La revanche des Indiens ?

Entrevue avec Aníbal Quijano

Extrait d’une entrevue réalisée par Yann Moulier Boutang et publié dans Multitudes (2009/1, no. 35)
Par Mis en ligne le 10 juillet 2009

Qu’est ce qu’est l’Amérique latine ?

L’Amérique latine n’est pas un orga­nisme ou une iden­tité homo­gène et défi­nis. Les ten­dances qui tra­versent chacun des pays qui la com­posent sont d’ailleurs loin d’être iden­tiques. On pour­rait tou­te­fois admettre que ces pays, ainsi que le volume global de la popu­la­tion du conti­nent, se carac­té­risent : par une cer­taine spé­ci­fi­cité his­to­rique, ori­gi­naire, qui tient à l’expérience com­mune d’une domi­na­tion colo­niale ibé­rique exer­cée pen­dant un peu plus de 300 ans ; par l’utilisation majo­ri­taire de langues d’origine prin­ci­pa­le­ment latine ; par la per­sis­tance d’une vaste popu­la­tion d’origine indi­gène qui a ses propres langues et d’une popu­la­tion d’origine afri­caine qui a des frag­ments de langues et des ima­gi­naire propres ; par la domi­na­tion sociale et poli­tique exer­cée en continu par des groupes euro­cen­triques (par filia­tion ou adhé­sion) ; et par l’hégémonie conti­nue de formes euro­cen­triques dans les rela­tions sub­jec­tives et dans les modèles poli­tiques. Last but not least, en termes poli­tiques, tous ces pays sont déco­lo­ni­sés depuis presque 200 ans. En ce sens, il y a donc une raison réelle à parler de l’Amérique latine, bien que ce nom soit assez récent, et que rien ne garan­tisse par ailleurs qu’il par­vienne à s’imposer de manière défi­ni­tive, parce que bon nombre de ques­tions d’identité his­to­rique ne sont pas réso­lues. Mais aussi et sur­tout parce que ces ques­tions d’identité his­to­rique sont per­çues comme une conjonc­tion d’hétérogénéités, de dis­con­ti­nui­tés, de conflits, d’ambivalences et de pers­pec­tives indé­cises. C’est en ce sens que nous uti­li­se­rons qua­li­fie­rons ici de latino-amé­ri­cains les pro­ces­sus his­to­riques qui affectent aujourd’hui la région.

Comment l’Amérique latine se posi­tionne-t-elle dans la mon­dia­li­sa­tion ou la glo­ba­li­sa­tion ?

Les pro­ces­sus qui se déroulent actuel­le­ment en Amérique latine sont une expres­sion spé­ci­fique de pro­ces­sus ou de ten­dances qui tra­versent l’ensemble du « monde glo­ba­lisé ». Ce monde est une confi­gu­ra­tion nou­velle en termes socio­lo­giques, le pro­duit de ten­dances qui poussent à un chan­ge­ment de « patron » du pou­voir colonial/​moderne/​eurocentré depuis la moitié des années 1970, même si cer­taines de ces ten­dances cen­trales avaient com­mencé à opérer une décen­nie aupa­ra­vant. Pour le dire vite, nous sommes plon­gés dans une crise de tran­si­tion de la colo­nia­lité glo­bale dont on ne peut aujourd’hui pré­voir l’issue, mais qui pousse vers une autre confi­gu­ra­tion du pou­voir global ou vers une révo­lu­tion glo­bale.

L’une de ces ten­dances est le déclin de l’hégémonie des États-Unis dans la colo­nia­lité glo­bale, après la dés­in­té­gra­tion du « bloc socia­liste » et l’implosion de l’URSS et l’émergence de plu­sieurs centres com­pé­ti­tifs d’hégémonie glo­bale. Cela a des impli­ca­tions déci­sives pour l’Amérique latine, parce que l’émergence pro­gres­sive des États-Unis comme centre impé­rial mon­dial s’est jouée, en pre­mier lieu, sur et avec l’Amérique latine.

