La révolte des indigné-e-s

Notes depuis la Plaza Tahrir de Barcelone

Par Mis en ligne le 28 mai 2011
Il n’y a plus de doutes. Le vent qui a élec­trisé le monde arabe ces der­niers mois, l’esprit des pro­tes­ta­tions répé­tées en Grèce, des luttes étu­diantes en Grande-Bretagne et en Italie, des mobi­li­sa­tion anti-Sarkozy en France… est arrivé dans l’Etat espa­gnol.

Il n’y a plus de place pour le « busi­ness as usual ». Les confor­tables rou­tines mer­can­tiles de notre « démo­cra­tie de marché » et ses rituels élec­to­raux et média­tiques se sont vus sou­dai­ne­ment per­tur­bés par l’irruption impré­vue dans la rue et dans l’espace public d’une mobi­li­sa­tion citoyenne. Cette révolte des indi­gné-e-s inquiète les élites poli­tiques, tou­jours mal à l’aise quand la popu­la­tion prend au sérieux la démo­cra­tie… et décide de la pra­ti­quer pour son propre compte.

Il y a deux ans demi, quand la crise his­to­rique a éclaté en sep­tembre 2008, les « maîtres du monde » ont connu un bref moment de panique, alarmé par l’ampleur d’une crise qu’ils n’avaient pas prévus, par l’absence d’instruments théo­riques pour la com­prendre et par la crainte d’une forte réac­tion sociale. Sont arri­vées alors les pro­cla­ma­tions creuses sur la « refon­da­tion du capi­ta­lisme » et les faux mea culpa qui se sont peu à peu éva­po­rés, dès que le sys­tème finan­cier a été sauvé, face à l’absence de toute explo­sion sociale.

La réac­tion sociale s’est faite attendre. Depuis l’éclatement de la crise, les résis­tances sociales ont rela­ti­ve­ment faibles. Il y a eu un énorme gouffre entre le dis­cré­dit du modèle éco­no­mique actuel et sa tra­duc­tion sous forme d’action col­lec­tive. Plusieurs fac­teurs l’explique, en par­ti­cu­lier la peur, la rési­gna­tion face à la situa­tion actuelle, le scép­ti­cisme par rap­port aux syn­di­cats, l’absence de réfé­rents poli­tiques et sociaux et l’influence, parmi les sala­riés, des valeurs indi­vi­dua­listes et consu­mé­ristes incul­quées en per­ma­nence depuis des années par le sys­tème.

La révolte actuelle, cepen­dant, ne part pas de zéro. Des années de tra­vail à petite échelle des réseaux et mou­ve­ments alter­na­tifs, d’initiatives de résis­tances à l’impact bien plus limité ont main­tenu la flamme de la contes­ta­tion pen­dant cette période dif­fi­cile. La grève géné­rale du 29 sep­tembre avait ouvert une pre­mière brèche, mais la démo­bi­li­sa­tion ulté­rieure des direc­tions des syn­di­cats CCOO et UGT et la hon­teuse signa­ture du Pacte social l’ont refer­mée en stop­pant toute mobi­li­sa­tion syn­di­cale. Avec comme consé­quence le dis­cré­dit et la perte de tout pres­tige des syn­di­cats majo­ri­taires aux yeux de la jeu­nesse com­ba­tive qui pro­ta­go­nise aujourd’hui les occu­pa­tions.

Indignés et indignées !

« L’indignation », rendue popu­laire à tra­vers le pam­phlet de Stéphane Hessel, est une des idées-force qui défi­nissent les pro­tes­ta­tions en cours. C’est la réap­pa­ri­tion, sous une autre forme, du « Ya Basta ! » (« Assez ! ») lancé par les Zapatistes à l’occasion de leur sou­lè­ve­ment le 1er jan­vier 1994 dans la pre­mière révolte contre le « nouvel ordre mon­dial » pro­clamé à l’époque par George Bush père après la Première guerre du Golfe, la dis­pa­ri­tion de l’URSS et la chute du Mur de Berlin.

