La mondialisation impérialiste de la production

Par Torkil Lauesen et Zak Cope (extraits d’un article paru dans Monthly Review, juillet 2015).

Le débat sur le transfert de valeur et l’échange inégal n’est pas nouveau. Aujourd’hui, toutefois, une proportion de plus en plus importante des biens consommés dans le monde sont produits dans le Sud global. La production ne se limite pas, comme dans les années 1970, aux produits industriels primaires et simples, tels le pétrole, les minéraux, le café et les jouets. En dépit d’une « valeur ajoutée » de fabrication relativement faible, presque toutes les composantes des produits industriels sont en effet, de nos jours, fabriquées et assemblées dans les pays du Sud. Cela va des produits chimiques ou métalliques à la machinerie lourde ou électrique, du matériel électronique aux meubles, de l’équipement de transport aux textiles, des chaussures aux carburants, en passant par les produits du tabac.[1]

Ce changement intervenu dans la division internationale du travail est le résultat de la quête éternelle des capitaux pour des profits plus élevés et est basé, en tout premier lieu, sur une croissance énorme du nombre de prolétaires intégrés dans le système capitaliste mondial et, en second lieu, sur l’industrialisation substantielle des pays du Sud au cours des trois dernières décennies. Cela a été rendu possible par la dissolution des économies socialistes soviétiques et orientales, par l’ouverture de la Chine au capitalisme mondial et par différentes formes d’impartition de la production (notamment la sous-traitance) mises en place par les compagnies transnationales, que ce soit en Inde, en Indonésie, au Vietnam, au Brésil, au Mexique ou dans d’autres pays nouvellement industrialisés. Une conséquence de ces différents événements a été l’ajout d’au moins un milliard de prolétaires à bas salaires œuvrant au bénéficie du capitalisme mondialisé. Aujourd’hui, plus de 80 % des travailleurs industriels dans le monde se trouvent dans les pays du Sud, tandis que leur importance proportionnelle diminue constamment dans les pays du Nord. Nous vivons peut-être dans des sociétés post-industrielles, mais cela ne vaut que pour le Nord de la planète car le monde dans son ensemble est plus industriel que jamais.

L’industrialisation du Sud n’avait pas été anticipée par la théorie de la dépendance des années 1960 et 1970. Cette théorie soutenait que le centre capitaliste, donc les compagnies originalement basées surtout en Europe, en Amérique et au Japon, devaient bloquer tout développement industriel avancé dans ce qu’on désignait alors comme étant « les pays de la périphérie », afin de faire en sorte que ceux-ci demeurent des fournisseur de matières premières, de produits agricoles tropicaux et de produits industriels de base, à forte intensité de main-d’œuvre, lesquels produits servaient de monnaie d’échange, en quelque sorte, pour importer des produits industriels plus sophistiqués provenant du centre géographique et historique du capitalisme, soient les pays du Nord. Peu d’analystes avaient prévu que l’industrialisation du Sud serait à ce point propulsée par le capitalisme métropolitain et par les investissements de celui-ci.

Or, il s’est avéré que l’industrialisation du Sud apportait une solution (temporaire, il va sans dire) au malaise économique et politique que le capitalisme connaissait depuis les années 1970. Ce malaise se manifestait, d’un côté, par une baisse des profits, par la crise du pétrole et par la pression du mouvement ouvrier dans le Nord pour des salaires toujours plus élevés et, de l’autre, par les luttes nationales de libération qui se multipliaient au Sud. Pourtant, l’industrialisation du Sud ne s’est pas avérée entraîner une amélioration du sort de ses populations, bien au contraire. Plutôt qu’un pas vers un monde plus égal, cette industrialisation massive a permis d’approfondir les relations impérialistes à l’échelle mondiale.

Cette nouvelle économie politique impérialiste, mise en place depuis une cinquantaine d’années, repose sur deux fondements. Premier fondement : le développement de nouvelles forces productives dans des domaines tels l’électronique (fabrication d’ordinateurs, matériel pour Internet, etc.) les communications (téléphones portables), le matériel de transport (autos, trains, avions), ainsi que les supports de logistique et de gestion que requéraient ces nouveaux outils (tels les centres d’appel), le tout circulant à travers des chaînes de production mondialisées, facilitées par l’invention de ces mastodontes des mers que constituent les paquebots à « containers ». Deuxième fondement : le développement du néolibéralisme, avec l’élimination des obstacles nationaux à la circulation des capitaux et des biens, la privatisation des services publics et des biens communs, l’établissement de nouvelles institutions mondiales telles que l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les réunions du G-7 ou du G-20 et autres formes de gestion politique mondiale du genre, ainsi qu’avec la mise en oeuvre de nouvelles stratégies militaires capables de contenir et de freiner d’inévitables réapparitions de mouvements nationaux et socialistes.

