La question du commun : avant, avec et après Marx

Par Mis en ligne le 16 août 2009

NOTE DE LECTURE. Denis Collin, Le cau­che­mar de Marx – Le capi­ta­lisme est-il une his­toire sans fin ?, Max Milo, 2009. 29 Mai 2009.

C’est un ouvrage fort inté­res­sant que nous avons là, écrit de manière simple et acces­si­ble sans pour autant tomber dans le sim­plisme. Se situant en dehors des luttes d’école, ne cher­chant pas à « sauver Marx » mais à en tirer le meilleur pour penser la situa­tion actuelle, l’ouvrage de Denis Collin mérite qu’on s’y attarde et peut uti­le­ment servir de matière à débat pour savoir com­ment sortir de la situa­tion dans laquelle le capi­ta­lisme nous a mis.

Une pre­mière partie nous rap­pelle les élé­ments mar­quants du capi­ta­lisme dans ses formes contem­po­rai­nes : le royaume de la mar­chan­dise, « TINA There Is No Alternative », la révo­lu­tion per­ma­nente géné­rée par le capi­tal etc. Tout cela, Marx l’avait bien décrit. Denis Collin tire tou­te­fois quel­ques conclu­sions à contre-cou­rant. L’une est que les poli­ti­ques de relance par la demande sont pro­fon­dé­ment inadap­tées car les crises du capi­ta­lisme ne sont jamais des crises de sur­pro­duc­tion ou de sous-consom­ma­tion, ni un pro­blème de finan­cia­ri­sa­tion (p. 98) mais un pro­blème d’excès de capi­tal (p. 93). La spé­cu­la­tion n’est pas un élé­ment para­si­taire (p. 108) mais un rouage essen­tiel du sys­tème, qui expli­que ses crises. Le key­né­sia­nisme a semblé domes­ti­quer cet élé­ment mais il a en réa­lité aussi contri­bué à le ren­for­cer, la spé­cu­la­tion étant avant tout une œuvre de l’Etat. Or tout indi­que que les champs de profit sont en voie d’épuisement, tout comme les champs de pétrole. Les « avan­ces » réa­li­sées sur la base d’espoirs de pro­fits à venir ne se réa­li­se­ront pro­ba­ble­ment jamais. De ce fait, le para­doxe est grand : jamais la fin du capi­ta­lisme n’a semblé aussi proche, jamais Marx n’a semblé aussi actuel et per­ti­nent – pour­tant jamais Marx n’a semblé aussi absent du débat public. Tel est l’un des pro­blè­mes aux­quels ce livre vou­drait remé­dier.

Que Marx soit rela­ti­ve­ment absent n’est pas sans cause. C’est l’objet de la seconde partie d’examiner les forces et les fai­bles­ses du texte de Marx, ainsi que ce qui a pu être accom­pli en son nom. Marx s’est égaré dans la pro­phé­tie. Il a montré com­ment le capi­ta­lisme rend les capi­ta­lis­tes super­flus mais s’est com­plè­te­ment four­voyé dans les consé­quen­ces ulti­mes de cette évo­lu­tion, ce qui a conduit un grand nombre de mar­xis­tes à sou­te­nir le capi­ta­lisme en tant que stade des­tiné à être dépassé. Il a admiré la crois­sance des forces pro­duc­ti­ves, et n’en a pas pensé les limi­tes. Sa socio­lo­gie s’est trop ancrée dans le pro­lé­ta­riat sala­rié, pas assez dans d’autres clas­ses socia­les. Sa théo­rie de l’Etat est à peine ébau­chée (p. 198). Le mar­xisme, quant à lui, a vite dérivé loin des ana­ly­ses de Marx. La social-démo­cra­tie s’est com­por­tée en ges­tion­naire conscien­cieuse du mou­ve­ment ouvrier. La phi­lo­so­phie de l’histoire a rem­placé l’examen prag­ma­ti­que des pos­si­bles. La conquête du pou­voir de quel­ques-uns au nom de tous a tenu lieu de com­mu­nisme. Et si Lénine pou­vait encore être rela­ti­ve­ment fidèle à Marx, Staline en sera le fos­soyeur. Une ana­lyse mar­xiste du régime sovié­ti­que ne peut attri­buer de tels erre­ments à quel­ques hommes ivres de pou­voir ou animés d’un ego déme­suré. En fait ce qui a mené les bol­che­viks au pou­voir est une insur­rec­tion anti-impé­ria­liste, la Russie était le pays le moins prêt pour la révo­lu­tion. Encore les ouvriers ont-ils joué un rôle réel, à la dif­fé­rence d’autres révo­lu­tions (Cuba, Chine etc.) qui ont été menées, pour Denis Collin, par des élites petite-bour­geoi­ses, ce qui n’était pas une régres­sion pour autant. La pla­ni­fi­ca­tion sovié­ti­que semble à l’opposé de ce que devait être une véri­ta­ble pla­ni­fi­ca­tion sovié­ti­que, et Denis Collin s’appuie ici sur l’ouvrage d’Alec Nove (réf). L’URSS ne fut ni un capi­ta­lisme d’Etat, ni un socia­lisme ni un com­mu­nisme : ce fut une variété ori­gi­nale de tyran­nie ancrée dans le pou­voir bureau­cra­ti­que ajou­ter ? dans la bureau­cra­tie sup­pri­mer ?, dont la carac­té­ris­ti­que est d’avoir d’autant plus raison que l’on est haut placé dans la hié­rar­chie. La pro­duc­tion se moquait de la consom­ma­tion, igno­rait tout des contex­tes locaux. Sa com­plexité crois­sait plus vite que les gains d’échelle géné­rés par l’organisation. Sa chute fut la consé­quence d’une oppo­si­tion dia­lec­ti­que entre sommet et base (p. 228).

