La mondialisation déconstruite par la sociologie

Par Mis en ligne le 20 décembre 2009
Dans son der­nier livre, La Globalisation. Une socio­lo­gie, Saskia Sassen démys­ti­fie le dis­cours sur la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique en mon­trant com­ment celle-ci est ancrée dans des ins­ti­tu­tions et des lieux bien précis, et non dans une pré­ten­due ratio­na­lité du marché. En bonne socio­logue, elle révèle la nature des condi­tions sociales contem­po­raines tout en indi­quant les options ouvertes à l’action indi­vi­duelle et col­lec­tive à venir.

Recensé : Saskia Sassen, La Globalisation. Une socio­lo­gie, Paris, Gallimard, NRF Essais, 2009, 341 p., 23 €.

Le pro­verbe « qui­conque se sert de l’épée périra par l’épée » s’applique à toutes les pas­sions dévo­rantes. Or la glo­ba­li­sa­tion a bel et bien tout dévoré ces vingt der­nières années, non seule­ment les finan­ciers, mais aussi les ana­lystes et uni­ver­si­taires, dont la crise finan­cière n’a fait qu’une bou­chée.

Pour éva­luer tout ce qui a été écrit sur la mon­dia­li­sa­tion avant octobre 2008, il suffit de cher­cher s’il a été dit quelque chose que le credit crunch ou la « crise des sub­primes » – l’effondrement éco­no­mique le plus catas­tro­phique et le plus com­plet de l’ère de la mon­dia­li­sa­tion – n’a pas inva­lidé par la suite. Jusqu’alors, les plus fer­vents par­ti­sans de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique la voyaient tout balayer sur son pas­sage, pas uni­que­ment en termes tech­no­lo­giques, ou parce qu’elle a rendu les fron­tières natio­nales obso­lètes, mais aussi parce qu’elle a voué les théo­ries de l’économie sociale de marché, et même d’une société juste, aux pou­belles de l’histoire.

Ceux qui ont intro­duit la théo­rie néo­li­bé­rale du marché dans les ins­ti­tu­tions mon­diales ont banni toutes les pré­dic­tions éco­no­miques les moins favo­rables tant que cela était conforme aux inté­rêts actuels de Wall Street et de la City. Les nom­breuses décla­ra­tions du ministre des Finances bri­tan­nique, devenu depuis Premier Ministre, Gordon Brown, et qu’il doit assu­ré­ment regret­ter main­te­nant (« nous ne revien­drons jamais au vieux schéma de l’expansion suivie d’une réces­sion »), fai­saient l’impasse sur des siècles d’expérience et sur la théo­rie éta­blie défen­dant l’idée que le cycle éco­no­mique est intrin­sèque au capi­ta­lisme. Il fai­sait sim­ple­ment écho aux refrains éco­no­miques de son ami et rival, le Premier Ministre Tony Blair, ainsi que de leur par­rain commun, le chantre prin­ci­pal de la mon­dia­li­sa­tion, Bill Clinton, pour lequel celle-ci offrait la seule voie d’avenir. Il était bien sûr permis de des­cendre du train, mais cela équi­va­lait à errer dans le désert.

La mon­dia­li­sa­tion indique non seule­ment la direc­tion dans laquelle le monde évolue ; elle est sur­tout l’outil prin­ci­pal de la domi­na­tion éco­no­mique anglo-saxonne. Cela n’a pas tou­jours été le cas. Elle est née des rêves d’avenir de coopé­ra­tion mon­diale de la fin de la Seconde Guerre mon­diale. Pourtant, quand on écrira l’histoire des idées de la période récente, on fera le bilan des dix-neuf années qui séparent la chute du mur de Berlin de la crise finan­cière mon­diale, comme de la période pen­dant laquelle la conquête amé­ri­caine de l’hégémonie mon­diale a mis en avant le mythe de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique.

On uti­li­sait peu le voca­bu­laire de la mon­dia­li­sa­tion dans les rela­tions inter­na­tio­nales et dans les études des échanges com­mer­ciaux pen­dant la période de la guerre froide. C’est la pré­ten­due réa­li­sa­tion sou­daine d’un rêve de monde unique qui a favo­risé l’emploi du terme mon­dia­li­sa­tion, devenu depuis un leit­mo­tiv. Les ondes de choc pro­vo­quées par l’effondrement de l’empire sovié­tique et la fin bru­tale de l’équilibre entre les deux super­puis­sances, ainsi que le triomphe appa­rent du capi­ta­lisme qui en découla, ont non seule­ment trans­formé la donne poli­tique mais aussi ébranlé des concep­tions aca­dé­miques anciennes.

