La religion du marché

Mis en ligne le 11 mai 2010

TOUSSAINT Eric

8 mai 2010

Presque tous les diri­geants poli­tiques, qu’ils soient de la gauche tra­di­tion­nelle ou de la droite, qu’ils soient du Sud ou du Nord, vouent un véri­table culte au marché, aux mar­chés finan­ciers en par­ti­cu­lier. Il fau­drait plutôt dire qu’ils fabriquent une reli­gion du marché. Chaque jour, une messe est dite pour hono­rer le dieu Marché dans chaque foyer muni d’une télé­vi­sion ou d’une connexion inter­net, au moment où l’on rend compte de l’évolution des cota­tions en Bourse et des attentes des mar­chés finan­ciers. Le dieu Marché envoie des signaux par la voix du jour­na­liste éco­no­mique ou du chro­ni­queur finan­cier. Ce n’est pas seule­ment vrai pour tous les pays les plus indus­tria­li­sés, c’est vrai aujourd’hui pour la majeure partie de la pla­nète. Que l’on soit à Shanghai ou à Dakar, à Rio de Janeiro ou à Tombouctou, on rece­vra les “signaux envoyés par les mar­chés”. Par exemple, en Europe, tout un chacun saura le matin com­ment a évolué le Nikkei à la Bourse de Tokyo alors que qua­si­ment per­sonne n’est concerné : les rares per­sonnes à l’être sont tenus au cou­rant par d’autres biais que la radio d’information en continu… Partout, les gou­ver­nants ont pro­cédé à des pri­va­ti­sa­tions, on a créé l’illusion que la popu­la­tion pou­vait par­ti­ci­per direc­te­ment aux rites du marché (en ache­tant des actions) et rece­voir un béné­fice en retour dans la mesure où l’on a bien inter­prété les signaux envoyés par le dieu Marché. En réa­lité, la petite partie de ceux d’en bas qui ont fait l’acquisition d’actions n’ont aucun poids sur les ten­dances du marché.

Dans quelques siècles, peut-être lira-t-on dans les livres d’Histoire que, à partir des années 1980, un culte féti­chiste a fait fureur. La montée en puis­sance du culte en ques­tion sera peut-être mise en rela­tion avec deux noms de chefs d’Etat : Ronald Reagan et Margaret Thatcher. On notera que ce culte a béné­fi­cié dès le début d’une aide des pou­voirs publics (qui se sont incli­nés volon­tai­re­ment devant ce dieu qui les pri­vait d’une grande partie de leur pou­voir d’antan) et des puis­sances finan­cières pri­vées. En effet, pour que ce culte ren­contre un cer­tain écho dans les popu­la­tions, il a fallu que les grands médias lui rendent hom­mage quotidiennement.

Les dieux de cette reli­gion sont les Marchés finan­ciers. Des temples leur sont dédiés qui ont pour nom Bourses. Seuls les grands prêtres et leurs aco­lytes y sont conviés. Le peuple des croyants est invité à com­mu­nier avec les dieux Marchés par l’intermédiaire du petit écran de TV ou d’ordinateur, du jour­nal quo­ti­dien, de la radio ou du gui­chet de la banque.

Jusqu’aux coins les plus recu­lés de la pla­nète, des cen­taines de mil­lions d’êtres humains, à qui on nie le droit de satis­faire leurs besoins élé­men­taires, sont conviés à célé­brer les dieux Marchés. Au Nord, dans les jour­naux lus en majo­rité par les sala­riés, les ména­gères, les chô­meurs, une rubrique du type “où placer votre argent ?” est quo­ti­dien­ne­ment impri­mée alors que l’écrasante majo­rité des lec­teurs et lec­trices n’a pas les moyens – ni par­fois la volonté – de déte­nir la moindre action en Bourse. Des jour­na­listes sont payés pour aider les croyants à com­prendre les signaux envoyés par les dieux.

Pour ampli­fier, dans l’esprit des croyants, la puis­sance des dieux Marchés, des com­men­ta­teurs annoncent pério­di­que­ment que ceux-ci ont envoyé des signaux aux gou­ver­ne­ments pour indi­quer leur satis­fac­tion ou leur mécon­ten­te­ment. Le gou­ver­ne­ment et le par­le­ment grecs ont enfin com­pris le mes­sage envoyé et ont adopté un plan d’austérité de choc qui fait payer ceux d’en bas. Mais les dieux sont mécon­tents du com­por­te­ment de l’Espagne, du Portugal, de l’Irlande et de l’Italie. Leurs gou­ver­ne­ments devront aussi appor­ter en offrande de fortes mesures antisociales.

