Université d’été des NCS

La révolution, l’histoire, les masses : que retenir de l’histoire ?

(Un aperçu des discussions qui auront lieu à l’Université d’été des NCS en août prochain)

Par Mis en ligne le 01 juillet 2010

On est vers 1914, à quelques jours de la Première Guerre mon­diale. Le monde est dans une crise pro­fonde, à la veille de tomber dans un car­nage sans pré­cé­dent. Les domi­nants par­tout pré­parent les affron­te­ments, imposent l’état d’exception, sup­priment les liber­tés démo­cra­tiques arra­chées par les domi­nants par des décen­nies de luttes. À gauche, c’est le chaos, la confu­sion, le désar­roi. Que faire ? Du fond de son exil, Lénine et une poi­gnée de socia­listes irré­duc­tibles pro­posent l’impensable : il faut foncer pour ren­ver­ser les domi­nants. Ce cri du cœur, au début, appa­raît plutôt comme un coup d’épée dans l’eau.

La gauche désemparée

Cette grande crise, qui amorce d’autres grandes crises (qui se pour­suivent pen­dant trente ans), prend la gauche par sur­prise. En effet, depuis des décen­nies, la social-démo­cra­tie, c’est comme cela qu’on appelle la gauche à l’époque, avance len­te­ment mais sûre­ment. Les syn­di­cats deviennent puis­sants, sont en mesure de lutter réel­le­ment pour amé­lio­rer la condi­tion ouvrière. Les partis socia­listes pro­gressent sur la scène élec­to­rale, sans gagner pour autant. Un peu par­tout, il y a une sorte de foi, quasi reli­gieuse, en l’inéluctabilité du socia­lisme, vu comme un projet de moder­ni­sa­tion et de pro­grès social. Les grands théo­ri­ciens du socia­lisme, Kautsky, Bernstein et Engels (le com­pa­gnon intel­lec­tuel de Marx) le répètent sans cesse, le monde va chan­ger de base, mais dans une sorte d’évolution presque « natu­relle » des choses. Il s’agit d’être patients, de miser sur l’éducation et l’organisation, de conqué­rir des posi­tions et, à un moment donné, la gauche pourra prendre le contrôle de l’État, et réorien­ter l’économie et la société, en ral­liant tout le monde.

Les domi­nants ne veulent rien entendre

Mais c’est jus­te­ment cette pers­pec­tive qui se casse alors. Les domi­nants, toutes ten­dances confon­dues, refusent le « grand com­pro­mis » offert par la gauche. Ils mili­ta­risent, déclenchent une spi­rale de conflits, non seule­ment dans les pays capi­ta­listes avan­cés, mais dans ce qui n’est pas encore le « tiers-monde » où ils mas­sacrent à une grande échelle les peuples colo­ni­sés. Dans cette orgie de vio­lence, l’idéologie qui est promue est celle de « tout le monde contre tout le monde », où se mêlent le racisme, l’ultranationalisme, la xéno­pho­bie. Peu à peu, la grande social-démo­cra­tie se dis­loque, se divise, s’effiloche. Le recul est gigantesque.

La poli­tique du désespoir

Au sein des masses en lutte, c’est le désar­roi. La majo­rité des partis social-démo­crates appuie la guerre et accepte de col­la­bo­rer avec les domi­nants et la droite. Des années de résis­tance semblent s’envoler en fumée. Mais beau­coup se révoltent. « On ne peut accep­ter cela », entend-on dans les fau­bourgs ouvriers de Paris, Berlin, Barcelone. Les anciens cou­rants anar­chistes, qui avaient été déclas­sés par la social-démo­cra­tie, reviennent en force. Ils recrutent des tas de jeunes, déter­mi­nés à com­battre. Mais l’anarchisme est confronté à ses propres limites. Le désir d’en découdre avec les domi­nants débouche la plu­part du temps sur un refus de l’élaboration stra­té­gique. On pense, à tort, que la volonté, pour ne pas dire le volon­ta­risme, la déter­mi­na­tion et le cou­rage, sont suf­fi­sants pour vaincre.

