La révolution par la gratuité

Mis en ligne le 05 février 2010

La pers­pec­tive révo­lu­tion­naire est-elle morte avec l’effondrement du modèle sovié­tique ? Ne peut-on penser pour­tant que la crise éco­lo­gique rend plus actuelles et urgentes que jamais les grandes ques­tions que posaient jadis les dif­fé­rentes familles socia­listes ?

Le moment est incon­tes­ta­ble­ment venu d’en finir avec une cer­taine gauche c’est-à-dire avec sa vision de l’histoire, sa concep­tion du poli­tique, son rêve d’un gâteau tou­jours crois­sant. En finir avec cette gauche-là est néces­saire pour retrou­ver, sous ses sédi­ments soli­di­fiés, le sang qui vivi­fiait autre­fois ses rêves, ses valeurs, ses pro­jets, ses com­bats, ses conquêtes. Tout se passe comme si nous avions perdu la capa­cité d’imaginer un autre monde en raison de ce « trop plein de réa­lité » qui nous broie et inter­dit toute éva­sion. Comment croire qu’être « révo­lu­tion­naire » puisse être de reven­di­quer le SMIC à 1500 euros « tout de suite » face à une gauche réfor­miste qui le promet pour un peu plus tard ? Si cette iden­tité doit être conser­vée, être de gauche n’est-ce pas d’abord défendre les dimen­sions non éco­no­miques de nos exis­tences et de la société, valo­ri­ser les cultures popu­laires, c’est-à-dire se refu­ser (indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment) comme for­çats du tra­vail et de la consom­ma­tion ? Certes, si on ne croit plus en la pos­si­bi­lité de construire une société plus fra­ter­nelle, le SMIC à 1500 euros devient une reven­di­ca­tion confor­table et même juste socia­le­ment, car com­ment pour­rions-nous accep­ter de ren­voyer dos à dos exploi­tés et exploi­teurs, domi­nants et domi­nés, salauds et pauvres types. Mais si nous croyons tou­jours en la pos­si­bi­lité de rou­vrir le champ des pos­sibles, faut-il accep­ter ce cor­po­ra­tisme qui entre­tient le sys­tème qui nous aliène plus qu’il ne le combat ?

Nous ne pour­rons renouer avec l’espérance que si nous reje­tons à la fois l’idée qu’un autre monde ne serait pas pos­sible et celle qu’un autre monde serait iné­luc­table. En finir avec le dogme de la fin de l’histoire ne sera pas néces­sai­re­ment si simple lorsqu’on constate avec quelle faci­lité cette gauche s’abreuve aux « glo­ba­li­vernes » de l’époque : après avoir réha­bi­lité l’entreprise et le marché, il nous fau­drait épou­ser leur immon­dia­li­sa­tion. En finir avec l’autre dogme sup­pose de régler nos comptes avec la thèse mar­xienne d’un enchaî­ne­ment inévi­table des socié­tés : le capi­ta­lisme comme accou­cheur du socia­lisme. J’ai bien peur en effet que la société capi­ta­liste en détrui­sant tout ce qui res­tait des socié­tés tra­di­tion­nelles ait fini par inven­ter les humains qui vont avec ses pro­duits. Nous serions dans ce cas bien plus étran­gers au socia­lisme que nos grands-parents purent l’être. Ce ne serait donc pas par hasard que la nou­velle fron­tière du socia­lisme pas­se­rait quelque part en Amérique latine et cen­trale au contact des peuples autoch­tones les moins déra­ci­nés. Ce constat serait déses­pé­rant, sauf si nous accep­tons de chan­ger de regard et d’admettre que l’anticapitalisme a tou­jours son siège au coeur même de nos exis­tences

Quel pour­rait être le nou­veau para­digme révo­lu­tion­naire ?