Dans ce nouveau régime d’accumulation, ce ne sont pas seulement les capitaux et le commerce de produits finis qui sont devenus transnationaux : la production elle-même s’est mondialisée dans les chaînes de production de valeur. Le critère principal d’emplacement de chacune des mailles de cette chaîne de production est le suivant :  à quel endroit le capital trouve-t-il le coût de production, l’infrastructure et les lois fiscales les plus optimaux ? Une voiture ou un ordinateur est produit à l’aide d’intrants et de composantes provenant de centaines d’entreprises situées dans de nombreux pays, et le produit peut être assemblé dans différentes parties du monde, selon la réponse que donnera le capital à cette question, à tel ou tel moment.

Le néolibéralisme a entraîné une nouvelle division mondiale du travail dans laquelle le Sud est devenu « l’atelier du monde ». Le capitalisme mondial polarise de plus en plus le monde vers les « économies de production » du Sud et les « économies de consommation » du Nord. Le principal moteur de ce processus est sans aucun doute la faiblesse des salaires dans le Sud. Ainsi, la structure de l’économie mondiale d’aujourd’hui a été profondément façonnée par la répartition de la main-d’œuvre, dans les divers secteurs industriels, selon les taux d’exploitation différentiels prévalant à l’échelle internationale pour ces secteurs.

Les incitatifs pour les grandes entreprises à délocaliser leur production ou à investir dans les pays du Sud, à l’intérieur de projets du type Greenfield, par exemple, est considérable. L’écart salarial entre les deux hémisphères, celui du Sud et celui du Nord, n’est pas de l’ordre de la moitié moindre mais très souvent de dix ou quinze fois moindre, dans certaines régions.[2] Il ne faut donc pas se surprendre si, en 2010, parmi les trois milliards de travailleurs dans le monde, environ 942 millions ont été classés par l’Organisation internationale du travail (OIT) comme étant des « travailleurs pauvres » (près d’un travailleur sur trois dans le monde vit avec moins de 2 $ par jour)[3].

Selon Branko Milanović, économiste à la Banque mondiale (voir graphique 2), l’inégalité mondiale entre les citoyens du monde était considérablement inférieure, en 1870, à ce qu’elle est aujourd’hui. Ce qui est encore plus frappant, c’est que l’inégalité est aujourd’hui presque entièrement attribuable à la localisation géographique, à l’endroit où tel ou tel humain habite, ce dernier facteur contribuant à 80 % de l’inégalité mondiale. Ainsi, écrit-il, « il est beaucoup plus important, d’un point de vue général, de savoir si vous avez la chance de naître dans un pays riche que de savoir si la classe de revenu à laquelle vous appartenez, dans ce pays riche, est celle des revenus élevés, des revenus moyens ou des revenus faibles ». [4] Ce que Milanovic ne dit pas, par-contre, puisqu’il n’est pas marxiste, c’est que la géographie de ces inégalités est le produit des structures économiques, juridiques, militaires et politiques hérité du colonialisme passé et du néocolonialisme de notre époque. Ces facteurs historiques constituent le fondement de la lutte des classes, laquelle détermine ce que Marx a appelé « l’aspect historique et moral » des niveaux de salaire.

Le faible niveau des salaires dans le Sud ne crée pas seulement un taux de profit mondial plus élevé qu’il ne le serait autrement, il affecte également le prix des biens produits dans le Sud. Dans l’économie courante, la formation des prix du marché pour un ordinateur personnel à travers la chaîne de production pourrait être décrite comme une « courbe souriante » pour la « valeur ajoutée ». [5]  Comme on le voit bien dans ce graphique, cette « valeur ajoutée » — qui, en théorie générale, est simplement l’équivalent du nouveau revenu ajouté, mesuré en termes de prix conventionnels — est élevée dans la première partie de la chaîne de production des biens, celle des activités de recherche et développement, celle de conception et de gestion financière, lesquelles sont très bien rémunérées et situées dans le Nord, alors que la partie de la courbe qui se situe au milieu, pour sa part, regroupe principalement une main-d’œuvre à faible salaire habitant au Sud et produisant les objets physiques comme tels. La valeur ajoutée et les prix augmentent de nouveau vers la fin de la courbe, puisque l’image de marque, le marketing et les ventes de ces objets ont lieu dans le Nord, et ce, même si les salaires des travailleurs et des travailleuses du commerce de détail se trouvent parmi les plus bas, à l’intérieur de ces pays.

On constate donc, dans la logique de cette « courbe souriante », que la partie principale de la valeur du produit est ajoutée dans le Nord, tandis que la main-d’œuvre du Sud, qui fabrique les biens, n’en contribue que pour une part minime. On pourrait en déduire que les multinationales rendent un service public en réduisant ainsi le prix des biens de consommation. En vérité, cependant, la faiblesse des prix du marché pour ces produits dissimule le fait que les travailleurs du Sud doivent vivre dans des conditions misérables en raison des faibles salaires et des conditions de travail difficiles qu’ils et elles ont à subir, malgré leur rôle crucial à l’intérieur de cette chaîne de production.