« L’indignation est un com­men­ce­ment. On s’indigne, on se sou­lève et puis on voit » sou­li­gnait Daniel Bensaïd. Peu à peu, on est passé du malaise à l’indignation et de l’indignation à la mobi­li­sa­tion. Nous sommes face à une véri­table « indi­gna­tion mobi­li­sée ». Du trem­ble­ment de terre de la crie com­mence à surgir le tsu­nami de la mobi­li­sa­tion sociale.

Pour lutter, il ne faut seule­ment du malaise et de l’indignation, il faut éga­le­ment croire dans l’utilité de l’action col­lec­tive, dans le fait qu’il soit pos­sible de vaincre et que tout n’est pes perdu avant même de com­men­cer. Pendant des années, les mou­ve­ments sociaux dans l’Etat espa­gnol n’ont connu que des défaites. L’absence de vic­toires qui démontre l’utilité de la mobi­li­sa­tion sociale et qui aug­mentent les expéc­ta­tives du pos­sible ont pesé lour­de­ment dans la lente réac­tion ini­tia­tive face à la crise.

C’est pré­si­cé­ment ici qu’entre l’immense contri­bu­tion des révo­lu­tions dans le monde arabe aux pro­tes­ta­tions en cours. Elles nous montrent que l’action col­lec­tive est utile, que, oui, « on peut le faire ». Il n’est donc pas éton­nant que des ces révo­lu­tions, tout comme les vic­toires moins média­ti­sées du peuple islan­dais contre les ban­quiers et la caste poli­tique, consti­tuent, depuis le début, des réfé­rences pour les mani­fes­tant-e-s et les acti­vistes du mou­ve­ment actuel.

Ensemble avec la convic­tion que « c’est pos­sible », que l’ont peut chan­ger les choses, la perte de la peur, dans un contexte de crise et de dif­fi­cul­tés per­son­nelles, est un autre fac­teur clé. « Sans Peur », c’est exac­te­ment l’un des slo­gans les plus expri­més ces der­niers jours. La peur para­lyse encore une grande majo­rité des tra­vailleurs et des sec­teurs popu­laires, ce qui ampli­fie la pas­si­vité ou favo­rise les réac­tions xéno­phobes et peu soli­daires. Mais la mobi­li­sa­tion du 15 Mai et les occu­pa­tions qui se répandent comme une traî­née de poudre consti­tuent un puis­sant anti­dote contre la peur.

Le Mouvement du 15 Mai et les occu­pa­tions ont une impor­tante com­po­sante géné­ra­tion­nelle. Comme à chaque fois qu’éclate un nou­veau cycle de luttes, c’est une nou­velle géné­ra­tion mili­tante qui émerge avec force, et la « jeu­nesse » en tant que telle acquiert visi­bi­lité et pro­ta­go­nisme. Mais si cette com­po­sante géné­ra­tion­nelle est fon­da­men­tale, et s’exprime par exemple dans cer­tains mou­ve­ments orga­ni­sés tels que « Juventud Sin Futuro », il faut sou­li­gner que la pro­tes­ta­tion en cours n’est pas un mou­ve­ment géné­ra­tion­nel. C’est un mou­ve­ment de cri­tique du modèle éco­no­mique actuel et des ten­ta­tives de faire payer la crise aux tra­vailleurs dans lequel les jeunes ont un poids impor­tant. Le défit est pré­ci­sé­ment que, comme dans tant d’autres occa­sions, la pro­tes­ta­tion de la jeu­nesse agisse comme un fac­teur déclen­chant et un cata­ly­sa­teur d’un cycle de luttes sociales plus vaste.

