La privatisation des débats publics…

notre conseil mondial de l’eau à nous !

Par Mis en ligne le 02 novembre 2010

Contrôlé par des inté­rêts privés, sans red­di­tion de comptes publique à quelque niveau que ce soit, il se pose et se pré­tend LE lieu du débat public sur l’eau au plan mon­dial. Le World Water Assessment Programm (WWAP), notam­ment, y pré­sente ses rap­ports plutôt qu’à l’Assemblée géné­rale de l’ONU.

Un Forum qué­bé­cois sur l’eau aura lieu les 25 et 26 octobre 2010 à Montréal. Parue dans le cahier spé­cial sur l’énergie du jour­nal Le Devoir, l’annonce du pro­chain Forum qué­bé­cois sur l’eau, iden­ti­fié comme une ini­tia­tive du jour­nal Les Affaires, qu’on qua­li­fie un peu pom­peu­se­ment de « ras­sem­ble­ment des forces vives sur la ges­tion de l’eau au Québec », sou­lève de nom­breuses questions.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit aucu­ne­ment ici de remettre en cause la légi­ti­mité, pour n’importe qui, de dis­cu­ter de ces enjeux qui nous concernent toutes et tous. Comme une uni­ver­sité, une ONG, un syn­di­cat, ou qui que ce soit, le milieu des affaires peut lui aussi, dis­cu­ter de n’importe quel enjeu à sa convenance.

Privatisation du débat public

La pré­ten­tion cepen­dant, à ras­sem­bler les « forces vives », à près de 1 500 $ l’inscription, a de quoi faire sour­ciller. Peu de per­sonnes, parmi les citoyens et citoyennes enga­gés sur ces enjeux, pas plus que parmi nos étu­diant-e-s de maî­trise et de doc­to­rat spé­cia­listes de ces ques­tions par exemple, peuvent assu­mer un tel tarif. Il y a donc lieu de nuan­cer for­te­ment cette pré­ten­tion : les forces vives ne se mesurent cer­tai­ne­ment pas à la capa­cité de payer. La pré­ten­tion à la repré­sen­ta­ti­vité sous-jacente à cette affir­ma­tion laisse pour le moins son­geur, par­ti­cu­liè­re­ment en regard des objec­tifs expli­ci­te­ment poursuivis.

Encore plus grave à nos yeux en effet, la pré­ten­tion à lancer le débat que l’on peut lire dans le mot de bien­ve­nue de Stéphane Lavallée, en assi­gnant aux dis­cus­sions de ce forum un objec­tif de nature publique et poli­tique, notam­ment de « per­mettre de déga­ger un consen­sus et une vision col­lec­tive cohé­rente », ou pire encore « éta­blir un modèle de mise en valeur durable » et « s’engager à pré­ser­ver cette res­source pour les géné­ra­tions futures » repré­sente clai­re­ment un empiè­te­ment majeur d’un acteur privé dans une fonc­tion qui, en démo­cra­tie, relève de la puis­sance publique. Ce fut la prin­ci­pale raison, en tant que spé­cia­liste, de mon refus de par­ti­ci­per à cet évènement.

Reproduire chez nous un modèle hau­te­ment controversé

La pro­po­si­tion portée par Les Affaires pré­sente des simi­li­tudes trou­blantes avec un orga­nisme inter­na­tio­nal des plus contro­ver­sés : le Conseil mon­dial de l’eau. Depuis sa créa­tion et le pre­mier forum mon­dial de l’eau, en 1997, les cri­tiques à son encontre n’ont cessé d’enfler et de se mul­ti­plier. Peu trans­pa­rent, il a fallu attendre 2003 pour connaître la liste de ses membres et pour qu’il adopte un tarif d’adhésion acces­sible aux ONG – tiens donc, Les Affaires a pris de l’avance là-dessus !

Mais plus fon­da­men­ta­le­ment, ce qu’on lui reproche tient pré­ci­sé­ment à sa pré­ten­tion. Contrôlé par des inté­rêts privés, sans red­di­tion de comptes publique à quelque niveau que ce soit, il se pose et se pré­tend LE lieu du débat public sur l’eau au plan mon­dial. Le World Water Assessment Programm (WWAP), notam­ment, y pré­sente ses rap­ports plutôt qu’à l’Assemblée géné­rale de l’ONU. Ce conseil n’a, clai­re­ment, aucune légi­ti­mité pour orien­ter l’agenda public sur l’eau à l’échelle mon­diale et pour­tant… il ne s’en prive pas, ten­tant de com­pen­ser cette absence de légi­ti­mité sur deux plans.

