La privatisation des débats publics…

Contrôlé par des intérêts privés, sans reddition de comptes publique à quelque niveau que ce soit, il se pose et se prétend LE lieu du débat public sur l’eau au plan mondial. Le World Water Assessment Programm (WWAP), notamment, y présente ses rapports plutôt qu’à l’Assemblée générale de l’ONU.

Un Forum québécois sur l’eau aura lieu les 25 et 26 octobre 2010 à Montréal. Parue dans le cahier spécial sur l’énergie du journal Le Devoir, l’annonce du prochain Forum québécois sur l’eau, identifié comme une initiative du journal Les Affaires, qu’on qualifie un peu pompeusement de « rassemblement des forces vives sur la gestion de l’eau au Québec », soulève de nombreuses questions.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit aucunement ici de remettre en cause la légitimité, pour n’importe qui, de discuter de ces enjeux qui nous concernent toutes et tous. Comme une université, une ONG, un syndicat, ou qui que ce soit, le milieu des affaires peut lui aussi, discuter de n’importe quel enjeu à sa convenance.

Privatisation du débat public

La prétention cependant, à rassembler les « forces vives », à près de 1 500 $ l’inscription, a de quoi faire sourciller. Peu de personnes, parmi les citoyens et citoyennes engagés sur ces enjeux, pas plus que parmi nos étudiant-e-s de maîtrise et de doctorat spécialistes de ces questions par exemple, peuvent assumer un tel tarif. Il y a donc lieu de nuancer fortement cette prétention : les forces vives ne se mesurent certainement pas à la capacité de payer. La prétention à la représentativité sous-jacente à cette affirmation laisse pour le moins songeur, particulièrement en regard des objectifs explicitement poursuivis.

Encore plus grave à nos yeux en effet, la prétention à lancer le débat que l’on peut lire dans le mot de bienvenue de Stéphane Lavallée, en assignant aux discussions de ce forum un objectif de nature publique et politique, notamment de « permettre de dégager un consensus et une vision collective cohérente », ou pire encore « établir un modèle de mise en valeur durable » et « s’engager à préserver cette ressource pour les générations futures » représente clairement un empiètement majeur d’un acteur privé dans une fonction qui, en démocratie, relève de la puissance publique. Ce fut la principale raison, en tant que spécialiste, de mon refus de participer à cet évènement.

Reproduire chez nous un modèle hautement controversé

La proposition portée par Les Affaires présente des similitudes troublantes avec un organisme international des plus controversés : le Conseil mondial de l’eau. Depuis sa création et le premier forum mondial de l’eau, en 1997, les critiques à son encontre n’ont cessé d’enfler et de se multiplier. Peu transparent, il a fallu attendre 2003 pour connaître la liste de ses membres et pour qu’il adopte un tarif d’adhésion accessible aux ONG – tiens donc, Les Affaires a pris de l’avance là-dessus !

Mais plus fondamentalement, ce qu’on lui reproche tient précisément à sa prétention. Contrôlé par des intérêts privés, sans reddition de comptes publique à quelque niveau que ce soit, il se pose et se prétend LE lieu du débat public sur l’eau au plan mondial. Le World Water Assessment Programm (WWAP), notamment, y présente ses rapports plutôt qu’à l’Assemblée générale de l’ONU. Ce conseil n’a, clairement, aucune légitimité pour orienter l’agenda public sur l’eau à l’échelle mondiale et pourtant… il ne s’en prive pas, tentant de compenser cette absence de légitimité sur deux plans.

D’abord, en convoquant, chaque fois, une conférence ministérielle qui doit produire une « déclaration » afin d’associer à cet exercice la légitimité politique des États. En insistant, ensuite, sur le nombre de participants : on peut, à chaque forum, voir l’emphase mise sur le fait que des milliers de personnes y participent. Qui sont-elles cependant ? Qui représentent-elles ? À qui rendent-elles des comptes ?, ne sont pas des questions auxquelles on s’attarde. Au dernier forum mondial de l’eau en Turquie (2009) on a même vu Loïc Fauchon, président de ce Conseil mais aussi de la Société des eaux de Marseille, affirmer que son Forum mondial est plus démocratique que l’ONU parce que tout le monde est bienvenu… ! Comme si la démocratie d’un processus pouvait se mesurer à l’ampleur de la foule réunie.

Bien sûr, on sait la difficulté de « démocratiser » les décisions à l’échelle internationale. Même l’ONU, à cet égard, ne constitue qu’un moindre mal et dans la gouvernance mondiale, la privatisation de bien des décisions qui nous affectent est monnaie courante, on le sait.

Renversement paradoxal : de l’exigence de démocratisation à l’échelle mondiale au rétrécissement des espaces démocratiques nationaux

Ne peut-on déceler, dans l’initiative du journal Les Affaires, les prémisses d’une orientation similaire à celle que représente le Conseil mondial de l’eau ? Un acteur privé qui en a les moyens et l’intérêt, invite les « forces vives » à venir discuter des orientations concernant le « patrimoine collectif » et nous annonce déjà, comme le Conseil mondial de l’eau, qu’il entend récidiver et probablement en faire une pratique régulière afin de devenir lui aussi LE lieu du débat autour de ces enjeux…

C’est bien le paradoxe auquel on assiste depuis quelques années. Plutôt que de travailler à démocratiser les processus de décision au plan international, on apprend à ce niveau les nouveaux moyens d’exclure proprement de la discussion ces « masses » auxquelles, disons-le franchement, les élites de ce monde, y compris les nôtres, n’ont jamais vraiment souhaité laisser le pouvoir de s’autodéterminer.

Réunir ceux et celles qui ont un intérêt s’avère plus « productif », et il est tellement plus facile de parvenir à un consensus « entre nous qui savons »… mais les fameuses parties prenantes n’ont strictement rien à voir avec la démocratie qui a besoin de citoyens et de citoyennes… Bienvenue au Forum québécois sur l’eau… Bienvenue dans la société de marché, modèle québécois !

Par Sylvie Paquerot,
 Directrice adjointe de l’École d’études politiques de l’université d’Ottawa et
Directrice du Laboratoire d’études et de recherches en sciences sociales sur l’eau

Sylvie Paquerot se consacre, depuis une décennie, aux enjeux mondiaux de l’eau, à la fois dans ses activités citoyennes et dans ses activités professionnelles. Formée en sciences politiques, en sciences de l’environnement et en droit international, elle a soutenu en 2003 sa thèse de doctorat en sciences juridiques et politiques à l’Université Paris VII Denis-Diderot, sous le titre : Le statut de l’eau douce en droit international : penser la res publica universelle. Elle est professeure à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa où elle dirige le Laboratoire d’études et de recherches en sciences sociales sur l’eau (LERSS-eau). Ses recherches portent principalement sur la gouvernance mondiale de l’eau.

Cet article est tiré du site web de Gaïa Presse