La recherche d’alternatives, au delà des incantations à la mode

Par Mis en ligne le 10 juillet 2011
« Identifier, fédé­rer, encou­ra­ger les acteurs du chan­ge­ment qui se sentent sou­vent isolés ; ne pas se conten­ter d’affirmer qu’un autre monde est pos­sible mais recon­naître que d’autres manières d’être au monde sont déjà à l’oeuvre ; ali­men­ter la réflexion des repré­sen­tants poli­tiques ; contri­buer à l’interpellation et à la réflexion des entre­prises sur le sens, les valeurs, la place de l’humain dans l’entreprise et dans la vie en société ; relier les ini­tia­tives proches et croi­ser les tra­vaux des réseaux des cinq conti­nents … » Tel est le leit­mo­tiv des Dialogues en huma­ni­tés qui se sont dérou­lés à Lyon, entre les 1er et 3 juillet der­niers. Dans le Parc de la Tête d’Or, non loin de ses girafes. Pour envi­sa­ger par exemple, des « alter­na­tives à l’économie casino » ou « sortir du nucléaire ». Toutes les formes d’expression, pourvu qu’elles soient ins­pi­ra­trices, sont de la partie lors de ces Dialogues : artis­tique, ver­bale, cor­po­relle. A cette occa­sion, non​fic​tion​.fr publie cette réflexion sur la notion d’alternative. 

C’est peu de dire que l’idée d’alternative est dans l’actualité. Mais com­ment se construit une alter­na­tive ? Sur quelles bases peut-elle tenir ? Indignation citoyenne, démon­dia­li­sa­tion ou alter­mon­dia­lisme, décrois­sance, tous ces pro­jets qui traînent dans l’air du temps (pour n’en prendre que quelques-uns) ren­contrent for­cé­ment ces ques­tions. Pour les remettre en pers­pec­tive, un préa­lable utile peut être effec­ti­ve­ment de reve­nir à cette idée d’alternative, ou plus pré­ci­sé­ment de poten­tia­lité alter­na­tive (si on veut essayer de tra­duire le terme « alter­na­ti­ve­ness » dis­po­nible en anglais). Est-il encore pos­sible de mettre des alter­na­tives en face des logiques domi­nantes qui se sont sédi­men­tées et com­bi­nées au fil des der­niers siècles ? En reve­nant à l’idée d’alternative, c’est donc un espace de réflexion qui peut être à redé­ve­lop­per.

Un état d’esprit

L’état d’esprit à adop­ter pour cela peut se rap­pro­cher de celui de du géo­graphe bri­tan­nique David Harvey lorsqu’il réflé­chit aux pos­si­bi­li­tés de dépas­se­ment du « néo­li­bé­ra­lisme » : « La ques­tion des alter­na­tives est fré­quem­ment abor­dée comme s’il s’agissait de tracer les plans d’une société à venir et de sug­gé­rer l’itinéraire qui y conduit. Il y a beau­coup à gagner à de tels exer­cices. Mais il faut d’abord ini­tier un pro­ces­sus poli­tique sus­cep­tible de nous amener à un point où des alter­na­tives pra­ti­cables, de réelles pos­si­bi­li­tés, deviennent iden­ti­fiables » 1.

Travailler seule­ment sur les pos­si­bi­li­tés d’identifier ces alter­na­tives paraît tou­te­fois limité : il faut aussi pou­voir les éva­luer, ce qui sup­pose éga­le­ment de construire des grilles pour ce faire. Dans le réper­toire des explo­ra­tions ana­ly­tiques, Erik Olin Wright en esquisse une qui doit selon lui per­mettre d’évaluer les alter­na­tives sociales selon trois cri­tères dif­fé­rents : leur dési­ra­bi­lité, leur via­bi­lité et leur réa­li­sa­bi­lité 2. Erik Olin Wright, par ailleurs actuel­le­ment pré­sident de l’American Sociological Association, a été un pro­mo­teur de ce qu’on a appelé un « mar­xisme ana­ly­tique », une forme de com­bi­nai­son entre mar­xisme et phi­lo­so­phie ana­ly­tique. Sa cible est le « capi­ta­lisme » et son projet est de contri­buer à construire une « science sociale éman­ci­pa­trice ». Les trois cri­tères qu’il pro­pose sont à com­prendre dans cette pers­pec­tive.

