Accueil- Débats, histoire et théoriesLa récession de 1920, un dangereux modèle pour combattre l’inflation

La récession de 1920, un dangereux modèle pour combattre l’inflation

Les appels à une politique économique de lutte contre la hausse des prix rappellent l’épisode de la récession de 1920-21, provoquée pour réprimer les attentes du monde du travail dans un contexte proche du nôtre. Un modèle qui pourrait inspirer dangereusement les décideurs économiques un siècle plus tard.

Une occupation d’usine à Turin en septembre 1920. © DR

 

Par Romaric Godin

La question de l’inflation est désormais au cœur des enjeux économiques de cette année 2022. Or la gestion de l’inflation est d’abord et avant tout une bataille du grand conflit entre capital et travail installé dans le mode de production capitaliste.

Le vrai choix qu’offre une inflation forte est celui de la répression des salaires ou des profits, des débiteurs ou des créanciers. Face à la hausse des prix qui met immédiatement et visiblement le niveau de vie des salariés sous pression, les priorités que se donnent les autorités politiques révèlent les modalités de cette lutte et les rapports de force au sein de la société.

Si l’on veut s’en convaincre, on peut écouter la petite musique qui circule ces temps-ci parmi les décideurs économiques. Au détour d’une enquête sur la situation du marché du travail réalisée en janvier par la Réserve fédérale de Dallas, un chef d’entreprise du secteur des services résume l’état d’esprit d’une partie du patronat aux États-Unis : « La pression inflationniste des salaires rend difficile l’embauche sur le long terme […]. Cela n’a rien à voir avec les problèmes qui dominent les discussions en ce moment, mais avec le fait de choisir entre plus d’argent et l’opportunité la plus facile et la moins pénible disponible […]. Je pense que les salariés se réveilleront quand une correction ou une récession rendra le travail rare et que les gens commenceront à sentir la souffrance de ne pas pouvoir nourrir leur famille. À condition que les politiciens ne les paient pas à ne rien faire. »

Un cas isolé ? Peut-être, mais le niveau de tension sociale aux États-Unis, qui se traduit par les grèves nombreuses et le phénomène de « grande démission », pourrait bien produire la demande d’une récession pour « discipliner » le monde du travail. Au reste, l’inquiétude grandit clairement et le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Andrew Bailey, a prévenu le 4 février les salariés que demander des hausses de salaires était « mauvais pour eux ».

La France n’est pas à l’abri de ce mouvement. Alors que le gouverneur de la Banque des Pays-Bas demande un resserrement des taux dès la fin de l’année, le patronat français se plaint des « tensions de recrutement » et le gouvernement, lui, continue sa politique de hausse minimale du salaire minimum. En parallèle, la Cour des comptes appelle à des mesures d’économies qui, par ailleurs, semblent au menu des prochaines années, si l’on en croit le plan de route envoyé par Paris à Bruxelles l’an passé.

Cette situation n’est pas sans en rappeler une autre, survenue voici un siècle, entre 1919 et 1921. Cette profonde crise est, selon l’historien Adam Tooze, dans son livre Le Déluge (traduit en français aux éditions Les Belles Lettres), un des « événements les plus sous-évalués du XXsiècle ». Il est pourtant riche de leçons pour notre époque.

Deux époques comparables ?

Les lendemains de la Première Guerre mondiale, dans les pays qu’elle n’a pas directement affectés, ressemblent en effet à s’y méprendre à ceux de la crise sanitaire. Comme l’actuelle pandémie, la guerre, aux États-Unis et au Royaume-Uni, n’a pas détruit l’outil productif comme ce fut le cas en France ou en Belgique. Celui-ci est intact et il a, durant le conflit, tourné à plein régime. Le financement public a assuré, comme souvent en cas de guerre « exportée » sur un autre terrain, le plein emploi et une augmentation des revenus des ménages. Là encore, on retrouve un point commun avec la situation actuelle : les revenus ont été préservés durant l’effondrement du PIB de 2020, menant à une accumulation d’épargne considérable.

Lorsque, fin 1918, la guerre cesse, les ménages se tournent naturellement vers l’acquisition de biens de consommation ou de biens d’équipement du foyer. La demande pour ces produits augmente, mais l’outil productif, lui, doit se réadapter aux temps de paix. Par exemple, les usines automobiles qui ont concentré leur production sur les véhicules militaires doivent se tourner vers les véhicules civils. Cette transition provoque des tensions dans l’offre qui se traduisent par de l’inflation.