Substituisme

On fait de l’impatience une qua­lité suprême, on sub­sti­tue au tra­vail d’organisation et d’éducation, l’action directe, « exem­plaire ». Des affron­te­ments durs orga­ni­sés par une poi­gnée d’irréductibles, pensent les anar­chistes, les masses « vont finir par com­prendre ». Mais la réa­lité les rat­trape. Les noyaux anar­chistes sont faci­le­ment pour­chas­sés par l’État. (L’histoire est bien racon­tée par Victor Serge dans ses spec­ta­cu­laires « Mémoires d’un révo­lu­tion­naire », repu­bliées par Robert Laffont en 2001).

S’insérer dans la crise

Pendant que le monde, et la gauche, s’enfonce dans un trou sans fond, une nou­velle pro­po­si­tion émerge. Elle appa­raît effec­ti­ve­ment comme un « cri du cœur » plutôt que comme une hypo­thèse sérieuse. Les révo­lu­tion­naires russes, mais bien­tôt d’autres dis­si­dents de la social-démo­cra­tie euro­péenne comme l’Allemande Rosa Luxembourg, pensent qu’il faut « pro­fi­ter » de la crise. Les domi­nants sont forts, mais ils sont éga­le­ment divi­sés. Il y a les « ultra » qui veulent radi­ca­le­ment chan­ger le monde (ils fini­ront par s’imposer avec Hitler). Il y a des « modé­rés » qui veulent pré­ser­ver la « démo­cra­tie bour­geoise » quitte à répri­mer les mou­ve­ments sociaux. Les masses sont incer­taines, bien que beau­coup de gens embarquent dans la fer­veur guer­rière et ultra­na­tio­na­liste. Des frac­tures appa­raissent ici et là. Des « erreurs » sont com­mises ici et là parce que les domi­nants veulent frap­per trop fort trop vite.

Les fis­sures

Au début, ce n’est pas appa­rent, mais vers la fin de la décen­nie 1910, ces fis­sures res­sortent davan­tage. Des insur­rec­tions et des « pré insur­rec­tions » éclatent, pas tel­le­ment sous l’influence des des­pe­ra­dos anar­chistes, mais le plus sou­vent spon­ta­né­ment, avec une nou­velle géné­ra­tion de jeunes pro­lé­taires, de sol­dats, de mate­lots, de pay­sans, qui ne veulent plus et qui n’en peuvent plus. Tout cela reste inco­hé­rent, dis­persé. Mais en Russie, les cir­cons­tances sont par­ti­cu­lières. Le sys­tème domi­nant est par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rable. De l’autre côté, les socia­listes sont déter­mi­nés, expé­ri­men­tés par des années de luttes ouvertes et clan­des­tines. De ces dizaines de mil­liers de mili­tants et de mili­tantes se construit un projet à la fois « radi­cal » et « réformiste ».

Alter pou­voir

La fac­tion déter­mi­née de la social-démo­cra­tie, asso­ciée à Lénine, encou­rage les « soviets », qui sont des comi­tés ouvriers et pay­sans auto-orga­ni­sés, à « prendre le pou­voir », rien de moins. Peu à peu, le mou­ve­ment de masse arrive à la conclu­sion qu’il n’y a rien à attendre de la « marche iné­luc­table vers le socia­lisme », des « réformes impo­sées par en haut, des com­pro­mis avec le pou­voir capi­ta­liste. L’idée germe qu’il ne s’agit pas seule­ment de rem­pla­cer ce pou­voir par un autre, mais de créer une autre sorte de pou­voir, une autre sorte d’État. Une stra­té­gie d’alliances est éga­le­ment pro­po­sée, notam­ment avec le monde paysan, qui veut la terre et la fin de la guerre. On mise enfin sur l’extension de cette révo­lu­tion au reste du monde, sur­tout en Europe.

L’échec dans la victoire

Un nou­veau pou­voir émerge donc à Moscou et Petrograd, capi­tales des soviets. La social-démo­cra­tie regarde tout cela avec scep­ti­cisme, « com­ment ont-ils pu oser » ? Elle sou­ligne, avec raison, que la nou­velle révo­lu­tion a ten­dance à agir de manière auto­ri­taire. Les lea­ders sovié­tiques répliquent en disant qu’ils n’ont pas le choix, que la révo­lu­tion est agres­sée et sur­tout, isolée, du fait de la pas­si­vité des mou­ve­ments ailleurs en Europe. Ils ont raison. En effet, l’encerclement du sys­tème capi­ta­liste mon­dial étouffe la révo­lu­tion. Mais aussi, ils ont tort, car peu à peu, le nou­veau pou­voir s’étiole. L’autogestion ouvrière est rem­pla­cée par l’appareil d’une nou­velle bureau­cra­tie. Lénine, Trotski et bien d’autres bataillent contre ce pou­voir occulte, mais fina­le­ment, ils sont vain­cus. La révo­lu­tion est détournée.

