est-à-dire du pou­voir du peuple sur lui-même et ses ins­ti­tu­tions. Le peuple doit non seule­ment s’émanciper des ins­ti­tu­tions et des puis­sances étran­gères, comme l’État cana­dien, la pétro-indus­trie, les agences de nota­tion, les firmes mul­ti­na­tio­nales et les com­pa­gnies minières, mais remettre en ques­tion ses propres ins­ti­tu­tions qui lui sont deve­nues étran­gères.

Cela implique certes que la redé­fi­ni­tion du statut poli­tique du Québec doit repo­ser sur un pro­ces­sus consti­tuant démo­cra­tique, mais ce même pro­ces­sus n’a de sens qu’en vertu d’une trans­for­ma­tion radi­cale des ins­ti­tu­tions poli­tiques dans le but de redon­ner le pou­voir aux citoyens et aux citoyennes sur leur milieu. Autrement dit, l’indépendance appelle la décen­tra­li­sa­tion et la démo­cra­ti­sa­tion de l’État pour redon­ner à la sou­ve­rai­neté popu­laire sa pleine signi­fi­ca­tion. La ques­tion natio­nale doit être com­prise comme l’application, à l’échelle de la com­mu­nauté poli­tique, de l’idéal démo­cra­tique, le prin­cipe d’autodétermination des peuples n’étant qu’une mani­fes­ta­tion par­ti­cu­lière du prin­cipe plus fon­da­men­tal d’autogouvernement popu­laire. C’est ce qu’on appelle « l’indépendance par le bas ». Au fond, le mani­feste Nous sommes avenir exprime un point de vue pro­fon­dé­ment sou­ve­rai­niste qui, fei­gnant d’ignorer la ques­tion natio­nale, a mis en lumière la sou­ve­rai­neté du peuple et le prin­cipe oublié de tout mou­ve­ment d’émancipation popu­laire : la démo­cra­tie réelle, en acte.

Cette nou­velle inter­pré­ta­tion de la ques­tion natio­nale permet de pro­po­ser une lec­ture insoup­çon­née du pro­gramme de Québec soli­daire. Au lieu de consi­dé­rer les sec­tions Pour un Québec indé­pen­dant et Élargir l’exercice de la démo­cra­tie comme deux ques­tions sépa­rées, il s’agit d’interpréter la pre­mière partie à la lumière de la seconde. Le prin­cipe consti­tu­tif qui donne sens à la sou­ve­rai­neté popu­laire est for­mulé de la manière sui­vante :

Québec soli­daire se réclame de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et citoyenne. Un gou­ver­ne­ment de Québec soli­daire mettra en place les condi­tions et les moyens per­met­tant d’élargir le pou­voir des citoyennes et des citoyens. La popu­la­tion sera appe­lée en per­ma­nence à débattre et à déci­der des enjeux qui la concernent, et ce, à tous les niveaux : de l’entreprise à l’État, du quar­tier à la région[6].

Cette démo­cra­tie radi­cale, même si elle com­prend une amé­lio­ra­tion de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive par la réforme du mode de scru­tin, la parité hommes-femmes et le droit de vote aux immigrantEs, repose avant tout sur le pou­voir citoyen. Cela implique non seule­ment de pro­fondes réformes à l’échelle natio­nale, mais une impor­tante décen­tra­li­sa­tion,

La démo­cra­ti­sa­tion des ins­tances muni­ci­pales et régio­nales et la prise en charge par les citoyen-ne-s de ce déve­lop­pe­ment. […] Tout en res­pec­tant les prin­cipes vou­lant que l’État qué­bé­cois agisse comme leader, ras­sem­bleur, gar­dien des valeurs com­munes, de l’équité et de la soli­da­rité sociale et la pro­tec­tion de l’environnement, […] Québec soli­daire pro­cè­dera à une dévo­lu­tion de pou­voirs, de res­pon­sa­bi­li­tés et de res­sources aux régions afin qu’elles assurent de façon démo­cra­tique leur déve­lop­pe­ment, garan­tissent les ser­vices publics à la popu­la­tion et assument l’ensemble de leurs res­pon­sa­bi­li­tés[7].