Je suis fon­da­men­ta­le­ment d’accord avec Jean Zin : la notion de « déco­lo­ni­sa­tion de l’imaginaire » (Serge Latouche) ou de « réveil des consciences » (Pierre Rahbi) est tota­le­ment insuf­fi­sante, car le grand pro­blème est d’abord celui des ins­ti­tu­tions. Nous avons besoin d’un prin­cipe qui guide nos pas et qui soit capable de fédé­rer notre action. Les objec­teurs de crois­sance reven­diquent « plus de liens et moins de biens » mais com­ment y par­ve­nir ? Beaucoup de nos amis ne croient pas en la pos­si­bi­lité de faire rêver et de défendre des inté­rêts, c’est pour­quoi ils s’en remettent à la péda­go­gie des catas­trophes. Ces adeptes de « la décrois­sance faute de mieux » se condamnent à l’impuissance. Je fais, au contraire, le pari opposé : celui du carac­tère dési­rable de notre projet. Ce qui sup­pose de partir de ce qui consti­tue l’angle mort de tout sys­tème car la solu­tion est tou­jours du côté de la béance… enten­due comme ce qui suture la struc­ture. Toute société est en effet fondée sur un Interdit struc­tu­rel : la monar­chie a ainsi fait du régi­cide le crime absolu ; la bour­geoi­sie a ensuite élevé le res­pect de la pro­priété privée au rang de tabou ; l’interdit de la gra­tuité est désor­mais ce qui fait sys­tème et suture la société de l’hyper-capitalisme. C’est pour­quoi contrai­re­ment aux autres socié­tés mar­chandes qui ont tou­jours toléré un sec­teur gra­tuit (reli­gieux ou laïc), l’hyper-capitalisme, fondé sur la véna­li­sa­tion du mar­chand, ne peut que sacri­fier la gra­tuité. Nos anciens ont dû guillo­ti­ner Louis XVI, Proudhon a mar­telé que « la pro­priété, c’est le vol », c’est désor­mais de la défense de la (quasi)gratuité que nous devons partir pour espé­rer fis­su­rer l’édifice et élar­gir, peu à peu, cette fis­sure au point d’en faire société : de la défense des gra­tui­tés exis­tantes à l’extension constante de la sphère de la gra­tuité.

« Gratuité de l’usage, ren­ché­ris­se­ment du més­usage ».

Cette révo­lu­tion que nous pro­po­sons est donc celle de la « gra­tuité du bon usage ».

Cette notion ne relève pas d’une défi­ni­tion objec­tive et encore moins mora­liste. L’usage est sim­ple­ment ce que la société recon­naît comme tel à un moment donné face au més­usage. La défi­ni­tion est donc affaire de mœurs, de rap­ports de force, d’état des lieux. Le pre­mier grand inté­rêt de ce para­digme est de résoudre la contra­dic­tion entre les contraintes envi­ron­ne­men­tales et le souci social car il ne sup­pose plus de faire croître la gâteau (PIB) avant de pro­cé­der à sa redis­tri­bu­tion, mais d’en chan­ger la recette. L’autre grand avan­tage est de recon­ci­lier le temps de la démo­cra­tie et celui des éco-sys­tèmes, car ce sera aux citoyens de défi­nir ce qui est bon usage (gra­tuit) et ce qui est més­usage (ren­chéri). Il fait donc dis­pa­raître toute contra­dic­tion entre le but et le chemin. Il exige à chaque étape que le poli­tique, la déli­bé­ra­tion, soit pre­mière. Le légis­la­teur saura trou­ver les solu­tions tech­niques adap­tées : sys­tème de prix variables par niveaux de consom­ma­tion ou par type d’usage, etc. Pourquoi payer au même tarif le mètre cube d’eau pour faire son ménage et rem­plir sa pis­cine privée ? Pourquoi payer les mêmes impôts fon­ciers pour une rési­dence prin­ci­pale et secon­daire ? Pourquoi payer son essence, son élec­tri­cité, son gaz le même prix pour un usage normal et un més­usage ? L’eau va man­quer : raison de plus pour en rendre gra­tuit le bon usage et ren­ché­rir ou inter­dire le més­usage. Ce para­digme s’oppose à celui de la société domi­nante : que signi­fie­rait en effet l’adoption pro­gram­mée d’une taxe sur le car­bone si ce n’est le fait de vider les rues des voi­tures des plus pauvres pour que les riches puissent rouler plus vite ?