En termes marxistes, en effet, la valeur est la somme du temps de travail, direct et indirect, socialement nécessaire à la production d’une marchandise (que ce soit sous la forme de « main-d’œuvre vivante » et de capital, ou de « main-d’œuvre morte », respectivement). Bien que, le prix du marché d’un produit diverge régulièrement de sa valeur, comme nous le verrons plus loin dans ce texte, il est en fin de compte déterminé par sa valeur. Ainsi, si l’on dessinait la même courbe mais en utilisant le concept marxiste de valeur ajoutée, appliquée à une chaîne de production d’ordinateurs, par exemple, cette courbe prendrait plus ou moins la forme opposée à celle de la courbe du sourire présentée ci-haut. Mais s’il y a une corrélation entre la valeur au sens marxiste et le prix du marché, comment se fait donc cette transformation de la sournoise courbe de la valeur à la miraculeuse et jouissante courbe du prix du marché?

La transformation valeur-prix

Indépendamment des autres différences pouvant exister entre les théories économiques, elles ont tendance à convenir que le prix de production d’un produit est égal au prix des intrants matériels plus la rémunération de ceux à qui l’on accorde une part de la valeur de ladite production. Cette deuxième partie est subdivisée en la partie qui s’ajoute aux salaires et la partie qui s’ajoute à toutes les autres réclamations, c’est-à-dire les bénéfices, les loyers, les intérêts, etc.

Mais quelle est donc la variable indépendante de l’économie qui détermine les prix? En économie néoclassique, le déterminant ultime est le « marché », c’est-à-dire les besoins subjectifs et les préférences du consommateur. Ces besoins et préférences déterminent les prix des biens finaux et ceux-ci, à leur tour, déterminent les coûts salariaux et les niveaux de profit. Par conséquent, les prix serviraient, selon ces théories, à mesurer la demande sur le marché et détermineraient ainsi les relations entre négociants concurrentiels.

En revanche, la théorie de la valeur marxiste situe la détermination des prix du côté de la production elle-même : le coût de production est le point de départ de la transition de la valeur au prix du marché. Le prix de revient d’un produit comprend les coûts du capital « constant » (matières premières, machines, bâtiments, installations fixes, etc.) et du capital « variable » (c’est-à-dire les salaires). En plus du prix coûtant, le prix du marché doit couvrir au moins le taux de profit moyen. Car il va de soi que les produits de base doivent être produits et reproduits continuellement, et si les capitalistes ne recouvrent pas le coût de production qu’ils ont assumé, additionné d’un profit lorsqu’ils vendent, ils mettront fin à la production. Par conséquent, dans l’économie marxiste, le prix du marché reflète le coût de (re)production.

Comment mesure-t-on le coût de production, c’est-à-dire les intrants nécessaires pour produire un produit? Nous ne pouvons pas utiliser les prix en général pour mesurer les intrants puisque les prix sont ce que nous essayons d’expliquer au départ. Une chose, cependant, est commune à tous les intrants d’une marchandise : le travail humain. Tous les prix du marché dans une économie capitaliste sont finalement liés à l’ampleur de la consommation de main-d’œuvre. Ce que Marx appelait le « travail vivant », ou la main-d’œuvre, n’est pas un produit ordinaire. Son prix — le salaire — est déterminé non seulement par les coûts de reproduction (son propre coût de production : nourriture, logement, éducation, etc.), mais aussi par les luttes politiques — la lutte de classe — reflétant les relations de pouvoir entre les classes et les groupes de la société. Ainsi, alors que l’offre et la demande peuvent effectivement en apporter la touche finale, le facteur fondamental sous-jacent au prix du marché est le coût de (re)production, et avec lui le prix de la main-d’œuvre.

Pour Marx, les prix des produits standard sont déterminés par leurs valeurs. En concurrence continuelle, les entreprises doivent réduire le temps de main-d’œuvre nécessaire à la production de produits de base en introduisant les technologies les plus récentes. La concurrence au sein d’un secteur mène à la formation de prix standard pour les produits standard, tandis que la concurrence entre les secteurs industriels entraîne l’appropriation d’un taux moyen de profit par les producteurs standard dans chaque secteur. Ajouté au coût de production, ce taux de profit moyen génère les prix de production sous forme de valeurs de marché dites « modifiées »[6].

