Recension

La pensée politique de Gramsci

Par Mis en ligne le 22 juin 2011

À propos de La pensée poli­tique de Gramsci, de Jean-Marc PIOTTE (Anthropos, Paris, 1970).

Cet ouvrage de Jean-Marc Piotte a été écrit en 1970, et il est ici réédité à l’identique par les édi­tions Lux. Au moment de la pre­mière publi­ca­tion de ce livre, Piotte est déjà un uni­ver­si­taire connu au Québec, notam­ment comme membre fon­da­teur de la revue Parti Pris. Cette revue joue alors un rôle impor­tant dans l’animation intel­lec­tuelle de la Révolution tran­quille qui bou­le­verse le Québec des années soixante. Or – coïn­ci­dence ? – il mène paral­lè­le­ment des recherches sur Gramsci. Recherches qui débou­che­ront sur une thèse de doc­to­rat en socio­lo­gie effec­tué à la Sorbonne. Pour Piotte (et pour bien d’autres) Gramsci est alors LE pen­seur du rôle de l’intellectuel, et notam­ment de sa fonc­tion hégémonique.

Qu’est-ce que cette fonc­tion hégé­mo­nique ? Et qui détient cette hégé­mo­nie dans nos temps pré­sents ? Ironie for­mi­dable de l’Histoire, dans le pay­sage intel­lec­tuel fran­çais des vingt der­nières années, ce genre de ques­tion et le nom même de Gramsci ont res­surgi avec force grâce au vice-pré­sident du Medef de 1998 à 2002 : Denis Kessler. C’est que la notion d’hégémonie intel­lec­tuelle a par­ti­cu­liè­re­ment inté­ressé ce repré­sen­tant offi­ciel du patro­nat qui a com­mencé sa car­rière comme intel­lec­tuel, assis­tant de sciences éco­no­miques à Paris X auprès de Dominique Strauss-Kahn.

Au-delà de l’anecdote, on pour­rait tenter d’élaborer une hypo­thèse : et si le for­mi­dable désar­roi du mou­ve­ment ouvrier était avant tout issu d’une défaite dans le champ intel­lec­tuel ? La période actuelle, après une très longue gla­cia­tion, semble de nou­veau rendre pos­sible les ques­tion­ne­ments sur les orien­ta­tions stra­té­giques du mou­ve­ment ouvrier. Et alors que faire de Gramsci ? Est-il un mar­xiste hété­ro­doxe, un pen­seur de la construc­tion d’un parti révo­lu­tion­naire hégé­mo­nique ? Et que faire de la pensée de Gramsci dans le contexte actuel ? L’ambition de cette recen­sion est d’examiner quel peut être l’apport de ce livre sur ces dif­fé­rentes questions.

Il faut bien avoir en tête que l’ouvrage de Piotte est avant tout un strict tra­vail de défi­ni­tion, voir d’exégèse. Certes, Piotte intro­duit briè­ve­ment les condi­tions d’écriture très par­ti­cu­lières de l’œuvre de Gramsci. Pour lui, on peut déli­mi­ter un avant et après son arres­ta­tion en 1926. Durant sa période d’emprisonnement (et jusqu’à sa mort), Gramsci va donc écrire sous forme de notes, de frag­ments, sou­vent codés, sans les outils de tra­vail néces­saires à ces recherches. Cette réflexion poli­tique car­cé­rale couvre une tren­taine de cahiers (les Quaderni del car­cere), par­ti­cu­liè­re­ment riche, qui sont l’unique objet du livre de Jean-Marc Piotte.

Piotte énonce trois règles métho­do­lo­giques pour limi­ter l’arbitraire de son inter­pré­ta­tion des carnets :

  • le choix d’un concept-clef pour inter­pré­ter Gramsci : le concept d’intel­lec­tuel.
    la recon­tex­tua­li­sa­tion de l’œuvre, qui s’inscrit notam­ment après l’échec de la révolte ouvrière de Turin de 1917, mais aussi son ani­ma­tion de 1919 à
  • 1920 du jour­nal L’Ordine nuovo proche du conseillisme. Recontextualisation, par­tielle, qui se trouve repous­ser, hélas, dans un appen­dice placé en fin d’ouvrage.
  • la volonté de rendre compte et d’utiliser un maxi­mum de frag­ments des Quaderni (tâche dif­fi­cile à esti­mer puisqu’il cite assez peu le texte sur de longs passages).

Ce choix du concept d’intel­lec­tuel comme concept-clef est loin d’être ori­gi­nal. Le dis­cours sous-jacent, est louable, on y voit un Gramsci démon­trant que les intel­lec­tuels sont les pro­duc­teurs de l’idéologie, pro­duc­tion déci­sive et stra­té­gique. Gramsci (rejoi­gnant Lénine ou Luxembourg) s’opposerait ainsi aux dérives éco­no­mistes méca­nistes (Bernstein ou Kautsky) qui voit dans l’Histoire un pur reflet de l’économie, bref qui font des bases maté­rielles les seuls bases réelles de la lutte des classes. Malheureusement, si Piotte rap­pelle l’importance et l’acuité intel­lec­tuelle de Gramsci, il se can­tonne à une ana­lyste « interne » de l’œuvre, et il offre peu de com­pa­rai­sons pos­sibles avec d’autres auteurs mar­xistes. Il en res­sort l’image d’un Gramsci ortho­doxe s’inscrivant dans la conti­nuité des théo­ries de Lénine notam­ment dans sa concep­tion du parti com­mu­niste. Une appré­cia­tion non dénuée de contra­dic­tions, puisqu’on y voit aussi un Gramsci ori­gi­nal, non dog­ma­tique, qui sait offrir des lec­tures mul­tiples. Un intel­lec­tuel qui peut être pensé comme hété­ro­doxe vis-à-vis du cou­rant mar­xiste, notam­ment lorsqu’il déve­loppe le concept de société civile, ou lorsqu’il insiste sur l’importance de la super­struc­ture (concept forgé par Marx et qui ne se résume pas à l’idéo­lo­gie) au détri­ment de l’infra­struc­ture.