Alors com­ment sortir du « cau­che­mar de Marx » ? D’abord en se rap­pe­lant que le com­mu­nisme n’est pas une inven­tion de Marx. Ses valeurs sont aussi vieilles que l’humanité. Le com­mu­nisme est ici défini comme « la doc­trine du commun » (p. 252). Il a pris bien des formes dif­fé­ren­tes : com­mu­nisme babou­viste, chré­tien etc. Dans le com­mu­nisme, le don est pre­mier. L’échange génère amitié, alliance et fian­çailles. Un nou­veau com­mu­nisme est néces­saire contre les formes actuel­les du capi­ta­lisme, qui se rap­pro­chent de ce que le nazisme avait entre­pris : sur­veillance totale, « géné­tisme » qui ne consi­dère l’être humain que comme un code géné­ti­que (p. 261) etc. Ce com­mu­nisme ne doit pas être uto­pi­que, et cela impli­que de renon­cer à trois uto­pies : un monde sans Etat et sans conflit, le déve­lop­pe­ment illi­mité des forces pro­duc­ti­ves, et le retour au Jardin d’Eden. La pre­mière utopie a pris la forme du dépé­ris­se­ment de l’Etat. Cette utopie est res­pon­sa­ble des erre­ments tyran­ni­ques des mar­xis­tes. D’un autre côté l’étatisme est un danger. La démo­cra­tie des conseils, sou­vent prônée par les mar­xis­tes, n’est pas la solu­tion car elle génère la dic­ta­ture d’une mino­rité qui fait passer son avis pour l’exercice de la démo­cra­tie directe. Si on éli­mine les « formes hié­rar­chi­ques » (p. 272) et la démo­cra­tie directe, il ne reste plus que le répu­bli­ca­nisme –que Denis Collin veut « radi­cal », en se pro­met­tant d’y reve­nir plus tard (dans un autre ouvrage ?), ce qu’il ne fera pas. La seconde utopie pose la ques­tion de savoir quand arrê­ter le déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­ti­ves, et donc défi­nir « l’abondance ». Evoquant Marshall Sahlins et Serge Latouche, il recon­naît que les ques­tions posées par ces auteurs sont bonnes et que les mar­xis­tes ne s’y sont guère inté­res­sés. Mais Denis Collin cri­ti­que aus­si­tôt cette piste : la décrois­sance sou­te­na­ble impose « un ethos com­mu­nau­taire fort » (p. 280), Latouche fait preuve d’un pes­si­misme anthro­po­lo­gi­que peu com­pa­ti­ble avec le pro­grès moral, et il en appelle à la reli­gion, à une nou­velle trans­cen­dance, comme Jonas (ibid.). La troi­sième utopie, le jardin d’Eden ajou­ter ?, doit aussi être écar­tée : le tra­vail est anthro­po­lo­gi­que, et la liberté réside dans le fait de ne pas tra­vailler sous la dépen­dance d’un autre homme plutôt que dans le fait de ne pas tra­vailler du tout ajou­ter ?. Il existe des solu­tions concrè­tes : les GAEC (grou­pe­ment agri­cole d’exploitation en commun) ou les SCOP comme Mondragon. Le com­mu­nisme n’est pas holiste. La contra­dic­tion indi­vidu / société est indé­pas­sa­ble. Denis Collin finit par quel­ques consi­dé­ra­tions plus floues sur les forces en pré­sence capa­bles de porter une telle alter­na­tive.

