La revanche de la classe ouvrière

Quand l’ouvrier gagne

La classe ouvrière est morte. La conscience de classe avec, c’est la Crise, il faut se serrer la ceinture, il faut être moderne et réaliste. Et voilà que 49 ouvriers de l’Innse, une entreprise métallurgique milanaise, nous donnent une leçon magistrale de ce que c’est la classe ouvrière italienne aujourd’hui. Une entreprise à démanteler et à brader, des syndicats prêts à tous les compromis, et des ouvriers qui disent non. Voilà comment Gianni Rinaldini le secrétaire national des métallos de la CGIL (la F.I.O.M.) explique cette lutte qui s’achève sur une victoire.
Mis en ligne le 16 août 2009

La classe ouvrière est morte. La conscience de classe avec, c’est la Crise, il faut se serrer la cein­ture, il faut être moderne et réa­liste. Et voilà que 49 ouvriers de l’Innse, une entre­prise métal­lur­gique mila­naise, nous donnent une leçon magis­trale de ce que c’est la classe ouvrière ita­lienne aujourd’hui. Une entre­prise à déman­te­ler et à brader, des syn­di­cats prêts à tous les com­pro­mis, et des ouvriers qui disent non. Voilà com­ment Gianni Rinaldini le secré­taire natio­nal des métal­los de la CGIL (la F.I.O.M.) explique cette lutte qui s’achève sur une vic­toire. (1)

« Je me sens libéré d’une grande angoisse, serein, oui les ouvriers de l’Innse ont gagné […] J’ai éprouvé la même émo­tion, le même enthou­siasme que lors des 21 jours à la Fiat de Melfi. Cette fois-ci nous avons gagné à Milan et la ville en avait vrai­ment besoin. Ici l’industrie et le tissu social ont subi une dévas­ta­tion sans pareil. C’est la pre­mière, fois depuis des années, qu’à Milan les tra­vailleurs et le syn­di­cat obtiennent une vic­toire si nette. […] C’est une repré­sen­ta­tion en petit des rai­sons qui ont pro­duit la crise glo­bale. Il ya l’abandon d’une entre­prise indus­trielle, cédée pour être mise à la casse à ceux qui veulent spé­cu­ler sur les machines. Les esprits les plus entre­pre­nants jouent à la rou­lette de la finance et des affaires immo­bi­lières. Les bulles éclatent et après la cuite on s’aperçoit que l’industrie a encore des cartes à jouer. [..] Ces ouvriers ont résisté 15 mois, ils ont tenu grâce au rap­port qu’ils ont, non pas avec le tra­vail, mais avec leur tra­vail. Ils ont très pro­fes­sion­nels avec un très grand orgueil de métier […] C’est vrai l’action écla­tante a attiré l’attention mais cela n’explique pas tout […]. C’était une lutte de longue durée. L’action écla­tante n’a été que la der­nière action dictée par la ratio­na­lité et non pas par le déses­poir : Si on lais­sait démon­ter les machines et les amener, pour eux c’était fini […] Ils ont fait 3 mois d’autogestion gratis. Puis dès qu’ils arri­vaient à se fau­fi­ler à l’intérieur de l’usine, ils fai­saient de la manu­ten­tion pour garder les machines en état. […] Sans les machines le nou­veau pro­prié­taire n’aurait pas acheté. »

Manuela Cartosio, de Il Manifesto demande à Gianni Rinaldini : « A l’Innse ont a vu une com­mu­nauté à l’œuvre. Différente de celles qui se sont ras­sem­blées pour « net­toyer le ter­ri­toire des Roms et des migrants ». Rinaldini fait une mise au point : « Le mot com­mu­nauté ne me plait pas. Il indique quelque chose qui exclut au lieu d’inclure. Je pré­fère parler d’expérience col­lec­tive où l’on pas­sait de moment d’euphories à des moments d’abattement. […] Le succès de l’Innse est un mes­sage d’espoir pour tous les tra­vailleurs non seule­ment les métal­los. Il dit que « la lutte paie » ce n’est pas une phrase toute faite. Cela nous donne des forces pour les défis de l’automne pro­chain, y com­pris pour le renou­vel­le­ment du contrat national ».

A Milan, l’un des pro­ta­go­nistes de la lutte explique leurs rasions et les moments clé de celle-ci :

L’unité entre les ouvriers a été notre force.

Mariangela Maturi, il Manifesto 13 août 2009.

« Vincenzo Acerenza et ses col­lègues ne sont plus sur la grue. Ils ne sont plus au piquet de grève. Ils sont accueillis comme des héros. Courtisés par les jour­na­listes, embras­sés par les parents et par ceux qui pen­dant des mois leur ont appor­tés des sand­wichs, du vin et un peu de soutient.

Vincenzo n’est plus un jeune homme, (qu’il ne nous en veuille pas) avec ses che­veux blancs, ses lunettes ronde et sa che­mise rigou­reu­se­ment bleue.

En somme a-t-il été plus dif­fi­cile de monter ou de des­cendre de cette fameuse grue ?

