Recension

La puissance du commun

Par Mis en ligne le 29 juin 2015

Après Empire et Multitude, Michael Hardt et Antonio Negri pour­suivent, dans Commonwealth, leur cri­tique radi­cale, où l’inspiration de Marx se fait plus sen­sible que jamais, de notre moder­nité éco­no­mique.

Recensé : Michael Hardt, Antonio Negri, Commonwealth, The Belknap Press of Harvard University Press, 2009, 434 p.

Les lec­teurs d’Empire et de Multitude1 retrou­ve­ront dans le der­nier ouvrage de Michael Hardt et d’Antonio Negri le style et les thèmes qui leur sont fami­liers. Alliant puis­sance spé­cu­la­tive, audace dans le diag­nos­tic socio­lo­gique et fer­meté révo­lu­tion­naire, les deux auteurs conti­nuent à pré­ci­ser et à enri­chir cette « vision du monde » phi­lo­so­phico- poli­tique si ori­gi­nale et si sédui­sante qui, ces der­nières années, leur a attiré tant de sym­pa­thie dans les milieux les plus divers. Il y a cepen­dant du neuf dans Commonwealth.

Les deux pre­miers livres de la tri­lo­gie – excluons Global, qui relève un peu plus de l’écrit de cir­cons­tan­ce2 – s’étaient éla­bo­rés à la fois à l’ombre d’un impé­ria­lisme états-unien radi­ca­lisé à la suite du 11 sep­tembre 2001, sous l’emprise des délires guer­riers du néo­con­ser­va­tisme triom­phant à l’époque de G. W. Bush, et d’un alter­mon­dia­lisme dyna­mique, mais tou­jours en quête d’une vision syn­thé­tique, autant que d’une pra­tique effi­cace. Cependant, l’essoufflement du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste (qui n’est peut-être que la consé­quence la plus appa­rente de son démem­bre­ment inévi­table, voire de ses succès par­tiels), l’ampleur des trans­for­ma­tions géo­po­li­tiques récentes et le chan­ge­ment de l’air du temps idéo­lo­gique dans une partie de la gauche intel­lec­tuelle (en l’occurrence, le pas­sage d’une pro­blé­ma­tique alter­mon­dia­liste à un réin­ves­tis­se­ment du « com­mu­nisme », chez Zizek et Badiou notam­ment3) ont trans­formé la conjonc­ture.

Celle-ci se carac­té­rise désor­mais par le retour sur le devant de la scène d’interrogations éco­no­miques (le tra­vail, la pau­vreté, les crises, le capi­ta­lisme et son éven­tuel dépas­se­ment) long­temps refou­lées ou igno­rées. Tout se passe même comme si, en partie par hasard et en partie sous la pres­sion des ten­dances et des faits his­to­riques eux-mêmes, une sorte de cycle post-mar­xiste – pen­dant lequel a pu s’exprimer à loisir la las­si­tude devant les ancrages intui­tifs du mar­xisme, tels que la cen­tra­lité du tra­vail et des rap­ports de classe, l’aliénation et l’exploitation, la cri­tique des contra­dic­tions du capi­ta­lisme et la misère – était en train de s’achever, abou­tis­sant non pas à un oubli des idées et des pro­blèmes rele­vant des rap­ports de genre, de race, rele­vant encore de l’identité et de la recon­nais­sance… – mais à leur remise en pers­pec­tive.

Apparemment, il ne faut plus craindre le reproche tra­di­tion­nel d’économicisme. Le point de départ de Commonwealth, ce sera donc la pau­vreté et la misère (plutôt que la guerre ou la perte de sens, comme dans les deux ouvrages anté­rieurs); de même, l’interlocuteur prin­ci­pal du livre, ce sera Marx (plutôt que Foucault ou Deleuze). Très clai­re­ment, la phi­lo­so­phie sociale des auteurs trouve désor­mais son centre de gra­vité dans une cri­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain d’inspiration com­mu­niste. Sur le plan concep­tuel, l’apport essen­tiel de cet écrit consiste d’ailleurs dans une rééla­bo­ra­tion inven­tive des caté­go­ries mar­xiennes, y com­pris parmi les plus tech­niques (capi­tal constant et capi­tal variable, com­po­si­tion orga­nique du capi­tal, exploi­ta­tion et sub­somp­tion réelle du tra­vail, etc.), le reste rele­vant d’une sorte de réor­ches­tra­tion, certes sou­vent brillante, de mélo­dies que qui­conque a feuilleté Multitude a déjà dans l’oreille.

