La question du NPD

Par , Mis en ligne le 25 avril 2011

La plus grosse sur­prise de la cam­pagne élec­to­rale aura été sans nul doute la pro­gres­sion du NPD. Au Québec en tout cas, ce parti est parti de très loin, étant arrivé dans la plu­part des comtés qué­bé­cois bon qua­trième lors des élec­tions pré­cé­dentes. Il reste à voir cepen­dant com­ment ces inten­tions de votes se concré­ti­se­ront le 3 mai.

Bonne nouvelle / mauvaise nouvelle

D’emblée, saluons cette évo­lu­tion pour ce qu’elle est au Québec : une partie impor­tante de la popu­la­tion est prête à appuyer un parti qu’on dit de gauche. Cela n’est pas rien et Amir Khadir a raison de dire que c’est un signe de vita­lité poli­tique. Après tout au Québec, on a une majo­rité socio­lo­gique qui est prête au chan­ge­ment. De manière coro­laire, on a une majo­rité qui refuse les vieux partis et sur­tout la droite extrême incar­née par Stephen Harper. Il y a par ailleurs dans cette bonne nou­velle une mau­vaise nou­velle : les appuis du NPD sapent ceux du Bloc qué­bé­cois qui pour­raient perdre cer­tains comtés arra­chés de haute lutte aux Conservateurs et aux Libéraux lors des élec­tions de 2008. En réa­lité, les domi­nants au Canada et au Québec sont les seuls qui peuvent se réjouir de cela. On constate dans les médias que les repré­sen­tants du PC et du PLC, les com­men­ta­teurs de droite, les « experts » che­vron­nés tous plus ou moins liés à l’État, salivent de voir le Bloc être vaincu par le NPD ! Pour la droite, défaire le natio­na­lisme qué­bé­cois est une grande prio­rité, quitte à devoir endu­rer quelques dépu­tés du NPD !

Le NPD un parti de gauche ?

Avant de poser la ques­tion du vote dit stra­té­gique, il importe de pré­ci­ser quelques idées sur le NPD. Ce parti n’est pas réel­le­ment « de gauche ». On ne peut même pas dire qu’il soit social-démo­crate, du moins dans ce que cela veut dire his­to­ri­que­ment. Au mieux, le NPD s’inscrit tout à fait dans le « social-libé­ra­lisme », cette pers­pec­tive poli­tique qu’a tra­duit en action le mal-aimé Tony Blair. Cette « troi­sième voie » a renoncé aux idéaux de la social-démo­cra­tie en accep­tant les prin­cipes du néo­li­bé­ra­lisme (déman­tè­le­ment de l’État pro­vi­dence, pri­va­ti­sa­tions, inté­gra­tion dans le « marché mon­dial », ali­gne­ment sur les poli­tiques impé­ria­listes de l’OTAN). Le NPD au niveau fédé­ral, de même que les admi­nis­tra­tions pro­vin­ciales diri­gées par le NPD, sont allées essen­tiel­le­ment dans le même sens. Les quatre admi­nis­tra­tions pro­vin­ciales du NPD ces der­nières années n’ont pu mener leur gou­ver­nance à aucune réforme fon­da­men­tale, même pas, malgré leurs pro­messes, dans le domaine de la démo­cra­ti­sa­tion des ins­ti­tu­tions (finan­ce­ment des partis, vote pro­por­tion­nel, etc.), qui res­tent au Canada parmi les plus anti-démo­cra­tiques des pays capi­ta­listes.

Certes, la volonté d’ « huma­ni­ser » le néo­li­bé­ra­lisme a ses avan­tages. Contrairement à la droite, le social-libé­ra­lisme cherche à accom­mo­der les classes moyennes et popu­laires, notam­ment par des pro­grammes pal­lia­tifs. Il mani­feste un cer­tain inté­rêt à « dia­lo­guer » avec les mou­ve­ments sociaux (plutôt que de les écra­ser pure­ment et sim­ple­ment), sur­tout si ces mou­ve­ments acceptent les fon­de­ments du social-libé­ra­lisme. Nous ne disons pas cela sar­cas­ti­que­ment, car il y a une réelle dif­fé­rence dans la ges­tion poli­tique pra­ti­quée par le social-libé­ra­lisme (en Angleterre et en Allemagne par exemple) et les pra­tiques de la droite pou­vant être qua­li­fiées car­ré­ment de voyou­cra­tie (comme on le constate en France ou en Italie). On com­prend donc pour­quoi les syn­di­cats cana­diens, notam­ment, ont appuyé le NPD.

