Syndicalisme : institution ou mouvement ?

La nouvelle gestion publique : au-delà des conventions collectives…

DÉFIS DU SYNDICALISME CONTEMPORAINS

Par Mis en ligne le 20 avril 2018

« Cette nou­velle ges­tion publique, c’est la copie par­faite de ce qui se passe dans le pire de l’entreprise privée. Des mesures de contrôle tatillonnes, des sta­tis­tiques à n’en plus finir comme si nous deve­nions des comp­tables jus­ti­fiant cha­cune des minutes de notre pré­sence au tra­vail. […] Ce sys­tème doit être dénoncé. Nous devons être soli­daires entre nous inter­ve­nantes et cesser de vivre cette situa­tion comme nor­male et accep­table. Nous devons cesser de nous isoler et de vivre seule, cha­cune dans notre petit bureau, une situa­tion qui est anor­male et inac­cep­table. […] Il est temps de briser le silence qui entoure l’organisation du tra­vail que nos patrons ont décidé de mettre en place. Il est temps de reven­di­quer de nou­velles approches dans l’intervention sociale avec des charges de tra­vail rai­son­nables et une orga­ni­sa­tion du tra­vail à échelle humaine, loin des prin­cipes des écoles de ges­tion­naires[2].»

Le Regroupement, échanges, concer­ta­tion des inter­ve­nantes et des for­ma­trices en social, le RÉCIFS, a été créé en réponse aux constats de repré­sen­tantes syn­di­cales[3] de cer­tains centres de santé et de ser­vices sociaux (CSSS) de Montréal, quelques années après les fusions des éta­blis­se­ments de santé et de ser­vices sociaux en CSSS en 2005. Perte de sens au niveau de la pra­tique en tra­vail social, indi­vi­dua­li­sa­tion des rap­ports pro­fes­sion­nels et pres­sion signi­fi­ca­tive res­sen­tie par les inter­ve­nantes ne semblent alors pas rele­ver de situa­tions iso­lées, mais bien issues des nou­velles formes de ges­tion axées sur la per­for­mance au tra­vail. C’est ainsi que les ini­tia­trices du regrou­pe­ment convient les inter­ve­nantes sociales à se ras­sem­bler autour de leurs pré­oc­cu­pa­tions com­munes en vue d’une (ré)appropriation de leurs condi­tions de pra­tique, en dehors de leur ordre pro­fes­sion­nel ou de leurs allé­geances syn­di­cales. Depuis, le regrou­pe­ment rejoint des inter­ve­nantes sociales du Québec qui œuvrent dans le réseau de la santé et des ser­vices sociaux, dans les orga­nismes com­mu­nau­taires et dans les milieux de la for­ma­tion et de la recherche en tra­vail social, qu’elles portent le titre de tra­vailleuse sociale (TS) ou non, qu’elles soient tra­vailleuses actives, étu­diantes ou retrai­tées. L’objectif étant qu’elles (re)trouvent un sens à leur tra­vail en se regrou­pant, en réflé­chis­sant, en agis­sant et en s’affirmant. Depuis sa créa­tion, l’association réa­lise une diver­sité d’activités concer­nant ces objec­tifs, allant de la concer­ta­tion à la reven­di­ca­tion.

Dans le cadre de cet article, il sera ques­tion du projet de stage de mai­trise en tra­vail social que j’ai réa­lisé au sein du regrou­pe­ment en col­la­bo­ra­tion avec des inter­ve­nantes sociales, entre l’automne 2016 et le prin­temps 2017, soit la pro­duc­tion d’un Manuel de survie à l’usage des inter­ve­nantes et des inter­ve­nants sociaux qué­bé­cois[4]. Mais d’abord, la pro­blé­ma­tique ayant mené à la mise sur pied de ce projet sera briè­ve­ment pré­sen­tée, soit le pou­voir des inter­ve­nantes sociales en regard de leurs condi­tions de pra­tique, dans un contexte marqué par la nou­velle ges­tion publique (NGP). En espé­rant que cette expé­rience d’intervention com­mu­nau­taire qui se rap­proche d’une optique de syn­di­ca­lisme de mobi­li­sa­tion sociale[5] puisse enri­chir la réflexion sur le rôle du syn­di­ca­lisme face aux dérives de la NGP, pour les tra­vailleuses, les citoyennes auprès de qui elles œuvrent, et plus lar­ge­ment, pour la vie démo­cra­tique.