Le cœur des intui­tions éco­no­miques de l’ouvrage de Hardt et Negri est assez simple à résu­mer, et sa valeur tient sur­tout à la manière dont ils en tirent des consé­quences rami­fiées et l’enchâssent dans un réseau d’hypothèses et d’inférences aussi riches que sug­ges­tives. L’idée géné­rale est que l’univers éco­no­mique actuel (la pro­duc­tion de richesses) a cessé de s’organiser autour de la fabri­ca­tion indus­trielle d’objets de consom­ma­tion mani­pu­lables, selon un modèle que la théo­rie éco­no­mique, Marx com­pris, a fina­le­ment abso­lu­tisé. Désormais, le tra­vail exprime et enri­chit le tout de la vie (Hardt et Negri disent qu’il est « bio­po­li­tique »). Il plonge ses racines dans la per­son­na­lité (il est créa­tif et expres­sif), cor­res­pon­dant à l’augmentation d’une intel­li­gence col­lec­tive en éveil, en pro­grès continu, sti­mu­lée par la com­mu­ni­ca­tion et l’échange, s’extériorisant sous la forme de la pro­duc­tion d’idées et de repré­sen­ta­tions (dont dépend d’ailleurs main­te­nant la fabri­ca­tion de choses).

Au lieu de sous­traire le tra­vailleur à la socia­bi­lité pour le diri­ger vers la matière morte, selon l’imagerie clas­sique sys­té­ma­ti­sée par Arendt dans Human Condition4, il l’installe dans une inter­sub­jec­ti­vité vive, ce que tra­duit empi­ri­que­ment l’importance actuelle des emplois voués aux rela­tions humaines de soin, d’entretien et d’éducation. Il ne s’agit pas là d’une simple inter­pré­ta­tion phi­lo­so­phique, puisque, ajoutent Hardt et Negri, c’est dans ces domaines (le tra­vail dit imma­té­riel) que les pro­fits se font et que les sec­teurs les plus dyna­miques éco­no­mi­que­ment assurent la crois­sance des richesses dans le cadre de la mon­dia­li­sa­tion actuelle. Cependant, la cri­tique sociale com­mence au moment où l’on constate que les pro­duits de ce nou­veau tra­vail sont acca­pa­rés pri­va­ti­ve­ment, frei­nant l’expansion du « commun » dont il pro­vient. La cir­cu­la­tion des idées est bridée (par l’intermédiaire d’un droit de la pro­priété intel­lec­tuelle auto­ri­taire et ter­ri­to­ria­li­sant), le dyna­misme des ren­contres sti­mu­lantes subit des coups d’arrêt au moment où l’on entend les contrô­ler, les res­sources se voient limi­tées par les stra­té­gies cap­ta­trices des entre­prises et des États. C’est cette cri­tique de l’appropriation (dif­fé­rente dans son prin­cipe de la cri­tique mar­xienne de l’extorsion de la sur­va­leur même si elle la rejoint) qui peut per­mettre de fédé­rer une approche dif­fé­ren­ciée de la période contem­po­raine tout en mon­trant la néces­sité de son dépas­se­ment par le com­mu­nisme, au sens d’une orga­ni­sa­tion sociale qui libé­re­rait plei­ne­ment la puis­sance du commun.

Une éva­lua­tion cir­cons­tan­ciée de la pro­blé­ma­tique com­man­dée par ces idées étant dif­fi­cile à pro­po­ser en quelques para­graphes, on se conten­tera de poser une séries de ques­tions qui seront regrou­pées autour de trois thèmes-clé.