Ce projet de décen­tra­li­sa­tion et de démo­cra­ti­sa­tion inté­grale de l’État permet de des­si­ner le visage d’un Québec indé­pen­dant, non pas en par­tant d’une tota­lité homo­gène, mais d’un assem­blage de mor­ceaux en voie de réuni­fi­ca­tion. La sou­ve­rai­neté ne vise pas d’abord à donner tous les pou­voirs à un gou­ver­ne­ment cen­tra­lisé, mais à assu­rer la pleine expres­sion des par­ti­cu­la­ri­tés des com­mu­nau­tés de base et des mul­tiples lieux qui consti­tuent le Québec. Le projet de pays s’enracine ainsi sur l’idéal démo­cra­tique et la plu­ra­lité cultu­relle qui défi­nissent le peuple qué­bé­cois, en favo­ri­sant le sen­ti­ment d’appartenance par un ancrage ter­ri­to­rial et régio­nal (l’indépendance, c’est la dévo­lu­tion du pou­voir aux régions).

Cela permet de dépas­ser l’opposition rigide entre le natio­na­lisme iden­ti­taire et le natio­na­lisme civique dans une pers­pec­tive géo­na­tio­na­liste, qui consi­dère le milieu comme le prin­ci­pal vec­teur de l’identité col­lec­tive. Le milieu signi­fie à la fois le ter­ri­toire et le lieu des acti­vi­tés, par oppo­si­tion à l’espace abs­trait ; c’est le monde tel qu’il est habité[8]. La révo­lu­tion citoyenne se dis­tingue par une atten­tion par­ti­cu­lière aux espaces concrets de par­ti­ci­pa­tion, au milieu com­mu­nau­taire et asso­cia­tif, aux espaces publics de proxi­mité, bref, à tout ce qui permet de ren­for­cer la société civile afin qu’elle devienne un contre­pou­voir effi­cace contre la domi­na­tion de l’État et du capi­ta­lisme.

Par ailleurs, le fait d’insister d’abord sur la décen­tra­li­sa­tion et la démo­cra­ti­sa­tion de l’État qué­bé­cois permet d’apporter des chan­ge­ments impor­tants et concrets dans la vie des gens sans devoir attendre l’éventuel résul­tat d’un réfé­ren­dum. Cette stra­té­gie amorce une révo­lu­tion citoyenne qui défi­nit un nou­veau par­tage du pou­voir entre le gou­ver­ne­ment et les com­mu­nau­tés de base, en redon­nant confiance aux indi­vi­dus et aux groupes en leurs propres capa­ci­tés d’action. Cette logique de « proxi­mité » et d’« empo­werment » permet de contre­ba­lan­cer la pers­pec­tive jaco­bine et cen­tra­li­sa­trice du mou­ve­ment de la Révolution tran­quille, qui visait à construire l’État-providence qué­bé­cois par quelques élites poli­tiques et hauts fonc­tion­naires pour ensuite l’administrer tran­quille­ment. La révo­lu­tion citoyenne consiste à remettre les indi­vi­dus et les com­mu­nau­tés locales au cœur du pro­ces­sus déci­sion­nel, en don­nant le pou­voir aux régions, aux villes et vil­lages sur l’ensemble du ter­ri­toire qué­bé­cois, par la mise en place de bud­gets par­ti­ci­pa­tifs, la pla­ni­fi­ca­tion démo­cra­tique, les conseils de quar­tier, etc. « L’indépendance par le bas » doit ainsi être com­prise au double sens d’un ren­for­ce­ment des ins­tances locales et d’une sou­ve­rai­neté popu­laire com­prise comme la capa­cité du peuple de déci­der par lui-même de son avenir poli­tique et de la forme de ses ins­ti­tu­tions.

La révo­lu­tion verte

Ni une réforme radi­cale dans le sys­tème de répar­ti­tion de la richesse, ni une démo­cra­ti­sa­tion majeure des ins­ti­tu­tions poli­tiques ne peuvent, à elles seules, ren­ver­ser le mode de pro­duc­tion res­pon­sable de la crise éco­lo­gique : le capi­ta­lisme. Il faut non seule­ment mieux dis­tri­buer les res­sources pro­duites par le marché et les entre­prises pri­vées, ni sim­ple­ment contrô­ler davan­tage le gou­ver­ne­ment, mais pro­duire autre­ment. La révo­lu­tion verte permet de repo­ser à nou­veaux frais la ques­tion de la sortie du capi­ta­lisme et d’esquisser les contours d’une société éco­so­cia­liste, en dépas­sant l’opposition entre une social-démo­cra­tie « cali­nours »et le cliché d’une gauche anti­ca­pi­ta­liste cha­mailleuse. Elle pave la voie d’une éco­no­mie post­ca­pi­ta­liste en arti­cu­lant la tran­si­tion éco­lo­gique à la ques­tion fis­cale et natio­nale.