Les endroits où les dieux sont sus­cep­tibles de mani­fes­ter leurs humeurs avec le plus de poids sont Wall Street à New York, la City à Londres, les Bourses de Paris, de Francfort ou de Tokyo. Pour mesu­rer leur conten­te­ment, on a inventé des ins­tru­ments qui ont nom Dow Jones à New York, Nikkei à Tokyo, le CAC40 en France, le Footsie à Londres, le Dax à Francfort. Pour s’assurer la bien­veillance des dieux, les gou­ver­ne­ments sacri­fient les sys­tèmes de sécu­rité sociale sur l’autel de la Bourse. Ils pri­va­tisent, aussi.

Pourquoi a-t-on donné des atours reli­gieux à de simples opé­ra­teurs ? Ils ne sont ni des incon­nus, ni de purs esprits. Ils ont un nom, une adresse : ce sont les prin­ci­paux diri­geants des deux cents grandes trans­na­tio­nales qui dominent l’économie mon­diale avec l’aide du G7, la com­plai­sance du G20 et des ins­ti­tu­tions telles que le FMI, revenu grâce à la crise sur le devant de la scène après une période de pur­ga­toire. Il y a aussi la Banque mon­diale et l’Organisation mon­diale du com­merce (celle-ci est assez mal en point, mais elle sera peut-être aussi à nou­veau élue par les dieux). Les gou­ver­ne­ments ne font pas excep­tion : ils ont aban­donné les moyens de contrôle qu’ils déte­naient sur ces mar­chés finan­ciers. Les inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels (les « zin­zins » : grandes banques, fonds de pen­sions, assu­rances, hedge funds…) qui les dominent ont reçu des gou­ver­ne­ments des mil­liers de mil­liards de dol­lars sous forme de dons ou de prêts qui servent à les remettre en selle après la débâcle de 2007-2008. La Banque cen­trale euro­péenne, la Réserve fédé­rale des Etats-Unis, la Banque d’Angleterre leur prêtent chaque jour, à un taux infé­rieur à l’inflation, des mannes de capi­taux que les « zin­zins » s’empressent d’utiliser de manière spé­cu­la­tive contre l’euro, contre les tré­so­re­ries des Etats, sur le marché des matières premières…

Aujourd’hui, l’argent peut cir­cu­ler d’un pays à l’autre sans le moindre pré­lè­ve­ment d’impôt. Trois mille mil­liards de dol­lars cir­culent chaque jour dans le monde par-dessus les fron­tières. Moins de 2% de cette somme servent direc­te­ment au com­merce mon­dial ou aux inves­tis­se­ments pro­duc­tifs. Plus de 98% servent à des opé­ra­tions spé­cu­la­tives prin­ci­pa­le­ment sur les mon­naies, sur les titres de la dette, sur les matières premières.

Il faut mettre fin à cette bana­li­sa­tion d’une logique de mort. Il faut créer une nou­velle dis­ci­pline finan­cière, expro­prier le sec­teur finan­cier et le mettre sous contrôle social, taxer for­te­ment les « zin­zins » qui ont pro­vo­qué puis pro­fité de la crise, audi­ter et annu­ler les dettes publiques, mettre en œuvre une réforme fis­cale redis­tri­bu­tive, réduire radi­ca­le­ment le temps de tra­vail afin d’embaucher mas­si­ve­ment tout en garan­tis­sant le mon­tant des salaires… Face à cette reli­gion du Marché, com­men­cer à mettre en œuvre un pro­gramme fon­da­men­ta­le­ment laïc. Anticapitaliste, en somme…

Eric Toussaint

* Eric Toussaint, doc­teur en sciences poli­tiques, pré­side le CADTM Belgique (Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde, www​.cadtm​.org) ; auteur de Un coup d’œil dans le rétro­vi­seur. L’idéologie néo­li­bé­rale des ori­gines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010 ; coau­teur avec Damien Millet de La Crise. Quelles Crises ?, Aden-CADTM-Cetim, Bruxelles-Liège-Genève, 2010.

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