Trois cri­tères

Le pre­mier cri­tère incite à sortir du seul plan des prin­cipes abs­traits dans lequel se main­tiennent beau­coup de théo­ries (il vise notam­ment cer­tains pré­ceptes mar­xistes et les théo­ries de la jus­tice), pour réflé­chir aux ins­ti­tu­tions qui pour­raient les pro­lon­ger en étant de sur­croît robustes et sou­te­nables. Le deuxième cri­tère permet de réin­tro­duire le contexte socio-his­to­rique et les condi­tions par­ti­cu­lières qui peuvent en résul­ter, étant entendu que ces condi­tions vont être appré­ciées à tra­vers le filtre de repré­sen­ta­tions et de croyances (les­quelles peuvent expli­quer que pré­vale un cer­tain fata­lisme ou un sen­ti­ment d’impuissance devant ces mêmes condi­tions). Le troi­sième cri­tère est une manière de signa­ler l’importance des rap­ports de pou­voir et des ques­tions de stra­té­gies, parce que les indi­vi­dus et groupes qui tra­vaillent à l’application d’un projet doivent aussi tenir compte des obs­tacles et oppo­si­tions qu’ils vont ren­con­trer.

Erik Olin Wright pro­pose en fait ces cri­tères sans les tra­vailler de manière très appro­fon­die (et c’est aussi pour cette raison que j’ai un peu refor­mulé ses expli­ca­tions). On peut néan­moins les prendre en pre­mière approche comme une base de réflexion. Ces cri­tères peuvent être une manière de rap­pe­ler que le deve­nir de pro­po­si­tions ne dépend pas seule­ment de leur cohé­rence interne, mais qu’elles doivent aussi trou­ver un espace social et poli­tique dans lequel pou­voir s’implanter.

Conjurer un sen­ti­ment d’impuissance ?

Autrement dit, face à des dyna­miques poli­tiques ou éco­no­miques qui paraissent impla­cables, lutter contre le sen­ti­ment d’impuissance sup­pose certes de pou­voir mon­trer des alter­na­tives. Mais ce que per­mettent de pré­ci­ser les trois cri­tères pré­cé­dents, c’est aussi que ces alter­na­tives gagnent d’autant plus de force lorsqu’elles ren­contrent des désirs indi­vi­duels et col­lec­tifs, qu’elles peuvent trou­ver des condi­tions rela­ti­ve­ment favo­rables pour se déve­lop­per, et qu’elles sont assises sur des stra­té­gies suf­fi­sam­ment solides pour pou­voir affron­ter les ten­ta­tives d’empêchement.

Prenons un exemple. Dans le monde aca­dé­mique anglo­phone, une lit­té­ra­ture s’est par exemple déve­lop­pée sur les « réseaux ali­men­taires alter­na­tifs » (« alter­na­tive food net­works »), ces expé­riences col­lec­tives qui cherchent jus­te­ment des alter­na­tives aux sys­tèmes agroa­li­men­taires indus­tria­li­sés et glo­ba­li­sés. Cette lit­té­ra­ture permet de mon­trer avec finesse les poten­tia­li­tés mais aussi les dif­fi­cul­tés et les ambi­guï­tés de ces expé­riences. De manière plus ou moins mili­tante, la recherche d’alternatives peut de fait se vivre aussi à tra­vers l’alimentation, de sa pro­duc­tion jusqu’à sa consom­ma­tion. L’alimentation est au cœur des modes de vie et elle peut donner des prises concrètes faci­li­tant les ques­tion­ne­ments et les remises en cause.