Les alignements fondamentaux du social-libéralisme

Au niveau fédé­ral, le NPD n’a jamais été confronté à la dure réa­lité de la ges­tion poli­tique n’ayant jamais été asso­cié au pou­voir sauf à part un court épi­sode au début des années 1970 avec le gou­ver­ne­ment libé­ral mino­ri­taire. Il était donc rela­ti­ve­ment facile pour ce parti de se faire le défen­seur des droits sociaux en tant que chef d’un parti presque mar­gi­nal. Pour autant, l’orientation social-libé­rale s’est mani­fes­tée à plu­sieurs reprises. Récemment par exemple, Layton a appuyé l’intervention cana­dienne en Libye, une manœuvre impé­ria­liste pré­sen­tée sous le dra­peau de l’ « huma­ni­taire » (comme d’ailleurs le Bloc qué­bé­cois et les partis social-libé­raux ailleurs dans le monde). En réa­lité, on constate que le social-libé­ra­lisme est tout à fait incon­sis­tant sur la ques­tion de la guerre et de l’impérialisme et que, dans la grande majo­rité des cas, il se range der­rière les États et les classes domi­nantes des pays impé­ria­listes. Fait à noter, c’est l’ancien chef du NPD onta­rien et ex-Premier ministre Bob Ray, main­te­nant devenu second violon du PLC, qui mène la poli­tique exté­rieure de ce parti. Bob Ray est obsédé par la défense de l’État israé­lien, envers et contre tout. Il pense vrai­ment que l’ « Occident » doit mener la guerre contre le « ter­ro­risme » pour venir à bout des « extré­mistes musul­mans », dans une pos­ture qui le rap­proche beau­coup des néo­con­ser­va­teurs états-uniens. Il serait cepen­dant injuste d’assimiler le NPD actuel à ces posi­tions extré­mistes, d’autant plus que plu­sieurs dépu­tés comme Libby Davis (Colombie Britannique) sont enga­gés aux côtés de la lutte pour la jus­tice et la paix en Palestine et en Israël. Mais il importe de sou­li­gner cer­taines contra­dic­tions fon­da­men­tales du NPD (comme d’ailleurs celles des autres partis social-libé­raux dans le monde).

La question québécoise

Il y a un enjeu où le NPD a été rela­ti­ve­ment consis­tant, et c’est mal­heu­reu­se­ment sur la ques­tion qué­bé­coise. En dépit de quelques clins d’œil à la nation qué­bé­coise et au « fédé­ra­lisme asy­mé­trique », le NPD avant et depuis Jack s’est rangé der­rière le « consen­sus cana­dien ». D’où la tra­gique impos­si­bi­lité d’appuyer clai­re­ment et sim­ple­ment le droit à l’auto-détermination. Pire encore, le NPD s’est rallié aux manœuvres d’intimidation et de mani­pu­la­tion orches­trées par le PLC et les Conservateurs. On peut se deman­der ce qui explique une telle pos­ture. Encore là, le NPD ne se démarque pas des domi­nants sur les ques­tions « fon­da­men­tales ». Comme l’État cana­dien repose sur un dis­po­si­tif d’exclusion et de mani­pu­la­tion, la domi­na­tion sur le peuple qué­bé­cois et sur les peuples autoch­tones a his­to­ri­que­ment été au cœur du pro­ces­sus poli­tique. Les domi­nants savent qu’il n’y a pas une grande marge de manœuvre et qu’on ne peut trou­ver de véri­tables com­pro­mis à part les ges­ti­cu­la­tions habi­tuelles et les décla­ra­tions sans pro­fon­deur. Le social-libé­ra­lisme au Canada non seule­ment ne s’est pas opposé à ces poli­tiques (à part quelques excep­tions comme l’opposition à la Loi des mesures de guerre en 1970), mais en géné­ral a par­ti­cipé aux « grandes manœuvres », comme lors des misé­rables opé­ra­tions fédé­rales pour vaincre la volonté d’affirmation natio­nale en 1980 et en 1995. Est-ce donc un « hasard » si c’est Thomas Mulcair qui est la figure de proue du NPD au Québec ? Cet ancien ministre libé­ral, ex-avocat d’Alliance Québec, est resté « fidèle » à sa grande cause, qui est de vaincre la « menace sépa­ra­tiste ». Ce qui ne l’empêche pas de se sentir à l’aise dans le contexte d’un parti social-libé­ral prô­nant cer­taines réformes sociales et envi­ron­ne­men­tales.