Nous avons décidé d’y monté alors que nous entrions dans l’usine, sur le moment. Que faire une fois que nous étions dedans ? Ils auraient pu nous jeter dehors. Nous sommes montés sur le pont rou­lant. Après une semaine en des­cen­dant je n’y croyais pas ! Je n’y crois même pas main­te­nant, à vrai dire. Pour nous tous, la plus grande peur, à ne pas réus­sir à en dormir la nuit, était de pou­voir démon­trer que ce n’est pas tou­jours le patron qui gagne. Je pen­sais à quel exemple nous aurions donné si nous avions échoué. Ils auraient gagné et nous aurions été obli­gés de l’admettre : « oui vous avez raison, il n’y à plus rien à faire ». Ce qui nous fai­sait le plus mal c’était quand même ceux qui nous sou­te­naient tout en nous disant : « il n’y à plus rien à faire ».

Mais c’est vous qui avez gagné. Des héros ?

Mais non ! Pas des héros ! Nous savions depuis long­temps que l’action finale ne pou­vait être seule­ment qu’une occu­pa­tion sym­bo­lique. La nuit où nous sommes entrés, la police en posi­tion était très nom­breuse. Nous n’aurions pas pu passer, ils étaient bien plus forts que nous. Donc nous devions contour­ner le pro­blème. Pour ne pas nous faire choper nous nous sommes écriés : « Hé ! Nous fai­sons un saut à la réunion de la bourse du tra­vail ? » Et nous nous sommes éloi­gnés à cinq, en cati­mini. Nous avons pris la voi­ture, et au lieu de partir nous avons contourné la zone, qui était très grande. Nous connais­sons toutes les entrées laté­rales depuis trente ans que nous sommes à l’Innse. Nous avons tra­versé les champs, je te dis pas… au milieu des fai­sans, quelle scène ! Mais ainsi nous avons réussi à ren­trer, puis nous sommes montés. Je ne te dis pas la tête d’un type de la digos (2) qui trois heures plus tôt m’avait dit « Eh les gars c’est fini ! » Cela dit nous sommes et nous res­tons des ouvriers, nous n’allons pas deve­nir des entre­pre­neurs. Nous retour­ne­rons tra­vailler pour le patron pour 1300 euros par mois. Mais main­te­nant nous savons ce dont nous sommes capables !

L’espériez vous cela il y a un an ?

Oui, mais c’était des mois ter­ribles. D’abord nous avons essayés avec la pro­duc­tion directe « regar­dez ce n’est pas dif­fi­cile de mener une usine sans un patron ». Puis le magis­trat a fait un choix à mi-chemin, ils ne nous a pas laissé conti­nuer et à scellé l’usine. Cela a été pour nous un moment dif­fi­cile et nous avons choisi de conti­nuer la lutte. En décembre, l’Innse a été « res­ti­tuée » àGenta qui pou­vait ainsi la déman­te­ler. Cela a été un autre moment dra­ma­tique. A un moment donné, après des mois de dis­putes, nous avons fait une réunion à la Préfecture avec toute les ins­ti­tu­tions, la Ormis (l’entreprise qui vou­lait rache­ter la Innse) et un fonc­tion­naire du minis­tère qui au lieu de résoudre les choses a dit à tous : « Que chacun dise ce qu’il veut ». Après une demi-heure l’acheteur est parti et la ren­contre a sauté.

Absence des institutions ?

Oui seul la Province est inter­ve­nue, mais ce n’était que des belles paroles. Et les syn­di­cats nous pro­po­saient des com­pro­mis que nous ne vou­lions pas accep­ter. A la fin ça c’est passé comme il fal­lait : Nous, les ouvriers, avons pris toutes les déci­sions et le syn­di­cat nous a suivi. Comme cela doit être. Après c’est nous qui avons tout choisi avec les risques que cela com­porte, mais nous avons voulu tenter le tout pour le tout, jusqu’à la fin.

Choix gagnant.

Oui mais quel effort ! La fameuse « poli­tique du tra­vail » a échoué, quand dans la négo­cia­tion on est passé à l’affrontement entre police et ouvrier. Et puis, excuse moi, si je me retrouve au sommet d’une grue à devoir faire mes besoins dans un sachet et à les jeter par-des­sous, ou à deman­der à un col­lègue de tenir une bou­teille d’eau pour rincer le cham­poing de ma tête à dix mètres de hau­teur, je crois qu’on m’enlève aussi ma dignité. Nous nous sommes sentis seuls de nom­breuses fois. Mais l’honnêteté pro­fonde et la soli­da­rité entre col­lègues a été notre force. Nous vou­lons le dire aussi aux autres ouvriers. Quand il y à un affron­te­ment entre la volonté d’un patron et l’unité des ouvriers, la partie reste ouverte. »

Le carac­tère exem­plaire et le reten­tis­se­ment de cette lutte vont bien au-delà d’un fait local mais repré­sentent une mise en scène de la revanche et de la dignité retrou­vée. Pour reprendre les mots de Roberto Gramiccia sur Liberazione d’aujourd’hui : « Les ouvriers de l’Innse nous four­nissent un cou­ra­geux exemple opposé au « ne pas faire ». Il se sont réap­pro­priés la pos­si­bi­lité d’interférer avec leur propre destin. Ils l’on fait par une action qui, y com­pris sur le plan esthé­tique est une magni­fique œuvre d’art concep­tuelle. Les quatre hommes volants ont déjà gagné » (3) .

L.A.

(1) Interview de Gianni Rinaldini par Manuela Cartosio, Il Manifesto 13-8-09.

(2) Divisione inves­ti­ga­zioni gene­rali e ope­ra­zioni spe­ciali. C’est une divi­sion spé­ciale de la police.

(3) Roberto Gramiccia, Performance su gru, opera contem­po­ra­nea, dans Liberazione 13-8-09.

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