NGP, inter­ven­tion sociale et démo­cra­tie

Le terme NGP peut être uti­lisé pour parler d’un ensemble de nou­velles idées tou­chant au rôle des gou­ver­ne­ments et à la moder­ni­sa­tion de l’administration publique ou pour nommer un type de réformes et d’innovations dans les ser­vices publics[6]. Il fait donc à la fois réfé­rence à une cer­taine vision de la gou­ver­nance publique et à une ten­dance dans la manière d’organiser les poli­tiques et les ser­vices qui en découlent. Alors qu’il prend diverses formes, d’une région et d’une période à une autre depuis les années 1980, de manière géné­rale, cet ensemble d’idées vient ques­tion­ner les valeurs tra­di­tion­nelles de l’administration publique et y intro­duire des modèles de l’entreprise privée comme la concur­rence, au nom de l’efficience, de la créa­ti­vité et de la prise de risque. Ces réformes, en met­tant l’accent sur les résul­tats et en cher­chant à sépa­rer les dimen­sions opé­ra­tion­nelle et poli­tique, entre­tien­draient une cer­taine « mana­gé­ria­li­sa­tion du poli­tique » ainsi qu’une cer­taine « poli­ti­sa­tion de l’administratif », et engen­dre­raient l’inconvénient de créer une confu­sion au niveau des rôles de gou­ver­nance[7].

La NGP et les stra­té­gies mana­gé­riales qui en découlent, comme l’approche lean (lean mana­ge­ment, approche en ges­tion qui vise à éli­mi­ner les gas­pillages qui nuisent à l’efficacité et à la per­for­mance d’une orga­ni­sa­tion), peuvent être consi­dé­rées comme des pro­duits déri­vés du néo­li­bé­ra­lisme. Dans une pers­pec­tive anthro­po­lo­gique, le lean peut être envi­sagé comme un pro­duit cultu­rel du capi­ta­lisme construit pour répondre à ses propres contra­dic­tions, et qui contri­bue au ren­for­ce­ment de celui-ci[8]. En récu­pé­rant la cri­tique artiste du capi­ta­lisme[9], plus près de la col­la­bo­ra­tion et de l’émancipation, ce type de mana­ge­ment, qui inci­te­rait les tra­vailleuses et les tra­vailleurs à incar­ner le lean, aurait l’inconvénient de mas­quer le carac­tère top down des pra­tiques sociales qu’il tend à entre­te­nir et faci­li­te­rait la repro­duc­tion de rap­ports inéga­li­taires en occul­tant les dyna­miques de pou­voir conflic­tuelles engen­drées par le nouvel esprit du capi­ta­lisme[10].

Le libre marché étant un des points cen­traux du néo­li­bé­ra­lisme et repo­sant sur l’idée qu’une main invi­sible, arti­cu­lée par le méca­nisme de la concur­rence, vien­drait s’assurer de l’efficience de l’allocation des res­sources pour un maxi­mum de béné­fices, donc d’une créa­tion opti­male de richesses, la NGP sug­gère que le marché offre de meilleurs ser­vices que les gou­ver­ne­ments, et ce, à moindres coûts. Dans une telle optique, les gou­ver­ne­ments ne sont donc plus des four­nis­seurs de ser­vices, mais des ache­teurs de ser­vices pour la popu­la­tion et la com­pé­ti­tion entre les four­nis­seurs devrait main­te­nir les coûts faibles. La NGP peut ainsi se carac­té­ri­ser par une prio­ri­sa­tion des prin­cipes d’efficience éco­no­mique et de flexi­bi­lité au niveau des forces de tra­vail et des ser­vices offerts ainsi que par un souci de mesu­rer la per­for­mance. L’individualisation et la res­pon­sa­bi­li­sa­tion à saveur néo­li­bé­rale qui en découlent entrainent d’importantes consé­quences chez les inter­ve­nantes sociales, pour les popu­la­tions auprès des­quelles elles tra­vaillent, mais aussi sur la vie démo­cra­tique.