Je me sou­viens encore de l’impact de ces évé­ne­ments sur les socio­logues qui orga­ni­saient le congrès mon­dial de l’Association inter­na­tio­nale de socio­lo­gie en 1990. Nous avions alors lon­gue­ment débattu avant de pro­po­ser un thème qui sai­sisse bien le moment his­to­rique que nous vivions, et avions fini par pro­po­ser « Sociologie pour un monde unique, unité et diver­sité ». Nous avons alors com­posé un volume dis­tri­bué aux 4 000 par­ti­ci­pants venus à Madrid pour l’occasion. Il me semble que ce livre, inti­tuléMondialisation, Savoir et Société, est le pre­mier ouvrage dont le titre com­porte le terme mon­dia­li­sa­tion et qui a cir­culé dans les nom­breux pays où sont retour­nés les congres­sistes.

Nous conce­vions alors la mon­dia­li­sa­tion avec beau­coup de naï­veté. Nous remet­tions au jour le rêve conçu en 1945 d’un monde unique. Nous nous effor­cions d’articuler la réa­lité d’un monde aux fron­tières fluides et les défis com­muns à l’ensemble de l’espèce humaine, en esquis­sant la pos­si­bi­lité de voir la société mon­diale comme un champ négo­cié de rela­tions entre indi­vi­dus du monde entier. Nous pen­sions que la mon­dia­li­sa­tion intro­dui­sait les germes d’une société mon­diale en puis­sance, et que la socio­lo­gie était l’aboutissement des conver­gences des dif­fé­rentes pers­pec­tives d’un monde mul­ti­cul­tu­rel. On était à mille lieux du regard porté sur la mon­dia­li­sa­tion depuis vingt ans.

Nous ne sommes pas par­ve­nus à défendre cette aven­ture face à l’adversité. Nous avions sous-estimé la rapi­dité avec laquelle le nouvel ordre mon­dial devien­drait un ter­rain pro­pice à l’empire amé­ri­cain, à quel point l’effondrement du sys­tème sovié­tique serait perçu par la gauche et par la droite comme le triomphe suprême du capi­ta­lisme et com­ment les anciens pays com­mu­nistes seraient soumis à une impi­toyable expro­pria­tion capi­ta­liste. Sur le champ de bataille de la poli­tique élec­to­rale amé­ri­caine, on réécri­vit l’histoire de la mon­dia­li­sa­tion comme le triomphe des tech­no­lo­gies et des mar­chés occi­den­taux et comme une his­toire des pro­grès éco­no­miques.

Il était évident pour les ini­tiés de Washington que ce récit était pro­duit dans l’intérêt des États-Unis. Je me sou­viens avoir demandé à un haut fonc­tion­naire amé­ri­cain lorsque je tra­vaillais là-bas vers l’an 2000 ce qu’il enten­dait par mon­dia­li­sa­tion. Il m’avait regardé droit dans les yeux avant de répondre len­te­ment : « Cela ne veut abso­lu­ment rien dire ». Cela vou­lait évi­dem­ment dire quelque chose ; en l’occurrence, com­ment les inté­rêts amé­ri­cains pou­vaient être pré­sen­tés comme l’orientation iné­luc­table de l’histoire pour le bien de l’espèce humaine. À l’époque, les hommes poli­tiques et leurs plumes ont pu créer le plus aisé­ment du monde un grand récit mythique des­tiné au grand public, à l’insu des uni­ver­si­taires et des étu­diants, obnu­bi­lés par le méta-récit fran­çais annon­çant la fin des grands récits mythiques.