Dans ce contexte immé­diat, il est clai­re­ment per­cep­tible que l’Amérique latine a com­mencé à dis­po­ser d’une marge d’autonomie crois­sante en ce qui concerne l’hégémonie impé­ria­liste des États-Unis et de l’Europe occi­den­tale, sans que cela implique pour autant une route et/​ou une pers­pec­tive défi­ni­tives ou par­ta­gées dans les dif­fé­rents pays de la région. La tran­si­tion ne fait que com­men­cer et elle pro­vient d’une his­toire tor­tueuse.

Comment l’Amérique latine vit-elle le déclin des USA ?

La délé­gi­ti­ma­tion du néo­li­bé­ra­lisme comme sens commun uni­ver­sel, les dom­mages d’une poli­tique éco­no­mique ins­pi­rée de ses prin­cipes sur la majo­rité des popu­la­tions d’Amérique du Sud et le dis­cré­dit crois­sant, la quasi-illé­gi­ti­mité de l’administration Bush, depuis les fraudes élec­to­rales qui ont permis son acces­sion au pou­voir jusqu’aux fraudes poli­tiques que consti­tuent les inva­sions colo­niales de l’Irak et de l’Afghanistan et les mas­sacres de popu­la­tions sans défense, ont fini par conver­ger avec la réces­sion qui s’est ins­tal­lée aux États-Unis depuis le der­nier tri­mestre de 2007, et avec la mani­fes­ta­tion de ce qu’on a appelé la « crise finan­cière ». Cela a faci­lité l’émergence du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) ainsi que les mou­ve­ments qui visent à étendre la marge d’autonomie d’une nou­velle Amérique latine, qui com­prend de nou­veau aujourd’hui le Mexique, l’Amérique cen­trale et les Caraïbes.

Que dire du Brésil ?

Dans la situa­tion actuelle, on peut s’attendre à ce que le Brésil soit le grand béné­fi­ciaire de ces nou­velles ten­dances, de ces nou­velles marges d’autonomie de l’Amérique latine. On peut s’attendre du même coup à ce que les autres « pays » y occupent des places plus fluc­tuantes. Nous avons pour­tant appris au cours d’une longue his­toire, et celle du XXe siècle tout par­ti­cu­liè­re­ment, que les termes de « pays » ou d’« État-nation » n’ont pas de signi­fi­ca­tion uni­voque à tra­vers le monde. Les marges d’autonomie dont béné­fi­cient les orga­nismes dési­gnés par ces termes ne servent pas de la même manière tous les inté­rêts sociaux, groupes sociaux ou sec­teurs de la popu­la­tion. Et nous avons vu à quel point, en Amérique latine, la popu­la­tion, les sec­teurs qui la com­posent et les inté­rêts en jeu sont hété­ro­gènes, au-delà même de leur inéga­lité.

C’est pour­quoi il est utile de prendre un grand nombre de pré­cau­tions dans l’emploi de termes qui ont été rendus trop équi­voques, sur­tout durant ces der­nières trente années : « gauche » et « droite » comme iden­ti­tés poli­tiques, qui étaient com­plexes, peuvent main­te­nant appa­raître au mieux comme inutiles, au pire comme nui­sibles. Ainsi, le Brésil est le pays le plus étendu, le plus peuplé et le plus riche de l’Amérique latine. Mais il est aussi celui qui connaît la pola­ri­sa­tion sociale (les écarts de richesse) la plus élevée du monde, et pas sim­ple­ment de l’Amérique latine. C’est aussi le pays qui compte le plus grand nombre d’esclaves parmi les tra­vailleurs ruraux, et une vaste partie de sa classe domi­nante est com­po­sée de pro­prié­taires fon­ciers escla­va­gistes qui n’hésitent pas à assas­si­ner, presque quo­ti­dien­ne­ment, des diri­geants poli­tiques et des pay­sans. Toutefois, le Président actuel est un ex-leader syn­di­cal avec une longue tra­jec­toire de lutte pour les droits des tra­vailleurs, et le Parti des tra­vailleurs (PT) est une for­ma­tion poli­tique qui a regroupé presque toutes les ten­dances socia­listes qui ont émergé ou ont été main­te­nues durant les années 1960 et 70. Le Mouvement des sans-terre (MST) se plaint, for­mel­le­ment, que la réforme agri­cole pour laquelle com­battent les pay­sans ait peu avancé, leur situa­tion s’étant même dégra­dée par rap­port à ce qu’ils connais­saient avec le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent, lui aussi dirigé par un ex-socia­liste, Fernando Henrique Cardoso.