C’est donc en tant que pro­duc­teur de la super­struc­ture, assuré d’une cer­taine auto­no­mie, que l’intellectuel assu­re­rait une fonc­tion sociale déter­mi­nante. L’intellectuel serait donc à l’articulation des chan­ge­ments sociaux et idéo­lo­giques. C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi, pour Gramsci, le rôle du parti devrait être d’incarner cet « intel­lec­tuel col­lec­tif » capable d’assurer une fonc­tion hégémonique.

La fonc­tion de l’intellectuel dans le régime libéral

Il nous faut donc expli­ci­ter les concepts qu’utilisent Gramsci, à tra­vers les expli­ca­tions que nous en donne Piotte. Pour Gramsci l’intellectuel se défi­nit par sa fonc­tion, qui n’est pas seule­ment celle de créa­teurs d’idées (et donc le Grand intel­lec­tuel). L’intellectuel est celui qui orga­nise, qui donne son homo­gé­néité à une classe sociale, mais pas uni­que­ment sur un plan éco­no­mique. L’intellectuel n’est donc pas seule­ment le tech­ni­cien issu de la petite-bour­geoi­sie qui rend pos­sible l’économie capi­ta­liste. Il est aussi por­teur d’une fonc­tion hégémonique.

La fonc­tion hégé­mo­nique, c’est la fonc­tion par laquelle une classe se pose comme avant-garde et direc­tion de la société – sans for­cé­ment y réus­sir. En tra­vaillant dans le sys­tème sco­laire, dans les médias et la culture, l’intellectuel assure le consen­te­ment passif sinon actif, des classes domi­nées. Pour cela, il lui faut dif­fu­ser sa concep­tion de la vie, ses valeurs, etc. La fai­blesse du pro­lé­ta­riat amé­ri­cain pour­rait ainsi s’expliquer par l’absence d’intellectuel capable de l’organiser vers un niveau hégé­mo­nique, et non pas seule­ment à un niveau éco­no­mico-cor­po­ra­tiste. Gramsci cite aussi l’échec des révoltes pay­sannes du Mezzogiorno ita­lien au XIXe siècle par l’absence d’intellectuels en leur sein capable donner un carac­tère per­ma­nent à ses révoltes. On notera donc que l’intellectuel est celui qui, par sa fonc­tion, orga­nise de façon per­ma­nente une classe sociale.

D’après Gramsci, dans le régime libé­ral, la société civile assure une fonc­tion hégé­mo­nique, qui permet d’obtenir le consen­te­ment, l’adhésion ou l’appui des classes subal­ternes. On ne trou­vera pas de défi­ni­tion plus claire de cette société civile. Tout au plus Piotte nous permet de la dis­tin­guer de la société poli­tique, qui, elle, assure des fonc­tions de domi­na­tion, carac­té­ri­sées par l’emploi de moyens de coer­ci­tion (police, jus­tice, armée, etc.). Dans les deux cas, ces fonc­tions s’incarnent, sont exer­cées par les intel­lec­tuels (de l’officier à l’universitaire). Les deux struc­tures – société civile, société poli­tique – et leurs deux fonc­tions – hégé­mo­nie qui crée du consen­te­ment et coer­ci­tion qui crée de l’obéissance – sont com­plé­men­taires, avec des équi­libres variables. Plus le consen­te­ment glo­bale est faible, plus la société civile est faible, plus l’on s’appuie sur l’État, sur la société poli­tique. Plutôt que d’équilibre (nous n’avons pas affaire aux pla­teaux d’une balance), il fau­drait d’ailleurs parler d’interaction.

En effet, la classe diri­geante, éla­bore, pré­sente et dif­fuse dans la société civile la concep­tion selon laquelle l’État est le repré­sen­tant de l’ensemble du peuple. L’État trouve donc son fon­de­ment éthique dans la société civile (pseudo-repré­sen­tant de la tota­lité de la popu­la­tion). L’État doit donc sacri­fier cer­tains des inté­rêts éco­no­miques de la classe diri­geante pour pré­ser­ver ceux-ci sur le long terme. Ainsi, les inté­rêts du groupe domi­nant sont conçus comme ceux de l’intérêt géné­ral, mais il ne peut faire com­plè­te­ment abs­trac­tion des inté­rêts des groupes dominés.

En fait, la dis­tinc­tion orga­nique entre société civile et société poli­tique n’est jamais com­plè­te­ment accom­plie. Ainsi, l’école est un orga­nisme d’État, mais c’est pour­tant le plus à même de conso­li­der l’hégémonie. On pour­rait aussi parler du Parlement, des biblio­thèques, des musées, etc., qui aident à répandre l’illusion que l’État est l’arbitre de la lutte des classes. Les orga­nismes privés imposent tous des élé­ments coer­ci­tifs à leurs membres, et de fait la société civile (ne serait-ce qu’à tra­vers le pou­voir éco­no­mique) exerce aussi un pou­voir de coercition.

Les lois ont pour fonc­tion d’acquérir par la coer­ci­tion, ce que la classe domi­nante ne peut obte­nir par le consen­te­ment. Mais ces lois peuvent être inté­rio­ri­sées. La coer­ci­tion peut se trans­for­mer en consen­te­ment. C’est éga­le­ment l’élévation du niveau de vie des masses popu­laires qui rend pos­sible le consen­te­ment (et inver­se­ment lorsque le niveau de vie ne s’élève plus). Bien entendu, l’hégémonie n’est donc pas déliée des autres struc­tures sociales (notam­ment des inté­rêts économiques).