Le post-moder­nisme nous laissa désar­més face à la mon­dia­li­sa­tion. C’est ce que j’explique dans mon livre The Global Age (1996). J’y déve­loppe l’idée qu’il faut trou­ver un cadre de réfé­rence qui par­vienne à trans­crire ce qui met en danger la vie humaine sur cette pla­nète dans la ter­mi­no­lo­gie de la mon­dia­li­sa­tion. Mais un récit de notre époque qui prend en compte l’importance de la dif­fu­sion de la ter­mi­no­lo­gie de la « mon­dia­li­sa­tion » depuis 1945 doit éga­le­ment reje­ter les jus­ti­fi­ca­tions non his­to­riques et déter­mi­nistes de la mon­dia­li­sa­tion. En tant qu’intellectuels, il est de notre devoir d’écrire l’histoire du pré­sent. Toutefois, nous devons nous atta­quer à la méta­phy­sique de la mon­dia­li­sa­tion au ser­vice du pou­voir en pro­po­sant un grand récit alter­na­tif, et non en niant la pos­si­bi­lité de son exis­tence.

La mondialisation démystifiée

Cependant, la socio­lo­gie uni­ver­si­taire peut affir­mer avec fierté qu’elle est alors glo­ba­le­ment par­ve­nue à garder ses dis­tances à la fois avec l’orthodoxie néo­li­bé­rale et avec le recul post-moderne. Elle a tou­jours eu un projet intel­lec­tuel ambi­tieux qui, comme la phi­lo­so­phie ou l’histoire, ne peut pas être faci­le­ment trans­formé en béné­fices rapides, même si cela conduit à une pau­vreté des res­sources telle que ses pra­ti­quants sont par­fois tentés de reven­di­quer un dés­in­té­res­se­ment de pro­phète.

Une socio­lo­gie rigou­reuse ne peut être pour ou contre la mon­dia­li­sa­tion. Il s’agit plutôt d’explorer et d’expliquer les fon­da­tions sociales des poli­tiques prô­nées par les néo­li­bé­raux et d’examiner les bases de leur pou­voir et les nou­velles for­ma­tions sociales qui ont rendu leur idéo­lo­gie si influente. Elle doit pré­ci­sé­ment mon­trer com­ment et avec quelle ampleur l’activité éco­no­mique dépend de rela­tions sociales aux struc­tures spé­ci­fiques et de pra­tiques ins­ti­tu­tion­nelles en aucun cas immuables ou en dehors de tout contrôle humain, dic­tées par une ratio­na­lité pure ou par la force des cir­cons­tances. Elle doit décons­truire les hié­rar­chies et les tenaces inéga­li­tés de classe, d’ordre sexuel ou eth­nique, mais aussi sug­gé­rer com­ment il peut en être autre­ment.

C’est dans ce sens qu’on peut dire que Saskia Sassen mène le projet socio­lo­gique avec brio, en menant une impi­toyable démys­ti­fi­ca­tion de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique. En insis­tant sur le fait que la mon­dia­li­sa­tion est ancrée dans des ins­ti­tu­tions et des lieux, elle ren­verse la clause cete­ris pari­bus des éco­no­mistes, le petit geste de révé­rence qu’ils adressent à la réa­lité au moment de lancer leur his­toire d’amour avec la ratio­na­lité. Son der­nier ouvrage La Globalisation. Une socio­lo­gie est de la même veine que ses tra­vaux des vingt der­nières années, dont The Global City (1991) et Cities in a World Economy (1994), qui sont deve­nus des clas­siques. Ce ne sont pas les indi­vi­dus ou même les entre­prises qu’une ana­lyse ins­ti­tu­tion­nelle de la mon­dia­li­sa­tion doit prendre pour objet, mais l’État, qui à son tour doit faire l’objet d’une approche rigou­reuse et loca­li­sée d’états spé­ci­fiques, les États-Unis ou le Royaume Uni, consi­dé­rés dans leur maté­ria­lité, dans des pra­tiques finan­cières vir­tuelles et dans des lieux phy­siques, des villes en par­ti­cu­lier.

Les lieux qui inté­ressent tout par­ti­cu­liè­re­ment Sassen parce que le natio­nal et le mon­dial y sont entre­la­cés, sont les « villes glo­bales » (global cities), telles que New York, Londres, Tokyo, Paris, Francfort et Bangkok, Sao Paolo et Mexico. Ce sont des lieux stra­té­giques pour un réseau mon­dial de groupes finan­ciers qui forment une éco­no­mie dans l’économie, et par consé­quent pour de nou­velles formes de capi­tal mul­ti­na­tio­nal. Simultanément, de nom­breux migrants affluent vers ces villes, véri­tables pôles d’attraction où se retrouvent les plus grandes concen­tra­tions de popu­la­tions défa­vo­ri­sées au monde. Elles se retrouvent donc à l’épicentre de l’émergence de classes mon­diales poten­tielles et consti­tuent le ber­ceau de nou­velles formes de contes­ta­tion poli­tique qui trans­cendent les fron­tières des États-nations, du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste et de tous les mou­ve­ments guidés par des valeurs que Mary Kaldor et ses col­lègues de la London School of Economics ont ras­sem­blées sous l’étiquette de « société civile mon­diale ».

