La révolution n’est pas (encore) arrivée

Par Mis en ligne le 31 janvier 2011

La « révo­lu­tion » des jas­mins en Tunisie et les mani­fes­ta­tions qui tra­versent les grandes capi­tales arabes témoignent de l’aspiration démo­cra­tique d’une très grande partie de la popu­la­tion à la démo­cra­tie ce qui va de pair avec le rejet des démo­cra­tures qui sévissent dans la région. Ces démo­cra­tures mani­pu­lées par des élites pré­da­trices sont en fin de course, de moins en moins capables de domi­ner le cœur du sys­tème, c’est-à-dire les organes de répres­sion. On peut ajou­ter à cette crise le déclin lent mais irré­sis­tible du dis­po­si­tif mis en place et orches­tré par les États-Unis pour ver­rouiller le Maghreb et le Moyen-Orient depuis plu­sieurs décen­nies. En appa­rence donc, on a la fameuse conver­gence que la for­mule de Lénine avait capté : une révo­lu­tion sur­vient quand ceux d’en bas ne veulent plus et quand ceux d’en haut ne peuvent plus…

La « tran­si­tion »

Toutefois, il importe de regar­der cette situa­tion de plus près. À côté d’un scé­na­rio de « révo­lu­tion » impro­bable mais pos­sible se pose un scé­na­rio de « tran­si­tion » qui est évi­dem­ment ceux à quoi « ceux d’en haut » s’activent. Maintenir la démo­cra­ture sans Ben Ali ni Hosni Moubarak est en effet un autre « pos­sible ». Pour les élites locales et pour l’impérialisme états-unien, deux lignes « rouges » ne peuvent être fran­chies. La pre­mière évi­dem­ment est celle concer­nant les enjeux géo­po­li­tiques de la région. L’alliance au centre de laquelle se situe l’État israé­lien et qui regroupe les États égyp­tien, saou­dien, jor­da­nien et tuni­sien ne doit pas être brisée. Ce qui veut dire qu’il faut s’assurer que la « tran­si­tion » abou­tisse à per­pé­tuer le statu quo, c’est-à-dire l’encerclement des Palestiniens (quitte à en chan­ger la forme) et l’isolement de l’Iran (secon­dai­re­ment de la Syrie), de manière à per­mettre aux États-Unis de pour­suivre (et espèrent-ils de ter­mi­ner) la « réin­gé­nie­rie » du Moyen-Orient entre­prise par Bush papa il y a déjà 20 ans. La deuxième ligne rouge est de s’assurer que l’«intégration » (lire la subor­di­na­tion) du Moyen-Orient au sys­tème occi­den­tal (États-Unis + Union euro­péenne) se per­pé­tue éga­le­ment, et ainsi d’éviter que des concur­rents encom­brants, notam­ment la Chine et la Russie, ne pro­fitent de la désta­bi­li­sa­tion actuelle pour deve­nir plus pré­sents (comme cela est le cas en Afrique et en Amérique latine notam­ment). Si ces deux « lignes rouges » sont sécu­ri­sées, les élites occi­den­tales n’auront aucune dif­fi­culté à éva­cuer les tueurs qui agissent à leur compte actuel­le­ment.

Le « can­di­dat »

En Égypte par exemple, cette « tran­si­tion » pour­rait se faire avec Mohamed E–Baradei. C’est un « per­son­nage » qui s’est fait connaître parce qu’il a mis de la pres­sion sur l’Iran en tant que direc­teur de l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie ato­mique. À ce titre, il avait indis­posé cer­tains sec­teurs des néo­con­ser­va­teurs « purs et durs » à Washington (Bush et Cheney) et à Paris (Kouchner), mais il avait reçu l’aval de plu­sieurs com­po­santes de ces élites qui esti­maient (et estiment encore) qu’il vaut mieux isoler l’Iran pro­gres­si­ve­ment plutôt que de déclen­cher une guerre qu’on risque de perdre … En fin de compte, El-Baradei et d’autres aspi­rants à « cou­ronne » en Égypte et ailleurs ne veulent ni ne peuvent briser les liens de fer avec les États-Unis et leurs lar­bins euro­péens. C’est cepen­dant un dilemme, car cette dépen­dance signi­fie de conti­nuer la subor­di­na­tion à Israël, ce qui est une ques­tion sen­sible dans les pays en ques­tion.

