La résurrection du panarabisme

Par Mis en ligne le 24 février 2011
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La révo­lu­tion égyp­tienne a res­sus­cité le pan­ara­bisme, mais ce n’est pas le pan­ara­bisme des géné­ra­tions pré­cé­dentes – Photo : Gallo/​Getty

La révo­lu­tion égyp­tienne, elle-même influen­cée par le sou­lè­ve­ment tuni­sien, a sus­cité une nou­velle forme de pan­ara­bisme fondée sur le combat pour la jus­tice sociale et la liberté. La défer­lante de sou­tien aux révo­lu­tion­naires égyp­tiens à tra­vers tout le monde arabe est le signe d’un rejet par­tagé de diri­geants tyran­niques ou, à tout le moins, auto­ri­taires, de la cor­rup­tion et du pou­voir d’une petite élite poli­tico-finan­cière.

Les mani­fes­ta­tions arabes de sou­tien au peuple égyp­tien sug­gèrent éga­le­ment l’existence d’un vif désir de renais­sance d’une Egypte leader et uni­fi­ca­trice du pan­ara­bisme. Des por­traits de Gamal Abdel Nasser, l’ancien pré­sident égyp­tien, ont été bran­dis au Caire et dans les capi­tales arabes par des gens qui n’étaient pas nés à la mort de Nasser en 1970. Des scènes qui rap­pe­laient celles qui sillon­naient les rues arabes dans les années 50 et 60.

Mais il ne s’agit pas d’une réplique à l’identique du natio­na­lisme pan­arabe de ces jours-là. Le pan­ara­bisme du temps était une réponse à la domi­na­tion occi­den­tale et à la créa­tion, en 1948, de l’état d’Israël. De nos jours, c’est une réac­tion à l’absence de liberté démo­cra­tique et aux inéga­li­tés de répar­ti­tion de la richesse dans le monde arabe.

Ce dont nous sommes témoins à pré­sent, c’est de l’émergence d’un mou­ve­ment pour la démo­cra­tie qui trans­cende les natio­na­lismes étri­qués et même le natio­na­lisme pan­arabe et qui englobe des valeurs humaines uni­ver­selles dont l’écho reten­tit du nord au sud et de l’est à l’ouest.

Ceci ne signi­fiant pas que la com­po­sante anti-impé­ria­liste manque à ce mou­ve­ment. Mais les mani­fes­ta­tions d’Egypte et d’ailleurs mettent en avant une com­pré­hen­sion plus fon­da­men­tale de l’émancipation, véri­table socle de la liberté, à la fois face à la répres­sion et à la domi­na­tion étran­gère.

Au contraire du pan­ara­bisme du passé, le nou­veau mou­ve­ment témoigne d’une croyance intrin­sèque : c’est la libé­ra­tion de la peur et la dignité humaine qui rendent le peuple capable de construire une société meilleure et de poser les bases d’un avenir d’espoir et de pros­pé­rité. L’ancienne sagesse des révo­lu­tion­naires du passé – la libé­ra­tion de la domi­na­tion étran­gère pré­cède le combat pour la démo­cra­tie – s’est affais­sée.

Les révo­lu­tion­naires d’Egypte, et avant eux de Tunisie, ont mis à nu, par leurs actes et pas seule­ment par les mots, la nature de leurs diri­geants : tyrans de leur propre peuple tout en ser­vant de façon humi­liante les pou­voirs étran­gers. Ils ont dévoilé l’inanité de slo­gans creux qui mani­pu­laient l’hostilité à l’égard d’Israël pour jus­ti­fier une pseudo – unité arabe qui, en retour, ne ser­vait qu’à mas­quer l’oppression pro­lon­gée et la tra­hi­son des socié­tés arabes et des aspi­ra­tions du peuple pales­ti­nien.

L’alibi pales­ti­nien

C’en est fini du temps où la cause pales­ti­nienne ser­vait de pré­texte pour main­te­nir la loi mar­tiale et réduire l’opposition au silence. Loin d’être aidés, les Palestiniens ont été trahis par des diri­geants qui pra­ti­quaient la répres­sion à l’encontre de leur propre peuple. Il ne suffit plus aux régimes ira­nien et syrien de clamer haut et fort leur sou­tien à la résis­tance pales­ti­nienne dans le but d’étouffer toute liberté d’expression et d’écraser sans ver­gogne les droits de l’homme dans leur propre pays.