Réfléchir

Depuis des décen­nies, la gauche tente de dénouer ce nœud. Comment expli­quer cette vic­toire-échec ? Que faut-il rete­nir de la brèche créée par les Soviets ? Et que faut-il éviter pour ne pas tomber dans le même piège ? À un pre­mier niveau, il est dif­fi­cile de contes­ter le fait que Lénine a raison. À l’époque, la pous­sée insur­rec­tion­nelle par en bas cherche réel­le­ment à ren­ver­ser et à trans­for­mer le pou­voir. Au lieu de ter­gi­ver­ser comme la social-démo­cra­tie ou de se lancer dans des actions de des­pe­ra­dos comme les anar­chistes, il faut consti­tuer une grande alliance et penser l’impensable : vaincre. L’idée d’un nou­veau pou­voir, d’un État post-capi­ta­liste qui serait autre chose qu’un État, est éga­le­ment légi­time. En pro­po­sant cette utopie, Lénine est cepen­dant conscient des risques et des dan­gers. Il pense, et c’est éga­le­ment légi­time, que la révo­lu­tion russe sera « sauvée » par une nou­velle révo­lu­tion encore plus vaste et mieux orga­ni­sée à l’échelle euro­péenne. Mais en fin de compte, ce pari est perdu. L’autre « risque », interne celui-là, est perçu par la révo­lu­tion dès le début, mais sous-estimé. La révo­lu­tion en se mili­ta­ri­sant et en se hié­rar­chi­sant, avale les prin­cipes démo­cra­tiques sur les­quelles elle est basée à l’origine. (Voir mon article dans le numéro 2 des NCS, Relire la révo­lu­tion russe)

Réconcilier le temps

De bien des manières, cette révo­lu­tion sovié­tique, et avant elle la Commune de Paris, a été « avant son temps ». Mais ces consi­dé­ra­tions sont à la limite de la méta­phy­sique. En effet, per­sonne ne peut « pro­gram­mer » la révo­lu­tion. Elle ne résulte pas de plans pré­éta­blis. Elle ne surgit pas du cer­veau des lea­ders. On ne peut même pas dire qu’elle soit « orga­ni­sée » par les mou­ve­ments. Les révo­lu­tions, les grandes rup­tures, sont des « moments » de rare inten­sité poli­tique et où comme le dit si bien Trotski, « les masses font irrup­tion dans l’histoire ». Mais il faut quand même réflé­chir sur le fait que ces « moments » débouchent rare­ment. Des insur­rec­tions sont vain­cues, divi­sées, épar­pillés, c’est plutôt la « règle » qu’on observe. Entre alors le fac­teur dit « sub­jec­tif ». Ici, des confi­gu­ra­tions poli­tiques ont la matu­rité, la confiance, la déter­mi­na­tion. Et ailleurs, elles ne l’ont pas. Dans ces confi­gu­ra­tions, il y a des mou­ve­ments, des mili­tants et des mili­tantes, des intel­lec­tuel-les, et aussi des débats, des inter­pel­la­tions, des choix poli­tiques, contes­tés et contes­tables. Quelques fois, rare­ment en réa­lité, on réus­sit à « récon­ci­lier le temps », c’est-à-dire, à trou­ver le fil entre la radi­ca­lité spon­ta­née, mais sou­vent tem­po­raire, des masses, et une stra­té­gie pour affai­blir et éven­tuel­le­ment vaincre les dominants.

