La raison comme contradiction

Par Mis en ligne le 17 avril 2012

Dans « De la contra­dic­tion », Mao Tsé-toung pré­sente les ques­tions trai­tées dans son essai comme le déve­lop­pe­ment d’un « vaste cercle de pro­blèmes » entiè­re­ment subor­donné à l’étude et à la cla­ri­fi­ca­tion du prin­cipe fon­da­men­tal unique : « l’unité des contraires. » 

Toute réalité est processus

Le réel est mou­ve­ment. La nature interne des choses, leur essence, n’est rien d’autre que la loi de leur trans­for­ma­tion. Ce prin­cipe s’inscrit dans ce qu’on pour­rait appe­ler la filia­tion héra­cli­téenne de la dia­lec­tique : « Tout change. » Ici s’anime dans la pensée la révolte contre la morne sagesse de sou­mis­sion de l’Ecclésiaste. Cependant, ce prin­cipe simple et violent est un prin­cipe menacé, constam­ment à recon­qué­rir dans une lutte de classes achar­née, car c’est lui qui trace la ligne de démar­ca­tion prin­ci­pale avec la ten­dance anta­go­niste : la ten­dance méta­phy­sique. L’essence de ce prin­cipe revient en effet à affir­mer qu’un état donné de la réa­lité est par prin­cipe tran­si­toire, autre­ment dit que la loi des choses n’est jamais l’équilibre, ni la struc­ture, mais au contraire la rup­ture de tout équi­libre et, par consé­quent, l’inéluctable déve­lop­pe­ment de la des­truc­tion de l’état des choses exis­tant. Telle est la portée pro­pre­ment révo­lu­tion­naire de ce pre­mier prin­cipe : il prend posi­tion d’un point de vue qui ne peut jamais être celui de la conser­va­tion. En un sens, il répu­die tout objec­ti­visme : ce qui se donne à un moment comme réa­lité n’est en son fond que le mou­ve­ment par quoi cette réa­lité se défait et se change en une autre. A pro­pre­ment parler, le réel ne relève pas de la caté­go­rie de l’objet. L’objet en effet est ce qui se donne à connaître comme état ou comme figure. Or tout état ou figure a pour contenu le procès inin­ter­rompu de sa méta­mor­phose. En ce sens, l’objet s’oppose au pro­ces­sus, comme la méta­phy­sique à la dia­lec­tique. La méta­phy­sique, qui est, en der­nier res­sort, théo­rie de l’identité, est animée par un puis­sant mou­ve­ment conser­va­teur. Marx explique que, « sous son aspect ration­nel, la dia­lec­tique est un scan­dale et une abo­mi­na­tion pour les classes diri­geantes et leurs idéo­logues doc­tri­naires parce que, dans la concep­tion posi­tive des choses exis­tantes, elle inclut du même coup l’intelligence de leur néga­tion fatale, de leur des­truc­tion néces­saire ».

L’héritage contesté de Hegel

Dans Hegel, la recon­nais­sance, saluée par Lénine, du prin­cipe « le réel est pro­ces­sus » se divise en deux sous le poids de l’idéalisme domi­nant. Pour Hegel, en effet, le pro­ces­sus est tou­jours déve­lop­pe­ment d’un terme simple, en sorte que les figures de tran­si­tion ne sont pas réel­le­ment détruites, mais par­cou­rues et repar­cou­rues dans un mou­ve­ment cir­cu­laire, qui ne les aban­donne que pour les conser­ver dans une iden­tité de type supé­rieur. Pour Lénine, il s’agit de prendre appui sur Hegel pour en finir avec l’unilatéralité des caté­go­ries de sujet et d’objet, dès lors qu’on les sépare (opé­ra­tion méta­phy­sique) ou qu’on annule l’une d’entre elle (idéa­lisme absolu ou maté­ria­lisme méca­niste). Le pro­blème est de réflé­chir à la fois la scis­sion et l’action réci­proque des deux caté­go­ries (sujet et objet) dans le mou­ve­ment géné­ral d’un pro­ces­sus, sans exclure que le fac­teur sub­jec­tif puisse être la clef de ce mou­ve­ment. La connais­sance révo­lu­tion­naire telle que Lénine en voit la « semence » dans Hegel, c’est ce qui à la fois inclut dans son mou­ve­ment la pra­tique de classe, la révolte, et y retourne pour en orga­ni­ser la vic­toire consciente. C’est une média­tion dia­lec­tique cen­tra­li­sée entre le pro­ces­sus objec­tif de la lutte des classes et la pra­tique sub­jec­tive, diri­gée en termes de projet, de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne. Dès le Manifeste, il est clair que, pour Marx et Engels, les com­mu­nistes ne peuvent fonder leur iden­tité sur un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire « sans sujet » : à s’en tenir au mou­ve­ment réel, ils ne sont que « la frac­tion la plus avan­cée » des partis ouvriers de tous les pays. C’est dans l’élément sub­jec­tif qu’ils entrent en dia­lec­tique avec le mou­ve­ment ouvrier, car « ils ont sur le reste du pro­lé­ta­riat l’avantage d’une intel­li­gence claire des condi­tions, de la marche et des fins géné­rales du mou­ve­ment pro­lé­ta­rien ».

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