Le livre est inté­res­sant, disions-nous, parce qu’il éta­blit un cer­tain nombre de points qui devraient aujourd’hui faire consen­sus, notam­ment en termes de bilan du mar­xisme. Oui, Marx a été fas­ciné par les forces pro­duc­ti­ves ; oui, le capi­ta­lisme actuel est proche de sa fin et de ce fait l’urgent n’est pas de se pro­cla­mer « anti­ca­pi­ta­liste » mais de trou­ver une alter­na­tive qui ne dégé­nère pas en tyran­nie ; oui, cer­tai­nes inter­pré­ta­tions du mar­xisme sont por­teu­ses de tyran­nie et cela ne doit rien à la sub­jec­ti­vité de quel­ques per­son­nes iso­lées, qu’elles se nom­ment Staline ou pas. Le fait de recon­naî­tre ces points est un préa­la­ble à une dis­cus­sion non-idéo­lo­gi­que sur de nou­vel­les formes d’émancipation.

Par contre deux points man­quent d’élaboration. Les cri­ti­ques à l’encontre de Serge Latouche d’abord sont assez éton­nan­tes. L’auteur n’a jamais fait l’apologie de la reli­gion ni de la trans­cen­dance. Il s’est certes montré réservé à l’égard des Lumières, mais le mar­xisme et Denis Collin lui-même dans cet ouvrage le sont aussi. « L’ethos com­mu­nau­taire » attri­bué à la décrois­sance sou­te­na­ble n’est pas étayé, ni mis en regard de la « doc­trine du commun » dont parle Denis Collin – car après tout, où est exac­te­ment la dif­fé­rence entre les deux ? Dans l’hypothèse où la pro­priété indi­vi­duelle du tra­vailleur serait réta­blie, com­ment se construi­rait la média­tion pro­pre­ment poli­ti­que, consti­tu­tive du répu­bli­ca­nisme défendu par Collin ? Quel serait son fon­de­ment ? Peut-on parler de « répu­bli­que » sans parler de « com­mu­nauté » ? Quel genre de « commun » serait mis en jeu, s’il n’y a pas de « com­mu­nauté » ? Ces ques­tions res­tent en sus­pens. Le fossé creusé par Denis Collin vis-à-vis de la « décrois­sance sou­te­na­ble » n’est peut-être pas infran­chis­sa­ble, ou en tout cas peut-être pas pour les rai­sons qui sont avan­cées.

Car la cri­ti­que du déve­lop­pe­ment illi­mité des forces pro­duc­ti­ves de son côté reste lar­ge­ment hors-sol : les forces poli­ti­ques qui ten­tent de les limi­ter – les éco­lo­gis­tes – ne sont même pas men­tion­nées. Et si l’auteur dénonce la publi­cité, il semble lui-même tomber dans ses rets, louant ici la conquête de l’espace et là la gra­tuité octroyée par Internet (p. 274) ! Enfin, com­ment ne pas voir qu’Internet a une struc­ture maté­rielle très consom­ma­trice (autant de gaz à effet de serre, dans le monde, que l’aviation !), bien loin de la « gra­tuité » qui n’est vantée que par la publi­cité et ses admi­ra­teurs cré­du­les ? Cette naï­veté à l’égard de « la tech­ni­que », dont la puis­sance ne serait pas en cause mais seule­ment son usage, est du reste assez carac­té­ris­ti­que de Marx et des mar­xis­tes, c’est pour cette raison qu’ils sont sou­vent consi­dé­rés comme « pro­duc­ti­vis­tes » . A l’encontre de cela, un André Gorz ou un Ivan Illich ont montré que les choix tech­ni­ques de forte puis­sance sont intrin­sè­que­ment inéga­li­tai­res.

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