Le théâtre de rue qui accom­pa­gna les repré­sen­ta­tions des diri­geants sur la scène du G20 le 2 avril 2009 à Londres peut être consi­déré comme une inter­pré­ta­tion des­ti­née à la télé­vi­sion et aux sites de par­tage de vidéos sur Internet des conflits dont Sassen avait déjà pro­posé un com­men­taire théo­rique. Les chiffres ne disent rien : un mort dans la rue et une vitrine cassée. C’est uni­que­ment la concen­tra­tion de pou­voir, l’agenda, la mobi­li­sa­tion de l’opposition et l’attention des médias du monde entier qui leur donnent sens et leur octroient une place extra­or­di­naire dans le récit du G20. L’orchestration qui a rendu cela pos­sible s’est appuyée sur des réseaux, des champs de forces et des pro­jets coor­don­nés trans­cen­dant les fron­tières natio­nales et nous forcent à recon­naître la glo­ba­lité de l’action humaine, mais aussi des menaces qui la condi­tionnent et qui pèsent sur son exis­tence même.

Tout s’est déroulé dans une ville glo­bale ; la crise de l’économie mon­diale était à l’ordre du jour ; la société civile mon­diale était sortie dans la rue ; les images étaient dif­fu­sées dans le monde entier. L’analyse de Sassen, écrite avant le G20, avait tout anti­cipé. Contrairement aux écrits de la plu­part des éco­no­mistes (avec les excep­tions notables de Paul Krugman, Joseph Stiglitz et George Soros) sur la mon­dia­li­sa­tion, l’immense valeur de l’analyse socio­lo­gique est triom­pha­le­ment démon­trée dans le tra­vail de Sassen. C’est elle qui rend compte de la mon­dia­li­sa­tion comme d’une pro­duc­tion humaine, certes imper­son­nelle, non du fait de la ratio­na­lité du marché, mais par son ampleur col­lec­tive incon­ce­vable, la taille des popu­la­tions qu’elle englobe et des res­sources, et la com­plexité des opé­ra­tions en jeu. Ceci ne signi­fie pas qu’il n’existe pas d’alternative à la mon­dia­li­sa­tion, mais que les consé­quences qu’on en tire, les ins­ti­tu­tions qu’on bâtit et les pra­tiques que nous met­tons en place, doivent res­pec­ter cette échelle.

Alors, com­ment a-t-elle pu réus­sir ce tour de force ? Quelles sont les condi­tions d’une ana­lyse socio­lo­gique effi­cace de la mon­dia­li­sa­tion ? Il faut tout d’abord par­ve­nir à une bonne com­pré­hen­sion concep­tuelle et offrir un compte rendu convain­cant d’un trait cen­tral de la société : l’évolution de ses élé­ments dans le temps et l’espace, influen­cés, mais jamais déter­mi­nés, par les condi­tions envi­ron­ne­men­tales, les res­sources et les tra­di­tions bio­lo­giques et cultu­relles.

On ne peut pas tota­le­ment expli­quer les rela­tions sociales par la nature ou la culture. Elles ont leur propre réa­lité comme le montrent les ami­tiés, les com­mu­nau­tés, les classes, les réseaux et les diverses iden­ti­tés col­lec­tives aux qua­li­tés abs­traites que sont les dif­fé­rents degrés d’égalité, la hié­rar­chie, l’intégration, la dif­fé­ren­cia­tion, et le rôle et le statut qui les régissent. Ces élé­ments abs­traits per­mettent de mieux com­prendre toute une gamme de consé­quences sociales telles que le hasard des vies indi­vi­duelles, la survie des orga­ni­sa­tions et le destin des nations.

