La révolte palestinienne à l’ère de la solidarité internationale

Jad Kabbanji, 16 mai 2021

L’anniversaire de la Nakba a un gout bien particulier cette année. Alors que l’on commémore les 73 ans du grand exode, le peuple palestinien subit depuis plusieurs jours une guerre tous azimuts. En effet, ce sont les dernières tentatives d’expulsions illégales d’après les résolutions 478 de l’ONU[1] à Cheikh Jarrah qui sont à l’origine de la révolte actuelle de tout un peuple contre l’occupation israélienne. Tous les moyens sont bons pour mater le peuple : bombardements aériens à Gaza, tirs à balles réelles en Cisjordanie, répressions policières à Jérusalem et attaques de la population arabe en Israël par des milices d’extrême droite. Cette énième tragédie a déjà fait près de 200 morts et plusieurs milliers de blessés.

De Jérusalem, à la Cisjordanie en passant par la bande de Gaza, la révolte est entière. Alors que lors des rounds précédents, le conflit chaud se limitait à la bande Gaza cette fois-ci, la solidarité est nationale. Le conflit a débuté à Jérusalem et les autres régions se sont jointes à l’unisson. Même les Palestiniens·enes d’Israël, qu’on appelle communément les Palestiniens·enes de 1948, sont de la partie. Alors que par le passé, ces populations faisaient preuve d’un certain mutisme se limitant à de traditionnelles manifestations pacifiques de solidarités, cette fois-ci l’évolution est notable[2]. Les émeutes éclatent partout où il y a des populations arabes, suscitant la colère des nervis d’extrême droite, partisans du grand Israël.

Un pouvoir plus affaibli que jamais

La fuite en avant de Netanyahu qui débute son cinquième mandat en tant que Premier ministre, n’étonne plus personne. Il nous a habitués, depuis près de 25 qu’il pratique dans les plus hautes sphères du pouvoir, à ses actes provocateurs et à ses guerres à n’en plus finir pour se sortir du pétrin. Cette fois-ci, le fossé semble abyssal entre une réalité politico-économique plus que morose et ses rêves d’une « paix régionale » au détriment du principal intéressé : la population palestinienne. Ce mirage de paix avec certains États arabes de la région est passé aussi vite qu’il a été annoncé[3].

Depuis plusieurs années, Israël vit une crise sans précédent qui touche la légitimité même des gouvernants. Le mouvement de protestation qui s’est insurgé contre la corruption du gouvernement Netanyahu ne s’est tu qu’avec l’apparition de la pandémie mondiale un an plus tôt. Mais rien n’a été réglé, pire encore, le fossé semble plus grand que jamais entre les élites et le reste de la population. À l’ère de la crise mondiale du système néolibérale, l’État d’Israël subit les conséquences des politiques qu’il a appliquées avec grande attention depuis les années 1980 : privatisation, allègement du filet social, marginalisation des syndicats, etc. Donc, quoi de mieux que de détourner l’attention avec la politique de colonisation de Jérusalem et du quartier de Cheikh Jarrah qui a abouti à l’ébrasement actuel ?

Incapable de former un nouveau gouvernement depuis les élections de mars 2021, Netanyahu joue avec le feu et semble même prêt à embraser toute la région pour obtenir le soutien populaire qui lui a manqué lors des dernières échéances électorales. Le pari semble hasardeux. En effet, on est plus loin que jamais d’une victoire militaire écrasante d’Israël, incapable de faire taire les missiles qui menacent désormais une grande partie du territoire, dont le centre économique, Tel-Aviv. De plus, une incursion terrestre dans la bande de Gaza semble exclue pour l’instant, car trop couteuse en vies humaines pour l’armée israélienne qui doit en outre, batailler sur plusieurs fronts en même temps. Dès lors, la seule option militaire viable semble être un bombardement aérien et terrestre sans discernement de cette enclave et sans se soucier de la vie des populations civiles qui forment le gros du contingent des victimes.

Une alternative aux médias de masse

Si les tous les yeux sont pour l’instant rivés sur Gaza, l’épine dans le pied de Netanyahu n’est pas nécessairement là. Depuis que le Hamas a pris le pouvoir dans ce territoire, c’est le quatrième conflit armé d’envergure et son issu ne sera probablement pas différent des autres : un cessez-le-feu fragile avec un nouvel équilibre des forces en attendant la reprise des hostilités. L’enjeu principal est plutôt dans les autres territoires révoltés. Comment ramener l’ordre sauf avec une politique sécuritaire de plus en plus fascisante faite d’expulsions forcées, de massacres, d’emprisonnements et d’assassinats extrajudiciaires ? En somme, un renforcement du régime d’apartheid alors que tous les regards du monde sont tournés vers Israël.