  1. La pro­duc­tion

Sociologiquement, il faut bien d’abord se deman­der si l’exaltation phi­lo­so­phique de la « pro­duc­tion du commun », nom de code phi­lo­so­phique pour le « tra­vail imma­té­riel », laquelle est censée pou­voir mettre en mou­ve­ment le schème pro­duc­tif pour l’analyse des acti­vi­tés humaines, sin­gu­liè­re­ment celles qui sont carac­té­ris­tiques du temps pré­sent, ne court- cir­cuite pas des détours ana­ly­tiques qui res­tent encore à faire. Quoi de commun, en effet, alors que le motif imma­té­ria­liste nous oblige à les ras­sem­bler, entre le trader de Wall Street (ou le créa­teur de logi­ciel de la Silicone Valley) et l’immigrée his­pa­nique vouée au caring pro­ba­ble­ment sous-payé des enfants de celui-ci, pour­rait-on deman­der ? Et qu’y a-t-il de si ori­gi­nal, vou­drait-on peut-être enchaî­ner, dans les phé­no­mènes éco­no­miques les plus spec­ta­cu­laires de la période récente (à com­men­cer par la crois­sance chi­noise), alors qu’ils semblent repo­ser sur des méca­nismes rela­ti­ve­ment clas­siques d’industrialisation « maté­rielle » et d’exportation de pro­duits manu­fac­tu­rés ? Derrière ces dif­fi­cul­tés empi­riques, on trouve peut-être un pro­blème plus pro­fond.

Car en fait, si l’on recons­ti­tue hypo­thé­ti­que­ment un ordre des rai­sons sous-jacent aux ana­lyses de l’ouvrage, on s’aperçoit que Hardt et Negri com­mencent (1) par appe­ler « pro­duc­tion » toute acti­vité digne de ce nom avant (2) de se saisir de cer­taines trans­for­ma­tions (sans doute incon­tes­tables) du monde du tra­vail pour (3) en conclure que ce qui n’existait qu’en soi est en train de deve­nir pour soi : la société, loin d’être un donné inerte est une sub­stance qui s’autodéveloppe spon­ta­né­ment à partir de soi-même (4), d’une façon qui (5) se conforme très aisé­ment au prin­cipe d’une onto­lo­gie (spi­no­ziste) de l’immanence créa­tive, de l’être comme acti­vité et puis­sance d’affirmation et (6) qui, en fait, une fois le Dieu du début de l’Éthique écarté, four­nit même aujourd’hui le point de départ le plus natu­rel d’une telle onto­lo­gie. Il n’est pas dit qu’une telle argu­men­ta­tion, repo­sant sur une cas­cade de déci­sions lourdes concep­tuel­le­ment, si impres­sion­nante et même pro­met­teuse qu’elle appa­raisse, soit de nature à per­mettre une appré­hen­sion dif­fé­ren­ciée des faits éco­no­miques contem­po­rains. Ceux-ci res­tent avant tout une sur­face de pro­jec­tion pour des options phi­lo­so­phiques aussi har­dies que dis­cu­tables.

Car Commonwealth ne recule pas devant le projet de fonder ensemble la cri­tique et la poli­tique sur une déter­mi­na­tion de l’être de l’étant, et c’est la caté­go­rie de pro­duc­tion qui leur permet de le mettre en œuvre. À la limite donc, tout est pro­duc­tion et tout est social, au sens inévi­ta­ble­ment cir­cu­laire de ce qui pos­sède le statut d’un agir commun appelé à enri­chir de nou­velles moda­li­tés, supé­rieures, de l’agir commun.

Il s’ensuit une série de dés­in­ves­tis­se­ments remar­quables. Par exemple, ici, ni l’individu ni l’intersubjectivité ne forment des moda­li­tés du réel dignes d’être prises en compte ou signi­fi­ca­tives du point de vue d’une théo­rie sociale cri­tique. La nature fait éga­le­ment les frais de cette infla­tion du pro­duc­tif. À l’exemple de Spinoza, les auteurs appellent « nature » non pas une partie de la réa­lité (celle qui serait la moins déter­mi­née par l’ingéniosité humaine et que cette der­nière trou­ve­rait devant soi comme sa pré­sup­po­si­tion donnée), mais le tout de la réa­lité en tant qu’on lui prête une puis­sance de déploie­ment spon­ta­née. En fran­chis­sant un cap sup­plé­men­taire, on par­vient même à l’idée que « la nature n’est en fait qu’un autre nom pour le commun » (p. 171).