De la même manière il n’est plus tolé­rable que le Fatah et le Hamas légi­ti­ment par leur résis­tance à Israël leur des­truc­tion réci­proque et le contrôle du peuple pales­ti­nien. De jeunes pales­ti­niens reprennent à leur compte le mes­sage du mou­ve­ment et s’approprient l’idée selon laquelle le combat contre l’injustice interne – qu’elle soit le fait du Fatah ou du Hamas – est un préa­lable à la fin de l’occupation israé­lienne et pas quelque chose à sup­por­ter au nom de ce combat.

Les évé­ne­ments d’Egypte et de Tunisie ont montré que l’unité arabe contre la répres­sion inté­rieure est plus forte que celle qui s’élève contre la menace étran­gère – ni l’occupation amé­ri­caine de l’Irak, ni l’occupation israé­lienne n’ont gal­va­nisé les Arabes comme l’acte isolé d’un jeune tuni­sien qui choi­sit de s’immoler par le feu plutôt que de vivre dans l’humiliation et la pau­vreté.

Ce qui ne signi­fie pas que les Arabes soient indif­fé­rents au sort des peuples ira­kien ou pales­ti­nien qui vivent sous occu­pa­tion – des dizaines, des cen­taines voire des mil­liers sont des­cen­dus dans les rues des pays arabes pour témoi­gner de leur soli­da­rité, à dif­fé­rents moments – mais cela reflète une réa­lité : l’absence de démo­cra­tie a contri­bué à la per­pé­tua­tion de l’occupation de ces pays.

L’incapacité des Arabes à défendre l’Irak ou à libé­rer la Palestine a fini par être le sym­bole d’une impuis­sance arabe entre­te­nue par l’état de para­ly­sie et de peur dans lequel vivait le citoyen arabe ordi­naire, mar­gi­na­lisé par l’injustice sociale et écrasé par l’appareil sécu­ri­taire de répres­sion.

Pendant tout ce temps-là, gou­ver­ne­ments pro comme anti-occi­den­taux ont pour­suivi leurs affaires comme d’habitude, les pre­miers s’appuyant sur les Etats Unis pour conso­li­der leur pou­voir auto­ri­taire, les seconds légi­ti­mant leur répres­sion par les slo­gans anti-israé­liens.

Mais à pré­sent les peuples de toute la région – pas seule­ment en Egypte et en Tunisie – n’ont plus confiance dans leurs gou­ver­ne­ments. Ne nous y trom­pons pas, quand des mani­fes­tants se sont ras­sem­blés à Amman ou à Damas , en soli­da­rité avec les révo­lu­tion­naires de la place Tahrir, c’est leurs propres diri­geants qu’ils contes­taient.

A Ramallah, les mani­fes­tants reprirent un slogan qui appe­lait à la fin des divi­sions intra-pales­ti­niennes (ce qui, en arabe, rimait avec les appels des Egyptiens à la fin du régime), autant qu’à la fin des négo­cia­tions avec Israël, envoyant ainsi un mes­sage très clair à l’Autorité pales­ti­nienne : qu’elle dégage si elle per­siste à se pré­va­loir de telles négo­cia­tions.

Dans les années 50 et 60, des mil­lions d’Arabes occu­pèrent les rues, bien déci­dés à pour­suivre le combat de libé­ra­tion des restes de la colo­ni­sa­tion et de l’hégémonie gran­dis­sante des Etats Unis. En 2011 , des mil­lions sont des­cen­dus dans la rue pour faire en sorte de gagner leur liberté mais aussi pour s’assurer que les fautes des géné­ra­tions pré­cé­dentes ne se repro­dui­ront pas. Même légi­times, des slo­gans contre un ennemi exté­rieur sonnent creux si le combat pour la démo­cra­tie est laissé de côté.

Les mani­fes­tant du Caire et d’ailleurs peuvent bien bran­dir des por­traits de Nasser, parce qu’ils le voient en sym­bole de la dignité arabe. Mais, contrai­re­ment à lui, ils se réfèrent à une signi­fi­ca­tion du natio­na­lisme pan­arabe qui a com­pris que la libé­ra­tion natio­nale ne peut pas aller main dans la main avec la sup­pres­sion de l’opposition poli­tique. Car il s’agit d’une unité authen­ti­que­ment arabe, gal­va­ni­sée par la reven­di­ca­tion géné­rale de liber­tés démo­cra­tiques. (JPG)

* Lamis Andoni est une ana­lyste et une com­men­ta­trice des ques­tions du Moyen-Orient et de la Palestine.

De la même auteure :

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11 février 2011 – Al Jazeera – Vous pouvez consul­ter cet article à :
http://​english​.alja​zeera​.net/​i​ndept…
Traduction : Mikâ’il

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