La radio-poubelle : le populisme de droite en action[1]

Par Mis en ligne le 02 février 2015

La radio-pou­belle, aussi connue sous les expres­sions « radio de confron­ta­tion » ou « radio parlée de droite », est un acteur poli­tique et média­tique impor­tant. Présente dans plu­sieurs régions, elle est l’un des élé­ments incon­tour­nables du « mys­tère de Québec », de la force de la droite poli­tique dans la grande région de Québec[2]. Héritière d’André Arthur, la radio-pou­belle de Québec a pris le devant de la scène après l’achat de CHOI-FM par Genex Communication, en 1997, et la venue de Jeff Fillion qui s’est dis­tin­gué par un dis­cours juvé­nile à carac­tère ordu­rier et miso­gyne. Depuis, la radio-pou­belle a pris de l’expansion et est deve­nue de plus en plus poli­tique. CHOI Radio X s’est mul­ti­plié avec CKIK, au Saguenay, Radio X, à Montréal pen­dant un temps et Radio X 2 à Québec, plus ado­les­cent et musi­cal. L’émission du matin de FM 93 avec Sylvain Bouchard est éga­le­ment deve­nue une émis­sion phare de la radio-pou­belle de Québec. En 2014, l’expansion du phé­no­mène passe par NRJ. Jeff Fillion, qui s’était réfu­gié dans sa radio-pirate sur le Web, devient ani­ma­teur du midi NRJ. Il est rejoint à l’émission du matin par un ancien ani­ma­teur de Radio X[3].

Historiquement et éty­mo­lo­gi­que­ment, si l’on se réfère à l’Office de la langue fran­çaise, on apprend ceci :« L’expression radio-pou­belle, son nom est asso­cié à des propos ordu­riers et pro­vo­ca­teurs. …Phénomène plutôt récent, la radio-pou­belle a fait son appa­ri­tion dans le pay­sage audio­vi­suel dans les années 60, d’abord aux États-Unis, où l’on parle notam­ment de trash radio ou de talk radio ; la for­mule a été reprise, depuis, un peu par­tout 4 ».

La radio-pou­belle est un acteur poli­tique qui se dis­tingue par sa forme, la radio, par son dis­cours, popu­liste de droite har­gneux et dif­fa­ma­toire, et par sa capa­cité à mobi­li­ser cer­tains seg­ments de la popu­la­tion. En son cœur, on retrouve des ani­ma­teurs vedettes entou­rés de coa­ni­ma­teurs ou de coa­ni­ma­trices « faire valoir », la seule place qui est d’ailleurs réser­vée aux femmes. Ces ani­ma­teurs s’adressent à un audi­toire fidèle en lui dic­tant quoi penser et quoi faire poli­ti­que­ment, entre deux com­men­taires sur le sport ou la culture com­mer­ciale états-unienne. On y main­tient par ailleurs une confu­sion des genres : les ani­ma­teurs se pré­sentent comme des jour­na­listes pour obte­nir des entre­vues, puis comme des chro­ni­queurs pour déni­grer les per­sonnes inter­viewées, par­ti­cu­liè­re­ment après l’entrevue, et enfin comme des clowns, lorsqu’ils sont accu­sés de dépas­ser les bornes.

Plusieurs ana­lyses ont été effec­tuées sur la radio-pou­belle. Certaines, juri­diques, ont mis l’accent sur son carac­tère dif­fa­ma­toire et sur les enjeux reliés à la liberté d’expression. D’autres l’ont trai­tée comme un phé­no­mène de com­mu­ni­ca­tion. On y pré­sente le carac­tère gros­sier[4] et déni­grant de cette infor­ma­tion spec­tacle et l’utilisation d’effets rhé­to­riques pour contrô­ler le dis­cours. Enfin, cer­taines études ajoutent une ana­lyse de contenu et démontrent la logique des dis­cours employés[5].

Dans cet article, nous ten­te­rons de pour­suivre ces ana­lyses de contenu avec une ana­lyse socio­po­li­tique de cet acteur ayant une influence sur plus de 300 000 audi­teurs et, dans une moindre mesure, audi­trices. Quels inté­rêts sont défen­dus par le dis­cours et la pra­tique des radios-pou­belles de la grande région de Québec ? Quels sec­teurs de la popu­la­tion sont mobi­li­sés ? Quels sec­teurs de la popu­la­tion sont atta­qués ? Dans cet article, nous trai­te­rons de ces aspects qui sont éga­le­ment résu­més dans le schéma « Le dis­cours de la radio-pou­belle ». Ce dis­cours popu­liste de droite s’oppose au dis­cours de gauche, à sa lutte aux inéga­li­tés de classe et de genre, à sa pro­mo­tion de l’égalité, de la jus­tice sociale, de la démo­cra­tie éco­no­mique et à sa concep­tion de la liberté. Notre ana­lyse socio­po­li­tique prend en compte les ques­tions de classe, de genre, de géné­ra­tion, d’urbanité, de natio­na­lité et de culture en pro­po­sant par­fois une vision renou­ve­lée de ces caté­go­ries.

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  1. A) Défendre les inté­rêts de l’élite éco­no­mique

Les ani­ma­teurs de la radio-pou­belle de la région de Québec com­mentent l’actualité au quo­ti­dien à partir d’une ana­lyse poli­tique cohé­rente. Dans quelle mesure adhèrent-ils au projet de la bour­geoi­sie régio­nale et cana­dienne ?

La mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste et les poli­tiques néo­li­bé­rales ont mené à une dés­in­dus­tria­li­sa­tion par­tielle du Canada qui s’est com­bi­née à sa finan­cia­ri­sa­tion et au déve­lop­pe­ment de l’extractivisme (prio­rité à l’exploitation des res­sources natu­relles). Dominant cette éco­no­mie, la grande bour­geoi­sie cana­dienne et la frac­tion de la bour­geoi­sie état­su­nienne qui est pré­sente au Canada ont défendu leurs inté­rêts en orien­tant les poli­tiques de l’État cana­dien. Sur le plan interne, elles visent l’application de poli­tiques néo­li­bé­rales dans un Canada cen­tra­lisé. Sur le plan inter­na­tio­nal, l’impérialisme finan­cier et minier se com­bine à une sou­mis­sion impor­tante aux États-Unis, autant sur le plan éco­no­mique (libre-échange) que sur le plan mili­taire. Dans les dif­fé­rentes régions et pro­vinces, une petite et moyenne bour­geoi­sie déve­loppe des inté­rêts plus ou moins conver­gents avec le grand capi­tal cana­dien, y com­pris la moyenne bour­geoi­sie qué­bé­coise. C’est en fonc­tion de ces inté­rêts que se struc­tu­rera le dis­cours et l’action poli­tique (la praxis) de la radio-pou­belle.

Les dif­fé­rents ani­ma­teurs défendent les orien­ta­tions du Pentagone et de ses alliés cana­diens et israé­liens dans leurs nom­breuses inva­sions et agres­sions mili­taires (Afghanistan, Irak, Liban, Gaza, etc.). Logiquement, on sou­tient tout ce qui est mili­taire et on dénonce le mou­ve­ment paci­fiste. Les évé­ne­ments du 11 sep­tembre 2001 ouvrent la porte à toutes les dérives. À Québec, une jour­na­liste du Soleil a été har­ce­lée et mena­cée par des audi­teurs de Jeff Fillion, car l’animateur avait déni­gré avec viru­lence un vox pop dans lequel cette jour­na­liste rap­por­tait les propos de per­sonnes qui s’interrogeaient sur le rôle de la poli­tique des États-Unis dans les atten­tats. C’est le début d’une longue dénon­cia­tion de ceux qui cri­tiquent l’impérialisme amé­ri­cain. Cette dénon­cia­tion s’accompagnera, au fil des guerres, par une dénon­cia­tion du manque de glo­ri­fi­ca­tion que les Québécois feraient de nos mili­taires, contrai­re­ment aux Américains, qui seraient un modèle dans le genre. Une cam­pagne de sou­tien pour le chan­ge­ment de nom de l’autoroute Henri IV en « auto­route de la Bravoure » (2009-2012) rem­por­tera un rela­tif succès rela­tif, la por­tion de cette route pas­sant près de la base mili­taire de Valcartier ayant main­te­nant reçu cette appel­la­tion, tout comme un centre com­mer­cial qui est à bâtir dans le sec­teur.