Si plu­sieurs auteures[11] ont démon­tré com­ment les trans­for­ma­tions de l’État depuis les années 1980, à tra­vers la NGP, ont affecté les pra­tiques d’intervention au sein du réseau socio­sa­ni­taire qué­bé­cois, elles ont aussi fait remar­quer qu’elles s’inscrivent dans une optique de ratio­na­li­sa­tion bud­gé­taire inhé­rente à une remise en cause des dépenses publiques ainsi que dans une logique de pri­va­ti­sa­tion de la santé et des ser­vices sociaux. Alors que cette approche est pré­sen­tée par les gou­ver­ne­ments comme un simple exer­cice admi­nis­tra­tif, voire comme une tech­nique d’amélioration des façons de faire pour répondre à des impé­ra­tifs éco­no­miques, elle aurait, sous son appa­rence de pro­grès dans le dis­cours de ses repré­sen­tants, des impacts signi­fi­ca­tifs sur les pro­ces­sus démo­cra­tiques. À ce titre, les logiques mana­gé­riales axées sur la com­pé­ti­tion et l’efficience n’affectent pas seule­ment les ins­ti­tu­tions publiques, mais sont aussi de plus en plus pré­sentes au sein des milieux com­mu­nau­taires qui doivent trop sou­vent se plier à une logique clien­té­liste ainsi qu’à des exi­gences comme la red­di­tion de comptes auprès des bailleurs de fonds[12]. Or, si le prin­ci­pal enjeu du renou­vè­le­ment démo­cra­tique au sein des pra­tiques com­mu­nau­taires se situe dans leur pou­voir d’impliquer col­lec­ti­ve­ment les citoyennes et les citoyens dans la défi­ni­tion de leurs pro­blèmes, de leurs besoins et de la manière dont ils aime­raient déve­lop­per des pro­jets, les struc­tures poli­tico-admi­nis­tra­tives de l’attribution des sub­ven­tions ainsi que les nou­velles moda­li­tés de régu­la­tion poli­tique de nature top down ins­ti­tue­raient une forme par­ti­cu­lière « d’individualisme cor­po­ra­tiste » en sub­sti­tu­tion à l’acte citoyen[13]. Finalement, la NGP, dans sa concep­tion géné­rique de l’administration, nie­rait toute la spé­ci­fi­cité du sec­teur public et esqui­ve­rait des ques­tions impor­tantes rela­tives à l’institutionnalisation des valeurs, à l’intérêt public et au bien commun. Elle consti­tue­rait donc un enjeu de taille pour l’imputabilité, la légi­ti­mité démo­cra­tique et pour l’équité sociale, en plus d’atomiser les rap­ports citoyens avec l’État, de frag­men­ter le col­lec­tif et de créer des inéga­li­tés[14].