Cette hégé­mo­nie est rendue pos­sible par la spé­cia­li­sa­tion des tâches des intel­lec­tuels. La classe domi­nante, par le contrôle qu’elle exerce sur l’État et la pro­duc­tion éco­no­mique, pro­duit des intel­lec­tuels nom­breux et spé­cia­li­sés, jouant des rôles de domi­na­tion à tous les niveaux de la société. Ainsi Gramsci dis­tingue quatre caté­go­ries d’intellectuel : cher­cheur, édu­ca­teur, orga­ni­sa­teur d’hégémonie et orga­ni­sa­teur de coer­ci­tion, qui se recoupent néces­sai­re­ment. Il existe éga­le­ment des hié­rar­chies internes à ces caté­go­ries (d’instituteurs à pro­fes­seurs d’université) qui peuvent impli­quer des orien­ta­tions poli­tiques très dif­fé­rentes. Car Piotte s’exerce à rap­pe­ler que, dans l’œuvre « gram­scienne », l’analyse réa­liste des rap­ports de classe permet de voir que l’instituteur est sou­vent plus proche du pro­lé­ta­riat que de son rôle de fai­seur de consentement.

C’est que les intel­lec­tuels eux-mêmes sont rela­ti­ve­ment auto­nomes par rap­port aux classes sociales. D’où vient cette auto­no­mie ? Du fait qu’ils sont indis­pen­sables, mais sur­tout par les orga­ni­sa­tions mêmes dans les­quelles ils œuvrent. Pour Gramsci les intel­lec­tuels sont « orga­niques », c’est à dire liés à une orga­ni­sa­tion (syn­di­cats, entre­prises, partis, etc.). Plus la classe est quan­ti­ta­ti­ve­ment et qua­li­ta­ti­ve­ment forte, plus les liens sont forts entre les intel­lec­tuels et les orga­ni­sa­tions dans les­quelles ils œuvrent. Or ces orga­ni­sa­tions sont liés aux classes sociales. Paradoxe : les intel­lec­tuels sont liés par les orga­ni­sa­tions aux classes sociales, mais l’existence même de ces orga­ni­sa­tions pro­duit une auto­no­mie encore plus grande, un cer­tain hiatus entre les intel­lec­tuels et les classes sociales. D’où les pos­si­bi­li­tés de conflit (et d’explication inédite du sta­li­nisme et de la bureau­cra­ti­sa­tion d’après Piotte), et sur­tout le rôle cri­tique de l’intellectuel sur sa propre classe.

Par ailleurs l’intellectuel sus­cite dans sa classe une prise de conscience de leur com­mu­nauté d’intérêts, en pro­vo­quant une concep­tion du monde homo­gène et auto­nome. L’intellectuel n’est donc pas le reflet de la classe sociale : il joue un rôle pour rendre plus homo­gène une concep­tion natu­rel­le­ment hété­ro­clite. Pour Gramsci, le mar­xisme est la phi­lo­so­phie qui doit per­mettre de rendre homo­gène la classe ouvrière. Ceci posé, Piotte décrit un Gramsci rap­pe­lant la néces­sité d’incorporer d’autres concep­tions dans sa propre construc­tion intel­lec­tuelle (y com­pris celle de l’adversaire idéo­lo­gique) pour être libre de la « prison des idéo­lo­gies ». Bref Gramsci pose le « point de vue cri­tique » comme unique point de vue fécond dans la recherche scientifique.

Il s’agit donc d’éviter le déter­mi­nisme pur pour mettre en avant une cau­sa­lité cir­cu­laire, s’inspirant ainsi de Marx. Avoir conscience des rap­ports de classe, c’est déjà les modi­fier, mais trans­for­mer les struc­tures sociales pour Gramsci exige la conscience mais aussi la volonté de résoudre les conflits. Sans intel­lec­tuel, il n’y a pas de trans­for­ma­tion. Et la liberté est un élé­ment essen­tiel du pro­ces­sus his­to­rique. On voit ici la néces­sité pour Piotte au début des années 70 d’insister sur cette vision gram­scienne écar­tant un mar­xisme méca­nique, éco­no­misme « bête et méchant » – cari­ca­ture du mar­xisme mal­heu­reu­se­ment tou­jours gran­de­ment uti­li­sée. Or quelle orga­ni­sa­tion se pré­ten­dant aujourd’hui mar­xiste est capable, par sa puis­sance intel­lec­tuelle, de repous­ser une telle cari­ca­ture du marxisme ?

Remarquons avec Piotte que si pour Marx l’idéologie est essen­tiel­le­ment illu­sion et mys­ti­fi­ca­tion, pour Gramsci elle serait avant tout connais­sance, accor­dant ainsi une place déter­mi­nante aux intel­lec­tuels et à leur liberté. Conséquence logique de ce fait, la lutte des classes a aussi lieu sur le déter­mi­nant ter­rain de l’idéologie.

Penser le lien entre chan­ge­ments sociaux et chan­ge­ments idéologiques

C’est la classe his­to­ri­que­ment pro­gres­sive qui, par son pou­voir d’attraction, subor­donne les intel­lec­tuels des autres groupes sociaux. Le carac­tère pro­gres­sif d’une classe est défini par sa capa­cité à accroître les forces pro­duc­tives (idée qui, d’après Piotte, serait direc­te­ment issue de Marx et de sa Critique de l’économie poli­tique – on en relè­vera l’aspect quasi-méca­nique). Ainsi, la bour­geoi­sie, en deve­nant une entrave au déve­lop­pe­ment de la société, per­drait son hégé­mo­nie sur la société et ten­drait à la rem­pla­cer uni­que­ment par la coer­ci­tion sur les masses (« jusqu’aux véri­tables mesures poli­cières et aux coups d’État » – est-il besoin de rap­pe­ler que ces lignes sont écrites dans l’Italie nou­vel­le­ment fas­ciste ?) Gramsci s’emploie d’ailleurs à ana­ly­ser le fas­cisme. Lorsque la bour­geoi­sie perd son hégé­mo­nie au sein de la société civile tout en conser­vant le pou­voir d’État sur­vient alors la solu­tion fas­ciste. La petite bour­geoi­sie détruit toutes les élites poli­tiques adverses, impose aux indus­triels et ban­quiers un cer­tain contrôle éco­no­mique. Son pou­voir est néces­sai­re­ment tran­si­toire puisqu’elle ne confisque pas le contrôle des moyens de pro­duc­tion, détruit donc le pro­lé­ta­riat orga­nisé mais pas la grande bourgeoisie.