La révo­lu­tion verte insiste sur les acti­vi­tés humaines qui per­mettent de nouer un rap­port d’appartenance avec la com­mu­nauté et l’environnement. Elle repré­sente une réforme radi­cale du modèle de déve­lop­pe­ment par la relo­ca­li­sa­tion et la démo­cra­ti­sa­tion des acti­vi­tés éco­no­miques, en trans­for­mant les entre­prises pour qu’elles deviennent vertes et à échelle humaine : coopé­ra­tives, éco­no­mie sociale et soli­daire, PME, agri­cul­ture de proxi­mité, etc. La révo­lu­tion verte permet éga­le­ment d’assurer un contrôle démo­cra­tique des res­sources natu­relles, les com­mu­nau­tés locales ayant le droit de déci­der par elles-mêmes de l’usage de leur ter­ri­toire. Gestion éco­sys­té­mique des forêts, pla­ni­fi­ca­tion urbaine par­ti­ci­pa­tive, déli­bé­ra­tions démo­cra­tiques sur les pro­jets d’exploitation, amé­na­ge­ment durable du ter­ri­toire, déve­lop­pe­ment local et régio­nal, toutes ces facettes de la révo­lu­tion verte per­mettent de redon­ner le pou­voir aux citoyennes et aux citoyens sur leur envi­ron­ne­ment et leur éco­no­mie.

Cette pers­pec­tive pré­sente l’avantage d’intégrer les prin­ci­pales com­po­santes du plan de sortie du pétrole de Québec soli­daire (déve­lop­pe­ment massif des trans­ports col­lec­tifs, chan­tier d’efficacité éner­gé­tique, éner­gies renou­ve­lables)[9], sans insis­ter sur l’objectif d’un renon­ce­ment aux hydro­car­bures d’ici 2030. La révo­lu­tion verte met en arrière-plan les impor­tants inves­tis­se­ments publics (sans y renon­cer) et le dis­cours néo-key­né­sien (New Green Deal), qui prêtent le flanc à l’étatisme. Celui-ci débouche trop sou­vent sur l’idée d’une éco­no­mie mixte (éco­no­mie de marché régu­lée asso­ciée aux entre­prises publiques) ou d’une éco­no­mie cen­tra­le­ment pla­ni­fiée. Il est néces­saire de dépla­cer l’accent de la natio­na­li­sa­tion vers le concept de socia­li­sa­tion, c’est-à-dire l’appropriation sociale des moyens de pro­duc­tion par le biais d’associations, de coopé­ra­tives et de ser­vices publics contrô­lés démo­cra­ti­que­ment par les citoyennes et les citoyens.

La révo­lu­tion verte permet ainsi de donner chair à l’idée d’une « éco­no­mie plu­rielle, basée sur des valeurs d’équité, de soli­da­rité, de diver­sité, d’autogestion et de liberté, sous des condi­tions d’équilibre éco­lo­gique et d’efficacité, incluant l’exploration de sys­tèmes éco­no­miques alter­na­tifs »[10]. Bien qu’elle laisse au sec­teur public un rôle non négli­geable, cette concep­tion anti­éta­tique vise à long terme la socia­li­sa­tion des acti­vi­tés éco­no­miques par le rôle struc­tu­rant des coopé­ra­tives, du milieu com­mu­nau­taire et des orga­ni­sa­tions à but non lucra­tif, tout en gar­dant une place pour les petites et moyennes entre­prises pri­vées qui répondent à des normes col­lec­tives et éco­lo­giques. Ce modèle repré­sente une forme de socia­lisme démo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tif, dans laquelle la pro­priété privée et le marché occupent une place secon­daire à l’intérieur d’une répu­blique décen­tra­li­sée, où le pou­voir citoyen incarne la sou­ve­rai­neté popu­laire dans la sphère poli­tique et éco­no­mique.