Toutefois, le prix de production d’un produit particulier n’est pas le même que sa valeur, bien que le prix global de tous les produits soit le même que la valeur globale. Les travailleurs de différentes entreprises, payés les mêmes taux salariaux et travaillent le même nombre d’heures chaque jour, créeront nécessairement les mêmes sommes de valeur excédentaire, c’est-à-dire la différence entre le temps que le travailleur passe à reproduire sa propre main-d’œuvre et le temps total qu’il a travaillé. Par conséquent, nous devrions nous attendre à ce que les entreprises à plus forte intensité de main-d’œuvre créent la plus grande valeur excédentaire et, par conséquent, obtiennent les taux de profit les plus élevés. Toutefois, le mouvement des capitaux entre les entreprises et les secteurs industriels, ainsi que les changements qui en résultent dans l’offre et la demande, font en sorte que les niveaux de prix finissent par se stabiliser autour du point où le taux de profit est le même dans toutes les industries.

À mesure que le capital est retiré des industries à faible taux de profit et qu’il est investi dans celles à taux plus élevés, la production (offre) à l’intérieur du premier groupe diminue et ses prix augmentent au-dessus des sommes réelles de valeur et de valeur excédentaire produites par l’industrie en question, et inversement. Ainsi, les capitalisations à composition organique différente (le ratio entre capital constant et variable) vendent en fin de compte des produits de base aux prix moyens, alors que la valeur excédentaire est répartie plus ou moins uniformément entre les branches de production selon le capital total — constant et variable — qui est investi.[7] Un taux de profit moyen est établi par la recherche continue de profits élevés en comparaison avec les compagnies concurrentes du secteur, et les choix d’injection de capitaux vers tels ou tels secteurs industriels sont établis selon que la demande y est élevée ou faible. Dans l’ensemble, lorsqu’un produit se vend pour moins que sa valeur, il y a vente correspondante d’un autre produit pour plus que sa valeur.

C’est par leur transformation en prix du marché que la valeur et la valeur excédentaire sont réparties entre les capitalistes à l’intérieur des secteurs et d’un secteur à l’autre. La répartition inégale de la valeur se produit en raison de la composition élevée/faible du capital et de la valeur du capital, des loyers extraits par le monopole et la monopsone ( il s’agit là d’un marché dans lequel un seul demandeur se trouve face à un nombre important d’offreur ), de la productivité relative et de la tendance à la péréquation des taux de profit. Elle se produit entre le capital et la main-d’œuvre par le biais des parts respectives – bénéfices et salaires – que chacun reçoit en raison des relations de classe qui prévalent. Fait important, elle se produit également entre les nations, en raison des différences entre le prix du marché national de la capacité de main-d’œuvre (le salaire) et le prix du marché des biens que consomme la main-d’œuvre.

Le cadre mondial

Aujourd’hui, les prix des marchandises sont déterminés à l’échelle mondiale dans la mesure où les capitaux peuvent circuler de façon transnationale afin d’obtenir le profit le plus élevé possible sur chacun des investissements effectués. La mobilité du capital au-delà des frontières nationales et la tendance à la péréquation du taux de profit, malgré des taux d’exploitation très divergents (le ratio entre le temps de travail nécessaire pour produire, la capacité de main-d’œuvre, ainsi que le travail concret dépensé), sont les conditions préalables à la formation des prix mondiaux de production. Comme l’a fait remarquer l’économiste marxiste Henryk Grossman:

« En fait, la formation des prix sur le marché mondial est régie par les mêmes principes qui s’appliquent dans une région du capitalisme qui serait conceptuellement isolée. De toute façon, ce dernier n’est qu’un modèle théorique; le marché mondial, en tant qu’unité d’économies nationales spécifiques, est quelque chose de réel et de concret. Aujourd’hui, les prix des matières premières et des produits finaux les plus importants sont déterminés à l’échelle internationale, sur le marché mondial. Nous ne sommes plus confrontés à un niveau national de prix, mais à un niveau déterminé sur le marché mondiale » [8].

L’accumulation de capitaux se fait à l’échelle mondiale dans la mesure où il n’existe aucun obstacle juridique ou politique au libre-échange et à l’investissement. À mesure que les relations capitalistes de production progressent, la valeur créée par le travail au niveau mondial est liée au niveau « moyen » mondial de développement des forces productives. Selon Nicholas:

« Pour Marx, dès qu’un bien devient partie intégrante de la reproduction d’un système économique fondé sur l’échange, la main-d’œuvre dépensée dans sa production devient partie intégrante de la main-d’œuvre nécessaire à la reproduction de l’ensemble du système et qualitativement équivalente à toute autre main-d’œuvre dépensée dans la production de tous les autres biens, lesquels font également partie intégrante de la reproduction du système économique »9.

Cela vaut tant pour les économies nationales qu’internationales. Cependant, le prix de la main-d’œuvre – le salaire – varie énormément au niveau mondial entre le Nord et le Sud.

Dans un monde où les prix du marché des biens ont tendance à être mondiaux, alors que les prix du marché de la capacité de main-d’œuvre varient en raison de la lutte des classes, à la fois historiques et contemporaines, il en résulte une redistribution de la valeur entre les pays où la capacité de main-d’œuvre est faible et le marché de pays où le prix du marché est élevé. L’impérialisme doit donc s’expliquer dans le contexte de la transformation de la valeur en prix. Il est cependant malhonnête de prétendre que cela déplace le concept d’exploitation de la sphère de la production à celui de la circulation.