Le parallèle semble, là encore, intéressant. Après les confinements, les ménages ont rétabli brusquement leurs dépenses puisque les revenus avaient été préservés. L’outil productif mondial, à l’arrêt durant le printemps 2020, au point qu’en avril de cette année-là le prix du pétrole à terme est passé en territoire négatif, s’est retrouvé fortement sollicité. Alors que la pandémie se poursuivait, l’offre n’a pas pu répondre immédiatement à cette hausse relative de la demande et les prix se sont envolés.

En 1919 comme en 2021, le phénomène est mondial. La demande est forte dans les pays émergents qui ont profité de la guerre, comme l’Argentine et le Brésil, et dans les pays à reconstruire, comme la France ou la Belgique. Rien ne semble pouvoir arrêter la hausse générale des prix face à une offre incapable de répondre à la demande. Aux États-Unis, les prix sont en 1919 supérieurs de 83 % à ceux de 1913 et le pays est peut-être l’un des plus épargnés par le mouvement. Le chômage est alors bas puisque l’outil productif est en tension et que la grippe espagnole fait payer un lourd tribut aux populations. Logiquement, face à la hausse des prix qui rogne les salaires réels, les travailleurs commencent un peu partout à s’organiser.

L’année 1919 est donc l’une des plus agitées de l’histoire sociale du monde. L’effet de la révolution russe joue sans doute, mais les mouvements sociaux sont d’abord centrés sur les salaires. De la « semaine tragique » argentine au « Bienno Rosso » italien, en passant par la grève sanglante de Genève, le chaos est alors partout. Les pays anglophones n’échappent pas au mouvement. Le Royaume-Uni connaît entre 1919 et 1921, selon Adam Tooze, plus d’heures de grève que l’Allemagne et l’Italie.

L’agitation n’épargne pas les États-Unis, loin de là. Alors que, dans le Sud, les attaques contre les Noirs ressurgissent, alimentées par le Klu Klux Klan, les grèves se multiplient. Durant l’année 1919, Adam Tooze estime qu’un cinquième de la main-d’œuvre du pays a participé à l’une des 3 600 grèves qui secouent le pays. La grève générale de Seattle, en février, provoque une véritable « peur des Rouges » (« Red scare ») qui dure toute l’année et culmine avec les grèves des mines de charbon et des aciéries à l’automne. En retour, le gouvernement Wilson qui, juste après la guerre, parlait de « démocratie industrielle », engage un tournant conservateur. À Gari, en Indiana, la grève de l’usine US Steel se conclut par 20 morts.

Rétablir l’ordre par la récession et la répression

La priorité n’est plus alors seulement économique, elle devient sociale et politique. Il faut bloquer un cercle infernal : un rapport de force favorable aux travailleurs qui affaiblirait le capital et déboucherait sur une remise en cause de la société bourgeoise. Dans un texte de février 1920, John Maynard Keynes, toujours employé au Trésor britannique, écrit dans une note : « La poursuite de l’inflation ne conduira pas seulement à déprimer les bourses, mais par son effet sur les prix, va toucher la base même des contrats, de la sécurité et, plus généralement, du système capitaliste. »

Désormais, l’heure est à la panique dans les milieux dirigeants : combattre l’inflation n’est pas seulement combattre un phénomène économique, c’est sauver la société. La récession devient alors une option. Comme le pressent le chef d’entreprise texan de 2022, c’est un moyen de faire sentir au salarié la chance qu’il a de pouvoir disposer d’un emploi, cette chance que le plein emploi lui avait fait oublier. D’où cette décision que résume Adam Tooze : « Pour rétablir l’ordre, on doit revenir à l’orthodoxie financière. »

Alors que les mouvements sociaux renaissent et que les politiques non conventionnelles des banques centrales en place depuis une décennie sont remises en cause par des banquiers centraux eux-mêmes, cette doctrine résonne avec l’actualité de ce début d’année 2022.

https://static.mediapart.fr/etmagine/default/files/2022/02/08/capture-d-e-cran-2022-02-08-a-18-02-14.png

Évolution estimée du PIB des États-Unis. © C. Romer (1988)

Fin 1919, aux États-Unis, on assiste ainsi à un retournement de politique spectaculaire. La Réserve fédérale de New York, qui domine alors le système régionalisé complexe de la Fed fondé en 1913, commence à relever ses taux à l’automne. Entre octobre et juin, les taux passent de 4 à 7 %, alors qu’ils étaient très faibles, entre 0,5 et 1 % durant la guerre. Parallèlement, l’administration Wilson traduit financièrement son tournant conservateur sous la pression des milieux économiques et coupe violemment dans les dépenses publiques.

