La politique a horreur du vide

Même quand tout semble bouché, la scène politique ne peut pas s’« arrêter ». Si des formations et des projets s’écroulent, inévitablement d’autres prennent la place.

Le PLQ au bord du gouffre

Le Parti Libéral (PLQ) ne pourra pas se remettre, du moins à court terme, du gâchis dans lequel Charest l’a mis. En réalité depuis les années 1960, le PLQ est devenu une «  machine à projets » pour ses nombreux amis. Il a perdu sa raison d’être si ce n’est que d’être l’« alternance » au PQ. Il est arrivé au pouvoir, comme en 1985 ou en 2003, parce qu’il a drainé la majorité du vote des minorités anglophones et allophones, ce qui lui donne en partant 25-30% de l’électorat. Mais surtout, le PLQ a été élu quand les électeurs péquistes se sont abstenus, ce qui arrive régulièrement puisque la tendance pour le PQ est de s’épuiser dans une gestion timide de la gouvernance provinciale. Au bout d’un temps, les gens se lassent et alors le PLQ passe par défaut. Mais aujourd’hui, le ras-le-bol est tel que les minorités pourraient prendre le chemin de l’abstention alors que le reste de l’électorat pourrait décider de voter tout sauf le PLQ.

Le ni-ni de Pauline Marois

Le PQ est également devant un mur. Il a gâché son principal avantage qui était de se présenter comme le parti pouvant remettre l’administration en marche. En plus du désastre entourant le stade de Labeaume, le PQ a rejoint trop peu et trop tard l’indignation citoyenne contre le pillage des ressources et les projets délirants dans le genre gaz de schiste (maintenant promus par deux anciens chefs du PQ!). Entre-temps, Pauline Marois continue de jouer le « ni-ni ». On critique la voyoucratie du PLQ, mais on est incapables de proposer quelque chose de concret pour en sortir. On dit que le système politique actuel ne fait pas de place aux gens, mais on ne veut pas discuter de réforme.  On est contre le fédéralisme, mais on propose de  l’administrer « humainement ». Si Gilles Duceppe arrive dans le décor (ce qui est probable), il fera face aux mêmes obstacles fondamentaux.

La droite peut-elle prendre le pouvoir ?

La droite se réorganise autour de la Coalition sur l’avenir du Québec (CAQ). Legault sait que le Québec n’est pas l’Oklahoma et que malgré les gesticulations de ce qui reste de l’ADQ et des médias poubelles, le monde n’est pas assez décervelé pour vouloir démanteler l’édifice de la révolution tranquille. Il s’en tient donc à un discours centriste, en faisant la promotion de Québec inc, notamment. Mais voilà le hic. En réalité, Québec inc veut justement procéder à une vaste « restructuration », à l’image de ce que Harper veut faire à Ottawa, tout en enterrant  la question nationale (pas juste pour la « reporter » comme le propose Legault). Résultat, le CAQ commence à battre de l’aile, en dépit de l’immense propagande dont il bénéficie à Quebecor. On ne peut pas toujours parler des deux coins de la bouche et on ne peut pas non plus dire qu’on est de gauche quand on propose des politiques de droite.

La gauche peut-elle prendre sa place ?

Reste l’alternative de gauche qui s’esquisse autour de Québec Solidaire. QS a de sérieux défis à relever. D’abord c’est la cible de tous les autres partis, pour des raisons évidentes. Ensuite c’est un projet qui commence à peine à sortir du cocon. Issu des mouvements sociaux, QS doit apprendre à se comporter différemment d’un groupe de pression, ce qui est difficile car sa popularité tient également au fait qu’il veut rester proche de la base et des luttes sociales. De plus, le parti doit se consolider au-delà de la popularité de ses porte-paroles et attirer les diverses générations qui composent l’univers politique au Québec, ce qui n’est pas encore fait. Résultat, QS est encore perçu par beaucoup de gens comme un (gros) grain de sable sympathique qui enraye le bulldozer néolibéral, mais pas comme une alternative réelle. Il manque le programme en voie d’élaboration d’ou devrait émerger deux ou trois idées force

Que peut-il se passer ?

Ce portrait explique en partie pourquoi les citoyens et citoyennes sont de plus en plus sceptiques, ce qui n’enlève rien à leur colère et à leur capacité de se mobiliser. Mais l’idée de s’investir dans la politique glisse, comme le démontrent la croissance des taux d’abstention électorale. Pour autant d’ici les prochaines élections provinciales, les astres risquent de se réaligner et pour finir par le commencement, la politique va se « remplir » à nouveau.

La droite pourrait se recomposer autour de la CAQ, surtout si une partie des Libéraux font défection. Pour le moment, c’est assez tranquille de ce côté, mais ça pourrait changer. Le défi sera de ne pas aller trop à droite et de mettre en dessous du tapis toutes les questions litigieuses (la question nationale y compris) pour se présenter simplement sous le label du « bon gouvernement provincial » comme lui demandent les élites. On verra donc si Legault pourra réussir le miracle.

La gauche doit également se recomposer, mais c’est plus compliqué. L’aile populaire du PQ irait dans le sens de sortir des sentiers battus, mais l’establishment du parti rêve encore de se faufiler au pouvoir, en niant le fait que le PQ pourrait être rayé de la carte (comme le Bloc Québécois). Entre-temps, une volonté de changement apparaît, surtout sous l’influence des dissidents qui ont pris leurs distances. Pour avoir une chance de constituer un pôle de regroupement cependant, un PQ « renouvelé » devra tenir compte de Québec Solidaire qui lui aussi devra délimiter ce qui est possible de ce qui est idéal. Une telle convergence n’estomperait pas les différences fondamentales   qui existent entre les deux partis, mais permettrait peut-être de créer une sorte d’entente ad hoc faisant contrepoids au projet de droite évoqué plus haut et d’attirer la participation active de centaines de milliers de Québécois et de Québécoises qui en ont assez du vide actuel.