C’est le travail humain qui crée la valeur et le surplus de main-d’œuvre qui crée la valeur excédentaire. Toutefois, la plus-value n’est pas une propriété physique que la main-d’œuvre ajoute aux biens comme une molécule incorporée et stockée dans le produit. La valeur et la transformation de la valeur en prix du marché sont plutôt le résultat des relations sociales entre le travail et le capital, ainsi qu’entre les différents détenteurs de capitaux. C’est la transformation de la valeur au prix du marché qui garantit que le processus d’accumulation se poursuivra sur une plus grande échelle. Ce circuit élargi du capital implique la transformation de la valeur ainsi que celle de cette plus-value en profit, avec comme conséquence actuelle un transfert important de la valeur ayant été produite au Sud de la planète vers les régions du Nord, étant donné les bas prix payés dans ces dernières pour des biens produits pour l’essentiel ailleurs, donc au Sud. L’exploitation ne se produit donc pas dans un secteur particulier de la production ou de l’économie nationale ; elle est le résultat du processus global d’accumulation du capital.

Le cas Apple

Sur la base de recherches détaillées menées par Kraemer, Linden et Dedrich 10 sur les chaînes de production d’Apple, Donald A. Clelland a analysé la taille et le transfert de la valeur dans le système mondial, via le mécanisme du prix du marché11.

Comme tout le monde sait, le iPad est produit par Apple, une entreprise américaine, c’est-à-dire ayant son siège social basé aux U.S.A. Entre le milieu de 2010 et le milieu de 2011, Apple a vendu un peu plus de 100 millions d’iPad à travers le monde. Apple est l’exemple parfait d’une entreprise de « fabrication sans usine », ou « fabricationless », en anglais. Apple développe, conçoit, brevète puis vend des ordinateurs et de l’équipement de communication, tout en assurant par sous-traitance le processus de fabrication comme telle des produits qu’elle vend.  Apple a ainsi intégré 748 fournisseurs de matériaux et autres composantes de ses appareils dans sa chaîne de production.  82 % de ces fournisseurs opèrent leurs usines en Asie, dont 351 plus précisément en Chine, là où tous les iPad, sans exception, sont actuellement assemblés dans leur état final, donc tels qu’ils se retrouveront dans les points de vente ou de distribution, aux quatre coins de la planète. 12

À chaque maillon de la chaîne de production, il y a le coût de matériaux auxquels s’ajoutent les salaires, la gestion, les frais généraux et les profits. Le prix total monétisé de ces facteurs, dans tous les nœuds de la chaîne, est égal au prix de vente. C’est ce que Clelland appelle la « valeur vive » dans une chaîne de producteurs13.

Le prix de vente moyen d’un iPad en 2010-2011 était de 499 $, alors que son coût de fabrication comme tel avait été de 275 $, du début à la fin du processus. De ce coût de fabrication de 275$, à peine 33 $ avaient été consacrés aux salaires de production dans le Sud, tandis que 150 $ des 242 $ restants, ainsi accumulés dans la marge bénéficiaire brute d’Apple, avaient été consacrés à des salaires élevés de conception, de marketing et d’administration, ainsi qu’à des coûts de recherche et développement et d’exploitation, toutes des activités effectuées principalement dans ce que nous appelons « le Nord mondial »14.La répartition de cette « valeur » en salaires et profits est bien représentée par la « courbe du sourire ».

Cependant, l’économie mondiale capitaliste prend la forme d’un iceberg. La partie la plus étudiée — la « valeur lumineuse » qui apparaît au-dessus de la surface — est soutenue par une énorme structure sous-jacente qui est hors de vue. Contrairement à l’iceberg, l’économie mondiale est un système dynamique basé sur les flux de valeur du dessous vers le haut, du sud vers le nord de la planète. Ces flux comprennent des drains qui prennent deux formes : des flux monétaires visibles de valeur vive et des flux cachés qui ont une « valeur au noir » générée par la valeur non comptabilisée de la main-d’œuvre bon marché et de la reproduction du travail par le secteur informel – non salarié – ainsi que par une « empreinte écologique » évidemment non rémunérée puisque reportée sur les générations futures. Le terme « valeur au noir » est ici utilisé en corrélation avec la découverte, par les physiciens, que la matière ordinaire et l’énergie ne représentent que 5 % de l’univers connu, la « matière noire » et l’« énergie noire » représentant le reste. Tout comme cette énergie noire non comptabilisée est le moteur de l’expansion de l’univers, la « valeur au noir » est un travail caché et non rémunéré qui alimente l’expansion du système capitaliste mondiale15.