A contre-cou­rant des pro­duits stan­dards, insi­pides, éco­lo­gi­que­ment dom­ma­geables

Les trois cri­tères pré­cé­dents peuvent donc être uti­li­sés pour mon­trer et pré­ci­ser les enjeux des expé­riences qui se déve­loppent à tra­vers le monde en réac­tion aux pro­duc­tions mas­si­fiées, stan­dar­di­sées, insi­pides, éco­lo­gi­que­ment dom­ma­geables. Dans ce domaine agroa­li­men­taire, la dési­ra­bi­lité d’alternatives peut se mani­fes­ter par des formes d’expression qui ne sont pas for­cé­ment directes et pré­ci­sé­ment for­mu­lées. Une part crois­sante de consom­ma­teurs se détourne ou se méfie des pro­duits de l’agriculture inten­sive et pro­duc­ti­viste. Dans des formes plus struc­tu­rées, dif­fé­rents mou­ve­ments sont enga­gés dans des ten­ta­tives de réorien­ta­tion des pra­tiques : Slow Food, loca­vores, Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne (AMAP), etc. Dans cette recherche d’alternatives, ce ne sont pas seule­ment les pro­duits et leur qua­lité qui sont en jeu ; comptent aussi les réseaux à tra­vers les­quels ces pro­duits sont échan­gés, ce qui contri­bue donc à donner éga­le­ment une impor­tance à la nature des rela­tions (plus ou moins directes, plus ou moins per­son­na­li­sées) et au type d’échanges (moné­ta­ri­sés ou non, contrac­tua­li­sés ou non) entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs. La via­bi­lité de ces ini­tia­tives est recher­chée par leur ancrage local, la garan­tie de débou­chés aux pro­duc­tions (c’est un des prin­cipes des AMAP), l’installation de rela­tions de confiance entre pro­duc­teurs et consom­ma­teurs, et leur res­pect des contraintes envi­ron­ne­men­tales. Ces réseaux recon­fi­gurent les formes et les cir­cuits de dis­tri­bu­tion des pro­duits. Les cir­cuits courts per­mettent de réduire les trans­ports et le nombre d’intermédiaires. Une ques­tion impor­tante reste tou­te­fois de savoir si les avan­tages appa­rents peuvent suf­fire pour que le type de projet porté par ces expé­riences devienne réa­li­sable à plus grande échelle. L’alternative pren­dra davan­tage forme si ces expé­riences par­viennent à sortir de leur situa­tion de niche, mais sans être récu­pé­rées par les cir­cuits ten­dan­ciel­le­ment oli­go­po­lis­tiques. Il ne fau­drait d’ailleurs pas idéa­li­ser ces cou­rants d’initiatives outre mesure 3 mais ils peuvent avoir un effet d’exemplarité.

La recherche d’alternative n’exclut pas la lutte…

Toutefois, les forces contraires sont puis­santes, conqué­rantes même, et conti­nuent à orien­ter les modèles de pro­duc­tion et d’organisation des ter­ri­toires. À Nice par exemple, les rares sur­faces d’agriculture péri­ur­baine qui sub­sistent dans la plaine du Var risquent de ne pas peser lourd face aux pro­jets d’aménagement en cours (mais label­li­sés « déve­lop­pe­ment durable », ras­su­rons-nous). La recherche d’alternatives est donc aussi une lutte. Ou plutôt un assem­blage de luttes, sou­vent par­tielles, et qui ne pour­ront se rejoindre qu’en trou­vant une capa­cité à s’inscrire dans un projet plus large.

rédac­teur : Yannick RUMPALA, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : Wikimedia Commons

Notes :
1 – David Harvey, « Les hori­zons de la liberté », Actuel Marx, 2006/2 (n° 40), p. 45. Traduction du der­nier cha­pitre (« Freedom’s Prospect ») de A Brief History of Neoliberalism, Oxford University Press, 2005
2 – En ver­sion ori­gi­nale : desi­ra­bi­lity, via­bi­lity, achie­va­bi­lity. Cf. Erik Olin Wright, « Chapter 2 : The Tasks of Emancipatory Social Science », in Envisioning Real Utopias, Verso, 2010
3 – Pour une syn­thèse des argu­ments sur les aspects béné­fiques et/​ou pro­blé­ma­tiques mis en évi­dence par les recherches sur ces expé­riences, voir par exemple Angela Tregear, « Progressing know­ledge in alter­na­tive and local food net­works : Critical reflec­tions and a research agenda », Journal of Rural Studies, 2011

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