La question postcoloniale réduite à quelques banlieues…

Par Mis en ligne le 10 septembre 2010

Ouvrage recensé :

Yves Lacoste, La ques­tion post­co­lo­niale. Une ana­lyse géo­po­li­tique, Fayard, 340 pages

Résumé : Une approche ori­gi­nale mais peu convain­cante de la ques­tion post­co­lo­niale.

Ce nouvel ouvrage de Yves Lacoste traite de la ques­tion post­co­lo­niale selon une approche qui n’est expri­mée clai­re­ment que dans la conclu­sion : « la ques­tion post­co­lo­niale est un pro­blème grave qui se pose à l’ensemble de la nation ». La nation ici dési­gnée étant la nation fran­çaise, il en résulte que la ques­tion post­co­lo­niale est pensée dans ce livre comme un pro­blème fran­çais. Ce point de vue a deux par­ti­cu­la­ri­tés ori­gi­nales. La pre­mière est qu’il envi­sage le post-colo­nia­lisme du point de vue (domi­nant) de l’ancien colo­ni­sa­teur et non pas, comme c’est sou­vent le cas, du point de vue du colo­nisé. Le second est qu’il envi­sage la ques­tion post­co­lo­niale comme un pro­blème que la nation fran­çaise doit régler en interne.

Ce livre éta­blit donc un pos­tu­lat, exprimé page 85 : les sif­flets contre la Marseillaise n’existaient « pas avant que dans les grands ensembles se suc­cèdent les émeutes des « jeunes » de la troi­sième géné­ra­tion issue de l’immigration. A la dif­fé­rence de leurs pères et plus encore de leurs grands pères, ils ont écouté les pro­fes­seurs au col­lège et au lycée faire des cours d’histoire sur le colo­nia­lisme et la traite des esclaves, la déco­lo­ni­sa­tion et même la guerre d’Algérie, ce qui pro­voque évi­dem­ment des polé­miques et des dis­cus­sions après les cours. Arrivent aussi dans les centres cultu­rels et aussi sur Internet le dis­cours des « Indigènes de la République ». Puisqu’on y affirme que la France est un Etat tou­jours colo­nia­liste, ceux qui affrontent aujourd’hui de temps en temps sa police pensent qu’ils font comme leurs grands parents qui ont lutté contre le colo­nia­lisme avant de venir en France. »

Un tel pos­tu­lat se tra­duit par une prise de posi­tion poli­tique forte : si les « pro­blèmes » des ban­lieues sont dus à des héri­tages post­co­lo­niaux mal com­pris, ils peuvent donc être réso­lus par l’éducation, c’est-à-dire par la connais­sance exacte de ce que la colo­ni­sa­tion a été. Une telle connais­sance doit être déli­vrée par les ensei­gnants d’Histoire, de Géographie et d’Instruction Civique, à condi­tion tou­te­fois que ceux-ci délivrent un mes­sage non par­ti­san. C’est pour les aider dans cette tâche qu’Yves Lacoste a écrit son livre.

Dans une pre­mière partie il expose ce qu’il pense être le cœur de la ques­tion post­co­lo­niale en France. Il repro­duit in extenso (Chapitre 1, pp. 52 à 56) le texte de l’appel des « Indigènes de la République » puis l’analyse selon plu­sieurs repré­sen­ta­tions, selon lui signi­fi­ca­tives. Le cha­pitre 2 pré­sente donc les repré­sen­ta­tions « accu­sa­trices du colo­nia­lisme » puis les évé­ne­ments géo­po­li­tiques actuels qui les fondent, en par­ti­cu­lier la guerre civile du début des années 1990 en Algérie. Un pas­sage rapide aborde la poli­tique actuelle d’Israël et les dan­gers de l’antisémitisme, un autre traite d’une approche géo­po­li­tique de la Kabylie. Le cha­pitre se ter­mine sur deux idées inté­res­santes. La pre­mière tient dans la phrase 1 qui indique que pour com­prendre com­ment le colo­nia­lisme a été vaincu il faut aussi com­prendre com­ment il avait pu s’établir. La seconde s’exprime 2 inver­se­ment en disant qu’il faut mon­trer la com­plexité des luttes pour l’indépendance avant d’expliquer les conquêtes colo­niales.