Tout cela démontre que si le iPad était assemblé au Nord, aux États-Unis, par exemple, le coût salarial de sa fabrication comme telle ne serait pas de 45 $, mais de 442 $. Et si nous allons un peu plus loin dans la structure de production de l’iPad, dans les sous-composants et les intrants de matières premières, nous apprenons que la plupart de ces intrants sont également produits dans le Sud avec un coût salarial approximatif de 35 $ par iPad. Si cette production avait elle-aussi lieu aux États-Unis, son coût salarial serait d’environ 210 $.

Autre précision : si les travailleurs et travailleuses de la chaîne de production du iPad d’Apple, vivant donc essentiellement au Sud comme ces chiffres le montrent, ne réussissent pas obtenir de meilleurs salaires que ceux-là, ce n’est pas que leur productivité est inférieure à celle des travailleurs du Nord. En fait, ils sont probablement plus productifs. Les fournisseurs d’Apple sont des chefs de file mondiaux qui utilisent des technologies de pointe. Leur personnel de gestion supervisent les employé.e.s à l’aide des méthodes tayloristes, dont celle de leur faire effectuer des semaines de travail plus longues qui celles qui seraient pas légalement tolérées dans le Nord de nos jours. Les sous-contractants d’Apple, au Sud, organisent en effet les horaires en fonction d’accroître la productivité au maximum, avec des quarts de travail quotidiens de 12 heures ainsi qu’une organisation du travail maximisée, donc routinière à l’excès, et une supervision serrée. Les semaines de travail dépassent souvent les 60 heures, soit au-delà des exigences légales qui sont en vigueur dans ces pays, lesquelles exigences sont pourtant elles-mêmes inférieures à celles prévalant dans les pays du nord. 16 Il n’est donc pas surprenant qu’en 2011, lorsque Steve Jobs, alors PDG d’Apple, s’est fait poser la question suivante par le président Obama, lors d’un dîner à la Maison Blanche : « Qu’est-ce qu’il faudrait à Apple pour qu’elle ramène toute sa production à la maison ? » Jobs a répondu, simplement et franchement : « Ces emplois ne reviennent pas. » 17

Lorsqu’un produit a traversé les nombreuses étapes d’une chaîne mondiale pour arriver à la porte du consommateur, il a dès lors incorporé non seulement les intrants d’une main-d’œuvre ayant été légalement peu rémunérée pour le fabriquer, mais il y a également incorporé des quantités massives de main-d’œuvre ayant été payée en deçà des salaires minimum légaux du pays concerné, quand ce n’est pas celles d’une main d’œuvre non payée du tout, parce qu’elle agit par exemple sous forme de troc de services.  Tout cela sans compter les intrants écologiques que nous avons évoqués. Comme si cela n’était pas suffisant, les capitalistes drainent également les surplus qui sont cachés derrière les activités domestiques indispensables à la survie de cette main d’œuvre à bon marché, ainsi que celles du secteur informel. Une longue chaîne de « travail au noir » est en effet mise en branle, dans les régions rurales de ces pays du Sud, aux fins de nourrir cette main d’œuvre, sans compter plusieurs autres types d’activités indispensables à sa survie et à sa régénération. Ce flux de « valeur au noir » réduit les coûts de reproduction du travail effectué au Sud et, par conséquent, le niveau de salaire que les capitalistes doivent y assumer. Ces secteurs domestiques et informels ne sont pas extérieurs au capitalisme mais constituent bien des composantes intrinsèques des chaînes mondiales de produits de base.

La dégradation écologique, la pollution et l’appauvrissement constituent également une gamme de composantes externes aux milieux de production comme tels, mais par lesquelles les fournisseurs Apple extraient la « valeur au noir ». À titre d’exemple, chaque iPad requière trente-trois livres de minéraux (dont certains sont rares et limités en approvisionnement), soixante-dix-neuf gallons d’eau et suffisamment d’électricité à base de combustibles fossiles pour produire soixante-six livres de dioxyde de carbone. De plus, la production d’un iPad génère 105 kilogrammes d’émissions de gaz à effet de serre.18 Tous ces fardeaux écologiques sont ainsi reportés sur les épaules de la Chine et d’autres pays asiatiques, alors que les produits finaux sont consommés dans le Nord, dans la plus grande proportion. Pour ne mentionner ici que les coûts reliés à la pollution, M. Clelland estime qu’Apple, en produisant ses iPad au Sud, économise environ 190 $ par appareil reliés strictement à ces « pénalités écologiques » qu’elle devrait assumer s’ils étaient fabriqués aux États-Unis 19[9]. Évidemment, tous ces facteurs ne figurent jamais dans la comptabilisation des coûts de production; ce sont des « cadeaux » invisibles aux capitalistes et aux acheteurs.