L’idée que le capi­ta­lisme est dans une situa­tion d’entrave au déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives se trouve effec­ti­ve­ment chez Marx : « La des­truc­tion vio­lente du capi­tal, non par des cir­cons­tances qui lui sont exté­rieures mais comme condi­tion de sa propre conser­va­tion, est la plus frap­pante du conseil qui lui est donné de se reti­rer pour faire place à un déve­lop­pe­ment de niveau supé­rieur de pro­duc­tion sociale. » (Grundrisse, tome II, p. 237-238). Pour autant, chez Marx, la bour­geoi­sie ne perd pas alors néces­sai­re­ment son « hégé­mo­nie ». Sinon, pour­quoi la néces­sité d’organiser une Internationale ? Pourquoi cette for­mule de « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat », pas encore pré­sente dans le Manifeste, qui sera remise sur l’établi jusqu’au-delà de 1871 ?

C’est ici que nous pou­vons émettre une réserve vis-à-vis de l’ouvrage de Piotte. S’il est devenu banal de penser l’évolution des idées de Marx en fonc­tion du contexte chro­no­lo­gique, ce tra­vail n’a pas été fait ici pour Gramsci. Pourquoi ne pas avoir expli­cité les aspects bio­gra­phiques de la pensée de Gramsci, les oppo­si­tions par exemple aux pen­seurs mar­xistes contem­po­rains (à peine évo­qués, par exemple sur la ques­tion de la NEP) ? Sont-ils trop évi­dents pour les lec­teurs poten­tiels de 1970 ? Quoi qu’il en soit, cette réserve met en lumière la per­ti­nence et l’actualité de l’œuvre de Gramsci.

Pertinence parce que pour Gramsci l’intérêt du mar­xisme est qu’il est un his­to­ri­cisme absolu, c’est-à-dire que, comme Lukács le résume : « Toute action, toute pensée, tout sen­ti­ment de l’homme (qu’il le veuille ou non, qu’il l’admette ou pré­fère s’en défendre) est indis­so­lu­ble­ment lié à la vie de la société, à ses luttes, à sa poli­tique ; c’est de là qu’ils naissent objec­ti­ve­ment, c’est là qu’ils débouchent objec­ti­ve­ment. » Par consé­quent, idéo­lo­gie, phi­lo­so­phie et même reli­gion sont struc­tu­rées par la même dia­lec­tique unis­sant conscience et normes de conduite, mou­vantes, parce qu’inscrites dans l’Histoire. Ce ne sont pas des faits pure­ment indi­vi­duels et his­to­ri­que­ment arbi­traires. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’éléments arbi­traires dans une phi­lo­so­phie. Le mar­xisme n’échappe pas à cette his­to­ri­cité, il doit donc lutter per­pé­tuel­le­ment contre ses aspects arbi­traires et ses erreurs d’interprétations, bref son dogmatisme.

De même, le pro­lé­ta­riat ne pourra pas connaître sa situa­tion pré­sente s’il ne connaît pas son passé. Mais il ne pourra pas se donner une conscience de soi auto­nome et homo­gène s’il ne connaît pas éga­le­ment le pré­sent et le passé des autres classes sociales. Et voici peut-être l’actualité de Gramsci… Dénonciation à la fois de l’impuissance actuelle mais peut être aussi d’autre chose… Car Piotte le rap­pelle avec joie, Gramsci est très clair sur les lieux où l’État, orga­nisme de classe est appelé à dis­pa­raître. Ce socia­lisme réa­lisé, ne peut l’être que grâce au cen­tra­lisme démo­cra­tique, qui s’oppose au cen­tra­lisme bureau­cra­tique. Le cen­tra­lisme démo­cra­tique n’est pos­sible que dans les pays où existe une société civile forte et dyna­mique. Le parti de la classe ouvrière ne doit donc pas oublier que l’État n’est qu’un moyen tran­si­toire et que la fin est la créa­tion d’une huma­nité libre et consciente.

Revenons sur l’idéologie défi­nie comme sens vécu des dif­fé­rents rap­ports qu’entretient l’homme avec la nature et les autres hommes et qui tend à se mani­fes­ter dans tous les types de com­por­te­ment (droit, art, bonnes manières, etc.). Alors que chez Marx la société civile appar­tient à l’infrastructure, chez Gramsci, les orga­ni­sa­tions dif­fu­sant l’idéo­lo­gie, et l’idéo­lo­gie elle-même, sont ce qu’il appelle société civile. Gramsci s’attaque aux inter­pré­ta­tions déter­mi­nistes pré­sen­tant toute fluc­tua­tion du poli­tique comme expres­sion immé­diate de la struc­ture. Il en tire trois remarques fondamentales :

  • il n’y a pas de lois éco­no­miques, mais seule­ment des tendances ;
  • il y a une véri­table auto­no­mie de la superstructure ;
  • beau­coup d’actes poli­tiques cor­res­pondent à des néces­si­tés poli­tiques (ren­for­cer la cohé­rence d’une classe, son hégé­mo­nie, la conscience de classe, etc.).

Avec Gramsci, l’accent est donc mis sur la super­struc­ture comme lieu déci­sif du théâtre de l’Histoire. C’est pour­quoi le rôle des intel­lec­tuels dans la for­ma­tion d’une conscience de classe est conçu comme déci­sif. Gramsci rejette l’idée que l’idéologie ne serait que la jus­ti­fi­ca­tion d’un pou­voir poli­tique et éco­no­mique déjà consti­tué. À l’inverse, la société civile, où la classe domi­nante est pra­ti­que­ment la seule à pou­voir se faire entendre, condi­tionne l’État. Or l’influence de la classe domi­nante s’exerce par l’intermédiaire des intel­lec­tuels (notam­ment ceux des autres classes qu’elle assi­mile). On retrouve ce que Marx pou­vait écrire : « plus une classe domi­nante est capable d’accueillir dans ses rangs les hommes les plus impor­tants de la classe domi­née, plus son oppres­sion est solide et dan­ge­reuse. »[1] Pourra-t-on dire que ce genre d’affirmation n’a rien à voir avec notre situa­tion actuelle ?

