La nouvelle droite populiste européenne prospère sur la dénonciation de l’islam

Mis en ligne le 18 mars 2010

Van RENTERGHEM Marion , MESTRE Abel , MONNOT Caroline

17 mars 2010

La droite popu­liste se porte de mieux en mieux en Europe. Le score élevé du Front natio­nal (11,42 %) au pre­mier tour des élec­tions régio­nales fran­çaises n’en est que l’une des faces visibles.

A l’Est, rien de très nou­veau : en Hongrie, en Slovaquie, en Roumanie, des partis authen­ti­que­ment pro­fas­cistes sont tou­jours en forme. Dans la filia­tion des idéo­lo­gies natio­na­listes des années 1930, ils prônent une iden­tité natio­nale eth­nico-reli­gieuse, raniment de vieux conten­tieux ter­ri­to­riaux et la ques­tion des mino­ri­tés hors fron­tières.

En Hongrie, les légis­la­tives du 10 avril devraient consa­crer la vic­toire du grand parti conser­va­teur et natio­na­liste, le Fidesz, mais aussi confir­mer la percée du Jobbik, anti­sé­mite, xéno­phobe, qui a obtenu trois dépu­tés euro­péens. En Slovaquie, le Parti natio­nal slo­vaque (SNS), radi­ca­le­ment natio­na­liste, devrait se main­te­nir dans un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion après les légis­la­tives du 12 juin.

A l’Ouest, l’extrême droite pros­père sous un visage lifté. « On assiste à une grande réno­va­tion des droites iden­ti­taires, une nou­velle géné­ra­tion de partis de droite radi­cale », ana­lyse Jean-Yves Camus, cher­cheur à l’Institut de rela­tions inter­na­tio­nales et stra­té­giques.

Les chefs de ces partis s’arrangent pour ne pas se faire attri­buer l’adjectif « extrême » et rester à la lisière de ce que les démo­crates et la loi consi­dèrent comme une ligne jaune. « Populistes de droite », ils pré­fèrent, comme leurs homo­logues de gauche, la démo­cra­tie directe à la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, dénoncent des élites qu’ils disent décon­nec­tées de la réa­lité, auto-repro­duites, cor­rom­pues par le cos­mo­po­li­tisme et la mon­dia­li­sa­tion.

Ils prônent une démo­cra­tie d’opinion qui trans­forme l’air du temps en loi. Le peuple, affirment-ils, sait ce que les élites n’ont ni vécu ni com­pris. Bruxelles est leur bête noire. A cela, ils ajoutent la xéno­pho­bie, la recons­ti­tu­tion d’une iden­tité eth­nique, la dénon­cia­tion de la société mul­ti­cul­tu­relle et, sur­tout, de l’islam.

Aux Pays-Bas, his­to­ri­que­ment terre de tolé­rance, le retour de bâton se tra­duit par la montée du parti « anti-islam » : le Parti de la liberté (PVV) de Geert Wilders peut deve­nir la pre­mière for­ma­tion du pays lors des légis­la­tives du 9 juin.

En Italie, la Ligue du Nord d’Umberto Bossi fait cam­pagne sur le rejet de l’autre, d’abord les Italiens du Sud, puis désor­mais les immi­grés. Aux élec­tions régio­nales du 28 mars, elle devrait rem­por­ter la Vénétie, peut-être le Piémont, et deve­nir le pre­mier parti de droite dans le nord du pays, devant le parti de Silvio Berlusconi.

Mais l’extrême droite « tra­di­tion­nelle » ne fait plus recette à l’Ouest. Question d’image et de légis­la­tion : dans de nom­breux pays, du fait des lois contre le néga­tion­nisme, l’antisémitisme ou le racisme, la réfé­rence à l’histoire du fas­cisme conduit à l’impasse.

Certes, au Royaume-Uni, le xéno­phobe British natio­nal party (BNP) s’est implanté loca­le­ment et a obtenu deux dépu­tés euro­péens. En Grèce, la non moins raciste Alarme popu­laire ortho­doxe (LAOS) surfe sur le vote pro­tes­ta­taire avec 15 dépu­tés.

Aucun de ces partis ne peut ps être accepté comme par­te­naires de gou­ver­ne­ment. « En Europe occi­den­tale, observe Jean-Yves Camus, les extrêmes droites d’aujourd’hui s’éloignent de la réfé­rence habi­tuelle au fas­cisme et aux régimes auto­ri­taires de l’entre-deux-guerres. Les extrêmes droites tra­di­tion­nelles, elles, deviennent des cultures de marge, un bruit dans la société plus qu’une réa­lité poli­tique, comme le parti néo­nazi (NPD) en Allemagne. »

M. Camus avait théo­risé le concept de « popu­lisme alpin » à la fin des années 1990. Au même moment, le Parti autri­chien de la liberté (FPÖ) de Jorg Haider s’alliait aux conser­va­teurs en Autriche, l’Union démo­cra­tique du centre (UDC) de Christoph Blocher pre­nait son envol en Suisse, la Ligue du Nord était entrée dans le gou­ver­ne­ment de Silvio Berlusconi en Italie.