Les concepts socio­lo­giques ont une portée expli­ca­tive qui trans­cende le social et s’applique à des pro­ces­sus sou­vent conçus comme pure­ment éco­no­miques mais éga­le­ment aux ques­tions envi­ron­ne­men­tales. Les struc­tures de la confiance, depuis Pierre Bourdieu, sont consi­dé­rées comme du capi­tal social du fait de leur impor­tance pour la com­mu­nauté et l’activité éco­no­mique. Toute réponse au défi du réchauf­fe­ment cli­ma­tique doit ainsi passer par de nou­velles formes de mobi­li­sa­tion et de coopé­ra­tion entre États, société civile et entre­prises, autant que par les nou­velles tech­no­lo­gies.

État-nation et mondialisation

Le tra­vail de Sassen s’inscrit digne­ment dans la tra­di­tion socio­lo­gique d’Henri Lefebvre, de l’École de Chicago, de Georg Simmel et de Karl Marx. Ils avaient adopté chacun à leur tour beau­coup de prin­cipes déve­lop­pés dans des ana­lyses anté­rieures, remis en ques­tion et rejeté des for­mu­la­tions dépas­sées et apporté de nou­veaux élé­ments per­met­tant de rendre compte des carac­té­ris­tiques inédites des rela­tions sociales de leur temps. Tout en s’inspirant de leur tra­vail, Sassen doit s’en déta­cher. Il est extrê­me­ment dif­fi­cile de rete­nir le meilleur de l’ancien et de déve­lop­per simul­ta­né­ment des nou­velles théo­ries mieux adap­tées au pré­sent. Il est évident qu’on peut, et qu’on doit, encore admi­rer les pre­miers théo­ri­ciens de l’industrialisation et de la moder­ni­sa­tion, mais l’allure des trans­for­ma­tions sociales est telle qu’on ne peut attendre de leurs tra­vaux qu’ils élu­cident avec la même ful­gu­rance les condi­tions actuelles que celles de leur époque. Sassen relève le défi du pré­sent avec ce même état d’esprit res­pec­tueux des aïeux mais jamais asservi à eux.

Sa contri­bu­tion prend pour point de départ les liens qui se déve­loppent entre deux grands concepts : la déna­tio­na­li­sa­tion, qui lui permet de prendre ses dis­tances avec le cadre de réfé­rence natio­nal, et l’ancrage contex­tuel (embed­ded­ness), qui insiste sur le fait que les pro­ces­sus mon­diaux sont ancrés dans des ins­tants, lieux et condi­tions sociales spé­ci­fiques. Sa stra­té­gie concep­tuelle s’applique à éviter l’impasse intel­lec­tuelle de l’assimilation de l’État-nation à la société tout court et d’en déduire que la mon­dia­li­sa­tion, parce qu’elle remet en ques­tion le contrôle de l’État-nation, rime éga­le­ment avec un désan­crage de la société de toute forme de fon­da­tions maté­rielles. Inspirée par l’idée de Charles Tilly selon laquelle l’État-nation moderne n’est qu’une forme pas­sa­gère que l’État peut prendre, elle est ainsi en mesure de s’engager dans une des­crip­tion ache­vée de la manière avec laquelle les nou­velles tech­no­lo­gies de com­mu­ni­ca­tion et la pro­duc­tion de la mon­dia­li­sa­tion prennent racine dans des lieux mon­dia­li­sés, grâce à leurs connexions, et réel­le­ment non natio­naux en termes de poli­tique et de modes de vie. Elle peut éga­le­ment iden­ti­fier com­ment les classes mon­diales com­mencent à se former et à trou­ver des germes d’État mon­dial dans le déve­lop­pe­ment d’un droit mon­dial plutôt que sim­ple­ment inter­na­tio­nal.

Ainsi, Sassen démontre qu’un projet socio­lo­gique sérieux peut offrir une des­crip­tion théo­rique de l’émergence de nou­velles for­ma­tions sociales grâce à une ana­lyse empi­rique de leurs lieux d’ancrage et les pra­tiques de remise en ques­tion du contrôle de l’État-nation sans adop­ter le point de vue déter­mi­niste qui pré­tend qu’un pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion mène à lui seul le monde dans une direc­tion unique. Elle par­vient à faire ce que toute bonne socio­lo­gie tend à faire ; à savoir, révé­ler la nature des condi­tions sociales contem­po­raines tout en indi­quant les options ouvertes à l’action indi­vi­duelle et col­lec­tive à venir. Elle entre­prend un véri­table tra­vail de décons­truc­tion de la mon­dia­li­sa­tion qui lui permet de déce­ler la pos­si­bi­lité d’une société mon­diale pour ceux qui ont le pou­voir et la volonté d’agir dans ce but.