La ques­tion de l’éducation et de l’école est donc cen­trale pour Gramsci, qui décrit ainsi ce que devrait être un sys­tème édu­ca­tif com­mu­niste. Pour lui, on ne peut pro­po­ser de modi­fier com­plè­te­ment la conscience de classe de toute la classe ouvrière avant la conquête de l’État. C’est que pour Gramsci, la struc­ture interne de l’idéologie repose sur le prin­cipe sui­vant : « Ce qui tour à tour existe, c’est une com­bi­nai­son variable d’ancien et de nou­veau, un équi­libre momen­tané des rap­ports cultu­rels cor­res­pon­dant à l’équilibre des rap­ports sociaux. » Cette struc­ture déli­mite, a priori, les pos­si­bi­li­tés d’une classe sociale d’atteindre un niveau par­ti­cu­lier de com­pré­hen­sion. Mais bien a priori, il faut donc aussi étu­dier les méca­nismes qui per­mettent à une classe d’atteindre un degré déter­miné de conscience.

Pour Gramsci, l’école, l’université, l’organisation reli­gieuse, les médias impri­més, les médiaux audio­vi­suels, les moyens de com­mu­ni­ca­tion orale et même l’urbanisme entrent à des degrés divers dans la dif­fu­sion idéo­lo­gique. Les sciences doivent éga­le­ment per­mettre à la classe domi­nante de lutter contre l’idéologie tra­di­tion­nelle. Mais malgré tous leurs moyens de contrôle, les classes domi­nantes ne peuvent jamais impo­ser entiè­re­ment leur idéo­lo­gie aux classes subal­ternes. Car les classes sont des réa­li­tés dyna­miques non pas­sive, qui, tout comme l’individu, pense par elles-mêmes. C’est un noyau de « bon sens » qui permet au pro­lé­ta­riat de déve­lop­per une conscience de soi auto­nome. Il faut donc déve­lop­per l’esprit de scis­sion grâce à une avant-garde qui l’organise. L’assimilation des intel­lec­tuels tra­di­tion­nels est le tissu intime de la lutte contre la bour­geoi­sie. Ces intel­lec­tuels du pro­lé­ta­riat sont uni­fiés par le parti. Il est l’intel­lec­tuel col­lec­tif qui expé­ri­mente, qui se confronte quo­ti­dien­ne­ment aux réa­li­tés poli­tiques, creu­set de l’unification de la théo­rie et de la pra­tique. La seule action idéo­lo­gique de dif­fu­sion du parti est tou­jours insuf­fi­sante face aux puis­sants moyens de pro­pa­gande de la bour­geoi­sie. C’est donc aussi et sur­tout dans les luttes quo­ti­diennes, en vue d’objectifs précis, que le parti permet aux masses popu­laires d’étendre leur champ d’observation. La classe en effet n’est pas la seule réa­lité struc­tu­rante. Le sys­tème du « struggle for life », la concur­rence per­ma­nente de tous contre tous, crée des sous-groupes, aux inté­rêts plus ou moins par­ti­cu­liers. Le parti doit tenir compte des spé­ci­fi­ci­tés de ces sous-groupes aux­quelles ils s’adressent.

Il doit aussi tenir compte du fait que les trans­for­ma­tions au niveau de l’idéologie sont beau­coup plus lentes qu’aux autres niveaux. Gramsci pour­tant n’en donne pas les rai­sons. Or la len­teur des trans­for­ma­tions oblige à se poser la ques­tion : ne faut-il pas dépla­cer la néces­sité de la conscience et de l’exercice de l’hégémonie de la classe au parti ? Une ques­tion dont Lénine s’emparera, et qui agite tou­jours lorsqu’on s’intéresse à la forme parti.

Là où des auteurs mar­xistes actuels insistent sur le fait que « le pro­lé­ta­riat ne désigne pas une réa­lité socio­lo­gique fixe »[2], il semble dans un pre­mier temps que Gramsci va dans la même direc­tion : les « masses labo­rieuses » sont l’ensemble des classes non-domi­nantes. Alors pour­quoi le parti révo­lu­tion­naire doit-il être le parti de la classe ouvrière et non d’une autre classe ? Parce que la classe ouvrière ne pos­sède aucun moyen de pro­duc­tion (sous-entendu : contrai­re­ment aux autres classes labo­rieuses) et qu’elle doit donc être à même d’abolir l’appropriation privée – Piotte ne s’expliquera pas plus avant. De plus, l’usine et la divi­sion du tra­vail ont créé dans la classe ouvrière soli­da­rité et entraide, la pla­çant à l’avant-garde de la for­ma­tion d’une volonté col­lec­tive. L’organisation du parti doit donc assu­rer la pré­do­mi­nance en son sein du pro­lé­ta­riat. Pour cela, il est doit être orga­nisé selon les lieux de tra­vail, don­nant ainsi sys­té­ma­ti­que­ment la majo­rité au pro­lé­ta­riat, et non selon le quar­tier, où le pro­lé­ta­riat pour­rait être dis­sous. Le carac­tère numé­ri­que­ment petit de la cel­lule sur le lieu de tra­vail assure d’après Gramsci une for­ma­tion plus rapide (tout le monde par­ti­cipe aux dis­cus­sions), une plus grande cohé­sion. Par ses mili­tants, le parti cher­chera à exer­cer son contrôle sur toutes les orga­ni­sa­tions ouvrières, et non pas uni­que­ment sur les syn­di­cats. C’est par l’intermédiaire des reven­di­ca­tions par­tielles (à l’intérêt immé­diat pour la classe labo­rieuse) que le parti peut faire connaître ses objec­tifs révo­lu­tion­naires. L’organisation, les méthodes et les objec­tifs de ce parti qui a, on l’a dit, un rôle spé­ci­fique d’intel­lec­tuel col­lec­tif, sont métho­di­que­ment détaillés par Gramsci.