Malgré sa cri­tique quo­ti­dienne des dépenses gou­ver­ne­men­tales, la radio-pou­belle sou­tien­dra la crois­sance des dépenses liées au domaine mili­taire, dont l’achat de F-35 sous-per­for­mants pour des coûts pou­vant dépas­ser les 90 mil­liards de dol­lars[6]. Ajoutons que les dis­cours anti-Arabes et anti-musul­mans qui accom­pagnent les posi­tions mili­ta­ristes de la radio-pou­belle ne met­tront pas en relief le sou­tien éco­no­mique et poli­tique du gou­ver­ne­ment cana­dien auprès des dic­ta­tures inté­gristes du Golfe, notam­ment l’Arabie Saoudite, d’où les ter­ro­ristes du 11 sep­tembre sont pour­tant ori­gi­naires.

Le puis­sant sec­teur finan­cier cana­dien (banques, assu­rances, fonds spé­cu­la­tifs, etc.) et ses éco­no­mistes sont parmi les prin­ci­paux pro­mo­teurs et béné­fi­ciaires des poli­tiques néo­li­bé­rales. Ces poli­tiques prennent la forme de com­pres­sions de pro­grammes sociaux, de pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, de dérè­gle­men­ta­tion sociale et envi­ron­ne­men­tale et de dimi­nu­tions d’impôts sur les hauts reve­nus et sur le capi­tal. Ce dis­cours pré­sente les inté­rêts de la bour­geoi­sie comme le point de vue des consom­ma­teurs, sans égards aux inéga­li­tés sociales ni aux condi­tions de tra­vail. La radio-pou­belle fait du dis­cours néo­li­bé­ral le cœur de son dis­cours éco­no­mique et elle mul­ti­plie les invi­tés d’organisations par­ti­sanes tel l’Institut éco­no­mique de Montréal (IEDM) et son com­mu­ni­ca­teur vedette, Éric Duhaime. La radio-pou­belle est même un moteur de construc­tion de la frange radi­cale de ce cou­rant, le mou­ve­ment liber­ta­rien Réseau Liberté-Québec et, aujourd’hui, le Parti conser­va­teur du Québec (PCQ). En conver­gence avec la cam­pagne Le Québec dans le rouge de l’empire Quebecor, la radio-pou­belle monte en épingle quasi quo­ti­dien­ne­ment les dépenses gou­ver­ne­men­tales pour les pré­sen­ter comme du gas­pillage.

La prise du pou­voir par le Parti conser­va­teur consacre le virage extrac­ti­viste cana­dien qui s’organise autour des sables bitu­mi­neux et de l’impérialisme minier. Malgré les désastres éco­lo­giques et humains que l’on constate ici et ailleurs dans le monde, les consé­quences de cette orien­ta­tion cana­dienne sont peu abor­dées par la radio-pou­belle. Lorsque l’actualité l’oblige, on dénonce les éco­lo­gistes en insi­nuant « qu’ils sont contre tout », que « tout coûte cher à cause de leurs règle­ments », que les chan­ge­ments cli­ma­tiques ne sont pas un pro­blème. Les jours sui­vant la catas­trophe de Lac-Mégantic, Éric Duhaime défen­dra à CHOI la « piste de l’écoterrorisme » comme expli­ca­tion de cette tra­gé­die pour­tant causée par l’incurie de MMA et de Transport Canada. Toutes les occa­sions sont bonnes pour sou­li­gner que « le recy­clage est envoyé dans la même “dump” que le reste » ou qu’il est donné aux Chinois. Par contre, les pro­fits pompés à l’extérieur du Québec et les faibles rede­vances de ces entre­prises extrac­ti­vistes sont peu men­tion­nés, sauf pour sou­li­gner qu’ils sont néces­saires à la créa­tion d’emplois. Plus géné­ra­le­ment, on sou­ligne régu­liè­re­ment que le Québec « vit aux cro­chets de l’Alberta », qui est consi­dé­rée comme la pro­vince modèle. On ne prend cepen­dant pas la peine d’indiquer l’effet néga­tif de la hausse « pétro­lière » du dollar cana­dien sur l’industrie et les expor­ta­tions qué­bé­coises. Les crises manu­fac­tu­rière et fores­tière au Québec font d’ailleurs l’objet de peu de dis­cus­sions. Dans la région, les ani­ma­teurs sou­tiennent l’orientation du Parti conser­va­teur dans l’exclusion des contrats fédé­raux du chan­tier naval de la Davie, à Lévis, jugé trop sub­ven­tionné et trop syn­di­qué.

Le Québec n’est pas un pro­duc­teur pétro­lier ni auto­mo­bile. Il dis­pose par contre d’une exper­tise recon­nue mon­dia­le­ment en pro­duc­tion d’électricité et de trans­ports col­lec­tifs. Le ter­ri­toire qué­bé­cois a pour­tant été pla­ni­fié en fonc­tion des auto­routes et de l’étalement urbain. En faveur des mul­ti­na­tio­nales du pétrole et de l’automobile éta­blies à l’étranger, cette orien­ta­tion a permis la consti­tu­tion d’une petite bour­geoi­sie régio­nale de la vente de pétrole, de répa­ra­tion et de vente de voi­tures. Les conces­sion­naires auto­mo­biles sont d’ailleurs parmi les prin­ci­paux publi­ci­taires de la radio-pou­belle. Une « indus­trie de la cor­rup­tion » s’est aussi bâtie autour des tra­vaux de voirie et de construc­tion et de la spé­cu­la­tion immo­bi­lière, ce qui a été mis au grand jour durant les der­nières années. Pourtant, la radio-pou­belle, tou­jours prompte à dénon­cer le gas­pillage de fonds publics, est plutôt limi­tée dans ses com­men­taires sur le sujet. On met plutôt l’accent sur l’aspect mont­réa­lais et syn­di­cal de ce scan­dale, sans mener d’enquêtes sur la situa­tion dans la région de Québec. La ban­lieue et ses auto­mo­bi­listes per­mettent de s’approcher de l’idéal capi­ta­liste du consom­ma­teur et du tra­vailleur flexible et sans attache à une com­mu­nauté, prêts à tra­ver­ser la ville pour ache­ter au prix le moins cher, pour tra­vailler et pour dépo­ser leurs enfants dans une école privée. La pro­mo­tion du modèle auto-pétrole-auto­route-ban­lieue sera un sujet déve­loppé dans la pro­chaine sec­tion.

En crois­sance impor­tante, le sec­teur de l’assurance prend une place impor­tante dans la bour­geoi­sie de la région de Québec. Cette crois­sance est favo­ri­sée par la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, par­ti­cu­liè­re­ment de la santé. En toute cohé­rence avec son dis­cours néo­li­bé­ral, la radio-pou­belle sou­tient le déve­lop­pe­ment de l’offre privée de santé et d’éducation sans mettre en relief le sur­coût engen­dré pour les familles et encore moins la dis­cri­mi­na­tion sociale que cette orien­ta­tion poli­tique sup­pose.

Sauf excep­tion, la radio-pou­belle sou­tient les reven­di­ca­tions patro­nales au détri­ment des reven­di­ca­tions syn­di­cales et sociales. La créa­tion de la vraie richesse et de vrais emplois serait le fruit du privé (et non du public) et les syn­di­cats y seraient un obs­tacle. On y ajoute une part de dar­wi­nisme social avec le dis­cours éli­tiste sous-entendu dans le « mythe du self-made-man ». La richesse serait le résul­tat de l’effort, sans lien avec l’origine sociale, et il fau­drait donc res­pec­ter le tra­vail et le talent des riches, même en ce qui concerne les héri­tiers. Paradoxalement, on dénonce aussi les syn­di­cats en tant que membres de l’élite qui domine le Québec et l’on pro­pose de les com­battre.