La ligne poli­tique qui cherche davan­tage d’autonomie « natio­nale » vis-à-vis des États-Unis et du monde, avait com­mencé, on le sait, avant l’actuel gou­ver­ne­ment. Il est vrai que, dans le cas de Lula, son expé­rience préa­lable est celle d’un négo­cia­teur capable et effi­cace du conflit entre tra­vailleurs et patrons capi­ta­listes, plus que celle de por­teur d’un projet poli­tique de sub­ver­sion du pou­voir capi­ta­liste. On peut penser, par consé­quent, que la situa­tion des tra­vailleurs et des couches moyennes sala­riées serait pire encore si le gou­ver­ne­ment était expli­ci­te­ment « néo­li­bé­ral », c’est-à-dire de « droite ». Cela en fait-il pour autant un gou­ver­ne­ment de « gauche » ? Peut-être. Mais dans ce cas, il faut admettre que l’histoire sémantique/​politique du terme est pour le moins pro­blé­ma­tique.

Et de la Bolivie ?

En Bolivie, il s’agit, avec le gou­ver­ne­ment Evo Morales, non seule­ment de la lutte pour la pleine citoyen­neté des « Indigènes », mais sur­tout pour leur pré­sence hégé­mo­nique dans l’administration de l’appareil éta­tique. Bien qu’une vision « maté­ria­liste-his­to­rique » paraisse avoir pré­do­miné dans la lec­ture de la société boli­vienne et de ses ten­dances en cours (elle pense l’histoire dans les mêmes termes euro­cen­triques que le « maté­ria­lisme-his­to­rique » du milieu du XIXe siècle, et croit la révo­lu­tion pos­sible comme contrôle ouvrier/​industriel « de l’État moderne/​nation »), de mon propre point de vue, la ques­tion de la défi­ni­tion d’un autre pou­voir était et reste ouverte : un pou­voir formé autour des orga­ni­sa­tions de la popu­la­tion dominée/​exploi­tée elle-même, sous hégé­mo­nie « indi­gène », soit une réor­ga­ni­sa­tion totale des struc­tures d’autorité poli­tique qui rem­place les formes actuelles d’un projet d’État/ nation libé­ral euro­cen­trique qui a échoué. La pro­po­si­tion d’un État plu­ri­na­tio­nal est un pas dans cette direc­tion, bien que ses ins­ti­tu­tions spé­ci­fiques ne soient pas défi­nies. C’est une ten­dance conti­nue, depuis le milieu du XXe siècle, parmi tous les tra­vailleurs urbains, miniers et ruraux, indi­gènes et non, soit la lutte pour l’autogouvernement de la popu­la­tion des dominées/​exploitées, elle-même plu­ri­na­tio­nale, plu­ri­cul­tu­relle et hété­ro­gène comme toute société dans la colo­nia­lité du pou­voir. À cet égard, il est néces­saire de rap­pe­ler que la période révo­lu­tion­naire la plus impor­tante du XXe siècle latino-amé­ri­cain a pré­ci­sé­ment com­mencé en Bolivie avec la révo­lu­tion d’avril 1952 et la for­ma­tion du gou­ver­ne­ment de la Centrale ouvrière boli­vienne (COB), rem­placé ensuite par la res­tau­ra­tion de l’État/nation sous le gou­ver­ne­ment du Mouvement natio­nal révo­lu­tion­naire (MNR) et mis en échec par le coup mili­taire san­glant du géné­ral Barrientos en 1964. Autrement dit, le pro­ces­sus qui se déroule actuel­le­ment en Bolivie consti­tue l’expression la plus claire d’une crise de la colo­nia­lité du pou­voir.

Traduit de l’espagnol par Christophe Degoutin

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