Marx avait cru que la valeur de la main-d’œuvre diminuerait avec l’augmentation de la productivité du travail, et que là où cela ne se passerait pas, la tendance à la baisse du taux général de profit ainsi engendré allait s’intensifier. Force est de constater que l’évolution de l’impérialisme, ce système mondial d’oppression nationale que le capitalisme a instauré depuis l’époque de Marx, a fait en sorte de garantir dans les pays du Nord des prix relativement bas pour plusieurs biens de consommation, essentiellement parce qu’ils étaient et sont encore aujourd’hui produits par une main-d’œuvre surexploitée dans le Sud.

Contrairement au discours d’un bon nombre de syndicalistes du Nord, il n’y a donc pas que les capitalistes de leurs pays qui bénéficient matériellement de la surexploitation du travail à bas salaires effectué dans le Sud. Nous venons de constater que dans le cas du iPad, par exemple, la plus grande partie de la valeur cachée expropriée est réalisée non pas comme un profit d’entreprise, mais comme un surplus de consommation sous forme de biens moins chers. Par conséquent, le citoyen ordinaire vivant au Nord devient un bénéficiaire involontaire de ce système d’exploitation, lorsqu’il utilise une seule des heures qu’il a travaillées lui-même pour acheter un produit qui représente beaucoup plus d’heures ayant été travaillées au Sud, quand il ne s’agit pas d’heures non rémunérées du tout, par exemple les intrants matériels et écologiques sous-évalués 20.

La perspective politique

La perspective politique découlant de la présente analyse est évidemment que le potentiel de changement révolutionnaire au XXIe siècle ne pourra venir que du Sud. C’est en effet là-bas qu’ont été concentrées des centaines de millions de nouveaux prolétaires industriels, femmes et hommes, dans des usines de toutes tailles, gigantesques ou minimes, travaillant et vivant dans des conditions difficiles très semblables à celles des débuts du capitalisme industriel en occident, recevant des salaires incroyablement bas. Des gens ayant dû quitter leurs campagnes, là encore comme en Europe aux débuts du capitalisme, parce que de grandes entreprises (souvent les mêmes qui les emploient une fois arrivés en ville, d’ailleurs) ont accaparé leurs terres. Enfin, la différence entre les conditions de vie dans le Nord et dans le Sud est dorénavant évidente pour tout le monde, du moins pour quiconque veut bien s’ouvrir les yeux, maintenant que l’information elle-même est tout à fait mondialisée.21

Cette contradiction Sud-Nord se manifestera très probablement à nouveau, durant les années à venir, à l’intérieur des mouvements anticapitalistes eux-mêmes, dans leur marche vers le socialisme, et sans doute même après qu’ils y soient parvenus, s’ils y parviennent un jour. C’est dans le Sud global que se trouvent en effet les classes sociales ayant à la fois l’intérêt objectif et la capacité de résister au néolibéralisme mondial. À l’instar de la vague de mouvements de libération nationale anticoloniale qui a éclaté dans le tiers-monde, entre 1945 et 1975, nous pouvons entrevoir actuellement la possibilité d’une nouvelle vague de mouvements anticapitalistes. En raison de la position centrale du nouveau prolétariat du Sud dans l’économie mondiale, son potentiel en tant qu’agent de changement est beaucoup plus grand qu’il ne l’était durant la vague de libération nationale ayant balayé le monde à cette période. Toutefois, la concrétisation politique de ce potentiel n’est pas du tout acquise. Les forces subjectives ne sont pas en place, ni dans le Sud ni dans le Nord, pour que cela se produise avec succès. À ce titre, la tâche de la gauche mondiale est énorme. Dans les années 1970, des millions de personnes se sont battues et sont mortes pour le socialisme. Aujourd’hui, celles qui luttent pour le socialisme sont relativement peu nombreuses. Le socialisme n’est pas une « marque » très populaire, c’est le moins qu’on puisse dire. La division géographique actuelle du monde se reflète dans une division de la classe ouvrière mondiale, de sorte qu’une partie de celle-ci, celle qui habite au Nord, bénéficie de suffisamment d’avantages économiques et politiques pour assurer son adhésion au statu quo impérialiste. Cette adhésion est évidemment renforcée par la propagande incessante des médias, monopolisés eux-mêmes à l’extrême, ainsi que par celle des États. C’est l’un des problèmes les plus graves auxquels sont confrontées les forces socialistes d’aujourd’hui, à l’échelle mondiale.

Pour s’attaquer à ces problèmes, nous devons d’abord adopter une perspective globale de la lutte, afin de faire face à la mondialisation des capitaux. C’est seulement dans cette perspective globale que nous pouvons élaborer une stratégie et des tactiques locales efficaces. Essayer de trouver des solutions efficaces à la crise actuelle au moyen du protectionnisme national (qu’il s’agisse des variétés social-démocrate, « vertes » ou fascistes) n’est pas seulement anti-solidarité, c’est aussi une stratégie perdante, une course inévitable vers le bas.

