Haiti

La présence et l’action des mouvements sociaux dans l’actuelle conjoncture

Par Mis en ligne le 19 janvier 2011
Le dimanche 28 novembre der­nier ont eu lieu en Haïti des élec­tions pré­si­den­tielles, légis­la­tives pour l’ensemble des cent dépu­tés et le renou­vel­le­ment d’un tiers du sénat. Comme il était à pré­voir, ces joutes ont débou­ché sur des contes­ta­tions véhé­mentes tous azi­muts -natio­nales et inter­na­tio­nales- et des mani­fes­ta­tions de rue avec un fond de vio­lence à tra­vers presque tout le pays.

Comment com­prendre ces der­niers évè­ne­ments ?

Dès l’annonce du déclen­che­ment du pro­ces­sus élec­to­ral en mars-avril der­niers après le ter­rible trem­ble­ment de terre du 12 jan­vier, les partis poli­tiques impli­qués dans cette mou­vance, qui sont jusqu’à pré­sent mal­heu­reu­se­ment tous de droite, avaient élevé leur voix pour dénon­cer le Conseil Électoral Provisoire (CEP), cet appa­reil chargé d’organiser ces élec­tions. Ils cla­maient haut et fort qu’ils n’y par­ti­ci­pe­raient pas sous l’autorité de cet organe qui, selon eux, est tota­le­ment inféodé au pou­voir. Ce furent les pre­miers sou­bre­sauts, annon­cia­teurs des bou­le­ver­se­ments de la semaine du 8 décembre.

Le pré­sident Préval qui a une cer­taine maî­trise du com­por­te­ment de la classe poli­tique tra­di­tion­nelle à laquelle il s’est asso­cié depuis le pre­mier mandat du pré­sident Aristide au début de la décen­nie 90, n’a à aucun moment décidé d’apporter de modi­fi­ca­tions à la com­po­si­tion du CEP. Au contraire, avec l’appui de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale qui est l’autorité de tutelle du pays depuis le départ de l’ex-président Aristide le 28 février 2004 et la prin­ci­pale maî­tresse d’œuvre de ces élec­tions, il a main­tenu l’équipe des neuf conseillers jusqu’à aujourd’hui. Même en plein milieu de cette crise, il lui a accordé sa confiance dans sa pre­mière et seule inter­ven­tion faite jusqu’à main­te­nant. [1] Le chef de l’État en sur­es­ti­mant sa capa­cité de manœu­vrer la gent poli­ti­cienne, empreinte d’un grand mépris envers celle-ci, avait sous – estimé son impo­pu­la­rité au sein de toute la popu­la­tion. Il pen­sait que le peuple déve­lop­pait une aller­gie géné­rale à la poli­tique alors que ceci n’est vrai qu’envers une cer­taine poli­tique dont il est le prin­ci­pale res­pon­sable pen­dant deux quin­quen­nats. Les masses se cherchent ardem­ment.

En effet, au fur et à mesure de l’approche de la date fati­dique et consti­tu­tion­nelle de ce der­nier dimanche de novembre, les actrices et les acteurs soit en se déso­li­da­ri­sant de leur parti, soit en sui­vant la courbe opérée par le leur, se sont ali­gnés sur le calen­drier offi­ciel pour pré­sen­ter leur can­di­da­ture à l’une des trois ins­tances) à bri­guer citées ci-dessus. De prime abord, les orga­ni­sa­tions issues du mou­ve­ment social et les grandes masses popu­laires d’une façon géné­rale, se mon­traient très peu inté­res­sées aux élec­tions. Elles avaient affi­ché une très grande indif­fé­rence vis-à-vis de tout le pro­ces­sus, une indif­fé­rence qui s’est inten­si­fiée avec le lou­voie­ment, le dévoie­ment et la tra­hi­son de la plu­part des can­di­dats à l’égard de leur parti res­pec­tif. Alors que les masses popu­laires et de plus en plus la couche infé­rieure de la petite-bour­geoi­sie sombrent dans l’indigence la plus com­plète sous la férule de la com­mu­nauté inter­na­tio­nale, la classe poli­tique n’a jamais même esquissé un plan alter­na­tif à leur situa­tion. Apparemment, on dirait que la vie des gens se déroule paral­lè­le­ment aux acti­vi­tés des poli­ti­ciennes et des poli­ti­ciens. L’émergence sur la scène poli­tique natio­nale de Wycleff Jean, un artiste-vedette d’une aura inter­na­tio­nale, a déclen­ché un pre­mier choc inat­tendu. Cependant, sa can­di­da­ture à la pré­si­dence a été reje­tée par le CEP parce que M. Jean n’a pas résidé pen­dant cinq années consé­cu­tives dans le pays, d’après le pres­crit de la Constitution. Tout semble faire croire que l’appui d’une frac­tion de la jeu­nesse, sur­tout issue du milieu urbain, à cette nou­velle figure dans la jungle de la poli­tique tra­di­tion­nelle, a ébranlé la volonté de la popu­la­tion. Un autre artiste, Michel Martelly, a occupé l’espace laissé par M. Jean. On a constaté depuis, une sen­si­bi­lité quant à ces élec­tions dans cer­taines caté­go­ries sociales qui se défi­nis­saient pro­gres­si­ve­ment. Ce sont des jeunes des quar­tiers popu­laires qui pour des rai­sons idéo­lo­giques très peu claires, offraient leur sup­port à tel ou tel can­di­dat plutôt qu’à tel ou tel parti poli­tique sous la ban­nière de laquelle s’est pré­senté le can­di­dat.