Le déclin de la gauche

Pendant ce tenps, « ceux d’en bas » ne sont pas seule­ment des vic­times ni des spec­ta­teurs. La rue est prise d’assaut et des sec­teurs radi­ca­li­sés semblent déter­mi­nés à conti­nuer la bataille jusqu’au bout. Mais quels sont les outils dont ils dis­posent ? Depuis plu­sieurs décen­nies, le mou­ve­ment de libé­ra­tion anti-impé­ria­liste et les orga­ni­sa­tions anti­ca­pi­ta­listes ont été for­te­ment réduites dans cette région du monde. Certes, la ter­rible répres­sion a eu son impact, mais était-ce le seul fac­teur ? Il est pro­bable que la gauche arabe, contrai­re­ment à la gauche latino-amé­ri­caine notam­ment, se soit retrou­vée dému­nie devant la répres­sion à cause de ses propres fai­blesses. Avant la dis­lo­ca­tion qui se pour­suit depuis plus de trente ans main­te­nant, cette gauche (à part quelques excep­tions) avait choisi d’agir de manière subor­don­née aux sec­teurs popu­listes et natio­na­listes. Elle a été asso­ciée au déclin de ces sec­teurs. Elle a été gra­ve­ment affec­tée par l’implosion des régimes (dont celui de Nasser) et des mou­ve­ments (dont le Fatah) avec les­quels elle s’était arri­mée. Aujourd’hui donc, on ne peut vrai­ment parler d’un sec­teur de gauche bien orga­nisé aspi­rant à une posi­tion hégé­mo­nique dans cette région du monde. Bien sûr, l’histoire ne s’arrête pas et donc ici et là, des gauches se réaniment, mais cela va prendre du temps.

« Classes moyennes » et « mul­ti­tudes »

On le sait, les rues arabes ont été jusqu’à date prises d’assaut dans les villes sur­tout avec au pre­mier plan ce sec­teur indé­fini et ambigu des classes moyennes. On ne peut évi­dem­ment mettre dans le même sac les étu­diants sans emploi, les pro­fes­sions mena­cées, voire des seg­ments des élites com­mer­ciales et indus­trielles. Par contre, on ne peut sous-esti­mer l’écart entre ces couches très en colère et les « mul­ti­tudes » pro­lé­taires et pay­sannes qui com­posent la majo­rité de la popu­la­tion non seule­ment en milieu rural mais dans les bidon­villes. Les « classes moyennes » depuis la mise en place du projet qui domine encore aujourd’hui ont été frag­men­tées et dans une large mesure coop­tées. De manière insuf­fi­sante, les régimes ont « pro­tégé » ces classes moyennes au détri­ment des « pauvres » qui ont été pré­ci­pi­tées dans la pau­vreté la plus abjecte. Une partie impor­tante des classes moyennes a été absor­bée par la pri­va­ti­sa­tion du sec­teur public, notam­ment à tra­vers les « ONG » qui ont été man­da­tés par l’État pour éviter la dis­lo­ca­tion totale de la société. Une partie sub­stan­tielle des cadres et com­pé­tents de ces classes moyennes, notam­ment dans le monde uni­ver­si­taire, s’est tout sim­ple­ment exilée,. De plus, ces classes moyennes ont inté­gré le dis­cours libé­ral en vogue dans les pays occi­den­tal sur l’«état de droit», la « société civile», l’«intégration éco­no­mique ». Souvent sous l’influence des think-tank du social-libé­ra­lisme euro­péen (Friedrich Ebert Stichtung) ou des agences nord-amé­ri­caines libé­rales (Ford Foundation), ces intel­lec­tuels ancien­ne­ment de gauche ont capi­tulé et aban­donné le rôle (impor­tant) qu’ils jouaient dans l’ancienne géné­ra­tion des mou­ve­ments popu­laires. Aujourd’hui donc, leur pro­tes­ta­tion contre les Ben Ali et les Moubarak est ambi­guë et perçue comme telle par les mul­ti­tudes. Est-ce que la classe moyenne veut pro­té­ger ses pri­vi­lèges « à l’intérieur » du sys­tème actuel ? Ou veut-elle au contraire penser à des chan­ge­ments plus en pro­fon­deur ? La ques­tion reste ouverte.