Ce prin­cipe de gra­tuité géné­ra­li­sable (sous diverses formes) à l’ensemble des biens com­muns est sus­cep­tible de sus­ci­ter un fort cou­rant de mobi­li­sa­tions popu­laires donc de créer un débat qui obli­gera, droite et gauche, à se posi­tion­ner sur ce ter­rain. Ce prin­cipe a aussi le grand mérite de lier la cause de la liberté (de l’autonomie) à celle de la res­pon­sa­bi­lité. Contrairement à ce que pour­rait être un mariage rouge-vert qui cumu­le­rait les inter­dits, nous osons la liberté mais nous rap­pe­lons qu’elle doit être enca­drée et qu’elle a néces­sai­re­ment un prix. Chacun reste libre de s’offrir du més­usage (dans la mesure où la loi ne l’interdit pas excep­tion­nel­le­ment) : par exemple en pos­sé­dant une maison de cam­pagne mais en sup­por­tant les sur­coûts de ce més­usage.

Le danger serait bien sûr que cette poli­tique ren­force les inéga­li­tés en per­met­tant l’accès aux més­usages à une petite mino­rité for­tu­née. Le pire serait de can­ton­ner le peuple au néces­saire (au sérieux) et de libé­rer, moyen­nant finances, le futile, le fri­vole, aux classes aisées. C’est pour­quoi ce para­digme de « la gra­tuité de l’usage » et du « ren­ché­ris­se­ment du més­usage » ne peut aller sans une dimi­nu­tion impor­tante de la hié­rar­chie des reve­nus et sans une réflexion sur l’adoption d’un revenu uni­ver­sel d’existence, RUE, (autour du SMIC) accou­plé à un « revenu maxi­mal auto­risé », RMA, (au-dessus d’un seuil on prend tout).

Pour un revenu uni­ver­sel incon­di­tion­nel lié à un revenu maxi­mum auto­risé

Cette vieille idée du 18e siècle d’un revenu uni­ver­sel, qui figure dans l’article 25-1 de la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’Homme de 1948, est tou­jours restée lettre morte : « Toute per­sonne a droit à un niveau de vie suf­fi­sant pour assu­rer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notam­ment pour l’alimentation, le loge­ment, les soins médi­caux ainsi que pour les ser­vices sociaux néces­saires ».

La gauche pro­duc­ti­viste n’a jamais voulu enga­ger ce combat sous pré­texte que l’introduction d’un revenu uni­ver­sel incon­di­tion­nel ser­vi­rait de pré­texte à la droite libé­rale pour sup­pri­mer le salaire mini­mum. Faisons remar­quer à nos amis que le patro­nat et l’Etat n’ont pas attendu l’adoption d’un RUE pour déman­te­ler le droit du tra­vail…. Les inéga­li­tés sociales ont même explosé lorsque cette gauche-là était au pou­voir. Conséquence : la société s’est mons­trueu­se­ment habi­tuée aux inéga­li­tés de reve­nus : qui pro­po­se­rait aujourd’hui un écart maxi­mal de salaires de un à quatre pas­se­rait pour un affreux extré­miste, alors qu’il s’agissait d’une mesure phare du Programme commun de gou­ver­ne­ment de la gauche durant les années soixante-dix. En 1974, le revenu moyen des dix patrons amé­ri­cains les mieux payés était 47 fois plus élevé que le salaire moyen d’un ouvrier de l’industrie de l’automobile ; en 1999, il équi­va­lait à 2381 fois le salaire moyen. Je pro­pose donc d’opposer à l’insécurité géné­rée par l’hyper-capitalisme le prin­cipe d’un revenu uni­ver­sel d’existence (RUE) versé, sans condi­tion, à l’ensemble des citoyens : ce RUE est sim­ple­ment la contre­par­tie de la recon­nais­sance du droit de chacun à l’existence puisque nous héri­tons tous, en tant que membres de l’humanité, de la civi­li­sa­tion.