Que l’on se place au point de vue d’une socio­lo­gie des rap­ports pra­tiques à l’environnement ou du point de vue d’une épis­té­mo­lo­gie rai­son­na­ble­ment rela­ti­viste, il appa­raît en effet que les résul­tats de l’activité humaine, d’une part, et le « donné », d’autre part, s’entrelacent si inti­me­ment qu’il devient impos­sible de les dis­tin­guer de façon tran­chante. Le schème du tra­vail, relayant le monisme spi­no­ziste, permet ainsi de couper court aux ter­gi­ver­sa­tions : le monde (y com­pris dans celles de ses com­po­santes que nous sommes tentés de qua­li­fier de « natu­relles »), tout comme nous-mêmes, sommes tou­jours déjà pris dans le cercle de la pro­duc­tion inven­tive et col­lec­tive dont « nature » et « société » ne forment que des moments isolés par abs­trac­tion. Tout cela ne manque pas d’allure, phi­lo­so­phi­que­ment par­lant. Mais la ques­tion reste posée de savoir si un éco­lo­gisme quelque peu arti­culé (ne serait-ce que sous la forme d’une pré­oc­cu­pa­tion mini­male pour le « déve­lop­pe­ment durable »), en tant qu’inévitablement orienté en direc­tion de la pré­ser­va­tion d’un envi­ron­ne­ment exis­tant, peut trou­ver son compte dans une telle éla­bo­ra­tion. Il lui faudra bien, ouver­te­ment ou en cati­mini, une onto­lo­gie qui ménage une place à ce qui vient avant le tra­vail humain. Voilà qui sym­bo­lise sans doute la dif­fi­culté du parti-pris néo­pro­duc­ti­viste, si imma­té­ria­lisé soit-il. Qu’en est-il, en résumé, de la toute- puis­sance du schème de la pro­duc­tion.

  1. La cri­tique du capi­ta­lisme

Ce qu’il y a sans doute de plus éton­nant dans leur livre, c’est le sérieux avec lequel Hardt et Negri prennent au pied de la lettre le mot d’ordre de la « cri­tique imma­nente ». Par rap­port à maint dis­cours radi­caux d’aujourd’hui, ce qu’ils disent du capi­ta­lisme (dont on lit sou­vent désor­mais de plus en plus, même en dehors de l’extrême gauche, qu’il est la cause de folies et de mal­heurs infi­nis pour l’humanité) appa­raît sin­gu­liè­re­ment pru­dent et mesuré. Même les dérives du sys­tème finan­cier, cible facile depuis 2008, trouvent en quelque sorte grâce à leurs yeux : elles sanc­tion­ne­raient seule­ment une uni­ver­sa­li­sa­tion pré­ci­pi­tée, une inter­con­nexion man­quée, car trop abs­traite, de l’ensemble des flux pro­duc­tifs (p. 156-158).

Il faut cher­cher le prin­cipe d’une telle orien­ta­tion inat­ten­due dans le fait que la cri­tique du capi­ta­lisme se ramène d’après Hardt et Negri à la mise en cause des obs­tacles qu’il ren­contre à sa propre expan­sion, laquelle consti­tue le point de départ quasi vita­liste (au sens res­treint où la crois­sance de la vie se résout dans celle des forces pro­duc­tives) du rai­son­ne­ment. En l’adoptant, les auteurs de Commonwealth sont conduits à tra­duire dans leur lan­gage spi­no­ziste une ver­sion crue du pro­duc­ti­visme mar­xien, celui pour lequel ce qu’il y a de plus grave à dire contre le capi­ta­lisme est qu’il contient les forces pro­duc­tives dans des limites trop étroites (une idée qui, bien heu­reu­se­ment, ne repré­sente que l’un des aspects du mar­xisme his­to­rique). Ainsi, le pas­sage au com­mu­nisme sup­pose non pas la réin­ven­tion de régu­la­tions (dans le style d’ATTAC) ou la pro­mo­tion d’institutions éco­no­miques nou­velles (une posi­tion actuel­le­ment défen­due par la social-démo­cra­tie asso­cia­tion­niste), mais la libé­ra­tion des forces pro­duc­tives exis­tantes qui, d’elles-mêmes, s’assumant elles-mêmes, se sous­trayant au pseudo-sou­tien que leur offre le capi­tal tel qu’il existe aujourd’hui (en fait une force de contrainte et de para­si­tage) sont censée pou­voir favo­ri­ser l’avènement de la société dési­rable. Dans cette pers­pec­tive, « le capi­tal » devient le sym­bole d’une appro­pria­tion privée illé­gi­time visant ce qui est a été ori­gi­nel­le­ment pro­duit en commun et pour le commun.