Les masses

Entre-temps, les masses pro­lé­ta­riennes et pay­sannes com­mencent à faire sentir leur poids. Il faut dire, on a oublié !- que ce sont elles qui ont résisté aux démo­cra­tures ces der­nières années. Les mineurs de Gafsa sont ceux qui ont fait cham­bran­ler Ben Ali. Les gré­vistes de Helwan et de Al-Makallah se sont battus contre le régime meur­trier de Moubarak, sans pra­ti­que­ment aucun appui des classes moyennes urbaines. Cette cou­pure est à la fois socio­lo­gique et idéo­lo­gique, car face au déclin pro­fond et pro­longé de la gauche, ce sont les groupes se récla­mant de l’islam poli­tique qui ont pris le relais. Ils ont fait leur « tra­vail», ont orga­nisé des pauvres et mis en place des infra­struc­tures sociales. Ils ont fait des mos­quées des lieux d’organisation de la rébel­lion. Et même temps, compte tenu de leurs limites, ils ont été inca­pables de mettre en place un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. En gros, les isla­mistes n’ont pas de projet de trans­for­ma­tion, à part l’idée absurde de retour­ner à l’âge d’or de l’Oumma. Sauf Hezbollah au Liban, aucun de ces mou­ve­ments n’a arti­culé de posi­tion cohé­rente face aux dégâts sociaux du néo­li­bé­ra­lisme. La men­ta­lité de petits com­mer­çants (shop­kee­pers) qui reste celle de leurs chefs les empêche, non seule­ment de penser la trans­for­ma­tion, mais encore, plus immé­dia­te­ment, d’organiser les masses en une force orga­ni­sée, quitte à ren­voyer cette volonté d’émancipation dans les méandres et les impasses de la Jihad anti-amé­ri­caine. Plus encore, les isla­mistes sont coin­cés dans leurs visions réac­tion­naires et dépas­sées concer­nant les femmes et pré­co­nisent un « modèle cultu­rel » qui exclut, dis­cri­mine et étouffe, d’où le rejet de ces « modèles » par une grande partie de la popu­la­tion, y com­pris dans la « mul­ti­tude ». Autrement dit, il ne semble pas que les mou­ve­ments isla­mistes, qui ont un ascen­dant indé­niable au sein des couches popu­laires, n’aient la capa­cité de faire conver­ger les luttes dans un projet anti hégé­mo­nique.

Terrain ambigu

On a donc une situa­tion où s’enchevêtrent plu­sieurs contra­dic­tions com­plexes, ce qui devrait éviter de voir les choses avec des lunettes roses. La « révo­lu­tion » n’est pas pour demain dans le monde arabe, ce qui ne mini­mise aucu­ne­ment l’importance des mou­ve­ments en cours. Mais, jusqu’à temps que n’émerge un projet post capi­ta­liste et anti-impé­ria­liste consé­quent, la situa­tion risque d’évoluer davan­tage vers une tran­si­tion plutôt qu’une révo­lu­tion. Mais ce scé­na­rio de tran­si­tion n’est pas un chemin droit non plus. Les élites pré­da­trices savent se défendre. Mêmes si elles peuvent très bien flu­sher les Ben Ali et les Moubarak, elles vont se défendre becs et ongles pour per­pé­tuer le statu quo, « tout chan­ger en gar­dant l’essentiel», dit-on dans les capi­tales arabes mais aussi à Washington, Londres, Paris. Les élites libé­rales auront fort à faire pour délo­ger ces pré­da­teurs, d’autant plus que les puis­sances impé­ria­listes se méfient, même lorsque ces nou­velles élites disent ne pas vou­loir fran­chir les « lignes rouges ». Du côté des mul­ti­tudes, bien des incon­nues demeurent. Il y a de toute évi­dence des phé­no­mènes d’auto-organisation qui dépassent les cadres struc­tu­rés actuels, et qui sont ali­men­tés par les réseaux d’information trans­fron­ta­liers. Un Forum social arabe est en ges­ta­tion et même s’il demeure dans l’ombre, il y a tout un pro­ces­sus qui germe. Des mou­ve­ments de gauche par ailleurs, pre­nant note des chan­ge­ments en cours en Amérique latine, se disent qu’il faut chan­ger de cap et se lancer dans l’organisation des masses au lieu de perdre son temps à dis­cou­rir sur la « démo­cra­tie » libé­rale. On peut tout pré­voir sauf l’avenir disait Groucho Marx…

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