Certains vont jusqu’à qua­li­fier l’approche du gou­ver­ne­ment qué­bé­cois d’autoritaire[15] dans l’orientation de ses poli­tiques sociales qui pri­vi­lé­gie­raient une approche posi­ti­viste de réso­lu­tion des pro­blèmes. Les ser­vices sociaux en ten­dant à s’orienter vers des savoirs experts s’inspirant des sciences natu­relles, don­ne­raient lieu à une concep­tion médi­cale et indi­vi­dua­li­sante des pro­blèmes vécus. Celle-ci négli­ge­rait ainsi des dimen­sions impor­tantes, qui seraient plus près de l’imaginaire, des valeurs, du sym­bo­lique, de l’affect et de l’autorité. De plus, cette vision apo­li­tique de la NGP, sous l’apparence de neu­tra­lité, don­ne­rait lieu à une approche clien­té­liste des ser­vices sociaux qui, fondée sur une nor­ma­li­sa­tion des com­por­te­ments, ris­que­rait de s’inscrire au ser­vice d’intérêts privés[16]. Finalement, cette mana­gé­ria­li­sa­tion des ser­vices sociaux consti­tue­rait une menace réelle pour l’autonomie et l’exercice du juge­ment pro­fes­sion­nel des inter­ve­nantes[17].

Des inter­ve­nantes sociales fra­gi­li­sées

Alors que la popu­la­rité de ces approches mana­gé­riales à ratio­na­lité ins­tru­men­tale, axées sur l’efficience et le contrôle, sou­lève plu­sieurs ques­tion­ne­ments pour les inter­ve­nantes sociales, mais aussi pour les socié­tés dans les­quelles elles ins­crivent leurs pra­tiques[18], un malaise de plus en plus marqué se fait sentir auprès de ces inter­ve­nantes. Surcharge de tra­vail, pro­ces­sus de red­di­tion de comptes fas­ti­dieux, prio­ri­sa­tion des don­nées quan­ti­ta­tives dans l’orientation des mis­sions des orga­ni­sa­tions ou non-recon­nais­sance de l’autonomie pro­fes­sion­nelle repré­sentent quelques-unes des consé­quences concrètes de la NGP, telle que menée au Québec durant les der­nières années. Celles-ci n’étant pas sans affec­ter l’appréciation des inter­ve­nantes au regard de leur pra­tique.

La pres­sion des logiques ges­tion­naires des­ti­nées à amé­lio­rer la pro­duc­ti­vité peut arri­ver à pro­duire de l’exclusion au sein des tra­vailleuses[19]. L’individu, y étant consi­déré comme une res­source au ser­vice de l’organisation, devien­drait, en quelque sorte, un genre de sujet neu­tra­lisé par une vision ins­tru­men­tale et posi­ti­viste de l’humain. Nous assis­te­rions plus lar­ge­ment à une « dégra­da­tion sub­jec­tive des condi­tions de tra­vail[20]» et la diver­sité de mani­fes­ta­tions symp­to­ma­tiques des tra­vailleuses serait l’expression d’une colère refou­lée contre un « sys­tème glo­ba­li­taire[21]». À cela s’ajoute une dif­fi­culté pour elles à s’inscrire dans un hori­zon de sens qui per­met­trait de dépas­ser la posi­tion para­doxale dans laquelle elles se trouvent. Alors qu’elles se ver­raient deve­nir des « expertes en sou­la­ge­ment de la souf­france » dans un monde régi par des impé­ra­tifs de bon­heur, elles auraient du mal à trou­ver leur place dans le modèle pro­duc­ti­viste prôné par leurs éta­blis­se­ments, au sein des­quels il serait de plus en plus dif­fi­cile d’entretenir les idéaux éthiques propres au tra­vail de soli­da­rité humaine[22].