Que peut- on dire du mou­ve­ment social d’une façon géné­rale ?

Le mou­ve­ment social haï­tien ne s’est pas vrai­ment mobi­lisé dans l’actuelle conjonc­ture. Tout au cours de la cam­pagne élec­to­rale, tous les can­di­dats et les can­di­dates, à l’exception de ceux et de celles du camp au pou­voir, n’ont pas cessé d’afficher leur méfiance vis-à-vis du CEP pen­dant qu’ils menaient leur cam­pagne. Ce dis­cours a emparé l’esprit des gens et a affecté néga­ti­ve­ment dans une cer­taine pro­por­tion la par­ti­ci­pa­tion de plus d’un. Effectivement, le dérou­le­ment des votes a été d’un désordre total pro­grammé en faveur du camp offi­ciel, mais un désordre dont tous les partis ont pro­fité à des degrés moindres pour aug­men­ter leur chance de réus­site. Grâce aux fraudes mas­sives et aux irré­gu­la­ri­tés de toutes sortes presque dans toutes les cir­cons­crip­tions ter­ri­to­riales, le pou­lain du pré­sident Préval est arrivé en deuxième posi­tion contrai­re­ment à l’attente presque géné­rale. Ces élec­tions ont consti­tué une occa­sion pour dis­qua­li­fier le gou­ver­ne­ment qui n’a pris les mesures néces­saires ni pour contrer les méfaits du trem­ble­ment du 12 jan­vier 2010, ni pour panser les dégâts du cyclone Tomas et neu­tra­li­ser l’expansion du cho­léra qui allonge quo­ti­dien­ne­ment le cor­tège de ses vic­times. C’est pour­quoi les per­sonnes qui guet­taient le suf­frage du grand public sous le cha­peau du parti du pré­sident, un parti monté à l’emporte-pièce en vue même de ces élec­tions, ont mordu la pous­sière. Les magouilles qui ont écla­boussé le dérou­le­ment des votes ont caché dans une large mesure la grande abs­ten­tion popu­laire. Celle-ci est aussi une autre façon choi­sie par bien d’autres pour expri­mer leur mécon­ten­te­ment à l’égard des membres du pou­voir et de celles et ceux qui cherchent à les rem­pla­cer. Il n’y a pas eu de confron­ta­tion de pro­jets entre un pou­voir et son oppo­si­tion, car les deux camps par­ti­cipent d’une même matrice poli­tique et idéo­lo­gique. Mais, c’est plutôt un combat interne entre des pré­ten­dants d’un même bloc.

D’où est venue cette fièvre pos­té­lec­to­rale qui a brûlé la société haï­tienne ces der­niers jours ? Le mou­ve­ment popu­laire haï­tien s’est-il redressé de son mépris envers la classe poli­tique qui la sub­jugue depuis plus de deux cents ans ?

Les frac­tions popu­laires qui ont exté­rio­risé leur colère contre le résul­tat des élec­tions pro­cla­mées par le Conseil Électoral Provisoire ne relèvent pas vrai­ment du mou­ve­ment social qui, en théo­rie, est com­posé de l’ensemble des forces orga­ni­sées, quelles que soient leur influence réelle sur le ter­rain pra­tique. Les mani­fes­tantes et les mani­fes­tants dont la plu­part sont dans une four­chette d’âge de 13-14 ans à 25-26 ans cra­chaient leur exa­cer­ba­tion pour exiger le res­pect de leur vote sur­tout en faveur de Michel Martelly, ne sont en grande partie membres d’aucune orga­ni­sa­tion de masse ou d’aucun parti poli­tique. S’ils n’avaient pas arboré les photos de leur can­di­dat, il aurait été dif­fi­cile de penser qu’il s’agissait d’un mou­ve­ment poli­tique tant les mots d’ordre, les reven­di­ca­tions réelles des masses étaient absents. Tout cela a faci­lité des vio­lences inutiles, la pré­sence mar­quée de ban­dits de grand chemin et la fin pitoyable de cette agi­ta­tion. Cette agi­ta­tion s’est ampli­fiée dans les rues par une sorte d’effet de boule de neige. Des gens qui n’ont pas encore l’âge citoyen de voter, ou qui n’ont pas pu voter parce qu’ils ne détiennent pas pour une raison ou pour une autre leur carte élec­to­rale récla­maient le res­pect de leur vote. Pourtant, ne faut-il pas main­te­nir seule­ment l’aspect phy­sique du débor­de­ment popu­laire qui est l’expression d’un rejet radi­cal du règne de Préval.