Une étude de l’économiste Daniel Kuehn de 2012 souligne que la moyenne annuelle des dépenses publiques fédérales est passée de 1,6 milliard de dollars à 400 millions au cours de l’année 1919. « La cause directe de la dépression de 1920 et 1921 est la contraction délibérée des politiques monétaires et budgétaires », conclut Kuehn. Une politique qui ne se comprend que dans le cadre de l’intensification de la lutte des classes dans un contexte inflationniste.

L’entrée en récession

En janvier 1920, les États-Unis entrent dans une récession de deux ans et les prix commencent à s’effondrer. Selon un article de 1988 de Christina Romer, la production industrielle états-unienne va reculer de 32,5 % entre janvier 1920 et mars 1921, une chute qui ne sera dépassée dans l’histoire économique du pays que lors de la Grande Dépression de 1929-33. L’effet sur le chômage est immédiat.

Selon Romer, le taux de chômage passe de 3 % en 1919 à 9 % en 1921, voire 12 % selon d’autres calculs. Quoi qu’il en soit, la récession et la répression ont assuré le retour à l’ordre social. Le mouvement ouvrier états-unien ne s’est jamais remis de cette époque, ce qui explique en grande partie pourquoi, durant la Grande Dépression, l’agitation sociale est restée mesurée.

L’effet de la récession sur l’ordre social ne va pas se limiter aux États-Unis. La crise, dans ce pays devenu le poumon économique du monde, va se transmettre à l’ensemble de l’économie internationale via une vague de déflation ou de baisse des prix. Certains pays, comme le Royaume-Uni, vont en profiter pour suivre l’exemple d’outre-Atlantique. Pour maintenir le flux d’or et rétablir l’étalon dans ce métal, obsession des élites anglaises d’alors, la Banque d’Angleterre relève brusquement ses taux et le gouvernement britannique réduit ses dépenses. L’économie, là aussi, s’effondre. En 1921, le chômage atteint 23 % et, grâce à l’appui de l’armée, les barons du charbon parviennent à arracher aux mineurs des baisses de salaires.

https://static.mediapart.fr/etmagine/default/files/2022/02/08/capture-d-e-cran-2022-02-08-a-18-07-40.png Agrandir l’image

Chômage estimé au Royaume-Uni. © Adam Tooze

Pour reprendre l’expression de l’historien Charles S. Maier, auteur d’un ouvrage de référence sur cette époque (Recasting Bourgeois Europe : Stabilization in France, Germany, and Italy in the Decade after World War I, publié en 1975 aux Presses universitaires de Princeton, non traduit), cette politique économique est un « thermidor de l’après-guerre », un violent rétablissement de l’ordre social. Le chômage va immédiatement calmer les tensions sociales aux États-Unis. Malgré une grève générale avortée en 1926, les salariés britanniques vont aussi subir cette répression et le calme règnera pendant la crise de 1929 outre-Manche. C’est aussi la preuve que les crises peuvent être perçues comme des « purges nécessaires » au capital sur le plan social, un prix à payer pour calmer les ardeurs du monde du travail.

Le piège du récit des « nouvelles années 1920 »

De ce point de vue, l’épisode de 1920-21 rappelle aussi le « choc Volcker » de 1979-82 et la contre-révolution néolibérale qui a provoqué une récession profonde au début des années 1980, mais a permis de mettre au pas le mouvement social aux États-Unis et, plus tardivement, au Royaume-Uni. Là encore, l’inflation a été l’étincelle qui a déclenché cette répression.