L’esprit alterglobaliste est de retour

La dyna­misme, la spon­ta­néité et l’impulsion des pro­tes­ta­tions actuelles sont les plus fortes depuis l’émergence du mou­ve­ment alter­glo­ba­liste il y a plus d’une décen­nie. Né au niveau inter­na­tio­nal en novembre 1999 dans les pro­tes­ta­tions de Seattle pen­dant le sommet de l’OMC (bien que ses racines remontent au sou­lè­ve­ment zapa­tiste au Chiapas en 1994), la vague alter­mon­dia­liste avait rapi­de­ment atteint l’Etat espa­gnol. Le réfé­ren­dum pour l’annulation de la dette en mars 2000 (orga­nisé le jour même des élec­tions légis­la­tives et qui fut inter­dit dans plu­sieurs villes par la Junte Electorale) et la forte par­ti­ci­pa­tion au contre-sommet de Prague en sep­tembre 2000 contre la Banque mon­diale et le FMI furent ses pre­mières batailles, en par­ti­cu­lier en Catalogne. Mais son carac­tère massif et large fut atteint avec les mobi­li­sa­tions contre le sommet de la Banque mon­diale à Barcelone les 22 et 24 juin 2001, dont on fêtera sous peu le dixième anni­ver­saire. Dix ans plus tard, nous assis­tons donc à la nais­sance d’un mou­ve­ment dont l’énergie, l’enthousiasme et la force col­lec­tive n’a plus été observé depuis lors. Il ne s’agira donc pas d’un anni­ver­saire nos­tal­gique, bien au contraire. Nous allons le fêter avec la nais­sance d’un nou­veau mou­ve­ment d’ampleur.

Les assem­blées qui se sont tenues ces der­niers jours sur la Place de la Catalogne (et, sans aucun doute, dans toutes les occu­pa­tions qui ont lieu dans le reste de l’Etat espa­gnol, à com­men­cer par celle de la Puerta del Sol à Madrid), nous ont offerts des moments inou­bliables, de cette sorte d’événements qui n’arrivent que peu de fois et qui marquent un avant et un après dans les tra­jec­toires mili­tantes de ceux qui y par­ti­cipent et dans la dyna­mique des luttes sociales. Le mou­ve­ment du 15 mai et les occu­pa­tions sont d’authentiques « luttes fon­da­trices » et des symp­tômes clairs que nous assis­tons à un chan­ge­ment de cycle et que le vent de la révolte souffle à nou­veau. C’est une véri­table « géné­ra­tion Tahrir » qui émerge, comme l’a fait avant elle la « géné­ra­tion Seattle » ou la « géné­ra­tion Genova ».

A mesure que l’impulsion du mou­ve­ment « alter­glo­ba­liste » a par­couru la pla­nète, pour­chas­sant les som­mets offi­ciels à Washington, Prague, Québec, Göteborg, Gênes ou Barcelone, des mil­liers de per­sonnes se sont iden­ti­fiées à ces pro­tes­ta­tions et une grande quan­tité de col­lec­tifs de par la monde ont eu la sen­sa­tion de faire partie d’un même mou­ve­ment commun, d’un même « peuple », le « peuple de Seattle » ou de « Gênes , de par­ta­ger des objec­tifs com­muns et se sentir par­ti­ci­pant à une même lutte.

Le mou­ve­ment actuel s’inspire éga­le­ment de réfé­rences inter­na­tio­nales plus récentes et impor­tantes de luttes et de vic­toires. Il cherche à se situer dans la constel­la­tion de mou­ve­ments aussi divers que les révo­lu­tions en Egypte et en Tunisie, des vic­toires en Islande, dans le contexte d’un combat géné­ral contre le capi­ta­lisme global et les élites poli­tiques à sa solde. A l’intérieur de l’Etat espa­gnol, les mani­fes­ta­tions du 15 mai, et aujourd’hui les occu­pa­tions, exem­plaires du point de vue de la simul­ta­néi­tié, de la décen­tra­li­sa­tion et de la coor­di­na­tion, tracent les contours d’une iden­tité par­ta­gée et d’une com­mu­nauté d’appartenance sym­bo­lique.