L’« art » de la politique

C’est autre­ment dit, « l’art » de la poli­tique. Ce qui implique un mil­lion de choses mais cer­taines en par­ti­cu­lier. L’avènement d’une société post-capi­ta­liste est un projet, une « utopie » (au sens posi­tif que lui donne Walter Benjamin, notam­ment). Ce projet est légi­time et néces­saire, mais il n’est pas « auto­ma­tique », encore moins « pro­grammé » par la « marche iné­luc­table de l’histoire », contrai­re­ment à une idée bien ancrée dans la tra­di­tion social-démo­crate. Celle-ci, plus aujourd’hui qu’hier, s’enfonce dans la même impasse en pro­cla­mant que la révo­lu­tion, la rup­ture radi­cale, n’est pas à l’ordre du jour et qu’elle ne le sera pro­ba­ble­ment jamais. Or cette affir­ma­tion res­semble étran­ge­ment à celle qui était faite au début du ving­tième siècle, avant les révo­lu­tions russe, chi­noise, cubaine (les excep­tions de l’histoire). Il fau­drait donc que les social-démo­crates d’aujourd’hui soient plus pru­dents, plus modestes aussi, et qu’ils cessent d’invoquer cette « impos­si­bi­lité » de la révo­lu­tion pour jus­ti­fier leurs démarches (qui peuvent être légi­times par ailleurs).

L’humilité n’est pas un défaut

Autrement, et l’histoire se répète un peu éga­le­ment à ce niveau, la rup­ture ne se fait pas par l’action « exem­plaire», ni dans le cadre de mou­ve­ments spo­ra­diques, ultra radi­ca­li­sés, « impa­tients ». Là encore, les néo-anar­chistes d’aujourd’hui devraient être plus humbles. Ils doivent miser sur leur radi­ca­lité certes légi­time, mais cesser ce rêve stu­pide et inutile qu’ils peuvent se sub­sti­tuer aux masses. On peut « accom­pa­gner » cette irrup­tion des masses dans l’histoire. Et non la décré­ter. On peut aider à l’organisation de cette irrup­tion, donc, ensei­gner, édu­quer, pro­po­ser. Mais on doit aussi savoir écou­ter, apprendre, plutôt que de donner des « leçons ».

Une réponse à “La révolution, l’histoire, les masses : que retenir de l’histoire ?”

  1. Jean-Luc Poitoux dit :

    Bonjour,
    merci pour ce résumé fort intéressant.
    Votre conclu­sion débouche sur des qua­li­tés comme la modes­tie et une pos­ture : l’accompagnement des « masses », dans une logique de lutte des classes, je suppose.
    Vous m’en voyez ravi vu que c’est le métier que je porte et qui a émergé dans le cadre d’une asso­cia­tion huma­ni­taire au Havre (France) (lieu de lutte des classes par excellence) :
    http://​arcdev​.free​.fr/​a​m​s​.html
    Cependant, d’une part, vous lais­sez de côté l’écologie – c’est-à-dire la prise en compte des contraintes d’environnement et de santé (pré­ven­tion notam­ment), et d’autre part, vous ne répon­dez pas aux ques­tions suivantes :
    – un média­teur qui met­trait en ten­sion non vio­lente le capi­ta­lisme avec les masses n’apporterait-il pas une contri­bu­tion significative ?
    – inté­grer une approche duale repo­sant sur un indi­vidu libre et res­pon­sable ne ferait-il pas de même ? (Anarchisme ou/​et démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive résou­draient-elle ce problème ?…)
    – Le concept de « Care » a un cer­tain succès en France actuel­le­ment, quelle est sa puis­sance concep­tuelle selon vous et com­ment l’intégrer dans cette approche sys­té­mique sachant que la bienveillance/​bientraitance se conjugue à mer­veille avec la non-vio­lence politique ?

    A mon sens, comme deux faces d’un seul et même sys­tème mili­taro-indus­triel, le post-capi­ta­lisme va de pair avec le post-socialisme !

    Ouverte par Gandhi, Martin Luther-King et quelques autres, avec des résul­tats remar­quables, la post-vio­lence ne serait-elle pas la piste la plus pro­met­teuse pour faire émer­ger de nou­velles idéo­lo­gies qui intègrent le passé et le trans­cendent pour inven­ter un avenir vivable dura­ble­ment pour les géné­ra­tions futures ?

    Sans sortir du sys­tème actuel qui a démon­tré ses limites, c’est-à-dire sans dis­tan­cia­tion suf­fi­sante, nous n’y par­vien­drons pas.
    Ma folle ambi­tion de vou­loir y contri­buer repose sur cette conviction…
    Qu’en pensez-vous ?
    Parce qu’elle ferait dis­pa­raître votre « fond de com­merce », aurez-vous le cou­rage d’examiner cette hypo­thèse de post-socia­lisme conco­mi­tant au post-capi­ta­lisme lors de votre uni­ver­sité d’été ?
    Bien cordialement
    JLuc