Or, la montée de l’individualisme et de l’idéologie de la réa­li­sa­tion de soi propre au néo­li­bé­ra­lisme ayant fra­gi­lisé le lien social[23], com­bi­née au dépla­ce­ment des conflits sociaux vers le domaine du psy­chique[24], ne seraient pas sans affec­ter la sub­jec­ti­vité des inter­ve­nantes sociales qui seraient de plus en plus appe­lées à assi­mi­ler une vision inter­ven­tion­niste et psy­cho­lo­gi­sante de leur pra­tique et à cher­cher des réponses du côté de soi, et ce, au détri­ment d’une remise en ques­tion de l’ordre établi[25]. Sur le plan de l’épuisement pro­fes­sion­nel, ce dépla­ce­ment conflic­tuel, issu d’une cer­taine colo­ni­sa­tion des hypo­thèses éco­no­miques et mana­gé­riales des théo­ries psy­cho­lo­giques de la souf­france au tra­vail, amè­ne­rait les savoirs scien­ti­fiques et les ins­tru­ments de mesure qui en découlent à véhi­cu­ler une concep­tion ins­tru­men­tale et nor­ma­li­sa­trice du tra­vail et influen­ce­rait la sub­jec­ti­vité des indi­vi­dus par rap­port à eux-mêmes. Cette construc­tion du sujet souf­frant, arti­cu­lée autour d’une logique de pro­duc­ti­vité, amè­ne­rait les indi­vi­dus à s’adapter plutôt qu’à ques­tion­ner les rap­ports de domi­na­tion qu’elle sert à occul­ter[26].

Le tra­vail se pré­sen­tant comme un espace d’accomplissement de soi[27], l’individu y éprou­ve­rait beau­coup de satis­fac­tion et d’angoisse et vivrait une dépen­dance psy­chique à son égard dans une spi­rale simi­laire au lien amou­reux[28]. Il devien­drait alors d’autant plus vul­né­rable aux risques psy­cho­so­ciaux induits par les nou­velles formes de ges­tion mana­gé­riale, où les conflits se posent de moins en moins du côté des orga­ni­sa­tions, mais davan­tage au niveau psy­cho­lo­gique, en termes d’insécurité, de souf­france psy­chique ou d’épuisement pro­fes­sion­nel.

Le Manuel de survie

Si nous rete­nons l’idée que les inter­ve­nantes sociales qué­bé­coises sont vul­né­rables, à des degrés divers, face aux risques psy­cho­so­ciaux induits par la NGP et qu’elles sont appe­lées à assi­mi­ler et à repro­duire (indi­vi­duel­le­ment et col­lec­ti­ve­ment) l’idéologie néo­li­bé­rale dans le cadre de leurs pra­tiques, et ce, au détri­ment de leur appré­cia­tion sub­jec­tive de celles-ci et du res­pect des fon­de­ments axio­lo­giques de nature plus col­lec­tive en tra­vail social, que faire pour (re)trouver un sens à ces pra­tiques ? Comme inter­ve­nantes sociales, pour­quoi et com­ment avoir plus de pou­voir sur les condi­tions qui déter­minent nos pra­tiques ? C’est essen­tiel­le­ment à partir de cette der­nière ques­tion que nous avons créé le Manuel de survie, l’idée étant de pro­po­ser un outil pra­tique, réflexif et cri­tique, visant à nous accom­pa­gner dans une démarche de réflexion, et peut-être d’action, sur les condi­tions qui influencent nos pra­tiques, afin de nous encou­ra­ger à (re)trouver davan­tage de pou­voir, pour nous-mêmes, pour les per­sonnes et les com­mu­nau­tés auprès de qui nous œuvrons, et ulti­me­ment, pour un monde plus juste.

Ce petit manuel, en pas­sant par une réflexion sur les besoins des inter­ve­nantes au tra­vail, par des repères pour com­prendre l’action syn­di­cale, l’épuisement pro­fes­sion­nel ou encore les dis­cours domi­nants comme la NGP ou le dis­cours médi­cal, pro­pose ainsi de débou­lon­ner cer­tains mythes tenaces entou­rant l’intervention sociale, que ce soit dans son carac­tère « voca­tion­nel » ou « pro­fes­sion­nel spé­cia­liste ». Qu’il s’agisse de stress élevé au tra­vail, de perte de sens, de manque de recon­nais­sance, d’un sen­ti­ment de désen­chan­te­ment et d’impuissance, pou­vant aller jusqu’à l’épuisement pro­fes­sion­nel, un des objec­tifs prin­ci­paux du manuel aura été de sen­si­bi­li­ser ou de rap­pe­ler à nos col­lègues inter­ve­nantes que ces pro­blé­ma­tiques ne relèvent majo­ri­tai­re­ment pas de situa­tions iso­lées, mais qu’elles sont trop sou­vent liées à des condi­tions de pra­tiques inadé­quates et au contexte socio­po­li­tique actuel. Il a été conçu en col­la­bo­ra­tion avec des inter­ve­nantes de divers sphères et milieux d’intervention au Québec, de manière à ce qu’il rejoigne leurs pré­oc­cu­pa­tions, qu’il soit simple à lire et à par­ta­ger dans un contexte où nous sommes quo­ti­dien­ne­ment bom­bar­dées d’informations, pour qu’il puisse servir de pré­texte pour briser le silence dans cer­taines orga­ni­sa­tions et échan­ger avec ses col­lègues ou d’autres inter­ve­nantes sociales au sujet de ces pré­oc­cu­pa­tions.