L’indépendance finan­cière est indis­pen­sable pour passer des droits for­mels aux droits réels et pour­suivre le mou­ve­ment d’émancipation notam­ment des femmes et des jeunes. Elle est en outre la condi­tion même de la décrois­sance, car aucun indi­vidu n’acceptera de dimi­nuer ses acti­vi­tés rému­né­ra­trices si la société ne lui assure pas une cer­taine sécu­rité. Ce choix du revenu d’existence est donc celui de la pour­suite de la socia­li­sa­tion face au recours aux tribus, chers à la Nouvelle droite qui pré­fè­rera tou­jours ses « petites patries » à celui d’une société fondée sur l’auto-limitation des besoins comme condi­tion de l’autonomie. Cette mesure en des­ser­rant l’emprise de l’économie allé­ge­rait l’obligation de tra­vailler. Cette libé­ra­tion de l’idéologie du tra­vail est sans doute ce qui gène le plus le co-Président d’ATTAC, l’économiste Jean-Marie Harribey puisqu’il qua­li­fie ce projet de « revenu d’existence moné­taire et d’inexistence sociale ». Comment peut-on croire encore au mythe du tra­vail libé­ra­teur ? Pourquoi pas « Moulinex libère la femme » ?

Disons-le tout de suite : l’argent ne manque pas pour finan­cer ce RUE. Des pays moins riches notam­ment l’Alaska et le Brésil l’expérimentent à un niveau finan­cier trop faible. La France a consa­cré en 2005 un budget de 505 mil­liards pour ses orga­nismes sociaux. Les ménages en ont reçu 438 mil­liards au titre des dif­fé­rentes allo­ca­tions. Le reste est consa­cré aux ser­vices publics (écoles, hôpi­taux, etc.). L’affectation directe de tout ou partie de ces 438 mil­liards aux 60 mil­lions de Français ne pose donc pas un pro­blème comp­table mais une ques­tion de choix de société : com­ment vou­lons-nous vivre ? Ce revenu d’existence est en outre insé­pa­rable d’un revenu maxi­mal auto­risé (RMA). Là où Sarkozy prône, avec la notion de bou­clier fiscal, de ne pas redis­tri­buer une partie des reve­nus au-dessus d’un cer­tain pla­fond, nous disons l’inverse : au-delà d’un cer­tain revenu, l’Etat prend tout. L’adoption de ce RMA (par le biais de la pres­sion fis­cale) per­met­trait de finan­cer le revenu uni­ver­sel et l’extension de la gra­tuité.

Ce RUE pour­rait être versé en partie en mon­naie locale pour favo­ri­ser la relo­ca­li­sa­tion des acti­vi­tés (pas seule­ment éco­no­miques), en partie en mon­naie fon­dante pour éviter la capi­ta­li­sa­tion voire sous forme de droits de tirage sur des biens com­muns (allo­ca­tions en nature).

Quelle culture de la gra­tuité ?

Il ne peut y avoir de société de la gra­tuité sans culture de la gra­tuité comme il n’existe pas de société mar­chande sans culture mar­chande. Les adver­saires de la gra­tuité le disent beau­coup mieux que nous. John H. Exclusive est devenu aux Etats-Unis un des gou­rous de la pensée « anti-gra­tuité » en publiant Fuck them, they’re pirates (« Qu’ils aillent se faire foutre, se sont des pirates »). Il y explique que le pira­tage existe parce que les enfants sont habi­tués à l’école à reco­pier des cita­tions d’auteurs, à se prêter des disques, à regar­der des vidéos ensemble, à emprun­ter gra­tui­te­ment des livres dans les biblio­thèques, etc. L’école (même amé­ri­caine) ferait donc l’éducation à la gra­tuité. Les milieux néo-conser­va­teurs pro­posent donc de déve­lop­per une poli­tique dite de la « gra­tuité-zéro » qui serait la réponse du pou­voir aux dif­fi­cul­tés des indus­tries « cultu­relles » confron­tées au déve­lop­pe­ment des échanges gra­tuits, via les sys­tèmes « peer-to-peer ». La poli­tique à pro­mou­voir sera tota­le­ment à l’opposé et pas­sera par la géné­ra­li­sa­tion d’une culture de la (quasi)gratuité. Nous aurons besoin pour cela de nou­velles valeurs, de nou­veaux rites, de nou­veaux sym­boles, de nou­velles com­mu­ni­ca­tions et tech­no­lo­gies, etc. Puisque les objets sont ce qui média­tisent le rap­port des humains à la nature quels devront être le nou­veau type d’objets de la gra­tuité ? L’invention d’une culture de la gra­tuité est donc un chan­tier consi­dé­rable pour lequel nous avons besoin d’expérimenter des for­mules dif­fé­rentes mais on peut penser que l’école sera un relais essen­tiel pour déve­lop­per une culture de la gra­tuité et apprendre le métier d’humain, et non plus celui de bon pro­duc­teur et consom­ma­teur. Parions que la gra­tuité ayant des racines col­lec­tives et indi­vi­duelles beau­coup plus pro­fondes que la véna­lité en cours, il ne fau­drait pas très long­temps pour que raison et pas­sion suivent…