Le mou­ve­ment popu­laire haï­tien a tou­jours été para­lysé par les dic­ta­tures suc­ces­sives qui ont assom­bri notre his­toire de peuple libre. Celle des Duvalier s’est révé­lée la plus meur­trière et la plus longue d’entre toutes. Le mou­ve­ment com­men­çait à rele­ver sa tête après le départ de ces der­niers pour subir suc­ces­si­ve­ment à nou­veau deux ter­ribles coups de massue avec l’avènement du pré­sident Aristide en février 1991 et le Coup d’État du 28 sep­tembre de la même année. Des mili­taires sous la dictée de l’impérialisme amé­ri­cain ont stoppé le pre­mier élan popu­liste du prêtre devenu pré­sident quelque sept mois après son inves­ti­ture. Il a été cette fois-là et jusqu’à date le pre­mier et le seul pré­sident élu démo­cra­ti­que­ment depuis la pro­cla­ma­tion solen­nelle de notre indé­pen­dance, le pre­mier jan­vier 1804.

Avant la pre­mière occu­pa­tion amé­ri­caine, c’étaient les pay­sans que des grands pro­prié­taires fon­ciers mani­pu­laient à tous les moments pour par­ve­nir au prix des luttes fra­tri­cides au timon des affaires de l’État, à la manière des cau­dillos latino-amé­ri­cains. Depuis quelques années, la classe des petits-pay­sans tend à s’organiser tant à un niveau natio­nal qu’à celui régio­nal. Des asso­cia­tions pay­sannes de diverses natures sont épar­pillées dans toutes les sec­tions com­mu­nales du pays. Si cette classe se débar­rasse peu à peu des griffes des grands pro­prié­taires poli­ti­ciens qui les condui­saient sans merci dans des batailles qui ne la concer­naient pas en pre­mier chef, elle ne s’est pas encore tota­le­ment affran­chie de la nou­velle mou­ture de la classe poli­tique tra­di­tion­nelle qui détient tou­jours le secret pour infil­trer et détour­ner ses orga­ni­sa­tions en leur avan­tage. Le même constat se pour­suit aussi dans tous les milieux urbains avec des orga­ni­sa­tions dont beau­coup d’entre elles, sont pré­ten­tieu­se­ment appe­lées popu­laires parce qu’elles ont seule­ment pris nais­sance dans un quar­tier défa­vo­risé. Ce qui, au pre­mier réflexe, semble une grande force, dis­si­mule dans la réa­lité quo­ti­dienne une immense fai­blesse parce qu’il n’existe pas mal­heu­reu­se­ment pour le moment un vec­teur capable d’en fédé­rer les plus saines. L’initiative des luttes à carac­tère popu­laire a changé de camp. Aujourd’hui, ce sont les jeunes des quar­tiers popu­laires qui sont deve­nus la force prin­ci­pale des grandes sor­ties reven­di­ca­tives poli­tiques. Cependant, leurs mou­ve­ments quand ils ne sont pas spon­ta­nés, sont conçus à l’avantage d’un quel­conque leader poli­tique et dépour­vus de toute auto­no­mie. Ainsi, n’aboutiront-ils nulle part sauf à la pro­mo­tion per­son­nelle de quelques indi­vi­dus. Le mou­ve­ment syn­di­cal se trouve aujourd’hui très affai­bli. La montée du chô­mage, la nou­velle orien­ta­tion de la bour­geoi­sie locale à la recherche des pro­fits immé­diats dans le cadre de la glo­ba­li­sa­tion au détri­ment de la liqui­da­tion des anciennes indus­tries de sub­sti­tu­tion ont lar­ge­ment contri­bué au recul de l’organisation du pro­lé­ta­riat.

Le mou­ve­ment social est tout natu­rel­le­ment divisé parce qu’il ren­ferme des groupes sociaux d’intérêts diver­gents et anta­go­niques. Beaucoup d’associations pro­fes­sion­nelles, pay­sannes, socio-éco­no­miques se sont pro­non­cées pour ou contre les élec­tions sans pour autant que leur rôle ait pu influen­cer sen­si­ble­ment le cours de ces évè­ne­ments. Les classes tra­vailleuses urbaines unies à celles rurales ne se sont pas encore mon­trées prêtes à uti­li­ser leur force révo­lu­tion­naire pour diri­ger en faveur de toute la classe des exploi­tés, leurs prin­ci­pales batailles poli­tiques. La construc­tion d’un parti poli­tique digne de ce nom, le Camp du Peuple, Kan Pèp la, est à ce point à construire.

Notes :
[1] Conférence de presse du pré­sident René Préval jeudi 9 décembre 2010 –
Auteur-e-s : Marc-Arthur Fils- AiméDirecteur de l’Institut Culturel Karl Levêque, (ICKL)

Pays & Région(s): Haïti

Thèmes : Election

Source-s : ALAI, América Latina en Movimiento – 10 jan­vier 2011

Les commentaires sont fermés.