Bien que nous ne soyons pas encore en mesure de bien éva­luer l’ensemble des retom­bées de ce manuel de survie, nous savons qu’il a été consulté par plus de mille per­sonnes sur le site Internet du RÉCIFS et que plu­sieurs d’entre elles ont salué son contenu et mani­festé l’intérêt de le par­ta­ger dans leur milieu de tra­vail. Il convient d’ajouter qu’une atten­tion par­ti­cu­lière a été portée afin que le contenu du manuel puisse sus­ci­ter un cer­tain espoir de chan­ge­ments sou­hai­tables, en pro­po­sant des pistes de réflexions et de solu­tions concrètes sur les plans indi­vi­duel, orga­ni­sa­tion­nel et social, sur le court, moyen et long terme. Par exemple, com­ment faire l’examen de ses moti­va­tions per­son­nelles en inter­ven­tion, mieux com­prendre les enjeux orga­ni­sa­tion­nels qui affectent sa pra­tique pour inter­pel­ler les diri­geants à ce sujet ou encore prendre le temps d’échanger avec les per­sonnes auprès de qui l’on inter­vient sur l’influence des poli­tiques sociales sur leur situa­tion. Nous croyons que ces dif­fé­rents niveaux d’action sont poten­tiel­le­ment com­plé­men­taires et qu’ils méritent d’être consi­dé­rés, même si par­fois ils peuvent d’emblée nous paraitre conflic­tuels, voire contra­dic­toires, dans la nature des convic­tions aux­quelles ils ren­voient. Par exemple, dans un contexte où les condi­tions de tra­vail sont inadé­quates, est-ce que le fait qu’une tra­vailleuse adopte des pra­tiques dites « silen­cieuses » contri­bue­rait néces­sai­re­ment à légi­ti­mer les pra­tiques de ges­tion inap­pro­priées de son orga­ni­sa­tion ?

À ce titre, puisque ce dos­sier s’intéresse au syn­di­ca­lisme, ce type de ten­sion n’est pas sans rap­pe­ler une contra­dic­tion fon­da­men­tale du syn­di­ca­lisme. Si ses ori­gines reposent sur la résis­tance des tra­vailleuses face aux rap­ports de domi­na­tion issus du capi­ta­lisme, une ques­tion essen­tielle demeure : est-ce que l’action syn­di­cale conteste ce sys­tème ou n’est-elle pas plutôt une méthode d’intégration des tra­vailleuses dans ce sys­tème fondé sur l’exploitation[29] ?

Au-delà des conven­tions col­lec­tives

Que le RÉCIFS ait été créé en dehors des ins­tances syn­di­cales pour dénon­cer les effets néfastes de la NGP n’est pro­ba­ble­ment pas sans coïn­ci­dence avec la pré­do­mi­nance du modèle du syn­di­ca­lisme d’affaires au Québec. Bien qu’il existe rare­ment des modèles syn­di­caux appli­qués à l’état pur sur le ter­rain, le syn­di­ca­lisme d’affaires se carac­té­rise, entre autres, par la défense d’intérêts de sec­teurs d’emploi par­ti­cu­liers, par une approche coût-béné­fices axée sur de meilleures condi­tions sala­riales et la sécu­rité d’emploi ainsi que par des membres plutôt pas­sifs, une hié­rar­chie déci­sion­nelle top down et l’expertise de ses repré­sen­tantes.