La ques­tion natio­nale est un enjeu poli­tique struc­tu­rant au Québec. Les dif­fé­rents ani­ma­teurs vedettes des radios-pou­belles à Québec sont ouver­te­ment fédé­ra­listes. Ils rejettent le projet d’indépendance et les valeurs de gauche qui y sont asso­ciées depuis la Révolution tran­quille. Sans reprendre le côté monar­chiste, on défend l’unité du Canada et le projet conser­va­teur, pour la loi et l’ordre, l’armée et la prison. Les dis­cours natio­na­listes pro­gres­sistes issus de la Révolution tran­quille, qui prônent la libé­ra­tion du Québec de sa domi­na­tion par le capi­ta­lisme anglo-saxon, sont rem­pla­cés ici par un dis­cours patrio­tique urbain qui se bâtit contre Montréal. La métro­pole détes­tée et par­ti­cu­liè­re­ment le Plateau Mont-Royal concentre plu­sieurs types de boucs émis­saires de la radio-pou­belle : les artistes, les urbains et la gauche. Le Québec et son éco­no­mie, son modèle social et sa culture sont constam­ment déva­lo­ri­sés, au profit du modèle état­su­nien ou alber­tain. Tout en reje­tant la culture qué­bé­coise et en glo­ri­fiant la culture com­mer­ciale états-unienne, on invite des chro­ni­queurs indé­pen­dan­tistes de droite pour faire la pro­mo­tion d’un natio­na­lisme eth­nique, par­fois duples­siste, où l’ennemi de la nation est sou­vent l’immigrant.

Les ani­ma­teurs de la radio-pou­belle peuvent être qua­li­fiés d’intel­lec­tuels orga­niques de la frange la plus radi­cale de la bour­geoi­sie en tra­dui­sant, en lan­gage popu­laire, les idées et les pro­jets de cette der­nière dans une pers­pec­tive liber­ta­rienne et néo­con­ser­va­trice. Ils reprennent les cam­pagnes de la bour­geoi­sie et de ses organes poli­tiques (IEDM, CPQ, ADQ-CAQ, PLQ, PCC) et invitent régu­liè­re­ment leurs porte-paroles ou en font car­ré­ment des chro­ni­queurs ou des ani­ma­teurs. La radio-pou­belle est un espace de réflexion et d’élaboration des argu­ments, mais aussi un espace d’élaboration d’actions indi­vi­duelles et col­lec­tives à mettre en œuvre pour sou­te­nir ces cam­pagnes.

  1. B) Mobiliser les tra­vailleurs par un dis­cours popu­liste de droite

Pour se main­te­nir au pou­voir, la mino­rité domi­nante doit s’appuyer sur de vastes sec­teurs de la popu­la­tion. Elle doit déve­lop­per une « ligne de masse », un dis­cours et une pra­tique qui visent la majo­rité de la popu­la­tion. C’est dans ce cadre que la radio-pou­belle devient un acteur poli­tique impor­tant : par sa capa­cité à mobi­li­ser des couches signi­fi­ca­tives de la popu­la­tion pour défendre les inté­rêts de la bour­geoi­sie.

Le dis­cours et la pra­tique de la radio-pou­belle sont qua­li­fiés de popu­listes, car les ani­ma­teurs qui y tra­vaillent affirment parler au nom du peuple ato­misé, désor­ga­nisé. Ainsi, les réfé­rences au « monde ordi­naire », au « vrai monde », au « Québécois moyen », à « l’homme de la rue », à « la majo­rité silen­cieuse » ou, plus pré­ci­sé­ment, aux cols rouges (FM 93) ou aux « X » (Radio X) ne sup­posent pas d’aider ces per­sonnes à s’organiser démo­cra­ti­que­ment pour faire entendre leur voix. D’une masse d’auditeurs se forme un groupe d’appartenance prêt à reprendre les propos et à suivre les actions annon­cées par les ani­ma­teurs. Les mobi­li­sa­tions en ce qui concerne la survie de CHOI-FM, le Budget Bachand, la « Nordique Nation », tout comme les acti­vi­tés pro­mo­tion­nelles des sta­tions, deviennent des moments de ras­sem­ble­ment, mais sans ouvrir d’espace démo­cra­tique de débat. Dans une société de consom­ma­tion où l’implication poli­tique et l’organisation col­lec­tive et démo­cra­tique sont déva­lo­ri­sées, le citoyen spec­ta­teur et passif espère la venue d’un chef, d’un jus­ti­cier pour confron­ter l’élite et la remettre à sa place. Ce même citoyen n’a pas conscience que la véri­table élite, sujet de son admi­ra­tion, est pré­ci­sé­ment celle qui le main­tient dans son rôle de consom­ma­teur. Les ani­ma­teurs jouent en partie ce rôle, tout en main­te­nant un dis­cours d’espérance d’un futur grand meneur ou chef qui ferait le ménage. Pour sus­ci­ter l’adhésion, l’animateur inter­pelle les audi­teurs en repre­nant les pré­ju­gés popu­laires (non scien­ti­fiques ou jour­na­lis­tiques) pour dire que ce sont « les vraies affaires », le « gros bon sens », et ainsi donner du poids à sa pro­pa­gande.

Ce popu­lisme peut être qua­li­fié de droite lorsqu’on prend en compte les défi­ni­tions sociale, natio­nale et poli­tique qui sont don­nées au peuple. Une défi­ni­tion sociale du peuple qui fait réfé­rence aux tra­vailleurs ou à la classe moyenne, qui n’est pas placé en oppo­si­tion avec la bour­geoi­sie, mais plutôt en oppo­si­tion avec les pauvres, les mar­gi­naux et les per­sonnes assis­tées. Une défi­ni­tion natio­nale qui défi­nit le peuple sur une base eth­nique (Québécois de souche) en oppo­si­tion avec les immi­grants et non pas en oppo­si­tion avec la domi­na­tion éco­no­mique, poli­tique et cultu­relle des Anglo-saxons du Canada et des États-Unis. Enfin, une défi­ni­tion poli­tique d’un peuple étant natu­rel­le­ment à droite, alors que les per­sonnes et les acteurs ayant des idées pro­gres­sistes ou dif­fé­rentes ne peuvent être du « monde ordi­naire ». En plus de ces trois dimen­sions, la radio-pou­belle de Québec va plus loin en mobi­li­sant cer­tains sec­teurs plus per­méables à ses idées : la géné­ra­tion X, les petits entre­pre­neurs, les tra­vailleurs non syn­di­qués, les jeunes hommes et les ban­lieu­sards.

Le dis­cours popu­liste de droite de la radio-pou­belle pro­pose une nouvelle iden­tité de cultu­relle de classe sociale, qui se réfère non pas aux inté­rêts objec­tifs concrets et maté­riels des tra­vailleurs, mais plutôt au mode de vie, à la culture, à l’accent et au style. On pro­pose un modèle cultu­rel de « viri­lité » basé sur la loi du plus fort, la pol­lu­tion moto­ri­sée, le sport en tant que spec­tacle et la musique rock. La pro­mo­tion de la musique et du sport, tout à fait natu­relle pour une radio, pren­dra un carac­tère poli­tique à plus d’une reprise. En 2005, CHOI-FM réus­sit à mobi­li­ser des mil­liers de per­sonnes pour la sau­ve­garde de l’Agora de Québec, qui est d’ailleurs sous la ges­tion de Genex com­mu­ni­ca­tion, le pro­prié­taire de CHOI. Ce n’est pour­tant rien devant la mobi­li­sa­tion pour le retour des Nordiques et la construc­tion d’un coû­teux deuxième amphi­théâtre à partir de fonds publics. En 2010, on assiste à la créa­tion de la « Nordique Nation » (expres­sion à pro­non­cer en anglais), par les ani­ma­teurs du matin de CHOI-FM. Plusieurs dizaines de mil­liers de per­sonnes se ras­sem­ble­ront lors de la Marche bleue, en 2010, et lors de l’événement « J’ai ma pelle », en 2013. Des voyages en auto­bus pour assis­ter à des matchs au Canada et aux États-Unis ont lieu, et la vente de chan­dail finan­cera, pour 100 000 $, l’organisation « J’ai ma place ». L’ampleur de ces mobi­li­sa­tions est à mettre en relief avec la fai­blesse rela­tive des mobi­li­sa­tions régio­nales sur les enjeux sociaux et envi­ron­ne­men­taux. On déve­loppe donc un dis­cours qui sur­va­lo­rise la culture popu­laire, sou­vent com­prise comme com­mer­ciale et États-Unienne, pour mieux défendre les inté­rêts de l’élite finan­cière et détruire les acquis sociaux des familles de tra­vailleurs et tra­vailleuses.