Voter pour le NDP ? Oui, à condition que …

On constate donc l’ambigüité de la chose. Cela serait une erreur assez gros­sière d’appuyer le NPD parce que c’est un « parti de gauche » : il ne l’est pas depuis long­temps, il ne l’est pas aujourd’hui, il ne le sera pas demain. Il est d’ailleurs pen­sable, sur­tout si le PLC subit une dure défaite aux élec­tions, qu’il se pro­duise un « rap­pro­che­ment », pour ne pas dire une fusion entre un PLC affai­bli et un NPD ragaillardi, autour d’un pro­gramme cen­triste très édul­coré, pour la défense d’un « Canada fort », hos­tile aux Conservateurs sur un cer­tain nombre de fon­da­men­taux, mais sur­tout inca­pable de repré­sen­ter une réelle alter­na­tive (cela serait le « modèle » états-unien où les élec­teurs ont le « choix » entre l’ultra droite –les Républicains- et la droite –les Démocrates).

Pour autant, voter pour le NPD dans cer­taines cir­cons­crip­tions au Québec, dans le contexte actuel, peut s’avérer un bon choix. Tel qu’évoqué aupa­ra­vant, le social-libé­ra­lisme repré­sente un danger moins grave et moins immé­diat pour les mou­ve­ments popu­laires et pour la gauche. D’autre part, voter NPD peut s’inscrire dans une approche stra­té­gique qui vise à affai­blir la droite et même à empê­cher Harper de consti­tuer un gou­ver­ne­ment majo­ri­taire. Il ne fait pas de doute dans nos esprits qu’il faille voter pour Thomas Mulcair dans Outremont et pour la syn­di­ca­liste Nycole Turmel dans Aylmer par exemple. Par rap­port à l’objectif stra­té­gique de défaire la droite, les élec­teurs pro­gres­sistes doivent donc bien réflé­chir.

Au Québec dans la grande majo­rité des comp­tés, un vote pour le Bloc est cepen­dant ce qui peut empê­cher Stephen Harper de consti­tuer un gou­ver­ne­ment majo­ri­taire et de pro­cé­der à sa « révo­lu­tion » de droite. Nous déga­geons de ces réflexions quelques conclu­sions :

  • L’appui au NPD n’a pas grand-chose à voir avec l’élaboration d’une alter­na­tive de gauche. Au Québec en tout cas, celle-ci a un nom et cela s’appelle Québec soli­daire. Le NPD, et c’est peut-être mal­heu­reux pour cer­tains, n’a rien à voir avec cela. La construc­tion d’un pôle de gauche fort et struc­turé ne peut se faire qu’en confron­tant le social-libé­ra­lisme, et non en se subor­don­nant à celui-ci sous pré­texte qu’il est le « moins pire ». Apporter un appui élec­to­ral cir­cons­tan­cié n’a rien à voir avec la subor­di­na­tion, par ailleurs.
  • Dans le moment pré­sent, le plus impor­tant est au niveau fédé­ral de défaire la droite. Le projet de Harper est un danger immi­nent qu’il faut entra­ver. C’est un projet « révo­lu­tion­naire » qui risque de déstruc­tu­rer la société et de mar­gi­na­li­ser les mou­ve­ments sociaux et la gauche, comme cela a été fait aux États-Unis ou en Angleterre à tra­vers les trans­for­ma­tions effec­tuées par le bloc au pou­voir.
  • Arracher des votes au Bloc soi-disant parce que le NPD est plus « atti­rant » (ou plus de gauche) est une erreur que Jack Layton regret­tera amè­re­ment le jour où il aura constaté qu’il a été en fin de compte ins­tru­men­ta­lisé par Stephen Harper.
  • Pour autant, on com­prend les élec­teurs de gauche au Québec qui sont tentés de voter pour Jack et ses can­di­dats. Mais atten­tion ! Le signal pro­gres­siste qui sera envoyé en votant NPD pour­rait être per­verti si cela affai­blit l’opposition à Harper. Une défaite impor­tante pour le Bloc serait une vic­toire non seule­ment pour Harper mais pour l’ensemble des domi­nants au Canada.

4 réponses à “La question du NPD”