Dans un tel contexte de bureau­cra­ti­sa­tion de l’appareil syn­di­cal, où le res­pect et la négo­cia­tion de la conven­tion col­lec­tive demeurent une prio­rité, sinon l’unique champ de bataille de cer­tains repré­sen­tants syn­di­caux, il reste mal­heu­reu­se­ment trop peu d’espace pour les com­bats d’ordre plus struc­tu­rel aux­quels s’intéresse le syn­di­ca­lisme de mobi­li­sa­tion sociale. Sans vou­loir idéa­li­ser ce der­nier type de syn­di­ca­lisme ou mini­mi­ser la per­ti­nence du modèle d’affaires, il reste néan­moins que les enjeux inhé­rents à la NGP débordent du cadre des conven­tions col­lec­tives et qu’ils méritent d’être pris au sérieux par les syn­di­cats. Or, pour­quoi et com­ment agir dans un contexte où la recon­nais­sance légale des syn­di­cats passe par le droit de gérance de l’employeur qui limite les négo­cia­tions et le droit de grève au cadre de la conven­tion col­lec­tive et où les syn­di­cats ont la res­pon­sa­bi­lité de faire res­pec­ter ce cadre légal à leurs membres ? Se pour­rait-il que les acteurs syn­di­caux se trouvent dans la même pos­ture para­doxale que les inter­ve­nantes sociales ? La créa­tion d’un manuel de survie à l’usage des acteurs syn­di­caux serait-elle une bonne idée pour l’avenir du syn­di­ca­lisme qué­bé­cois ?

Géraldine Bureau[1]