L’histoire ne s’arrête cependant pas là. Car ces deux cas, 1919 et 1979, peuvent venir apporter de l’eau au moulin de ceux qui, en 2022, voudraient rétablir un ordre social qu’ils peuvent juger menacé par l’inflation dans les pays au cœur du système capitaliste, notamment aux États-Unis. Celui de 1919-21 est particulièrement redoutable parce que, comme on l’a vu, les situations sont assez comparables et qu’il permet de promettre des lendemains qui chantent.

Car si la récession de 1920-21 a été largement oubliée, c’est parce qu’elle a été suivie des fameuses « années folles », en anglais les « roaring twenties », une période souvent présentée comme insouciante et prospère, sorte de préfiguration des Trente Glorieuses. Le récit se construirait ainsi de cette manière : pour avoir accès à la future « décennie de croissance » que promet, par exemple, un Bruno Le Maire, non sans référence aux années 1920, il faudrait en passer par un ajustement douloureux mais nécessaire. L’inflation rendrait l’ajustement inévitable mais promettrait un avenir radieux.

C’est ce récit qui a été construit dans les années 2010 par certains comme le journaliste libertarien James Grant, auteur en 2014 d’un livre, The Forgotten Depression of 1921 : The Crisis that Cures Itself (« La dépression oubliée de 1921 : la crise qui s’est soignée elle-même », publié chez Simon & Schuster, non traduit), qui reprend l’argument d’une autorégulation bénéfique du marché. La croissance ne serait alors que le fruit de la crise, qui aurait permis de rendre les marchés plus sains.

En réalité, l’argument semble ne pas tenir. Si effectivement les tensions de 1919 sont principalement liées à l’offre, la reprise qui a suivi l’effondrement de 1920-21 est loin d’être parfaite. Elle est certes vigoureuse aux États-Unis, mais la répression du mouvement social pendant la crise conduit à une sous-consommation qui entre en conflit avec un mode de production qui nécessite une consommation de masse.

Cette contradiction est provisoirement réglée par l’usage immodéré du crédit. La croissance des années 1920 est alors largement financiarisée, mais comme les salaires croissent insuffisamment, la crise de surproduction est inévitable. Elle éclate en 1929 lorsque les marchés financiers prennent conscience que leurs anticipations sont intenables.

Dans ce cadre, les « roaring twenties » sont aussi un mythe. Elles apparaissent plutôt comme la preuve de l’incapacité de développer un capitalisme de consommation de masse sans redistribution massive. Certes, la croissance revient après la crise parce que les effets de la reconstruction européenne et des innovations techniques (l’âge de l’électricité et de la révolution fordiste ne fait que commencer) se font sentir, mais ces années 1920 sont plutôt un épisode dans une phase de transition du capitalisme impérialiste d’avant la guerre de 1914-18 au capitalisme keynésien-fordiste de l’après-Seconde Guerre mondiale. Un épisode durant lequel la répression sociale s’est avérée être une erreur économique majeure.

Dès lors, vouloir utiliser les remèdes des années 1920 pour obtenir une « croissance saine » semble une folie. La demande globale reste en effet relativement faible et, à la différence des années 1920, il n’existe pas de sources majeures de gains de productivité. Le recours au crédit est déjà immense et l’endettement des acteurs publics et privés atteint un niveau record. Les créanciers du monde, la Chine et le Japon, font face à des problèmes d’endettement privé ou public. On voit mal quel levier permettrait de connaître une « décennie de croissance » alors même que les inégalités se sont creusées et que le dérèglement écologique va peser en permanence sur l’économie. Ce dernier rend, au reste, peu crédible un rebond type Trente Glorieuses qui, rappelons-le, s’est fondé sur l’extractivisme et la folie productiviste.

Le capitalisme de 2022 n’est pas celui de 1919. Il est condamné à une fuite en avant permanente où la puissance publique vient soutenir la création de profit. Mais c’est précisément pour cette raison que, face à la reprise de la lutte des classes dans un contexte inflationniste, une répression sociale est une option sérieuse à prendre en compte. Car l’inflation menace avant tout les profits et il est urgent de faire payer son coût au monde du travail et non au capital. Quitte à rendre la crise du capitalisme encore plus profonde. Les deux époques séparées d’un siècle pourraient donc, en cela, se ressembler. Et ce n’est peut-être pas un hasard si toutes les deux donnent naissance à des monstres fascistes ou fascistoïdes.

 

 

SourceMediapart