Le mou­ve­ment alter­glo­ba­liste a eu en ligne de mire, dans sa phase la plus élevée, les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales ; OMC, BM, FMI et les mul­ti­na­tio­nales. Ensuite, avec le déclen­che­ment de la « guerre glo­bale contre le ter­ro­risme » lancée par Bush junior, la cri­tique de la guerre et de la domi­na­tion impé­ria­liste ont acquis une forte cen­tra­lité. Le mou­ve­ment actuel par contre axe sa cri­tique contre la caste poli­tique natio­nale, dont la com­pli­cité et la ser­vi­lité face aux pou­voirs éco­no­miques ont été plus que jamais mises à nu avec la crise. « Nous ne sommes pas une mar­chan­dise aux mains des poli­ti­ciens et des ban­quiers » pro­cla­mait l’un des prin­ci­paux slo­gans du 15 Mai. On relie ainsi la cri­tique fron­tale de la caste poli­tique, de la poli­tique pro­fes­sion­nelle, avec la cri­tique, pas tou­jours bien arti­cu­lée ou cohé­rente, du modèle éco­no­mique actuel et des pou­voirs finan­ciers. « Capitalism ? Game over ».

Vers l’avenir

L’avenir du mou­ve­ment initié le 15 Mai est impré­vi­sible. A court terme, le pre­mier défi est de conti­nuer à élar­gir les occu­pa­tions en cours, à mettre en marches les villes qui ne sont pas encore tou­chées et à les main­te­nir, au moins, jusqu’au dimanche 22 mai. Il n’échappe à per­sonne le fait que les jour­nées du 21, « jour de réflexion » pré-élec­to­ral, et du 22, jour des élec­tions, vont être déci­sifs. Le carac­tère massif des occu­pa­tions sera alors fon­da­men­tal.

Il est éga­le­ment néces­saire de mettre en avant de nou­velles dates de mobi­li­sa­tion, dans la suite directe de celle du 15 Mai, afin de main­te­nir le rythme. Le défi prin­ci­pal est de pré­ser­ver la dyna­mique simul­tan­née d’expansion et de radi­ca­li­sa­tion de la pro­tes­ta­tion que nous avons connus ces der­niers jours. Et, dans le cas spé­ci­fique de la Catalogne, de cher­cher des synér­gies entre la radi­ca­listé et la soif de chan­ge­ment du sys­tème expri­més le 15 Mai et dans les occu­pa­tion, avec les luttes contre l’austérité, en par­ti­cu­lier dans les sec­teurs de la santé et de l’enseignement. L’occupation de la Plaza Catalunya (rebap­ti­sée « Plaza Tahrir » par les occu­pant-e-s, NdT) est deve­nue un point de ren­contre, un puis­sant aimant, atti­rant de nom­breux sec­teurs ani­mant les luttes les plus dyna­miques. Il s’agit d’amplifier son carac­tère de point de ren­contre des résis­tances et des luttes qui per­mette de jeter des ponts, de faci­li­ter le dia­lo­gye et de pro­pul­ser avec force les mobi­li­sa­tions à venir. Etablir des alliances entre les pro­tes­ta­tions en cours, entre les acti­vistes non orga­ni­sés, le syn­di­ca­lisme alter­na­tif et de combat, le mou­ve­ment des voi­sins, les col­lec­tifs de quar­tiers, tel est le grand défi des pro­chains jours.

« La révo­lu­tion com­mence ici » chan­tions nous hier sur la Plaza Catalunya. Au moins, ce qui com­mence, c’est un nou­veau cycle de luttes de masses. Ce qui ne fait pas de doute par contre, c’est que plus de dix ans après l’émergence du mou­ve­ment alter­glo­ba­liste et deux ans après l’éclatement de la crise, la révolte sociale est de nou­veau à l’ordre du jour.

Josep Maria Antentas est pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’Universitat Autónoma de Barcelona (UAB). Esther Vivas par­ti­cipe au Centre d’études sur les mou­ve­ments sociaux (CEMS) de l’Universitat Pompeu Fabra (UPF). Tous deux sont membres de la Gauche Anticapitaliste (Izquierda Anticapitalista – Revolta Global, en Catalogne) et auteurs de « Resistencias Globales. De Seattle a la Crisis de Wall Street » (Editorial Popular, 2009) et par­ti­cipent à l’occupation de la Plaza Catalunya de Barcelone.

Publié par Mouvements, le 23 mai 2011. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​L​a​-​r​e​v​o​l​t​e​-​d​e​s​-​i​n​d​i​g​n​e​-​e​-​s​-​n​o​t​e​s​.html

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