D’abord, en convo­quant, chaque fois, une confé­rence minis­té­rielle qui doit pro­duire une « décla­ra­tion » afin d’associer à cet exer­cice la légi­ti­mité poli­tique des États. En insis­tant, ensuite, sur le nombre de par­ti­ci­pants : on peut, à chaque forum, voir l’emphase mise sur le fait que des mil­liers de per­sonnes y par­ti­cipent. Qui sont-elles cepen­dant ? Qui repré­sentent-elles ? À qui rendent-elles des comptes ?, ne sont pas des ques­tions aux­quelles on s’attarde. Au der­nier forum mon­dial de l’eau en Turquie (2009) on a même vu Loïc Fauchon, pré­sident de ce Conseil mais aussi de la Société des eaux de Marseille, affir­mer que son Forum mon­dial est plus démo­cra­tique que l’ONU parce que tout le monde est bien­venu… ! Comme si la démo­cra­tie d’un pro­ces­sus pou­vait se mesu­rer à l’ampleur de la foule réunie.

Bien sûr, on sait la dif­fi­culté de « démo­cra­ti­ser » les déci­sions à l’échelle inter­na­tio­nale. Même l’ONU, à cet égard, ne consti­tue qu’un moindre mal et dans la gou­ver­nance mon­diale, la pri­va­ti­sa­tion de bien des déci­sions qui nous affectent est mon­naie cou­rante, on le sait.

Renversement para­doxal : de l’exigence de démo­cra­ti­sa­tion à l’échelle mon­diale au rétré­cis­se­ment des espaces démo­cra­tiques nationaux

Ne peut-on déce­ler, dans l’initiative du jour­nal Les Affaires, les pré­misses d’une orien­ta­tion simi­laire à celle que repré­sente le Conseil mon­dial de l’eau ? Un acteur privé qui en a les moyens et l’intérêt, invite les « forces vives » à venir dis­cu­ter des orien­ta­tions concer­nant le « patri­moine col­lec­tif » et nous annonce déjà, comme le Conseil mon­dial de l’eau, qu’il entend réci­di­ver et pro­ba­ble­ment en faire une pra­tique régu­lière afin de deve­nir lui aussi LE lieu du débat autour de ces enjeux…

C’est bien le para­doxe auquel on assiste depuis quelques années. Plutôt que de tra­vailler à démo­cra­ti­ser les pro­ces­sus de déci­sion au plan inter­na­tio­nal, on apprend à ce niveau les nou­veaux moyens d’exclure pro­pre­ment de la dis­cus­sion ces « masses » aux­quelles, disons-le fran­che­ment, les élites de ce monde, y com­pris les nôtres, n’ont jamais vrai­ment sou­haité lais­ser le pou­voir de s’autodéterminer.

Réunir ceux et celles qui ont un inté­rêt s’avère plus « pro­duc­tif », et il est tel­le­ment plus facile de par­ve­nir à un consen­sus « entre nous qui savons »… mais les fameuses par­ties pre­nantes n’ont stric­te­ment rien à voir avec la démo­cra­tie qui a besoin de citoyens et de citoyennes… Bienvenue au Forum qué­bé­cois sur l’eau… Bienvenue dans la société de marché, modèle québécois !

Par Sylvie Paquerot, Directrice adjointe de l’École d’études poli­tiques de l’université d’Ottawa et Directrice du Laboratoire d’études et de recherches en sciences sociales sur l’eau

Sylvie Paquerot se consacre, depuis une décen­nie, aux enjeux mon­diaux de l’eau, à la fois dans ses acti­vi­tés citoyennes et dans ses acti­vi­tés pro­fes­sion­nelles. Formée en sciences poli­tiques, en sciences de l’environnement et en droit inter­na­tio­nal, elle a sou­tenu en 2003 sa thèse de doc­to­rat en sciences juri­diques et poli­tiques à l’Université Paris VII Denis-Diderot, sous le titre : Le statut de l’eau douce en droit inter­na­tio­nal : penser la res publica uni­ver­selle. Elle est pro­fes­seure à l’École d’études poli­tiques de l’Université d’Ottawa où elle dirige le Laboratoire d’études et de recherches en sciences sociales sur l’eau (LERSS-eau). Ses recherches portent prin­ci­pa­le­ment sur la gou­ver­nance mon­diale de l’eau.

Cet article est tiré du site web de Gaïa Presse

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