Notes

  1. Finissante à la maî­trise en tra­vail social à l’Université de Montréal et artiste.
  2. RÉCIFS, Manifeste du RÉCIFS, 2011, <http://lerecifs.org/wp-content/uploads/2017/03/Manifeste-du-R%C3%89CIFS.pdf>.
  3. La majo­rité des per­sonnes œuvrant en inter­ven­tion sociale au Québec étant des femmes, nous avons fémi­nisé cet article.
  4. Géraldine Bureau, Manuel de survie à l’intention des inter­ve­nantes et des inter­ve­nants sociaux qué­bé­cois, Montréal, Le RÉCIFS, 2017. Ce manuel est dis­po­nible gra­tui­te­ment sur le site Internet du RÉCIFS, en format PDF pour lec­ture à l’écran ou pour impres­sion en format livret, <www​.lere​cifs​.org>.
  5. Les concepts uti­li­sés dans cet article pour parler de typo­lo­gie du syn­di­ca­lisme sont en partie issus d’une confé­rence inti­tu­lée Histoire cri­tique du syn­di­ca­lisme et donnée par Xavier Lafrance, pro­fes­seur de science poli­tique à l’UQAM. La confé­rence fut pré­sen­tée en jan­vier 2017 au Camp de for­ma­tion de Lutte com­mune à l’UQAM. On peut consul­ter la sec­tion du Manuel de survie (note 4) sur le syn­di­ca­lisme, p. 25 à 28 pour plus de détails.
  6. Benoît Lévesque, « La nou­velle valeur publique, une alter­na­tive à la nou­velle ges­tion publique ? », Vie éco­no­mique, vol. 4, n° 2, 2012. p. 42-51.
  7. Ibid., p. 7
  8. Myriam Tardif, Devenir Lean au temps de l’amélioration conti­nue. Récit de la trans­for­ma­tion cultu­relle du sys­tème public de santé et de ser­vices sociaux au Québec, mémoire de mai­trise, Université Concordia, Montréal, 2016.
  9. Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capi­ta­lisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 35-65. 
  10. Tardif, op. cit.
  11. À cet effet, consul­ter Myriam Tardif, op. cit., ainsi que Josée Grenier, Mélanie Bourque et Nathalie St-Amour, L’évolution des ser­vices sociaux du réseau de la santé et des ser­vices sociaux du Québec. La NGP ou le déman­tè­le­ment pro­gres­sif des ser­vices sociaux, Université du Québec en Outaouais, Campus St-Jérôme, 2014, <https://​www​.coc​q​sida​.com/​a​s​s​e​t​s​/​f​i​l​e​s​/​M​S​S​S​_​D​e​m​e​n​t​e​l​e​m​e​n​t​_​P​r​o​g​r​e​s​s​i​f.pdf>.
  12. RQ-ACA, Les orga­nismes d’action com­mu­nau­taire auto­nome : entre enga­ge­ment et épui­se­ment, Rapport en suivi de la Commission popu­laire pour l’action com­mu­nau­taire auto­nome (ACA), octobre 2016. 
  13. Michel Parazelli, « Le renou­vel­le­ment démo­cra­tique des pra­tiques d’intervention sociale », Nouvelles pra­tiques sociales, vol. 17, n° 1, 2004.
  14. Isabelle Fortier, « La moder­ni­sa­tion de l’État qué­bé­cois. La gou­ver­nance démo­cra­tique à l’épreuve des enjeux du mana­gé­ria­lisme », Nouvelles pra­tiques sociales, vol. 22, n° 2, 2010.
  15. À cet effet voir Michel Parazelli, « L’autorité du “marché” de la santé et des ser­vices sociaux », Nouvelles pra­tiques sociales, vol. 22, n° 2, 2010.
  16. Ibid.
  17. Stéphane Richard, « L’autonomie et l’exercice du juge­ment pro­fes­sion­nel chez les tra­vailleuses sociales : sub­strat d’un corpus biblio­gra­phique », Reflets, vol. 19, n° 2, 2013.
  18. Céline Bellot, Maryse Bresson et Christian Jetté (dir.), Le tra­vail social et la nou­velle ges­tion publique, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2013.
  19. Vincent de Gaulejac, « La NGP. Nouvelle ges­tion para­doxante », Nouvelles pra­tiques sociales, vol. 22, n° 2, 2010.
  20. Vincent de Gaulejac, Travail, les rai­sons de la colère, Paris, Seuil, 2011, p. 207.
  21. Ibid., p. 317.
  22. Lucie Biron, « La souf­france des inter­ve­nants : perte d’idéal col­lec­tif et confu­sion sur le plan des valeurs », Cahiers cri­tiques de thé­ra­pie fami­liale et de pra­tiques de réseaux, n° 36, 2006, p. 209‐224.
  23. Vincent de Gaulejac, La lutte des places, Perpignan, Artège, 2015.
  24. de Gaulejac, Travail, les rai­sons de la colère, op. cit.
  25. Isabelle Chouinard et Yves Couturier, « Identité pro­fes­sion­nelle et souci de soi en tra­vail social », Nouvelles pra­tiques sociales, vol. 19, n° 1, 2006, p. 176-182. ; Parazelli, « L’autorité du “marché” de la santé et des ser­vices sociaux », op. cit.
  26. Florence Allard-Poesi et Sandrine Hollet-Haudebert, « La construc­tion du sujet souf­frant au tra­vail au tra­vers des ins­tru­ments scien­ti­fiques de mesure », @GRH, vol. 4, n° 5, 2012, p. 45-74.
  27. Laurie Kirouac, L’individu face au tra­vail-sans-fin. Sociologie de l’épuisement pro­fes­sion­nel, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015.
  28. Vincent de Gaulejac, « Pour une socio­lo­gie cli­nique du tra­vail », La Nouvelle Revue du tra­vail, n° 4, 2014.
  29. Lafrance, op. cit.


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