 

Notes

[1] Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), « Tableau 8.4. Developing and Developed Countries’ Share of Global Manufacturing Value Added by Industry Sector, Selected Years, 1995–2009 (pourcentage), Industrial Development Report 2011 (New York : Nations Unies, 2011), http://unido.org, 146; voir aussi « Tableau 8.7. Part of Manufacturing Employment for Developing and Developed Countries, by Industry Sector, Selected Periods Over 1993–2008 (pourcentage), 151.

[2] Zak Cope, Divided World Divided Class : Global Political Economy and the stratification of Labor under Capitalism, deuxième édition (Montréal, Québec : Kersplebedeb, 2015), p. 378–82.

[3] Benjamin Selwyn, “Twenty-First-Century International Political Economy : A Class-Relational Perspective,” European Journal of International Relations (3 décembre 2014) : 1-25, http://academia.edu.

[4] Branko Milanović, The haves and Have-nots : A Brief and idiosyncratic History of Global Inequality, New York, Basic Books, 2011, 113.

[5]  La courbe souriante a été proposée pour la première fois par Stan Shih, le fondateur d’Acer, vers 1992. Selon l’observation de Shih, dans l’industrie des ordinateurs personnels, les deux extrémités de la chaîne de valeur ajoutent plus de valeur au produit que la partie intermédiaire de la chaîne de valeur. Si ce phénomène est présenté dans un graphique avec un axe des Y pour la valeur ajoutée et un axe des X pour la chaîne de valeur (stade de production), la courbe qui en résulte a la forme d’un sourire.

[6] Howard Nicholas, Marx’s Theory of Price and Its Modern rivals (New York : Pal)

[7] Marx fait référence à la composition technique du capital, à la valeur ou au prix, à la composition du capital et à la composition organique du capital. Il écrit : « J’appelle la composition de la valeur du capital, dans la mesure où [nous soulignons] qu’elle est déterminée par sa composition technique et qu’elle reflète les changements de cette dernière, la composition organique du capital. » Comme Paul Zarembka l’a écrit, toutefois, le qualificatif est important, car la valeur de la main-d’œuvre (capital variable) « peut changer avec le temps tout changement de la composition technique dans des circonstances où les travailleurs eux-mêmes peuvent recevoir plus ou moins, tout en produisant avec la même technologie ». Voir Paul Zarembka, “materialized Composition of Capital and its Stability in the United States : Findings stimulated by Paitaridis and Tsoulfidis (2012)”, Review of Radical Political Economics 47, no. 1 (2015), p. 106–11. Pour Marx, à mesure que le capital (main-d’œuvre morte) s’accumule et est de plus en plus utilisé par rapport au travail vivant, la composition organique du capital augmente et le taux de profit tend à diminuer.

8 Henry Grossman, The Law of Accumulation and Breakdown of the capitalist System, Londres, Pluto Press, 1992, 1929 à l’origine, p. 170.

9 Howard Nicholas, «Marx’s Theory of International Price and Money; An Interpretation », dans Immanuel Ness et Zak Cope (dir.), Palgrave Encyclopaedia of imperialism and anti-imperialism, New York, Palgrave Macmillan, 2015.

10.Kenneth L. Kraemer, Greg Linden et Jason Dedrick, « Capturing Value in the Global Networks : Apple s iPad and Phone », University of California, juillet 2011, http://pcic.merage.uci.edu.

11.Donald A. Clelland, « The Core of the Apple : Dark Value and Degrees of Monopoly in the Commodity Chains », Journal of World-Systems Research, vol.

  1. Ibid., 83.
  2. Ibid., 86.
  3. 14.Ibid, 88 ans, avec des chiffres tirés de l’analyse des données dans Kenneth Kraemer, Greg Linden et Jason Dedrick, « Capturing Value in Global Networks », Personal Computing Industry Center, University of California–Irvine, 2011, http://pcic.merage.uci.edu.
  4. Clelland, « The Core of the Apple », p. 85.
  1. Ibid., 97.
  2. Ibid., 98.
  3. Ibid., 102.
  4. Ibid., 103.
  5. Ibid., p. 105.
  6. En analysant les conclusions du Rapport sur les salaires mondiaux 2014 de l’Organisation internationale du travail, Patrick Belser note que « la croissance des salaires dans les économies développées est presque nulle, et les salaires mondiaux augmentent de 2 %. Si vous retirez la Chine de l’équation, la croissance mondiale des salaires est tout simplement réduite de moitié. » Voir Patrick Belser, « Fiscal redistribution : Yes, but Inequality Starts in the Labor Market : Findings from the ILO Global Wage Report 2014/2015 », Global Labor Column, 2014, http://column.global-labor-university.org. À ce rythme de croissance, nous pouvons raisonnablement supposer que les salaires dans le Sud rattraperont ceux dans le Nord, où ils sont au moins dix fois plus élevés en moyenne, dans environ 500 ans.