Comment avan­cer vers la gra­tuité ?

Jean-Louis Sagot-Duvauroux (Pour la gra­tuité, DDB, 1995) a défini toute une démarche pour avan­cer vers la gra­tuité qui pour­rait nous servir de modèle. Il pro­pose de « réper­to­rier tous les espaces de gra­tuité qui sub­sistent et que la nomen­cla­ture habi­tuelle de nos repré­sen­ta­tions épar­pille sous des rubriques dif­fé­rentes. Cela per­met­trait de faire appa­raître un ter­ri­toire beau­coup plus grand qu’on ne l’imagine au pre­mier abord, un rap­port de force beau­coup plus dis­puté entre le gra­tuit et le mar­chand, prise de conscience qui consti­tue en elle-même un puis­sant encou­ra­ge­ment à com­battre le règne de l’argent. »

A côté des gra­tui­tés construites (l’école, les biblio­thèques) existent des gra­tui­tés pre­mières (la lumière du soleil, l’air), et des îlots de gra­tuité notam­ment dans le cadre fami­lial, amical, coopé­ra­tif. Ce repé­rage permet déjà de consta­ter que, malgré ce que vou­drait nous faire croire le sys­tème, la gra­tuité n’est pas morte : « Tracer la géo­gra­phie du conti­nent gra­tuité fait surgir à la conscience des images et des pers­pec­tives inat­ten­dues : l’argent et ses lois n’ont pas pris le pou­voir par­tout ; la vie humaine n’est pas for­cé­ment vouée au culte de la mar­chan­dise ; même si elle reste un parti pris, la gra­tuité n’est pas une illu­sion. »

La notion de la gra­tuité consti­tue un excellent levier de chan­ge­ment, parce qu’elle est enra­ci­née au plus pro­fond de l’histoire et de la conscience humaine : du mythe du para­dis ter­restre au sou­ve­nir fan­tasmé du sein mater­nel (Maurice Bellet, Plaidoyer pour la gra­tuité et l’abstinence, Bayard). Marcel Mauss puis l’équipe d’Alain Caillé ont montré en quoi on est intel­lec­tuel­le­ment et onto­lo­gi­que­ment obligé de poser l’idée d’une gra­tuité ini­tiale pour fonder la société. C’est donc cette dona­tion pre­mière qui fait tenir les hommes ensemble. La loi du don engendre une triple obli­ga­tion : celle de donner, celle de rece­voir et celle de rendre. Le don consti­tue donc une véri­table ins­ti­tu­tion. Cette uni­ver­sa­lité du don engendre l’universalité de la lutte pour pou­voir donner.

Notre société, pour avoir trop évacué le don, s’en trouve for­te­ment fra­gi­li­sée : seule la gra­tuité pour­rait remé­dier au malaise dans la civi­li­sa­tion. Jean-Louis Sagot-Duvauroux ajoute que « Ce combat pour amé­lio­rer la part gra­tuite de la vie » peut servir de « bous­sole pour des com­bats appa­rem­ment dépa­reillés » comme le mou­ve­ment pour la gra­tuité des trans­ports col­lec­tifs urbains, du loge­ment social, du droit au sol, etc.