La suite du livre d’Yves Lacoste est construite pour répondre à ces deux exi­gences. Dans une deuxième partie, il décrit les luttes pour l’indépendance. Le cha­pitre 3 signale qu’il y a eu des indé­pen­dances sans indi­gènes (des révoltes de blancs en Amérique du Sud contre l’Espagne par exemple) et décrit la façon dont les Anglais ne se sont pas « cram­pon­nés » à l’Inde. Il parle aussi un peu du Vietnam. Le cha­pitre 4 raconte l’indépendance des colo­nies fran­çaises d’Afrique du Nord.

La troi­sième partie du livre est consa­crée à la construc­tion des empires colo­niaux. Quatre cha­pitres décrivent suc­ces­si­ve­ment la conquête de l’Amérique du Sud et de l’Inde, celle de l’Algérie, celle de l’Afrique de l’Ouest, et enfin celle du Maroc. Une conclu­sion inti­tu­lée « pour ne pas conclure » pro­pose un débat sur la double ques­tion du post­co­lo­nia­lisme et de la nation.

Ce livre est donc extrê­me­ment par­ti­cu­lier : il est construit selon une logique stra­ti­gra­phique, qui cherche l’explication des repré­sen­ta­tions post­co­lo­niales contem­po­raines dans l’exploration d’une his­toire de plus en plus ancienne, donc igno­rée d’un grand nombre d’acteurs actuels. Si les pro­blèmes d’aujourd’hui dans les ban­lieues sont les résul­tats d’indépendances conflic­tuelles, elles-mêmes dues à des conquêtes com­plexes, Yves Lacoste a raison de penser qu’une solu­tion pos­sible passe par l’éducation. Il a aussi raison de dire que cette édu­ca­tion doit s’inscrire dans un cadre poli­tique commun à l’ensemble d’un sys­tème sco­laire natio­nal. Il est donc logique que cela débouche sur une réflexion au sujet de la nation.

Ce type de démarche est, cepen­dant, plus ori­gi­nal que convain­cant. Si l’explication d’un fait actuel est dans l’origine de la colo­ni­sa­tion, puis dans le dérou­le­ment de la déco­lo­ni­sa­tion, une démarche clas­si­que­ment chro­no­lo­gique pour­rait tout aussi bien fonc­tion­ner. De manière plus fon­da­men­tale, c’est le pos­tu­lat ini­tial d’Yves Lacoste qui fait dou­ble­ment pro­blème.

La pre­mière dif­fi­culté tient dans la réduc­tion des ban­lieues aux émeutes qui les par­courent de temps à autre. Le phé­no­mène de ban­lieue est pro­ba­ble­ment plus com­plexe que l’événement média­tique de la révolte. Il est curieux qu’un géo­graphe comme Yves Lacoste aborde les ban­lieues sans faire le détour par l’urbanisme ou la socio­lo­gie. Les « jeunes » qui par­ti­cipent aux bagarres contre la police sont-ils exclu­si­ve­ment issus de l’immigration ? Cette immi­gra­tion est-elle seule­ment ori­gi­naire des anciennes colo­nies fran­çaises ? Chacun des ensei­gnants qui a un jour tra­vaillé dans une ex-ZEP (ou dans un actuel col­lège d’ambition réus­site) sait que les « jeunes » peuvent être manouches, bre­tons, zaï­rois, turcs et pas seule­ment issus de grand pères algé­riens. Chacun sait aussi qu’il n’y a pas d’émeutes dans chaque grand ensemble habité par des « jeunes » issus de l’immigration. Aborder les pro­blèmes des ban­lieues par le biais du post­co­lo­nial est donc for­te­ment réduc­teur : cela sup­pose qu’il n’y ait qu’un seul type d’acteur dans un seul type de lieu et que, dans ces ban­lieues, il n’y ait rien d’autre que des récri­mi­na­tions post­co­lo­niales infon­dées. Il est regret­table qu’Yves Lacoste ignore tota­le­ment les popu­la­tions immi­grées (et issues d’anciennes colo­nies) qui n’habitent pas en ban­lieue, ni en grands ensembles mais dans les centres villes ou sur les marges de l’hyper-centre (comme dans de nom­breux quar­tiers pari­siens qui ne connaissent pas d’émeutes pour autant !). Ces popu­la­tions ont pro­ba­ble­ment la même his­toire que leurs amis de ban­lieues mais n’habitent pas dans le même cadre et n’ont pas les mêmes com­por­te­ments. La bonne piste à explo­rer pour expli­quer le « pro­blème » des ban­lieues c’est d’explorer les moda­li­tés selon les­quelles la ban­lieue à grands ensembles condi­tionne les rap­ports sociaux, moda­li­tés cer­tai­ne­ment dif­fé­rentes de celles qui se mettent en place en centre ville ancien, ou en milieu rural.