La mondialisation comme discours

« Le pou­voir et la volonté », ainsi résu­me­rais-je la seule réserve que je puisse émettre à propos de la thèse de Sassen. Car, sup­po­sons qu’on ne trouve pas cette volonté de créer une société mon­diale chez les diri­geants natio­naux, les chefs d’entreprises, les mili­tants anti-capi­ta­listes ou même chez les plus dému­nis de ce monde. Imaginons un ins­tant que les luttes de pou­voir mono­po­lisent leur atten­tion et leur éner­gie – et qui peut balayer cette pos­si­bi­lité avec cer­ti­tude quand les rhé­to­riques des « axes du mal » et des « ber­ceaux du ter­ro­risme » dominent ? Il reste alors bien peu à la créa­tion d’une société mon­diale. Il ne reste plus comme der­nier espoir que la foi dans une main invi­sible à l’œuvre dans l’histoire.

Ce que l’analyse de la mon­dia­li­sa­tion de Sassen néglige, c’est en fait la rhé­to­rique, ou ce qu’on appelle plus géné­ra­le­ment le dis­cours. Elle évoque briè­ve­ment l’existence d’une repré­sen­ta­tion domi­nante de la mon­dia­li­sa­tion, parle d’images maî­tresses (master images) et recon­naît le rôle hégé­mo­nique des États-Unis (et dans une moindre mesure du Royaume-Uni) dans l’imposition de normes natio­nales de régu­la­tion finan­cière, par exemple. Mais tout le dis­cours de la mon­dia­li­sa­tion tel qu’il a été déve­loppé prin­ci­pa­le­ment dans les années Clinton /​Blair était le fruit d’efforts conscients des New Democrats aux États-Unis et du New Labour au Royaume-Uni visant à racon­ter l’histoire de la supé­rio­rité iné­luc­table des éco­no­mies libres et des démo­cra­ties libé­rales, et de légi­ti­mer les prin­cipes ancrés dans les poli­tiques des ins­ti­tu­tions éco­no­miques mon­diales ainsi que dans le droit. Sassen appelle cela la natio­na­li­sa­tion du mon­dial (global), ce qui nous oblige à nous deman­der ce qu’elle entend par là.

Comme je l’ai déjà dit plus haut, la pro­fonde valeur de son ana­lyse réside prin­ci­pa­le­ment dans sa résis­tance à l’épreuve du temps. La com­pré­hen­sion des carac­té­ris­tiques des struc­tures sociales en géné­ral, en dif­fé­rents lieux et moments, faci­lite l’identification de nou­velles for­ma­tions ori­gi­nales à l’heure actuelle. Cette ori­gi­na­lité est-elle mieux véhi­cu­lée par le terme mon­dial et la mon­dia­li­sa­tion au sens de somme de leurs effets ? En ce qui concerne l’analyse que Sassen pro­pose de la mon­dia­li­sa­tion, la com­pa­rai­son s’impose avec les trois volumes de l’immense Information Age de Manuel Castells, pour lequel la société de réseaux et les flux d’informations, plus que la mon­dia­li­sa­tion, consti­tuent les thèmes dis­tinc­tifs de notre époque. Dans la plu­part des cas, Sassen désigne par « mon­dial » ce qui est asso­cié à l’économie mon­diale. Mais la crise mon­diale confirme la per­ti­nence de l’idée de Castells selon laquelle le marché mon­dial est inéga­le­ment inté­gré, ce qui revient à dire qu’en un sens, il n’est pas par­fai­te­ment mon­dial !

La langue fran­çaise révèle par­fai­te­ment l’ambiguïté de la mon­dia­li­sa­tion anglo-saxonne en fai­sant la dis­tinc­tion entre glo­ba­li­sa­tion et mon­dia­li­sa­tion. Le pre­mier terme ren­voie à l’image du globe comme méta­phore de la tota­lité ou de l’achèvement, alors que le der­nier terme véhi­cule lit­té­ra­le­ment l’idée d’expansion sur la sur­face de la pla­nète. La langue anglaise encou­rage la fusion des deux idées. Le mélange des peuples aux États-Unis a poussé le poète amé­ri­cain Walt Whitman (le poète favori de Clinton, et ce n’est pas une coïn­ci­dence) à dire que l’Amérique était mon­diale (global), et le passé nous a montré à quel point cela peut faci­le­ment jus­ti­fier l’assimilation de l’américanisation à la mon­dia­li­sa­tion, au détri­ment de tous en défi­ni­tive.