Or, à l’ère du « Black Lives Matter », ces politiques ne passent plus. Même l’administration Biden qui s’est fait élire en pleine crise raciale et qui a plus d’une fois soutenu oralement le mouvement d’émancipation des noires ne peut plus rester indifférente. Certes, le soutien diplomatique des États-Unis pour l’État hébreu reste plein et entier, mais on note tout de même un certain fléchissement au niveau du discours[4]. Ainsi, Antony Blinken, le nouveau secrétaire d’État, dans une déclaration rare datant du 12 mai, affirme que « les Palestiniens ont le droit à la sécurité », ce qui dénote un certain changement de ton par rapport à l’ère Trump. Cette évolution a certainement avoir avec la couverture médiatique du conflit. En effet, les réseaux sociaux sont désormais omniprésents et participent pleinement à libérer la parole des populations qui subissent la répression de l’occupation[5].

Ainsi, des vidéos circulent depuis quelques semaines qui montrent les scènes de violences institutionnelles devenues ordinaires. Elles tournent en boucle sur les téléphones à travers le monde et participent à la campagne de solidarité. Des messages d’appui à la cause palestinienne sont également présents sur les pages de nombreuses célébrités aux États-Unis[6]. Même si depuis deux semaines l’on assiste à une censure sans précédent avec la fermeture pure et simple de milliers de comptes Instagram, Facebook et Twitter propalestiniens, il est désormais impossible de contrôler le récit de l’histoire[7]. Les images continuent à circuler et la solidarité avec le peuple palestinien est internationale comme le montrent les diverses manifestations aux quatre coins de la planète, notamment au Québec.

Le Québec persiste dans son soutien à la cause palestinienne

Depuis deux semaines, plusieurs initiatives de solidarité ont eu lieu au Québec. La manifestation monstre qui a rassemblé plus de 15 000 personnes à Montréal, le samedi 15 mai, est la dernière en date. Les choses bougent également au niveau politique. Une motion demandant une solution politique, juste et pacifique au dit conflit israélo-palestinien, déposée par la députée d’origine palestinienne de Québec solidaire, Ruba Ghazal, a été adoptée à l’unanimité[8]. Également, le groupe, Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient, organise une campagne en ligne qui vise à écrire aux députés fédéraux et au Premier ministre Justin Trudeau afin que le Canada condamne officiellement l’État d’Israël pour ces nombreux abus notamment à Jérusalem[9].

Enfin, la remise en question de l’omniprésence états-unienne dans la région marque le début d’une nouvelle ère dans l’histoire israélo-palestinienne. En effet, les États-Uniens ne semblent pas disposés à mettre tout leur poids diplomatique en vue de la résolution de cette dernière crise au Moyen-Orient[10]. Dès lors, il est d’autant plus important que les Québécois·es de toute origine participent aux différentes actions de solidarité avec le peuple palestinien et fassent entendre leur opposition à un régime d’apartheid que continue à soutenir le gouvernement canadien.

NOTES

[1] unispal.un.org/UNISPAL.NSF/0/DDE590C6FF232007852560DF0065FDDB

[2] www.theelephant.info/op-eds/2021/05/15/protests-by-palestinian-citizens-in-israel-signal-growing-sense-of-a-common-struggle

[3] www.lorientlejour.com/article/1261788/les-nouveaux-amis-arabes-disrael-dans-lembarras.html

[4] www.voanews.com/usa/us-still-supports-israel-fissures-emerge

[5] theintercept.com/2021/05/12/israel-palestine-jerusalem-social-media/?fbclid=IwAR1F6PNcbrLbFTSDSJ5tWTFB26gmLs9cInfTgNdrthE-XqcG7vOcnmeVwbE

[6] www.middleeasteye.net/news/israel-palestine-celebrities-solidarity-reaction-mixed

[7] www.rt.com/news/523482-instagram-twitter-apologize-palestine-censorship

[8] www.lapresse.ca/actualites/politique/2021-05-13/conflit-entre-israel-et-la-palestine/l-assemblee-nationale-exprime-son-inquietude-par-le-biais-d-une-motion.php

[9] fr-cjpme.nationbuilder.com/hrw_apartheid

[10] www.lemonde.fr/international/article/2021/05/14/etats-unis-joe-biden-rechigne-a-intervenir-dans-la-derniere-crise-israelo-palestinienne_6080157_3210.html