Cette idée, située au cœur de l’économie de Commonwealth, témoigne du fait qu’il y a une manière réso­lue chez Hardt et Negri d’innocenter le tra­vail exis­tant (le contenu du tra­vail, les condi­tions de tra­vail, son orga­ni­sa­tion) : ici, les choses sont en ordre, au pire indif­fé­rentes. En tout cas, rien n’est retenu chez eux des thèmes désor­mais fami­liers d’une cri­tique psy­cho­so­cio­lo­gique du tra­vail qui, de Sennett5 à Dejours6 et Renault7 en pas­sant par Clot8 et même Boltanski9, ali­mente pour­tant déci­si­ve­ment la théo­rie sociale contem­po­raine. Certes, Commonwealth place au centre de son argu­men­ta­tion une théo­rie de l’exploitation (p. 137- 142). Mais alors que chez Marx, celle-ci s’identifiait à un méca­nisme global de dépos­ses­sion réelle et d’expropriation par lequel la puis­sance pra­tique du sujet se trou­vait à la fois assu­jet­tie à et ins­tru­men­ta­li­sée par un prin­cipe objec­tif mû par l’impératif de sa propre crois­sance irra­tion­nelle, dans Commonwealth, « exploi­ta­tion » n’est plus syno­nyme que de « cap­ta­tion illé­gi­time des pro­duits du tra­vail a pos­te­riori ». Il n’est donc plus vrai­ment ques­tion de cette vio­lence struc­tu­relle, de cet embri­ga­de­ment dans le Système, que Le Capital ten­tait de repé­rer der­rière l’injustice dis­tri­bu­tive mesu­rable du sala­riat. Hardt et Negri cri­tiquent non pas l’autonomie alié­nante du capi­ta­lisme comme « sys­tème » (inhu­main, ano­nyme, poussé à l’autoreproduction élar­gie constante, délié de la volonté et de l’intelligence, etc.), mais cet aspect bien par­ti­cu­lier du capi­ta­lisme qu’est la pri­va­ti­sa­tion, c’est-à-dire en fait la sous-uti­li­sa­tion, des richesses pro­duites en commun, un « vol » qui est d’ailleurs aussi censé expli­quer la misère des exclus. La cri­tique mar­xienne de Proudhon, non sans une hargne exces­sive, s’était autre­fois inquié­tée de la faci­lité avec laquelle une telle approche quasi morale inno­cente le capi­ta­lisme, en même temps qu’elle passe à côté de ses aspects patho­lo­giques les plus mar­quants, et cette inquié­tude se retrou­vera peut-être chez les lec­teurs de Commonwealth.

Innocenté, le capi­ta­lisme l’est en tout cas chez Hardt et Negri par rap­port à toute mise en cause de type éthico-cultu­rel, celle qui s’en pren­drait à la civi­li­sa­tion bour­geoise, et pas seule­ment aux rap­ports sociaux qui lui sont sous-jacents. C’est ici que se fait sentir la proxi­mité de leur propos avec le « post­mo­der­nisme » – au sens de la valo­ri­sa­tion de l’expérimentation auda­cieuse contre les acquis, de l’enthousiasme face à l’échange et à la com­mu­ni­ca­tion qui dis­solvent les rou­tines et inquiètent les formes de vie sta­bi­li­sées. Car il ne sau­rait être ques­tion dans Commonwealth d’une cri­tique du féti­chisme de la mar­chan­dise, de l’industrie cultu­relle ou du consu­mé­risme effréné : tout cela relè­ve­rait au mieux d’une cécité devant les trans­for­ma­tions struc­tu­relles de notre monde, devant les pro­grès immenses dont l’évolution du tra­vail est soli­daire. On semble même nous deman­der de nous exta­sier a priori devant la créa­ti­vité des publi­ci­taires et des com­mu­ni­cants, devant l’ingéniosité des indus­triels de la mode et des stra­tèges de la culture de masse ou des médias (p. 148) : n’est-ce pas là que la pro­duc­tion libé­rée de la pesan­teur de l’objet brut, la pro­duc­tion enri­chie par l’imagination et par l’intelligence col­lec­tives en mou­ve­ment, se fait la plus mani­feste ? Tant pis si l’idée d’une alliance objec­tive de tous les tra­vailleurs de l’immatériel, qui inclu­rait jusqu’aux per­dants de la mon­dia­li­sa­tion (sur­tout les pauvres, dont on était pour­tant parti) perd un peu en cré­di­bi­lité…

On voit la ques­tion que sus­cite une telle conclu­sion : elle consis­te­rait à se deman­der si une cri­tique du capi­ta­lisme contem­po­rain ainsi orien­tée (cri­tique de la cap­ta­tion, du contrôle et du pri­va­tisme), peut faire l’affaire. Peut-elle vrai­ment récla­mer, comme le pré­tendent Hardt et Negri, l’héritage de la com­pré­hen­sion mar­xienne de la moder­nité ou même plus sim­ple­ment d’une cri­tique éco­no­mique convain­cante et suf­fi­sam­ment large d’un point de vue empi­rique ?