La seconde dif­fi­culté vient du rela­tif mépris qu’Yves Lacoste mani­feste à l’égard des études post­co­lo­niales autres que les siennes. A la page 408, il cite Marie-Claude Smouts qui décrit le post­co­lo­nial comme une démarche cri­tique qui s’intéresse aux condi­tions de la pro­duc­tion cultu­relle des savoirs sur Soi et sur l’Autre, et il dis­cré­dite immé­dia­te­ment cet avis en

écri­vant : « Personnellement, cela me fait penser à une démarche psy­cha­na­ly­tique », qui serait « une méta­phore illu­soire lorsqu’il s’agit des pro­blèmes d’une nation ». Yves Lacoste reproche à plu­sieurs reprises aux études post­co­lo­niales de pri­vi­lé­gier la lit­té­ra­ture ou la psy­cha­na­lyse et d’ignorer l’histoire : « elles refusent d’accorder quelque impor­tance à l’histoire et sur­tout pas à l’histoire par­ti­cu­lière de chacun des peuples colo­ni­sés ». Il est éton­nant qu’Yves Lacoste ignore les écrits de J. Belish ou d’A. Salmond sur la Nouvelle-Zélande ! Il est dif­fi­cile de dire que E. Saïd néglige l’histoire ! A un niveau de réflexion plus global ce qui est le plus éton­nant est jus­te­ment qu’Yves Lacoste accorde tant d’importance à l’histoire alors que la plu­part des études post­co­lo­niales montrent que c’est au tra­vers de repré­sen­ta­tions, pas de savoirs scien­ti­fiques, que les « post­co­lo­ni­sés » construisent leurs réfé­rences et leurs idéo­lo­gies. Y. Lacoste en convient un peu au début de son ouvrage mais il per­siste à penser que si les « post­co­lo­ni­sés » connais­saient exac­te­ment leur his­toire ils ne se pose­raient plus la ques­tion de leur par­ti­ci­pa­tion à la nation fran­çaise dans des termes conflic­tuels. Depuis quand un sen­ti­ment natio­nal est-il un sen­ti­ment ration­nel et scien­ti­fi­que­ment fondé ? Comment peut-on affir­mer qu’une connais­sance scien­ti­fique implique un com­por­te­ment poli­tique ration­nel ? D’où vient l’illusion que la science peut modi­fier les com­por­te­ments indé­pen­dam­ment des lieux de vie, des condi­tions éco­no­miques, des cercles de socia­bi­lité ?

La démarche d’Yves Lacoste est donc très ori­gi­nale, assez uto­pique et rela­ti­ve­ment peu convain­cante. Il n’en reste pas moins que le livre contient une infor­ma­tion his­to­rique suc­cincte mais exacte et qu’il est assez emblé­ma­tique d’une posi­tion poli­tique atta­chée à donner un sens logique et éla­boré à l’expression « iden­tité natio­nale ». De ce point de vue là, sa lec­ture est utile : Yves Lacoste réflé­chit de façon inté­res­sante à ce que pour­rait être le contenu d’une for­ma­tion sco­laire en géo­po­li­tique pré­co­lo­niale, colo­niale et post­co­lo­niale. Cela ferait sûre­ment un apport signi­fi­ca­tif et heu­reux à des cours d’Instruction Civique. Cela ne dis­pen­se­rait cepen­dant pas de conti­nuer à tra­vailler la ques­tion des ban­lieues selon des entrées urba­nis­tiques et sociales, ni de tra­vailler l’idée de nation du point de vue des illu­sions iden­ti­taires.

rédac­teur : Hervé REGNAULD, Géographe

Illustration : static​.blog​sto​rage​.hi​-pi​.com

Notes :

1 – p.106

2 – p.111

Titre du livre : La ques­tion post­co­lo­niale. Une ana­lyse géo­po­li­tique

Auteur : Yves Lacoste

Éditeur : Fayard

Date de publi­ca­tion : 05/05/10

N° ISBN : 221364294X

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