Le rôle du parti

Selon Gramsci, c’est le parti qui est le plus à même de trans­for­mer les rap­ports cultu­rels exis­tants et d’assumer l’hégémonie d’une classe sociale. Si la bour­geoise peut se divi­ser, le pro­lé­ta­riat, lui, en posi­tion de fai­blesse, ne pour­rait se le per­mettre. Le pro­blème consiste aussi à uni­fier le « parti idéo­lo­gique », et le parti comme « orga­ni­sa­tion pra­tique » (en bref : les grands intel­lec­tuels et les simples mili­tants), tout en regrou­pant les dif­fé­rentes fac­tions de la classe ouvrière.

La struc­ture du parti est éga­le­ment un objet impor­tant pour Gramsci. Il s’oppose à toutes les théo­ries sur la spon­ta­néité des masses. Il prône au contraire une orga­ni­sa­tion très struc­tu­rée (de type quasi-mili­taire). Sinon, les masses ne pro­voquent que des mou­ve­ments spo­ra­diques de révolte, vites répri­més. Un parti orga­nisé est donc consti­tué de « sol­dats », les simples mili­tants, la masse. Les « capi­taines » doivent édu­quer, cen­tra­li­ser, dis­ci­pli­ner et « inven­ter ». Ils consti­tuent les théo­ri­ciens et les stra­tèges, en tenant compte des rap­ports de force natio­naux et inter­na­tio­naux, tout en orga­ni­sant. Il faut que théo­rie et pra­tique soient assu­mées au sein du même groupe. Il y a une prio­rité accor­dée aux capi­taines qui ne « tardent pas à former une armée même là où rien n’existe ». Cela vient aussi de l’expérience de Gramsci (et du contexte d’écriture des Cahiers juste après la Première Guerre mon­diale), car le fas­cisme pour para­ly­ser le PCI s’employa à empri­son­ner sa direc­tion (dont Gramsci). Les « capo­raux » forment enfin l’élément inter­mé­diaire chargé de trans­mettre les ordres, mais aussi d’éduquer, dis­ci­pli­ner et former. Les capo­raux doivent pou­voir rem­pla­cer rapi­de­ment un état-major détruit. C’est d’ailleurs les cadres moyens du PSI que Gramsci voudra débau­cher. PSI que Gramsci dénonce, car la petite bour­geoi­sie y joue le rôle de capi­taine et prive ainsi le parti de toute pos­si­bi­lité démocratique.

En effet, la dis­ci­pline du parti doit être un ins­tru­ment d’ordre démo­cra­tique et de liberté. Elle doit être une assi­mi­la­tion lucide et consciente des direc­tives tra­cées par l’état-major. Elle n’annule pas la per­son­na­lité, mais limite l’arbitraire. L’association ouvrière étant de carac­tère volon­taire, ses propres lois ne sont sou­te­nues par aucune menace de sanc­tion cor­po­relle, mais par le sens de l’honneur, de la loyauté, de la fidé­lité[3]. Cette dis­ci­pline assu­mée libre­ment est donc plus que l’obéissance, mais l’intériorisation d’une nou­velle culture. Gramsci pro­po­sera ainsi de mettre sur pied une série de cours par cor­res­pon­dance et une véri­table école du parti, en liant l’enseignement aux acti­vi­tés poli­tiques concrètes (influence du mar­xisme et de sa notion de praxis).

Pour Gramsci, la démo­cra­tie interne du parti se mesure au degré de par­ti­ci­pa­tion de la base aux grandes déci­sions et à l’élection des diri­geants, c’est elle qui ren­force la dis­ci­pline. Ce sont ces débats qui élèvent la conscience des masses ; tout cela étant défini comme le cen­tra­lisme démo­cra­tique. L’éducation de la base doit empê­cher les éven­tuelles dérives de l’état-major. Mais c’est sur­tout la bureau­cra­tie des cadres moyens qui inquiète le plus Gramsci. Il ne donne pas de recette pour lutter contre celle-ci, mais rap­pelle que c’est la vie interne du parti qui est déci­sive, notam­ment dans ses rap­ports à la classe ouvrière, et à la société natio­nale et inter­na­tio­nale. Deux écueils sont à éviter : le spon­ta­néisme et le sec­ta­risme. Si le spon­ta­néisme attend tout des masses conduites par la néces­sité méca­nique, le sec­ta­risme lui refuse d’intégrer les masses et se réfu­gie dans une théo­rie qui vou­drait plier la réa­lité (et qui donc néces­sai­re­ment échoue). Or c’est dans un rap­port dia­lec­tique, où l’éducateur est aussi l’éduqué, où l’intellectuel par la jus­tesse de son orien­ta­tion attire à lui des masses de plus en plus grandes, ou au contraire lorsqu’un mou­ve­ment des masses attirent les intel­lec­tuels, que se situe le carac­tère orga­nique, vivant du parti. Sinon, il se dirige vers le sec­ta­risme ou la bureau­cra­tie. Un cen­tra­lisme bureau­cra­tique rem­place le cen­tra­lisme démo­cra­tique. Pour garder ce der­nier, il faut que la classe ouvrière par­ti­cipe acti­ve­ment aux acti­vi­tés essen­tielles du parti. Une volonté col­lec­tive se forme alors, seule­ment après que la mul­ti­pli­cité des groupes s’est uni­fiée à tra­vers une longue et dif­fi­cile par­ti­ci­pa­tion à l’élaboration de l’œuvre com­mune. De nou­veau on s’interroge, quid de la place donnée à toutes ces ques­tions dans les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires contem­po­rains ? Ainsi, malgré lui, et par anti­ci­pa­tion, Piotte nous donne à penser un Gramsci dont l’œuvre se veut stra­té­gique, et par consé­quent d’une vivace et conti­nue actualité.