  1. Philosophie de la misère

Commonwealth com­mence par le fait de la pau­vreté et de la misère. Visiblement, nous ne sommes plus à l’âge des approches cultu­ra­listes et iden­ti­ta­ristes qui ont si pro­fon­dé­ment marqué (sou­vent de façon posi­tive, d’ailleurs) la théo­rie sociale pen­dant ce der­nier quart de siècle. En cher­chant à situer ce choix, on arrive à l’idée que l’on peut dis­tin­guer trois types de concep­tions phi­lo­so­phiques per­met­tant de penser les condi­tions de vie décentes et l’obligation sociale de jus­tice qui est faite de les assu­rer pour tous. 1) Une concep­tion nor­ma­tive de l’existence humaine.

Par exemple, dans les Manuscrits de 1844, Marx défend l’idée selon laquelle la pau­vreté éco­no­mique, en tant qu’associée à des condi­tions de vie et de tra­vail humi­liantes et exté­nuantes, et dans la mesure où elle se rat­tache pro­fon­dé­ment à une pau­vreté exis­ten­tielle, contre­dit immé­dia­te­ment une exi­gence inhé­rente à la vie humaine (celle d’une vie riche, éman­ci­pée, épa­nouie, etc.). Il ne semble d’ailleurs pas avoir fon­da­men­ta­le­ment varié de point de vue au cours de sa tra­jec­toire théo­rique, y com­pris dans Le Capital. 2) Un indi­vi­dua­lisme onto­lo­gique.

Ici, les per­sonnes sont conçues à partir des désirs et des pro­jets de vie qui sont sup­po­sés leur être propres et les défi­nir ; l’existence de minima sociaux pré­ser­vant chacun de la misère fait alors partie de l’ensemble des condi­tions de pos­si­bi­lité pour la réa­li­sa­tion de ces désirs et de ces pro­jets. Avec des nuances impor­tantes, Rawls et Sen peuvent être vus comme les tenants les plus élo­quents d’une telle vision qui relève du libé­ra­lisme de gauche. 3) Un inter­sub­jec­ti­visme par­ti­ci­pa­tion­niste. Ici, les condi­tions de vie décentes, non misé­rables, sont consi­dé­rées comme fai­sant partie des sup­ports empi­riques d’une déli­bé­ra­tion digne de ce nom. Présupposé dans ces approches, l’argument tri­vial selon lequel on n’est pas prêt à bien déli­bé­rer lorsque l’on est dans le besoin suffit à la fois à empor­ter la convic­tion et à orien­ter la dis­cus­sion. L’idéal d’une par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique inclu­sive et authen­tique y forme donc le point de vue à partir duquel les situa­tions socioé­co­no­miques concrètes se trouvent éva­luées. Dans le champ contem­po­rain, Habermas a fourni une légi­ti­ma­tion influente de ce genre d’approches d’aspect plus répu­bli­ca­nis­te10.

Il est clair que Hardt et Negri s’y rat­tachent aussi de quelque manière, bien que chez eux, le moment inter­sub­jec­ti­viste, qui est bien réel (la pro­duc­ti­vité de la ren­contre, la fécon­dité de l’interaction et de l’échange, le social comme pro­duit de la dyna­mique d’un agir par­tagé…), soit englobé dans une approche plutôt cen­trée sur l’autodéveloppement imma­nent d’un « commun » quasi sub­stan­tia­lisé, au sens de la sub­stance unique de Spinoza à l’intérieur de laquelle se déploie sans contra­dic­tions le dyna­misme des modes finis. Si la réflexion phi­lo­so­phique a accès à la dif­fé­rence entre pau­vreté et aisance, entre misère et satis­fac­tion des besoins élé­men­taires, etc., c’est donc, à l’encontre de ce qui se passe chez Marx ou chez Sen, d’une façon médiate chez eux puisque la survie n’est inté­res­sante que dans la mesure où elle est pré­sup­po­sée dans la pro­duc­tion bio­po­li­tique.