L’extension de la sphère de la gra­tuité est la meilleure façon de contrer la ten­dance actuelle à la pri­va­ti­sa­tion géné­ra­li­sée (du vivant, des espaces urbains, aériens, mari­times, des plages, des forêts, etc.) et donc au més­usage : avec la défense de la (quasi)gratuité, nous pour­rions conqué­rir de nou­veaux bas­tions, au lieu de nous can­ton­ner à une atti­tude défen­sive des ser­vices publics exis­tants, et créer ainsi un rap­port de force plus favo­rable.

Face au capi­ta­lisme qui est une machine à insé­cu­ri­ser, nous devons sécu­ri­ser.

Face au capi­ta­lisme qui est une machine à tout véna­li­ser : nous devons dévé­na­li­ser. Face au capi­ta­lisme qui déter­ri­to­ria­lise, nous devons défendre l’usager maître de ses usages.

Tout ce qui permet de retrou­ver l’usager (néces­sai­re­ment mul­tiple) der­rière la figure trom­peuse du consom­ma­teur est posi­tif. Mais ne nous leur­rons pas : il ne suffit pas de renouer avec un autre voca­bu­laire pour méta­mor­pho­ser les concep­tions et les pra­tiques. Il ne s’agit pas davan­tage de fan­tas­mer sur un retour des anciens usages : non seule­ment c’est impos­sible mais pas sou­hai­table. Serait-il pro­fi­table de reve­nir à des objets sexués ? Nous pou­vons rompre avec la société pro­duc­ti­viste et de consom­ma­tion sans faire de nou­veau des ser­pillières et des balais les biens propres des usa­gères (des femmes).

Il s’agit bien de réin­ven­ter un autre man­geur der­rière le consom­ma­teur de pro­duits ali­men­taires, de réin­ven­ter un nou­veau patient der­rière le consom­ma­teur de soins (para)médicaux, de réin­ven­ter un nouvel élève der­rière le consom­ma­teur de cours, etc. Tous ces com­bats sont paral­lèles mais dis­sem­blables puisqu’il s’agit jus­te­ment de faire (re)naître des usages spé­ci­fiques : nous sommes du côté de la dé-liai­son de ce que la consom­ma­tion a lié. Nous devons désap­prendre à penser que manger et lire serait com­pa­rable donc aucune alter-consom­ma­tion ne peut les réunir. Cette réin­ven­tion de l’usage passe par une anthro­po­lo­gie sen­sua­liste. Le bon usage est tou­jours du domaine du voir, de l’entendre, du tou­cher, du goûter, du contem­pler, du penser, de l’aimer, de l’agir alors que le més­usage est du registre de l’avoir, du paraître, du vénal.

J’insiste : la culture de l’usage n’est pas celle du néces­saire. Elle ne s’oppose pas à la fri­vo­lité, bien au contraire, contrai­re­ment à toute une tra­di­tion de l’extrême gauche qui rédui­sait sa pensée aux « vrais » besoins. Le bon usage, c’est aussi la fête c’est-à-dire faire bom­bance, faire du bruit, mélan­ger le poli­tique et le com­mer­cial, le livre et les mer­guez.

« Gratuité de l’usage » et « ren­ché­ris­se­ment du més­usage » : voilà qui aide­rait cepen­dant à renou­ve­ler la pensé d’une gauche débous­so­lée et d’une éco­lo­gie exsangue, voilà qui pour­rait renou­ve­ler les formes de notre combat.

Ces ques­tions sont déve­lop­pées dans Paul Ariès, Le Mésusage, Essai sur l’hypercapitalisme, Parangon, 2007.

Paul Ariès est poli­to­logue, direc­teur de la rédac­tion du Sarkophage http://​www​.lesar​ko​phage​.com/

Ouvrage à paraître : La sim­pli­cité contre le mythe de l’opulence (La Découverte, 2010).

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