Le livre inti­tulé Pourquoi les pauvres votent à droite reprend bien cette dyna­mique[7]. On y explique le cas du Kansas, un État au cœur de l’Amérique et ayant un his­to­rique de gauche. À partir des années 1970, l’application des poli­tiques néo­li­bé­rales et la pola­ri­sa­tion entre les riches et les pauvres s’est dou­blée de la crois­sance du popu­lisme de droite conser­va­teur. En pré­face, Serge Halimi sou­ligne com­ment les médias et les poli­ti­ciens de droite en viennent à « embour­geoi­ser l’identité de la gauche, perçue comme laxiste, effé­mi­née, intel­lec­tuelle », « friande d’innovations sociales, sexuelles et raciales » et à « pro­lé­ta­ri­ser celle de la droite, jugée plus déter­mi­née, plus mas­cu­line, moins “naïve” ». La bataille est enga­gée, « celle du stock-car contre les sushis, du café latte contre [le café filtre], de la bière contre le vin, de la Bible contre la per­ver­sion des grandes villes ». Le tout est encou­ragé par un Parti répu­bli­cain qui car­bure au refus de l’avortement et à la dénon­cia­tion abs­traite de la finance dont il est le prin­ci­pal porte-parole. La nais­sance du Tea Party, financé par les frères Koch, mil­liar­daires du pétrole, sera la quin­tes­sence de ce popu­lisme de droite liber­ta­rien et raciste. La radio-pou­belle de Québec reprend cette oppo­si­tion prolos-bobos. Par contre, les acquis de la Révolution tran­quille les dis­tinguent en ne met­tant pas l’accent sur des ques­tions comme l’avortement et des valeurs reli­gieuses, sauf pour Sylvain Bouchard du FM 93.

Le déve­lop­pe­ment de la radio-pou­belle de Québec avec CHOI 98.1 et Jeff Fillion durant les années 1990 a été for­te­ment marqué par un dis­cours de haine géné­ra­tion­nelle des « X » contre les baby-boo­mers. La Radio X, pro­priété de Genex (géné­ra­tion X en anglais) inter­pelle les audi­teurs comme les « X ». On impute aux baby-boo­mers la dette publique, le chô­mage des jeunes et, plus glo­ba­le­ment, le coût des acquis sociaux du modèle qué­bé­cois. On ne relève par contre pas que les baby-boo­mers ont été for­te­ment mino­ri­taires en tant qu’électeurs jusqu’à la fin des années 1970 et donc absents des déci­sions prises durant la Révolution tran­quille.

Nous ne pour­rons ici déve­lop­per sur la néces­saire ana­lyse maté­ria­liste de la géné­ra­tion X. Notons tou­te­fois que la géné­ra­tion qui est entrée dans le monde du tra­vail des années 1980 au début des années 1990 s’est retrou­vée devant des portes closes en raison des crises éco­no­miques (1975, 1982, 1990-1992) et par la fin de l’embauche dans la fonc­tion publique et para­pu­blique (santé, édu­ca­tion). Le sur­dé­ve­lop­pe­ment du sec­teur public et la fai­blesse du tissu indus­triel dans la région de Québec ont accen­tué cette dif­fi­culté géné­ra­tion­nelle d’accès à l’emploi. La Radio X, dans un registre plus acerbe que le dis­cours aussi véhi­culé par les jeunes du PQ et du PLQ et par l’ensemble de l’ADQ, expli­quera cette situa­tion non pas par les crises éco­no­miques ou par le début des cou­pures bud­gé­taires. Ce sont plutôt l’ancienneté syn­di­cale et l’égoïsme de la géné­ra­tion pré­cé­dente qui seront visés. Le mou­ve­ment syn­di­cal et la gauche en géné­ral ne pren­dront pas la pleine mesure de cet enjeu qui sera accen­tué durant les années 1990 par l’inclusion, sous pres­sion patro­nale, d’une clause orphe­lin dans cer­taines conven­tions col­lec­tives qui défa­vo­rise les der­niers embau­chés. La lutte contre la pré­ca­rité sera tout de même un élé­ment impor­tant de la lutte syn­di­cale pour les jeunes à partir de cette époque. L’actualisation de la reven­di­ca­tion his­to­rique de « baisse du temps de tra­vail sans baisse de salaire » comme moyen de lutter contre le chô­mage dans une pers­pec­tive inter­gé­né­ra­tion­nelle aurait pu donner une orien­ta­tion stra­té­gique pour répondre à cette situa­tion. Dans les années 2000, c’est la hausse des coûts de la santé et des pen­sions de vieillesse qui viennent com­plé­ter le por­trait des cri­tiques à l’égard des baby-boo­mers, dis­cours qui tend tout de même à s’atténuer.

Par exten­sion, le « X » devient le tra­vailleur auto­nome, le tra­vailleur à statut pré­caire ou le petit entre­pre­neur qui s’insurge contre le pou­voir des syn­di­cats et de l’État. Les ani­ma­teurs de la radio-pou­belle ne met­tront pas en relief tous les avan­tages que repré­sentent les normes du tra­vail, le RQAP, la pen­sion de vieillesse et les autres ser­vices publics gra­tuits pour les familles de la classe moyenne. On ne sou­li­gnera pas non plus com­ment ces acquis sont le fruit de la lutte conti­nue des syn­di­cats pour un État social pour tous. La radio-pou­belle s’oppose à la hausse du salaire mini­mum et met plutôt l’accent sur les reve­nus des « BS » qui sont trop élevés par rap­port à ceux des tra­vailleurs à faible revenu. On recon­naît aussi dans le « X » le « angry white man » qui paye pour tout le monde et qui se croit lésé par les dis­cri­mi­na­tions posi­tives à l’égard des femmes ou des per­sonnes immi­grantes, des han­di­ca­pées et Autochtones. Le quasi-mono­pole du rock et la pré­sence impor­tante du sport com­mer­cial sur les ondes de la radio-pou­belle atti­rera aussi ce type de public.

Sylvain Bouchard, l’animateur-vedette du matin au FM 93, inter­pelle un audi­toire plus âgé par les vocables de cols rouges. On parle ici de « ceux qui tra­vaillent et qui sont dans le rouge parce qu’ils payent pour les autres », « qui n’ont pas le temps de mani­fes­ter, qui sont pris à la gorge par tous les groupes cor­po­ra­tistes et les lobbys ». L’expression « cols rouges » fait aussi réfé­rence aux « red­necks », réac­tion­naires ruraux des États-Unis. L’émergence de cette deuxième radio-pou­belle à Québec atté­nue l’aspect inter­gé­né­ra­tion­nel du dis­cours pour mettre l’accent sur un dis­cours néo­con­ser­va­teur.

Sur le plan éco­no­mique, l’auditeur est régu­liè­re­ment iden­ti­fié comme un contri­buable, un payeur de taxes. Ce dis­cours mobi­lise la classe moyenne pour réduire les impôts des plus riches et des grandes entre­prises et pour faire des cou­pures dans les pro­grammes sociaux, sans prendre en compte les effets redis­tri­bu­tifs au béné­fice de la majo­rité de la popu­la­tion. Les per­sonnes syn­di­quées, les étu­diants, les retrai­tés, les pauvres et les fonc­tion­naires deviennent alors les enne­mis des contri­buables. Le mou­ve­ment des cols rouges contre le Budget Bachand et sa hausse des tarifs, une ini­tia­tive du FM 93, per­met­tra de ras­sem­bler au Parlement des mil­liers de per­sonnes en 2010. Ce mou­ve­ment don­nera à la grande région de Québec un débou­ché de droite sur un enjeu poli­tique qui a été cana­lisé le même jour par la gauche à Montréal, plus pré­ci­sé­ment par les groupes qui fon­de­ront la Coalition oppo­sée à la tari­fi­ca­tion et à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics. Dans le même sens, Radio X repren­dra la cam­pagne Écœuré de payer (2013) lancée par son pen­dant du Saguenay CKYK-FM, qui vise aussi la réduc­tion des impôts et des dépenses sociales de l’État. Par contre, les pro­fits records des banques, les salaires de leurs PDG et les mil­liards de dol­lars détour­nés dans les para­dis fis­caux, tout comme la crise éco­no­mique mon­diale et ses effets sur les pays modèles que sont les États-Unis, le Royaume-Uni ou l’Irlande, seront peu men­tion­nés. Lorsque le sujet s’impose, on fait de la sur­en­chère par la droite du type : « le pro­blème, ce n’est pas les para­dis fis­caux, c’est l’enfer fiscal que l’on vit », ou en défen­dant car­ré­ment les pri­vi­lèges que les riches méritent, en pré­ci­sant que l’on devrait les suivre comme modèles au lieu de les cri­ti­quer.