D’où un pas­sage sur­pre­nant du livre (p. 308-10 J. Habermas, Droit et démo­cra­tie, Paris, Gallimard, 1992, ch. 3.310) où Hardt et Negri semblent faire en quelque sorte de l’accès aux réseaux d’échange de savoir le cœur d’un réfor­misme révo­lu­tion­naire, la cou­ver­ture des besoins vitaux (ainsi que les condi­tions de tra­vail tolé­rables) des­cen­dant au niveau d’une infra­struc­ture qui relè­ve­rait de la néces­sité vitale dénuée de signi­fi­ca­tion pro­fonde, qui donc res­te­rait dénuée de cette espèce de puis­sance éman­ci­pa­trice vir­tuelle que Marx y per­ce­vait, au sens où la vie libé­rée du besoin (dis­po­sant de « temps libre » dit le livre III du Capital) se fait d’elle-même, pen­sait-il, explo­ra­trice, com­mu­ni­ca­tion­nelle et géné­reuse.

Cette stra­té­gie, bien qu’elle ne soit évi­dem­ment pas absurde, s’avère dif­fi­cile à défendre. En effet, l’argumentation libé­rale (qui avec Sen a été très loin dans la prise en compte des dépos­ses­sions exis­ten­tielles dont la misère est soli­daire) ne com­porte-t-elle pas un moment de vérité qu’elle se révèle inca­pable d’intégrer ? La connexion à Internet est-elle vrai­ment plus signi­fi­ca­tive phi­lo­so­phi­que­ment que l’accès à l’eau potable ? Est-ce que l’altermondialisme et le néo­marxisme n’impliquent pas, d’une façon qui, elle aussi, semble dif­fi­cile à négli­ger, de prendre au sérieux pour eux-mêmes, avec la phi­lo­so­phie qui leur est inhé­rente, l’aliénation de la misère éco­no­mique, la détresse de l’insatisfaction des besoins, l’abaissement dont sont por­teuses les atteintes aux ten­dances et aux exi­gences du corps et de la vie ?

En résumé, Commonwealth fait partie, avec une place de choix en raison de son ampleur, des ouvrages contem­po­rains qui nous incitent à penser que la théo­rie sociale, y com­pris la plus phi­lo­so­phique, peut désor­mais dif­fi­ci­le­ment éviter de s’engager sur le ter­rain éco­no­mique (ne serait-ce qu’en inter­pré­tant la mon­dia­li­sa­tion, le néo­li­bé­ra­lisme, le capi­ta­lisme, etc.). Les dif­fi­cul­tés de la posi­tion défen­due par Hardt et Negri forment la contre­par­tie de leur façon nette et déci­dée de répondre à cette exi­gence, et c’est pour cela que, sûre­ment, elle jouera à juste titre un rôle impor­tant dans la dis­cus­sion contem­po­raine. Ne serait-ce que parce que, en ce qu’elle a de plus inté­res­sant pour nous, l’impulsion mar­xienne a plus de chance de sur­vivre dans une ten­ta­tive sin­cère pour conce­voir les trans­for­ma­tions du tra­vail et de l’exploitation que dans une quel­conque spé­cu­la­tion déliée sur l’essence du Communisme comme Exigence pure.

Publié dans lavie​de​si​dees​.fr, 31 mars 2010

1 M. Hardt et A. Negri, Empire, Paris, Exil, 2000 ; Multitude, Paris, La Découverte, 2004.

2 G. Cocco et A. Negri, Global, Paris, Amsterdam, 2007.

3 A. Badiou, S. Zizek et al., L’Idée de com­mu­nisme, Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2009.

4 h Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 2005.

5 R. Sennett, Le Travail sans qua­lité, Paris, Albin Michel, 2000.

6 C. Dejours, Souffrance en France, Paris, Seuil, 1999.

7 E. Renault, Souffrances sociales, Paris, La Découverte, 2008.

8 Y. Clot, Le Travail sans l’homme ?, Paris, La Découverte, 2008

9 L. Boltanski, De la cri­tique, Paris, Gallimard, 2009.

10 J. Habermas, Droit et démo­cra­tie, Paris, Gallimard, 1992, ch. 3.

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