  1. Michel Camus dit :

    Je res­pecte gran­de­ment les auteurs de l’article, François Cyr et Pierre Beaudet, poli­ti­que­ment et intel­lec­tuel­le­ment. Ils traitent d’un trouble qui me pré­oc­cupe ainsi que la plu­part des Québécois de gauche depuis le début de cette cam­pagne élec­to­rale fédé­rale : le choix de voter NPD ou Bloc Qc en l’absence de partis plus à gauche en lice. Ils ajoutent leur pro­blé­ma­tique très (trop) à la mode … « le vote stra­té­gique ! » com­bi­nant la sauce natio­nale qué­bé­coise et le rejet de Harper.
    Mais est-ce juste d’insister sur des défauts réfor­mistes et « grand-natio­na­listes » que le NPD a en commun avec la plu­part des autres partis réfor­mistes de la Terre depuis la 2e Internationale, comme si cela en fai­sait un simple parti bour­geois ? – Le NPD est-il moins de gauche que le PS fran­çais l’était, même il y a 25 ans ? – A-t-il moins d’appuis dans les milieux ouvriers, tra­vailleurs, syn­di­ca­listes et d’entraide sociale au Canada anglais ? – Le NPD n’est-il pas craint par le grand capi­tal ? – N’aurait-il jamais fallu appuyer le PSF élec­to­ra­le­ment ? – Le parti tra­vailliste en Angleterre est-il inexo­ra­ble­ment « blai­risé » ? – N’est-il pas exa­géré et fal­la­cieux d’assimiler Blair et Layton, ainsi que de faire du NPD un chantre du libé­ra­lisme éco­no­mique ? (D’abord les auteurs rap­prochent Blair et Layton puis ils disent sim­ple­ment qu’il en faut pas les assi­mi­ler…!??)

  2. Jean Bernatchez dit :

    Bonjour,
    Comme can­di­dat de l’UFP en 2003 (Chutes-de-la-Chaudière), comme can­di­dat du NPD en 2004 (Lotbinière-Chutes-de-la-Chaudière) et comme mili­tant de Québec soli­daire depuis, je par­tage plutôt votre opi­nion, à quelques nuances près. Dans ma région, le Bloc qué­bé­cois est très étroi­te­ment asso­cié à la droite poli­tique. L’actuel can­di­dat blo­quiste (Gaston Gourde) est un ancien député libé­ral fédé­ral. Deux des dépu­tés blo­quistes pré­cé­dents (Jean Landry et Odina Desrochers) ont quitté le Bloc Québécois pour se joindre aux Conservateurs, le pre­mier comme can­di­dat conser­va­teur en 2004, et le second comme orga­ni­sa­teur poli­tique du député conser­va­teur actuel Jacques Gourde, élu en 2006. Cela dit, mon choix en faveur de la can­di­date néo­dé­mo­crate en 2011 est clair et consé­quent, d’autant que c’est une jeune pro­gres­siste. Le NPD est très impar­fait, de mon point de vue. Mais c’est un moindre mal par rap­port au Bloc tel qu’il s’actualise dans mon comté (qui est mal­heu­reu­se­ment aussi le para­dis de l’ADQ)!
    Cordiales salu­ta­tions.
    – Jean Bernatchez

  3. Moi-même dit :

    J’aimerais bien avoir votre ana­lyse de l’aspect social-libé­ral des poli­tiques du PQ, dont le BLOC n’est que l’incarnation au fédé­ral. Quand ce parti était dirigé par le lucide conser­va­teur Lucien Bouchard, repré­sen­tait-il une menace pour l’establishment cana­dien ?

    J’aimerais bien aussi savoir en quoi le natio­na­lisme qué­bé­cois repré­sente une quel­conque « menace » pour les domi­nants au Canada et au Québec. Il y a belle lurette que tout contenu le moin­dre­ment social de ce mou­ve­ment s’est dis­sous dans le liquide nau­séa­bond de l’identité natio­nale et de l’affirmation ethno-iden­ti­taire du blanc-fran­co­phone. Avez-vous tiré des conclu­sions du récent débat sur l’identité natio­nale, sur les accom­mo­de­ments rai­son­nables, des conclu­sions de l’irruption subite d’un popu­lisme de droite natio­na­liste et conser­va­teur à la sauce héroux­vil­lienne ?

    Réveillez-vous ! Nos bons bour­geois natio­naux ont pris le pou­voir dans la pro­vince, et la lutte consti­tu­tion­nelle actuelle est une ques­tion interne entre une fac­tion diri­geante qui pré­fère le Canada, plus puis­sante que sa rivale je vous l’accorde, et une fac­tion qui pré­fère un Québec sou­ve­rain. De viles ques­tions d’intérêts, où il ne s’agit plus seule­ment que de voir quel statut consti­tu­tion­nel est pré­fé­rable pour la défense du capi­tal A contre le capi­tal B. Si vous pré­fé­rer un capi­tal fleur­de­ly­sée engraissé à la pou­tine plutôt qu’un capi­tal uni­fo­lié bourré de TimBits, libre à vous.

    Moi, je ne choisi pas quel maître je pré­fère. Sinon, je ne serais pas socia­liste, même « nou­veau » genre.

  4. CAP-NCS dit :

    Sur la ques­tion du social-libé­ra­lisme en contexte qué­bé­cois, voir l’article de Philippe Boudreau publié sur notre site en 2007.