La radio-pou­belle inter­pelle aussi ses audi­teurs comme des auto­mo­bi­listes « pognés dans le trafic », ce qui cor­res­pond à la situa­tion réelle de plu­sieurs audi­teurs durant les heures de grande écoute. Notons que les conces­sion­naires sont parmi les prin­ci­paux ache­teurs de publi­cité de ces sta­tions. Plus glo­ba­le­ment, c’est le ban­lieu­sard, majo­ri­taire dans la grande région de Québec, qui est visé par un dis­cours fai­sant la pro­mo­tion du modèle auto-pétrole-ban­lieue et de ses auto­routes, sta­tion­ne­ments et centres com­mer­ciaux. Les mobi­li­sa­tions autour des fusions muni­ci­pales ont été un moment fort où le grand-père de la radio-pou­belle, André Arthur, a joué un rôle poli­tique impor­tant. Il faut ici sou­li­gner la frac­ture poli­tique impor­tante entre deux sous-régions ayant des com­por­te­ments poli­tiques oppo­sés. À l’inverse du centre-ville, les deux rives de la ban­lieue de la grande région de Québec sont deve­nues, au fil des élec­tions, un bas­tion de la droite au Québec (ADQ, CAQ, Parti conser­va­teur du Canada).

À l’encontre des études sur le sujet, on défend l’expansion du réseau d’autoroutes (auto­routes à six voies et plus de ponts) comme solu­tion aux pro­blèmes de cir­cu­la­tion. Pourtant, Québec est l’une des villes avec le plus d’autoroutes par habi­tant. Leur réno­va­tion comme leur déve­lop­pe­ment coûtent une for­tune au Trésor public. L’expansion du réseau d’autoroutes sera pour­tant le thème cen­tral de la cam­pagne élec­to­rale de Jeff Fillion aux élec­tions muni­ci­pales de 2009. Il ter­mi­nera d’ailleurs en 2e posi­tion, avec 8,5 % des voix, der­rière le raz-de-marée Labeaume qui a obtenu 80 % des voix et qui fut lui-même sou­tenu par les deux prin­ci­pales radios-pou­belles. Ce dis­cours se com­bine à une attaque constante contre les pro­jets de voies réser­vées aux auto­bus, d’autobus élec­triques et de tram­way. Les cyclistes seront pré­sen­tés comme nui­sibles et l’on ira même jusqu’à pro­po­ser aux audi­teurs de les agres­ser en les klaxon­nant afin de leur rap­pe­ler que « la rue, c’est pour les autos ». Sans consi­dé­ra­tion pour les pié­tons, le trop grand nombre d’interdictions de tour­ner à droite sur un feu rouge devient un moment un enjeu impor­tant. Le ton monte lors de la Semaine du trans­port en commun et des trans­ports alter­na­tifs et lors du Jour de la Terre. En 2013, l’expansion mont­réa­laise de Radio X avait orga­nisé un concours pour récom­pen­ser celui qui pos­sé­dait la voi­ture avec la plus grosse cylin­drée. En plus du trans­port en commun et des bicy­clettes, l’ennemi sera aussi l’urbain qui est sou­vent asso­cié à l’artiste, à l’intellectuel ou au « bobo » du Plateau Mont-Royal rou­lant en Bixi.

  1. C) Créer et atta­quer des boucs émis­saires

Traditionnellement, la droite conser­va­trice défend un natio­na­lisme chau­vin, mili­ta­riste (monar­chiste au Canada) et reli­gieux. La droite libé­rale défend plutôt une « éga­lité de droit » entre tous, dans le cadre d’un capi­ta­lisme qui ferait émer­ger par la concur­rence les plus com­pé­tents et qui éli­mi­ne­rait les plus faibles. Ces pos­tu­lats de droite ont habi­tuel­le­ment été com­plé­tés par des aspects racistes, sexistes et homo­phobes et par la dénon­cia­tion de la gauche poli­tique et des mou­ve­ments sociaux. Tout en repre­nant ces dis­cours, la nou­velle droite popu­liste incar­née au Québec par la radio-pou­belle ajoute une lutte de classes des tra­vailleurs contre une nou­velle élite, un ennemi cultu­rel : l’urbain, artiste ou intel­lec­tuel, sym­bo­lisé par le Plateau-Mont-Royal. On assiste à la mobi­li­sa­tion du pro­lé­taire mar­xien aujourd’hui enri­chi, consom­ma­teur, indi­vi­dua­liste, action­naire et ban­lieu­sard contre le déten­teur de capi­tal cultu­rel bour­dieu­sien, avec ses diplômes, sa culture et son habi­tus de l’élite ( et ce sou­vent malgré ses faibles reve­nus).

Le dis­cours raciste de la radio-pou­belle se déploie à plu­sieurs occa­sions. Les évé­ne­ments du 11 sep­tembre et les guerres en Afghanistan et en Irak ser­vi­ront de tri­bunes pour expri­mer le dis­cours sur « l’Arabe ou le musul­man ter­ro­riste », ce qui n’a pas cessé depuis. En 2002, l’opération Scorpion contre la pros­ti­tu­tion juvé­nile per­met­tra le déman­tè­le­ment d’un réseau. Les mobi­li­sa­tions pour la pour­suite des enquêtes seront alors une bonne occa­sion de faire un amal­game entre cer­tains proxé­nètes et clients et l’ensemble des per­sonnes de cou­leur noire et des Arabes de la région. Claude Roy, le can­di­dat aux élec­tions pro­vin­ciales de 2012 du Rassemblement des cols rouges, encou­ragé par le FM 93, quit­tera au milieu de la cam­pagne après les vagues créées par son affir­ma­tion sou­te­nant que « ça prend plus d’Asiatiques et moins d’Arabes ». Rappelons que la Ville de Québec retient moins d’immigrants que les villes cana­diennes com­pa­rables.

À son tour, le débat sur les accom­mo­de­ments rai­son­nables per­met­tra aux ani­ma­teurs d’exprimer leur crainte de l’immigration et des autres cultures, au dia­pa­son de l’ADQ. Sylvain Bouchard, du FM 93, ira plus loin sur l’importance de « défendre notre patri­moine catho­lique » en allé­guant que l’Église a libéré les femmes et a été un fac­teur impor­tant pour limi­ter les guerres dans l’histoire. Par contre, la reprise de ce dis­cours xéno­phobe par le PQ et sa « Charte des valeurs » qué­bé­coises, à l’automne 2013, pous­sera les ani­ma­teurs dans leurs contra­dic­tions. Les ani­ma­teurs pro­cla­me­ront fer­me­ment leur oppo­si­tion au PQ, donc à la charte. Par contre, ils oscil­le­ront, par­fois dans la même phrase, entre la posi­tion mul­ti­cul­tu­ra­liste des partis fédé­ra­listes (pour dire que le PQ est raciste), leurs dis­cours xéno­phobes et la dénon­cia­tion des immigrantEs, prin­ci­pa­le­ment Arabes et musul­mans.

Nous devons ici noter que le dis­cours de « défense de notre culture contre les étran­gers » se com­bine à la pro­mo­tion de la culture états-unienne et la dénon­cia­tion des quotas de musique fran­co­phone et qué­bé­coise du CRTC. En 2010, le FM 93 ira jusqu’à lancer la cam­pagne Merry Christmas qui pro­po­sait de boy­cot­ter la musique qué­bé­coise, afin de dénon­cer ceux qui sou­hai­taient une plus grande pré­sence d’artistes fran­co­phones au Festival d’été. Loin du natio­na­lisme triom­pha­liste de la droite de la plu­part des pays, on reprend ici le dis­cours du col­la­bo­ra­teur colo­nisé, dont Elvis Gratton est l’archétype. On peut aussi noter que le rejet de la musique qué­bé­coise et fran­co­phone, imposé par les quotas du CRTC, nour­rira la crois­sance de la radio parlée et la dimi­nu­tion des plages musi­cales.