Orient et Occident ou les deux orien­ta­tions stratégiques

On trou­vera d’ailleurs dans l’ouvrage de Piotte, un exemple d’analyse telle que Gramsci pou­vait les mener. Elle porte sur la dis­tinc­tion entre pays indus­tria­li­sés et non-indus­tria­li­sés, fon­dant ainsi deux grandes lignes stra­té­giques pos­sibles. Pour résu­mer, en Occident, le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme a déter­miné la for­ma­tion d’une aris­to­cra­tie ouvrière, d’une bureau­cra­tie syn­di­cale, d’un parti social-démo­crate, bref d’une hié­rar­chie sociale très com­plexe. La bour­geoi­sie s’est donnée un vaste réseau de moyens de pro­pa­gande. Il existe de fait une forte « société civile ». C’est pour­quoi, d’après Gramsci, la théo­rie luxem­bour­giste de l’assaut rapide en période de crise du capi­ta­lisme est des­ti­née à échouer. Il s’agirait d’un déter­mi­nisme éco­no­mique impla­cable, d’un mys­ti­cisme, qui ne tien­drait pas compte des dif­fé­rences entre Occident et Orient.

Les bol­che­viques pou­vaient viser à la conquête directe et rapide de l’État russe car celui-ci « était tout » tandis que la société civile « n’était rien ». C’est ainsi d’ailleurs que Gramsci explique l’échec du PCI de 1919 à 1926. En Italie, l’État était faible, mais de la société civile a émergé des orga­ni­sa­tions pri­vées armées, trou­vant leurs membres dans la petite-bour­geoi­sie, obte­nant l’appui des pro­prié­taires fon­ciers du Sud et des indus­triels sep­ten­trio­naux. Le pro­lé­ta­riat ne put s’opposer effi­ca­ce­ment au fas­cisme car il était divisé entre une majo­rité social-démo­crate et un parti com­mu­niste qui n’avait su étendre son hégé­mo­nie sur la pay­san­ne­rie. De même, les ten­ta­tives d’extension de la révo­lu­tion russe à l’Occident tenté par Trotski ont échoué.

Gramsci se veut d’ailleurs le conti­nua­teur de Lénine, dont il cite le Rapport sur la guerre et la paix au VIIe congrès du PCR (7 mars 1918) : « Il faut savoir tenir compte de ce que la révo­lu­tion socia­liste mon­diale dans les pays avan­cés ne peut com­men­cer avec la même faci­lité qu’en Russie, pays de Nicolas II et de Raspoutine, où une partie énorme de la popu­la­tion se dés­in­té­res­sait com­plè­te­ment de ce qui se pas­sait à la péri­phé­rie et de ce qu’étaient les peuples qui l’habitaient. Il était facile, en ce pays là, de com­men­cer la révo­lu­tion ; c’était sou­le­ver une plume. Mais com­men­cer sans pré­pa­ra­tion une révo­lu­tion dans un pays où s’est déve­loppé le capi­ta­lisme, qui a donné une culture et une orga­ni­sa­tion démo­cra­tique à tous les hommes jusqu’au der­nier, ce serait une erreur, une absur­dité. » En 1921, au IIIe congrès de l’Internationale Communiste, Lénine insista sur le fait que les bol­che­viques avaient rapi­de­ment reçu le sou­tien de la moitié de l’armée, des neuf dixièmes des pay­sans, et qu’il était ridi­cule de penser que les partis com­mu­nistes occi­den­taux pour­raient obte­nir un tel consen­sus aussi rapidement.

La conclu­sion logique pour Gramsci de ces ana­lyses est que la conquête de l’hégémonie doit être dévo­lue à chaque parti com­mu­niste natio­nal, le seul à même de connaître le ter­rain et de déter­mi­ner quels cibles de la société civile peuvent être conquises, dans quel ordre chro­no­lo­gique, avec quels moyens, quelles alliances, etc. Gramsci insiste donc sur le carac­tère natio­nal de la révo­lu­tion. D’où sa prise de posi­tion pour Staline contre Trotski sur la ques­tion de la « révo­lu­tion natio­nale ». Il ne remet pas en ques­tion pour autant la direc­tion cen­tra­li­sée de l’Internationale, ce qui pour Piotte est une contra­dic­tion. Par ailleurs, Gramsci donne un sens indi­ca­tif plus qu’impératif aux direc­tives internationales.

C’est que dans l’estimation des rap­ports de force, il existe pour Gramsci deux types d’erreurs. Dans un cas l’économisme pousse à penser que les contra­dic­tions fon­da­men­tales du capi­ta­lisme entraî­ne­ront par elles-mêmes sa chute (dérive qu’il iden­ti­fie à Luxembourg). Dans l’autre cas, le volon­ta­risme croit pou­voir par l’action poli­tique trans­for­mer la société, même si sa poli­tique n’est pas fondée sur les rap­ports sociaux-économiques.

Gramsci dis­tingue trois phases du rap­port de forces au sein d’une nation. Dans l’ordre chro­no­lo­gique, on trou­ve­rait ainsi le moment éco­no­mique, le moment poli­tique et le moment mili­taire. Les dif­fé­rentes phases du moment poli­tique per­met­trait de passer des condi­tions socio-éco­no­miques d’une hégé­mo­nie (poten­tielle) à la réa­li­sa­tion de celle-ci au tra­vers d’un moment mili­taire de prise du pou­voir effectif.

L’analyse du moment poli­tique est dou­ble­ment com­plexe. Comment une classe et son parti acquièrent l’autonomie puis l’hégémonie, avec quels impacts sur les autres classes sociales, quels réac­tions des classes domi­nants (et donc de l’État) ? Mais aussi quelles dif­fé­rences à l’intérieur d’une même classe et d’un même ter­ri­toire natio­nal peuvent se faire jour – avec des consé­quences par­fois déci­sives ? Il n’y a pas de pos­si­bi­lité méca­nique d’analyse, pré­cise Gramsci, qui tente pour­tant d’établir une liste divi­sant le moment poli­tique en 4 étapes (phase de sou­mis­sion, phase éco­no­mico-cor­po­ra­tive, phase trade-unio­niste, phase hégémonique).