C’est l’identification de for­ma­tions de nou­velles classes poten­tielles, de nou­veaux ter­rains de conflit poli­tique et de nou­veaux lieux qui trans­cendent les fron­tières natio­nales, qui donne toute sa trempe intel­lec­tuelle à l’analyse de Sassen. Elle pour­rait tout aussi bien les décrire comme trans­lo­caux, trans­na­tio­naux ou même sim­ple­ment non natio­naux, sans sug­gé­rer le moins du monde qu’ils sont for­cé­ment liés au seul champ de l’interaction mon­diale. S’il leur arrive de l’être, c’est très cer­tai­ne­ment en grande partie parce qu’il y a eu une volonté et un pou­voir col­lec­tifs de les rendre tels et de les pré­sen­ter comme tels. L’imposition du dis­cours du globe à la com­mu­nauté des nations est le résul­tat d’un acte déli­béré dont témoignent les mémoires des hommes poli­tiques et de ceux qui écrivent leurs dis­cours.

Sassen montre donc sur­tout l’importance de la contri­bu­tion de la socio­lo­gie à la com­pré­hen­sion de l’évolution du monde qui nous entoure. Mais, en fin de compte, c’est la grande rigueur intel­lec­tuelle de son enga­ge­ment dis­ci­pli­naire qui limite sa com­pré­hen­sion de la montée et du déclin de la mon­dia­li­sa­tion. Pour com­prendre com­ment l’idéologie néo­li­bé­rale a pu si bien s’imposer, il nous faut aussi com­prendre les pro­ces­sus et les méthodes qui ont permis aux mul­ti­na­tio­nales de reprendre les thèmes du « global vil­lage » des années 1960 à des fins com­mer­ciales, et com­ment les jeunes diri­geants issus du baby-boom ont pensé qu’il était dans leur inté­rêt d’utiliser le même lan­gage. Les struc­tures sociales ne sont pas déter­mi­nantes en termes cultu­rels car les idées cir­culent libre­ment.

L’une des façons dont Sassen exclut les consi­dé­ra­tions cultu­relles est de nier l’importance du cos­mo­po­li­tisme dans la déter­mi­na­tion des évo­lu­tions contem­po­raines. On peut lui oppo­ser les tra­vaux récents d’Ulrich Beck qui offrent un bon exemple d’analyse de la mon­dia­li­sa­tion et qui voient les valeurs cos­mo­po­lites comme le moteur qui motive la créa­tion d’un ordre poli­tique mon­dial. En fin de compte, s’il nous incombe d’évoquer les menaces qui pèsent sur l’espèce humaine à tra­vers le dis­cours de la glo­ba­li­sa­tion, il est néces­saire de trou­ver un moyen d’exprimer un objec­tif commun et col­lec­tif et d’éviter la dis­tor­sion idéo­lo­gique qui a irré­mé­dia­ble­ment porté atteinte à l’idée de mon­dia­li­sa­tion.

L’idéologie de la mon­dia­li­sa­tion consi­dé­rait jusqu’à pré­sent les ques­tions d’égalité, de jus­tice et de liberté comme des ques­tions sub­si­diaires et exté­rieures à l’activité cen­trale qui consiste à diri­ger le monde. Nous devons com­prendre à quel point cette idéo­lo­gie est par­ve­nue à s’imposer, pas seule­ment grâce à ses bases sociales et maté­rielles, mais aussi à tra­vers l’analyse du sens et des ima­gi­naires qui écartent des pos­sibles ave­nirs alter­na­tifs. C’est la raison pour laquelle nous avons aussi besoin d’analyses de l’imagination lit­té­raire du type de celle qui fut si effi­ca­ce­ment adop­tée par Martha Nussbaum dans ses cours sur la jus­tice poé­tique. La mon­dia­li­sa­tion est à la fois une ensemble d’écrits, un exer­cice de rela­tions publiques, une mode, voire un engoue­ment, et une stra­té­gie com­mer­ciale. Ce domaine de recherche a besoin de la remar­quable socio­lo­gie de Sassen, mais éga­le­ment de beau­coup d’autres dis­ci­plines.

Traduit de l’anglais par Émilie Frenkiel.

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