La radio-pou­belle a un audi­toire majo­ri­tai­re­ment mas­cu­lin et ses ani­ma­teurs-vedettes sont tous des hommes. Jeff Fillion de CHOI FM change le ton par un dis­cours sou­vent obs­cène sur les femmes consi­dé­rées comme des objets sexuels. Le concours Vendredi-seins était basé sur le témoi­gnage de femmes qui devaient expli­quer en onde l’importance d’avoir des gros seins dans l’espoir de gagner des implants mam­maires. La revue Summum de Genex com­mu­ni­ca­tion et le calen­drier Dreamteam de CHOI-FM repro­duisent aussi cette vision de la femme-objet. Les revues Summum girl et sur­tout Adorable, tou­jours de Genex, sou­tiennent l’hypersexualisation des filles, entre autres en pro­po­sant à un public mineur des trucs pour satis­faire sexuel­le­ment les hommes. Jeff Fillion a été condamné à verser 300 000 $ à l’animatrice Sophie Chiasson, entre autres pour avoir affirmé que son cer­veau était inver­se­ment pro­por­tion­nel à la gros­seur de ses seins et pour avoir sous-entendu qu’elle avait usé de ses charmes pour obte­nir cer­tains emplois dans les médias. Le juge indi­quera que « les propos visant madame Chiasson sont sexistes, hai­neux, mali­cieux, non fondés, bles­sants et inju­rieux. Ils portent atteinte à la dignité, à l’honneur et à l’intégrité de l’être humain en géné­ral et de madame Chiasson en par­ti­cu­lier ». La démis­sion de Jeff Fillion pré­cé­dera de peu sa condam­na­tion, ce qui n’empêchera pas la sta­tion NRJ de le recru­ter comme ani­ma­teur vedette quelques années plus tard.

Des poli­ti­ciennes seront aussi déni­grées en tant que femmes. La mai­resse Boucher perdra ses élec­tions en 2001 alors qu’André Arthur la décri­vait comme « une folle » en pré­ci­sant qu’une femme ne peut diri­ger la ville. Finalement, en 2005, il se ral­liera à celle qu’il sur­nomme « Moppe Boucher » pour qu’elle fasse le ménage. Elle gagnera d’ailleurs les élec­tions sans pro­gramme ni pan­cartes, forte de l’appui des médias et, en pre­mier lieu, des radios-pou­belles. A. Arthur sera député fédé­ral indé­pen­dant de Portneuf de 2006 à 2011. Il est défait par le NPD, ce qu’il explique en décla­rant sur les ondes du FM 93 : « Je sais pas ce que j’aurais pu faire pour empê­cher les gens de voter pour une grosse fille qui a les dents pas propres. » Toujours sur le plan de la poli­tique muni­ci­pale à Québec, une étude a démon­tré que, lors de la cam­pagne muni­ci­pale de 2007, CHOI et le FM 93 ont mul­ti­plié les entre­vues avec Régis Labeaume (huit entre­vues) et les per­son­na­li­tés qui le sou­tiennent (sept entre­vues) avec seule­ment 20 % de com­men­taires néga­tifs. Son oppo­sante, Anne Guérette, n’aura que trois entre­vues, défa­vo­rables sinon agres­sives, avec 86 % d’opinions défa­vo­rables pour CHOI et 77 % pour le FM 93[8]. En 2009, Sylvain Bouchard du FM 93 lan­çait le concours Déchirer Françoise David. Il orga­ni­sera alors le tirage d’un jeu de Guitar Hero pour les éco­liers qui déchi­re­raient la page d’un manuel sco­laire fai­sant men­tion de Françoise David en tant que fémi­niste contem­po­raine. Les femmes mili­tantes qui se retrouvent en ondes sont régu­liè­re­ment sujettes à être rabais­sées par des ques­tions du type : « Est-ce que tu es laide pour défendre cette cause là ? » comme ce fut le cas de la porte-parole de la Coalition contre la publi­cité sexiste.

En août 2013, le même ani­ma­teur sou­li­gnait qu’il avait une nou­velle à faire connaître : les femmes sont de plus en plus majo­ri­taires à l’éducation supé­rieure, ce qui cau­se­rait plus de divorces, car les hommes comme lui ne tolèrent pas que leur femme gagne plus qu’eux dans cette société où c’est « Power femelle ». Cette thèse a été fré­quem­ment reprise, entre autres sous cette forme en jan­vier 2015 :

« Le gars il a un petit côté che­va­lier, pour­voyeur, hey l’histoire de l’humanité, pen­dant à peu près 4000 ans on vous a pro­té­gées. L’homme pro­té­geait la femme, s’en occu­pait, allait chas­ser (…) C’ta moi à chauf­fer. J’ai de la misère avec ça m’asseoir à droite. (…) J’aurais de la misère à sortir avec une fille qui gagne plus cher que moi parce que mon côté pour­voyeur de mâle serait affecté (…) Le char c’est le cheval d’aujourd’hui. (…) C’est moi qui chauffe le cheval, la fille s’en va en arrière. (…) On peut plus être des hommes en 2014 et la jour­née où les femmes vont gagner plus cher que nous, dans 10, 15 ans selon moi, les mâles dans leur nature vont mal se sentir. Ça fait depuis trop long­temps. (…) On a ça en nous, c’est dans nos gênes, 3500 ans d’histoire à peu près. (…) Les GPS c’est une affaire de fille. »

Pour plu­sieurs ani­ma­teurs, les dif­fi­cul­tés sco­laires des gar­çons pro­vien­draient du fait qu’il y a trop de femmes dans l’enseignement. Comme alter­na­tive, on pro­pose un modèle mas­cu­lin, qui glo­ri­fie la bru­ta­lité. On dénonce le dis­cours « fémi­nin » contre le har­cè­le­ment et le « bul­lying » à l’école, car ce serait la res­pon­sa­bi­lité des parents de bien pré­pa­rer les jeunes à répondre à la vio­lence par la vio­lence. Ajoutons que Sylvain Bouchard, en mai 2014, émet une longue réflexion sur le meurtre de 6 per­sonnes par Elliot Roger en Californie en se deman­dant si la léga­li­sa­tion de la pros­ti­tu­tion aurait pu les empê­cher.

Les « X » et les cols rouges seraient aussi vic­times des lobbys, entre autres des syn­di­cats et des groupes de défense des mino­ri­tés. Ces groupes seraient tenus res­pon­sables du gas­pillage de l’État et donc de la crois­sance de la dette publique et des impôts. En fonc­tion de ce dis­cours liber­ta­rien, les mobi­li­sa­tions sociales et envi­ron­ne­men­tales et la gauche en géné­ral sont constam­ment cri­ti­quées sur leur fond et sur leur forme. Sommet des Amériques, mobi­li­sa­tion contre la guerre en Irak, grèves syn­di­cales et étu­diantes, mou­ve­ment des indi­gnés et des cas­se­roles, luttes fémi­nistes, com­mu­nau­taires et éco­lo­gistes seront autant de moments pour déni­grer per­son­nel­le­ment les lea­ders et leurs reven­di­ca­tions. Des appels, par­fois vio­lents, à l’action directe contre les mobi­li­sa­tions sont envoyés sur les ondes, entre autres contre le mou­ve­ment Occupons Québec (2011), la grève étu­diante (2012) et les syn­di­cats muni­ci­paux (2014).

Enfin, ce sont les pauvres qui sont dénon­cés, prin­ci­pa­le­ment recon­nus sous le vocable « BS », mais aussi sous celui d’« iti­né­rants ». On cultive en effet le res­sen­ti­ment envers ces per­sonnes. Par exemple, l’animateur Carl Monette pro­pose ceci : » « on fait un mur […] puis on les enferme là-dedans. Tous les iti­né­rants […] tu les castres avant […]. C’est un inves­tis­se­ment à long terme ». Tout comme les per­sonnes han­di­ca­pées, les per­sonnes pauvres sont pré­sen­tées comme béné­fi­ciant de grands pri­vi­lèges. Les tra­vailleurs et tra­vailleuses pauvres sont inter­pe­lés par les ani­ma­teurs, mais non pas pour amé­lio­rer leurs condi­tions (salaire mini­mum, avan­tages sociaux, droits aux ser­vices publics, etc.). On invoque plutôt leur situa­tion pour dénon­cer ceux et celles qui ont de meilleures condi­tions qu’eux, par­ti­cu­liè­re­ment les employés de l’État « qui nous coûtent trop cher ».