Durant la phase de sou­mis­sion, le pro­lé­ta­riat adhère pas­si­ve­ment ou acti­ve­ment aux for­ma­tions poli­tiques domi­nantes, en cher­chant à les influen­cer de l’intérieur. Ainsi, la classe ouvrière s’est dans un pre­mier temps alliée à la bour­geoi­sie urbaine, cette der­nière cas­sant le mono­pole des vivres pour abais­ser le coût de la vie. Durant la phase éco­no­mico-cor­po­ra­tive, les classes subal­ternes prennent leurs dis­tances en créant leurs propres orga­ni­sa­tions, mais la conscience de soi est limi­tée aux inté­rêts éco­no­miques cor­po­ra­tistes. Durant la phase trade-unio­niste, la classe ouvrière s’unit dans des grands syn­di­cats mais ne remet pas en ques­tion l’État en tant qu’État bour­geois. En com­bat­tant uni­que­ment les moda­li­tés d’exercice du pou­voir de la classe domi­nante, on peut dire que cette forme de lutte est le propre des orga­ni­sa­tions réfor­mistes. Enfin vient la cou­pure déci­sive, la rup­ture. Le pro­lé­ta­riat consi­dère ses inté­rêts à long terme, la néces­sité de son unité, pour assu­mer l’hégémonie, y com­pris en fai­sant des sacri­fices à court terme. Il doit alors fonder un État pro­lé­ta­rien qui doit tenir compte de l’intérêt d’ensemble des couches popu­laires non-pro­lé­ta­riennes dans la mesure où celles-ci doivent être les alliées du prolétariat.

Vient donc le moment mili­taire, car la bour­geoi­sie ne trans­met­tra pas « démo­cra­ti­que­ment » son pou­voir. La guerre civile est de fait une étape conçue comme forcée, ce qui ne doit pas empê­cher le PC d’utiliser l’action par­le­men­taire notam­ment comme moyen de pro­pa­gande auprès des tra­vailleurs croyant encore au sys­tème poli­tique libé­ral. Pour Gramsci, l’élément déci­sif de la situa­tion reste cepen­dant la force orga­ni­sée en per­ma­nence et pré­pa­rée depuis long­temps. Si le parti n’est pas homo­gène, cen­tra­lisé et idéo­lo­gi­que­ment conscient, la classe domi­nante exter­mi­nera phy­si­que­ment l’élite adverse et ter­ro­ri­sera les masses de réserve (à l’exemple de l’Italie de 1919). Pour Gramsci, tout mou­ve­ment révo­lu­tion­naire est exclu si le pro­lé­ta­riat n’a pas conquis l’appui des grandes masses popu­laires. L’établissement de l’hégémonie est donc capi­tal en Occident, et c’est donc sur un ter­rain idéo­lo­gique, celui de « la société civile » que se déroule l’affrontement cen­tral entre la bour­geoi­sie et le pro­lé­ta­riat des pays industrialisés.

Conclusion

Si l’on devait faire une cri­tique à l’ouvrage de Piotte, c’est bien sou­vent de se placer dans une situa­tion où il fait « parler » Gramsci. En s’appuyant sur un contexte non-expli­cité, il demande aux lec­teurs de prendre pour argent comp­tant ses ana­lyses, sans les dis­tan­cier de celle de Gramsci. Et quid du lec­teur qui n’est pas déjà fami­lier de Gramsci ? De fait, cela incite à se pen­cher direc­te­ment sur les textes de Gramsci. Aussi, pour­quoi Piotte n’évoque-t-il presque aucun des carac­tères bio­gra­phiques et socio­lo­giques de Gramsci ? Piotte reste spé­ci­fi­que­ment dans une ana­lyse quasi-tex­tuelle d’un Gramsci créa­teur de caté­go­ries (mais non-caté­go­rique et dog­ma­tique) et pen­seur stra­té­gique. Pour Gramsci, le pre­mier résul­tat du carac­tère réflexif de la pensée phi­lo­so­phique est d’importer la cohé­rence et l’unité, c’est-à-dire d’éliminer la contra­dic­tion. En ce sens, on peut dire que l’ouvrage de Piotte est par­ti­cu­liè­re­ment gram­scien. Mais pour Gramsci, le retour sur soi, qui permet d’éviter le dog­ma­tisme, est en réa­lité conscience de soi, d’un homme qui n’ignore pas son his­to­ri­cité ni celle de ses connaissances.

Il faut alors citer un pas­sage de Gramsci : « Mais il est absurde de penser à une pré­vi­sion pure­ment objec­tive. Ceux qui pré­voient ont un pro­gramme à faire triom­pher et la pré­vi­sion est jus­te­ment un élé­ment du triomphe. Ce qui ne signi­fie pas que la pré­vi­sion doive tou­jours être arbi­traire et gra­tuite ou sim­ple­ment ten­dan­cieuse. On peut même dire que c’est dans la mesure où l’aspect objec­tif de la pré­vi­sion est lié à un pro­gramme que cet aspect acquiert l’objectivité : 1. Parce que seule la pas­sion aiguise l’intelligence et contri­bue à rendre plus claire l’intuition. 2. parce que la réa­lité étant le résul­tat de la volonté humaine à la société des choses, faire abs­trac­tion de tout élé­ment volon­taire […] mutile la réa­lité elle-même. »[4]


[1] Karl Marx, Le Capital, III, tome II, p. 260.

[2] Emmanuel Barrot, Marx au pays des soviets ou les deux visages du com­mu­nisme, La Ville brûle, Montreuil-sous-Bois, 2011.

[3] Antonio Gramsci, « Il Congresso socia­lista », L’Ordine nuovo, 9 octobre 1921.

[4] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, in Textes, Éditions Sociales, 1983.

date :

14/06/2011 – 21:12

Pierre Hodel [3]


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