Enfin, la révo­lu­tion verte doit arti­cu­ler soi­gneu­se­ment la ques­tion urbaine et rurale, le droit à la ville et la revi­ta­li­sa­tion des vil­lages, afin de pro­po­ser une trans­for­ma­tion du sys­tème éco­no­mique à la fois glo­bale et adap­tée aux dif­fé­rentes régions du Québec. De plus, elle ne doit pas oublier la ques­tion du « tra­vail », qui inclut non seule­ment la ques­tion de la ges­tion hié­rar­chique ou démo­cra­tique de l’entreprise, mais le monde syn­di­cal qui demeure sou­vent allié aux inté­rêts du patro­nat dans le main­tien des éner­gies sales ou d’industries non durables. Une alliance entre les groupes éco­lo­gistes et les tra­vailleurs et les tra­vailleuses est un aspect incon­tour­nable d’une stra­té­gie de gauche en faveur d’une tran­si­tion sociale et envi­ron­ne­men­tale. La recon­ver­sion éco­lo­gique des indus­tries et les « emplois verts » (élec­tri­fi­ca­tion des trans­ports col­lec­tifs, réno­va­tion des bâti­ments, déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables, agri­cul­ture pay­sanne) pour­raient ainsi sus­ci­ter un large appui des classes ouvrières, moyennes et popu­laires, car ce seront elles et non l’État qui bâti­ront concrè­te­ment les infra­struc­tures du Québec de demain.

Des chan­tiers à défri­cher

Somme toute, la brève expo­si­tion de ces trois pivots de la révo­lu­tion (fis­cale, citoyenne et verte) visait à éclai­rer une nou­velle confi­gu­ra­tion du projet soli­daire. Il faut noter que la révo­lu­tion soli­daire ne consti­tue pas une approche rigide, mais une piste de recherche, voire un chan­tier théo­rique et pra­tique qui néces­si­tera un tra­vail col­lec­tif d’élaboration, de débats et de mises à l’épreuve sur le ter­rain. Autrement dit, il s’agit moins d’une repré­sen­ta­tion figée que d’un pro­ces­sus dyna­mique visant à construire et dif­fu­ser le plus lar­ge­ment pos­sible une nou­velle concep­tion du monde sus­cep­tible de cata­ly­ser une éven­tuelle révo­lu­tion qué­bé­coise.


  1. Jules Michelet, « Avenir, avenir », Europe, n° 73, 15 jan­vier 1926.
  2. Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, §II, Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 428-429.
  3. Cité par Walter Benjamin, « Eduard Fuchs, col­lec­tion­neur et his­to­rien », dans Œuvres III, Paris, Gallimard, p. 193.
  4. Francis Fortier et Bertrand Schepper, Le sys­tème fiscal qué­bé­cois désa­van­tage la classe sala­riée, Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques, jan­vier 2014.
  5. CLASSE : Coalition large de l’Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante.
  6. Québec soli­daire, Un pays démo­cra­tique et plu­riel, 5e congrès, 2009, p. 10.
  7. Ibid., p. 12-13.
  8. Ekopolitica, Qu’est-ce que le géo-natio­na­lisme ?, mai 2013, <http://​eko​po​li​tica​.blog​spot​.fr/​2​0​1​3​/​0​5​/​q​u​e​s​t​-​c​e​-​q​u​e​-​l​e​-​g​e​o​-​n​a​t​i​o​n​a​l​i​s​m​e​.html>.
  9. Québec soli­daire, Plan de sortie du pétrole 2015-2030, mars 2014,<www.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/2014/03/14-01084-QS-Plan-de-sortie-du-petrole-2015-2030_web.pdf>.
  10. Québec soli­daire, Pour une éco­no­mie soli­daire, éco­lo­gique et démo­cra­tique, Enjeu II, décembre 2011,
    <www​.que​bec​so​li​daire​.net/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​1​2​/​0​8​/​P​r​o​g​r​a​m​m​e​_​d​e​_​Q​S​-​_​P​o​u​r​_​u​n​e​_​e​c​o​n​o​m​i​e​_​s​o​l​i​d​a​i​r​e​_​v​e​r​t​e​_​e​t​_​d​e​m​o​c​r​a​t​i​q​u​e.pdf>.

Vous appré­ciez cet article ? Soutenez-nous en vous abon­nant au NCS ou en fai­sant un don.

Vous pouvez nous faire par­ve­nir vos com­men­taires par cour­riel ou à notre adresse pos­tale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.