Croisement entre la gauche orga­ni­sée, les assis­tés sociaux et les Montréalais, on retrouve un ennemi de taille, les artistes du Plateau-Mont-Royal. Le dis­cours véhi­culé à ce sujet par la radio-pou­belle a un réel impact lorsqu’on apprend que 55 % de la popu­la­tion de la région sont d’accord avec l’affirmation que « la clique du Plateau-Mont-Royal contrôle les médias mont­réa­lais » et que 41 % estiment que « les artistes qué­bé­cois sont des BS de luxe[9]».

  1. D) Un phé­no­mène poli­tique qui demande une réponse poli­tique

La radio-pou­belle de la région de Québec est un acteur bien établi. Elle n’est pas une excep­tion régio­nale. Des ani­ma­teurs comme P. Pascaux, Doc. Mailloux, S. Gendron et G. Proulx étaient éta­blis à l’extérieur de la région de Québec. Par contre, par un habile tra­vail de com­mu­ni­ca­tion et même de mobi­li­sa­tion, la radio-pou­belle a su pro­fi­ter d’un contexte socio­lo­gique favo­rable pour enra­ci­ner les idées de la droite et deve­nir un acteur poli­tique impor­tant. Son dis­cours néo­li­bé­ral (sinon liber­ta­rien), fédé­ra­liste (avec une porte ouverte sur le natio­na­lisme eth­nique), mili­ta­riste, éli­tiste, raciste et sexiste a su s’implanter dans la région idéo­lo­gi­que­ment la plus à droite du Québec. Cette nou­velle ver­sion du popu­lisme de droite inter­pelle le peuple à tra­vers ses réfé­rents cultu­rels, mais à partir des reven­di­ca­tions de la bour­geoi­sie, c’est-à-dire le néo­li­bé­ra­lisme, ce qui consacre le carac­tère hégé­mo­nique de ce dis­cours sur une partie de la popu­la­tion. Le tout pro­fite d’une confu­sion entre liberté et capi­ta­lisme, le prin­cipe de liberté étant avant tout exprimé comme liberté de consom­mer.

Historiquement, le popu­lisme radio­pho­nique de la droite radi­cale a joué un rôle impor­tant dans des pays comme l’Allemagne dans les années 1930 et le Rwanda dans les années 1990. À Québec, ce popu­lisme de droite se dis­tingue du fas­cisme qui est une forme de popu­lisme extrême qui mélange racisme, haine de la gauche, mais aussi anti­li­bé­ra­lisme, sinon anti­ca­pi­ta­lisme de façade, pour séduire le peuple en période de crise. Malgré la fai­blesse de ce mou­ve­ment au Québec, les deux grandes radios-pou­belles de Québec pren­dront la peine de sou­te­nir expli­ci­te­ment le groupe de musique néo­nazi Légitime vio­lence en 2011[10]. Dans le même sens, on défen­dra une lettre ouverte publiée par le Soleil puis reti­rée avec excuses de la direc­tion de l’éditorial. Écrite et envoyée par Bernard Guay, un haut fonc­tion­naire sus­pendu par la suite, elle prô­nait la créa­tion d’une milice fas­ciste, comme dans les années 30, pour mater la grève étu­diante en 2012. Ainsi, les appels indi­rects à la vio­lence sont fré­quents, et dans cer­tains cas, ils mènent à des actes de la part d’auditeurs contre des oppo­sants à la sta­tion ou, par exemple, contre des cyclistes, des chauf­feurs d’autobus ou des militantEs. Jean-François Jacob, qui tenait la page Facebook « Québec s’excuse de sa radio-pou­belle », verra bri­sées par un acte de van­da­lisme une vitre et la porte de son appar­te­ment en 2013. Plus tard, il perdra son tra­vail suite à des menaces de la direc­tion de la sta­tion auprès de son employeur.

Enfin, en 2014, Sylvain Bouchard pro­pose d’organiser « un auto­dafé » du livre de Gabriel Nadeau-Dubois, car une pro­fes­seure du cégep de Limoilou aurait choisi son essai afin de déve­lop­per la pensée cri­tique de ses étu­diants. Il sug­gère aux étudiantEs : « Tu te réunis dans la cour du cégep, une qua­ran­taine de livres de Nadeau-Dubois, tu crisses le feu dedans ! ».

Lors des élec­tions, les ani­ma­teurs deviennent très actifs et conseillent les audi­teurs. En plus d’un rejet de tout parti de gauche ou sou­ve­rai­niste, on en vient même à cri­ti­quer régu­liè­re­ment la CAQ, le PLQ et le maire Labeaume parce qu’ils ne sont pas assez à droite. Des alter­na­tives sont même pro­po­sées avec le Parti conser­va­teur du Québec, la can­di­da­ture de Jeff Fillion aux élec­tions muni­ci­pales et la can­di­da­ture « cols rouges » au pro­vin­cial (2012).

La radio-pou­belle exerce son influence sur la pro­pa­ga­tion d’une nou­velle norme de dis­cours et de pra­tique admises dans l’espace public, malgré ses faus­se­tés et son carac­tère dis­cri­mi­na­toire et déni­grant. En réac­tion à cette situa­tion, les mou­ve­ments sociaux et les ins­ti­tu­tions publiques en viennent à éviter cer­tains sujets. Plusieurs décident de lais­ser courir des men­songes de la radio-pou­belle par peur, s’ils répliquent, de subir plus de tort. On craint aussi d’être désta­bi­lisé par le déni­gre­ment ou la vul­ga­rité en entre­vue, ou pire, d’être vic­time de la vio­lence d’auditeurs chauf­fés à bloc.

La radio-pou­belle a cumulé plu­sieurs vic­toires poli­tiques. Notons par exemple les mobi­li­sa­tions mas­sives pour l’opération Scorpion, pour la sau­ve­garde de CHOI, pour la construc­tion d’un deuxième amphi­théâtre et contre le Budget Bachand. Autre fait mar­quant, la « radio-pou­bel­li­sa­tion » des médias de l’empire Quebecor qui embauchent comme chro­ni­queurs plu­sieurs ani­ma­teurs de la radio-pou­belle. Les vic­toires de l’ADQ, de la CAQ, du Parti conser­va­teur, de la mai­resse Boucher et du maire Labeaume sont d’autres exemples de l’influence de la radio-pou­belle. À l’opposé, elle a éga­le­ment subi plu­sieurs échecs : défaites judi­ciaires de Jeff Fillion, son renvoi et la vente de CHOI, la vague orange du NPD sur la Rive-Nord, le virage au centre droit de la CAQ (alors que l’ADQ était deve­nue com­plè­te­ment liber­ta­rienne) et la can­di­da­ture avor­tée d’un col rouge aux élec­tions pro­vin­ciales de 2012. Entre autres limites de son influence, notons les grandes mobi­li­sa­tions régio­nales contre le Sommet des Amériques, contre la guerre en Irak et en appui au mou­ve­ment des cas­se­roles contre la loi 78. En revanche, la non-par­ti­ci­pa­tion des cégeps de Québec au mou­ve­ment étu­diant de 2012 reflète en partie l’influence de la radio-pou­belle.

  1. E) Lutter contre la radio-pou­belle

Pour lutter contre la radio-pou­belle, il faut d’abord faire connaître ses propos dif­fa­mants, comme le font cer­taines émis­sions humo­ris­tiques et plu­sieurs pla­te­formes web. Le site le plus sys­té­ma­tique est sor​tons​les​pou​belles​.com. Les plaintes au CRTC, au Conseil de presse du Québec et devant les tri­bu­naux ont un effet cer­tain, sur­tout lorsqu’elles s’accompagnent de pour­suites avec ordon­nance de dédom­ma­ge­ment. À cet égard, plu­sieurs des prin­ci­paux groupes sociaux et poli­tiques de la région, réunis dans la Coalition pour la jus­tice sociale, décident à partir de 2012 d’intégrer la ques­tion de la radio-pou­belle à leur plan d’action : jour­née de réflexion col­lec­tive, acti­vité de sen­si­bi­li­sa­tion et concep­tion d’un « guide d’autodéfense » marquent une pre­mière phase d’actions qui risquent d’avoir des suites[11].