« Dans le dis­cours, explique M. Camus, les trois partis se rejoignent : aux marges de la Mitteleuropa, ce cœur alpin véhi­cule des sou­ve­nirs de la menace otto­mane, un fan­tasme de l’islam et le spectre de la guerre you­go­slave, à l’origine de flux migra­toires. »

Le popu­lisme alpin est le pro­to­type des nou­velles droites popu­listes de l’ouest de l’Europe. S’y est ajouté, depuis, un évé­ne­ment aisé­ment exploi­table : les atten­tats du 11 sep­tembre 2001 et la phobie de l’islam qu’ils ont par­fois pro­vo­quée.

La Suisse vient de voter par réfé­ren­dum contre la construc­tion des mina­rets, s’inspirant de la régle­men­ta­tion « anti-mina­rets » de deux Länder autri­chiens, le Vorarlberg et la Carinthie.

En Scandinavie, la rhé­to­rique sur le danger de l’islam et des immi­grés musul­mans est effi­cace : le Parti du peuple danois (DF) est depuis 2001 l’indispensable sou­tien par­le­men­taire du gou­ver­ne­ment libé­ral-conser­va­teur ; le Parti du pro­grès (FrP) est le deuxième parti en Norvège ; et les Démocrates de Suède (SD) pour­raient entrer au Parlement à l’automne.

Marion Van Renterghem

Les for­ma­tions fonc­tionnent en réseau

Il y a presque un an, le 9 mai 2009, le mou­ve­ment d’extrême droite alle­mande Pro-Köln avait invité ses cor­res­pon­dants euro­péens à son ras­sem­ble­ment de pro­tes­ta­tion contre le projet de construc­tion d’une grande mos­quée à Cologne. Il y avait là le FPÖ autri­chien, des partis de dis­si­dents du Front natio­nal (FN) fran­çais, la Phalange espa­gnole, les Catalans de Plataforma per Catalunya.

Et sur­tout le Vlaams Belang (VB), la for­ma­tion xéno­phobe et sépa­ra­tiste fla­mande, dont le diri­geant et député euro­péen Filip Dewinter est à l’origine d’un réseau euro­péen des « villes contre l’islamisation ». Une réunion de même nature est prévue cette année, le 27 mars, à Duisbourg, où un repré­sen­tant de la Ligue du Nord ita­lienne est attendu.

La vota­tion suisse du 29 novembre 2009 qui a inter­dit la construc­tion de nou­veaux mina­rets a donné un coup de fouet à toute cette « nou­velle » extrême droite qui se défi­nit par sa dénon­cia­tion de l’islam vécu comme « une colo­ni­sa­tion ». Une peur de l’islam direc­te­ment ins­pi­rée de la théo­rie du « choc des civi­li­sa­tions » popu­la­ri­sée depuis 2001 et sur laquelle a surfé le parti popu­liste suisse UDC, à l’origine de la vota­tion.

Cette « nou­velle » extrême droite pré­sente la par­ti­cu­la­rité de fonc­tion­ner en réseau. Le FPÖ autri­chien et le Vlaams Belang belge y font figure de partis grands frères aux­quels s’agrègent des for­ma­tions plus modestes telle, en France, la Nouvelle Droite popu­laire (NDP) de Robert Spieler, qui a pré­senté aux régio­nales deux listes estam­pillées « Non aux mina­rets » en Lorraine et Franche-Comté. Ou encore le MNR, parti créé en 1999 par Bruno Mégret.

Autre for­ma­tion fran­çaise à se placer dans une pers­pec­tive de réseau euro­péen : le Bloc iden­ti­taire. Créée en 2002, ce groupe d’extrême droite qui se reven­dique « popu­liste » prend comme modèle la Ligue du Nord ita­lienne et fait de « l’incompatibilité de l’islam » avec la société fran­çaise sa marque de fabrique. Les iden­ti­taires entre­tiennent aussi des rela­tions avec le Vlaams Belang belge. A tel point que lors de leur der­nière « conven­tion » en octobre 2009, Mario Borghezio, repré­sen­tant de la Ligue du Nord, a pro­posé de créer « une école euro­péenne de for­ma­tion pour cadres poli­tiques » avec le Vlaams Belang et le Bloc iden­ti­taire. Des réunions men­suelles ont lieu à Bruxelles entre ces partis.

Cette extrême droite n’est pas la seule à entre­te­nir des liens avec d’autres partis euro­péens. Ainsi, même s’il est qua­si­ment privé de cor­res­pon­dants euro­péens, le Front natio­nal est lié au British National Party de Nick Griffin. Il a aussi par­ti­cipé à un grand col­loque sur l’Europe orga­nisé le 25 février par le mou­ve­ment des étu­diants natio­na­listes fla­mands, le NSV, à Gand (Belgique). Frank Vanhecke, député euro­péen, ancien pré­sident du Vlaams Belang et Andreas Mölzer, député euro­péen du FPÖ, et Bruno Gollnisch, pour le Front natio­nal, étaient pré­sents.

Abel Mestre et Caroline Monnot

* Article paru dans le Monde, édi­tion du 18.03.10. LE MONDE | 17.03.10 | 16h15 • Mis à jour le 17.03.10 | 16h15.

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