Une autre stra­té­gie pro­po­sée par cer­tains est de sen­si­bi­li­ser des annon­ceurs aux propos aux­quels ils sont asso­ciés. La Coalition sor­tons les radio-pou­belles de Québec en fera d’ailleurs la pro­mo­tion à partir de son site web ali­menté de façon ano­nyme. Comme exemple de résul­tat sou­haité de cette stra­té­gie, citons la SAQ qui, sur pres­sion du syn­di­cat, a cessé de faire de la publi­cité à CHOI-FM. En réac­tion, en 2013, deux per­sonnes res­pon­sables de deux pages Facebook dénon­çant la radio-pou­belle, Jean-François Jacob et Érik Beaudry, qui ont eu droit à une pour­suite-bâillon de 250 000 $. C’est Radio Nord, actuelle pro­prié­taire de CHOI Radio X, la « radio pour la liberté d’opinion », qui a mené cette pour­suite. Malgré les menaces juri­diques et phy­siques, les accu­sés ont fait preuve de cou­rage et refusé tout com­pro­mis, ce qui a mené Radio-Nord (CHOI, RNC média) à reti­rer ses accu­sa­tions.

Plus glo­ba­le­ment, la prin­ci­pale réponse au popu­lisme est de sortir les indi­vi­dus de l’isolement et de per­mettre leur auto-orga­ni­sa­tion démo­cra­tique. Pour atteindre le public visé par la radio-pou­belle, il est néces­saire que le mou­ve­ment syn­di­cal et la gauche poli­tique :

  1. retrouvent une pra­tique offen­sive et mobi­li­sante de lutte de classes en confron­tant les exploi­teurs et pol­lueurs qui pro­fitent des écarts de richesses.
  2. déploient un dis­cours qui construit une conscience de classe des tra­vailleurs et des tra­vailleuses, de leurs inté­rêts, de leurs oppo­sants ;

Une remise en ques­tion des dis­cours et des pra­tiques sera néces­saire[12]. Cela pas­sera par :

  1. une démo­cra­ti­sa­tion et la poli­ti­sa­tion des mou­ve­ments sociaux ;
  2. la mul­ti­pli­ca­tion des col­lec­tifs citoyens autour de luttes ponc­tuelles et
  3. l’unification de la gauche dans la construc­tion d’une alter­na­tive poli­tique, ici Québec soli­daire.

Se pose enfin le défi de l’émergence de médias de masse alter­na­tifs qui sau­raient com­bi­ner sport, culture popu­laire et ana­lyse poli­tique pro­gres­siste. La pré­sence de radios com­mu­nau­taires et de médias alter­na­tifs ou internes aux mou­ve­ments sociaux, incluant le web, est un début. Les lock-out du jour­nal de Québec puis de Montréal et la créa­tion d’un quo­ti­dien sou­tenu par le mou­ve­ment syn­di­cal auraient pu per­mettre de créer une nou­velle voie. Il faut tou­te­fois recon­naître que la construc­tion d’un média de masse pro­gres­siste sera faci­li­tée par une montée des luttes et la poli­ti­sa­tion des mou­ve­ments sociaux, qui elle-même sera faci­li­tée par le déve­lop­pe­ment de médias alter­na­tifs. Ce sont les mobi­li­sa­tions sociales, rare­ment pré­vi­sibles, qui déter­mi­ne­ront les prio­ri­tés conjonc­tu­relles de luttes pour la construc­tion d’un projet de société éman­ci­pa­teur.

Sébastien Bouchard, mili­tant syn­di­cal et ex-can­di­dat de Québec soli­daire

Bibliographie

Collectif Emma Goldman (2013). Radio X : Les ven­deurs de haine, Les Éditions Ruptures, 70 p.

LEMIEUX, Olivier (2012). « L’affaire CHOI-FM… Construction iden­ti­taire ou pré­dis­po­si­tion socio­lo­gique ? » Cahier de recherche en poli­tique appli­quée, Vol. IV, no 3, (automne), 18 p.

VINCENT Diane, et Olivier TURBIDE (2004). Fréquence limites : La radio de confron­ta­tion au Québec, Québec, Éditions Nota bene, 207 p. 

VINCENT Diane, Olivier Turbide et Marty Laforest (2008). La radio X, les médias et les citoyens. Dénigrement et confron­ta­tion sociale, Québec, Éditions Nota Bene, 206 p.

MARCOUX Jean-Michel et Jean-François TREMBLAY (2005). Le néo­po­pu­lisme de CHOI-FM : de l’expansion de la logique consu­mé­riste ; profil socioé­co­no­mique et socio­po­li­tique des audi­teurs mobi­li­sés, Québec, Université Laval (non édité), 79 p.

GIROUX Daniel et Florian SAUVAGEAU (2009). « Radio parlée, élec­tions et démo­cra­tie », Centre d’études sur les médias, Cahier‑médias, no 18 (sep­tembre), 50 p.

FRANK Thomas (2008). Pourquoi les pauvres votent à droite, Préface de Serge Halimi « Résonances fran­çaises », Paris, Éditions Agone, 448 p.

Médiagraphie

La prin­ci­pale réfé­rence en extraits com­men­tés de la radio-pou­belle :

http://​sor​tons​les​pou​belles​.com

http://​coa​li​tion​sa​gue​nay​.blog​spot​.ca/

Top 10 de la radio-pou­belle

http://​youtu​.be/​M​j​k​F​s​YZCIG

Page Facebook

  • Québec s’excuse pour sa radio-pou­belle
  • Eriku contre Radio X

[1] Une ver­sion courte de ce texte a été publiée sous le titre « La radio pou­belle : le popu­lisme de droite en action » dans le livre Médias, jour­na­lisme et société, numéro 11 des Nouveaux Cahiers du socia­lisme, Hiver 2014. Il est pos­sible de retra­cer les propos des ani­ma­teurs men­tion­nés dans cet article sur ce site web : www​.sor​tons​les​pou​belles​.com . Ce texte a été relu par Carmen Duplain, Ariane Leblanc-Gauthier et Élisabeth Cyr que je tiens à remer­cier.

[2] Nous ne pour­rons ici déve­lop­per sur l’histoire de la droite dans la région de Québec et de Chaudière-Appalaches, dont les sec­teurs ruraux ont été des bas­tions cré­di­tistes à une cer­taine époque.

[3] Le temps nous dira s’il faut ajou­ter à cette liste le duo impro­bable Éric Duhaime – Nathalie Normandeau,

main­te­nant le midi au FM 93.

[4] Les trois radios uti­li­sant le plus de jurons au Québec sont, dans l’ordre, CHOI Radio X, CKYK-FM Radio X (Alma) et FM 93. La région où les jurons sont les plus uti­li­sés sur les ondes est Québec. Influence Communication (2013). Analyse de l’utilisation des jurons dans les médias qué­bé­cois, (sep­tembre), 16 p.

[5] Voir par­ti­cu­liè­re­ment les tra­vaux de Vincent, Turbide et Laforest (2004, 2008).

[6] Michael Byers, The Plane That Ate the Canadian Military Life-Cycle Cost of F-35 Fleet Could Reach $126 Billion, Canadian Centre for Policy Alternatives, April 2014.

[7] FRANK, Thomas (2008). « Pourquoi les pauvres votent à droite », pré­face de Serge Halimi, Résonances fran­çaises, Agone, Paris, 448 p.

[8] GIROUX Daniel et Florian SAUVAGEAU (2009). « Radio parlée, élec­tions et démo­cra­tie », Centre d’études sur les médias, Cahier‑médias, no 18, (sep­tembre), 50 p.

[9] Voir à ce sujet l’article du Soleil du 4 jan­vier 2011 : « Québec, capi­tale de la droite ? Le mythe débou­lonné. » Les don­nées sont tirées d’un son­dage Segma-Le Soleil et ne font pas de dis­tinc­tion ville-ban­lieue.

[10] Voir you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​5​n​n​X​D​f​79FZM concer­nant le trai­te­ment dif­fé­ren­cié de CHOI et du FM 93 sur le groupe néo­nazi Légitime vio­lence et sur le groupe anar­chiste Mise en demeure.

[11] Voir à ce sujet : http://​coa​li​tion​jus​ti​ce​so​ciale​.tumblr​.com

[12] Voir entre autres à ce sujet : BOUCHARD, Sébastien (2009). « Réflexions sur le mou­ve­ment syn­di­cal et la crise », Nouveaux cahiers du socia­lisme, no 2, (décembre), 6 p. www​.lagauche​.com/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​l​e2696

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