La militarisation de l’Amérique Latine

La "guerre contre la drogue" – comme la "guerre contre le crime" et la "guerre contre le terrorisme" - est menée pour d’autres raisons que les objectifs annoncés officiellement. Les Etats-Unis ont été fondés en tant que "bébé empire", selon les termes de George Washington. La conquête du territoire national était une expérience impériale grandiose. Dès le tout début, l’objectif suprême avait été de contrôler l’hémisphère.
Par Mis en ligne le 20 septembre 2009

L’Amérique Latine a conservé sa supré­ma­tie dans les pro­jets US d’aménagement de la pla­nète. Si les Etats-Unis ne peuvent pas contrô­ler l’Amérique Latine, ils ne peuvent pré­tendre « réus­sir un ordre mon­dial dans le reste du monde », avait fait remar­quer le Conseil de Sécurité natio­nale du pré­sident Richard M. Nixon en 1971, alors que Washington se pré­pa­rait à ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment de Salvador Allende au Chili.

La ques­tion de l’hémisphère s’est récem­ment inten­si­fiée. L’Amérique du Sud s’est enga­gée dans un pro­ces­sus d’intégration, condi­tion préa­lable à l’indépendance, a tissé d’autres liens au niveau inter­na­tio­nal et a cher­ché à résoudre les pro­blèmes internes – et tout d’abord, le pou­voir qu’exerçait tra­di­tion­nel­le­ment une riche mino­rité euro­péa­ni­sée sur un océan de misère et de souf­frances.

La ques­tion est arri­vée à un point cri­tique il y a un an en Bolivie, le pays le plus pauvre de l’Amérique du Sud, où, en 2005, la majo­rité indi­gène avait élu un pré­sident sorti de leurs rangs, Evo Morales.

En août 2008, alors que Morales était sorti vain­queur du réfé­ren­dum pour révo­quer le mandat du pré­sident, l’opposition com­po­sée des élites sou­te­nues par les US s’est livrée à des mani­fes­ta­tions vio­lentes, pro­vo­quant le mas­sacre d’une tren­taine de par­ti­sans du gou­ver­ne­ment.

La nou­velle « Union sud-amé­ri­caine des Nations » (l’UNASUR) a réagi en orga­ni­sant une ren­contre au sommet. Les par­ti­ci­pants (tous les pays d’Amérique du Sud) ont exprimé « leur sou­tien entier et ferme au gou­ver­ne­ment consti­tu­tion­nel du pré­sident Morales dont le mandat a été rati­fié par une large majo­rité ».

« Pour la pre­mière fois de l’histoire de l’Amérique du Sud, les pays de notre région décident de la façon de régler leurs pro­blèmes en dehors de la pré­sence des Etats-Unis », a déclaré Morales.

Une autre mani­fes­ta­tion : le pré­sident de l’Equateur, Rafael Correa, a promis de ne pas renou­ve­ler l’accord de l’utilisation par Washington de la base mili­taire de Manta, la der­nière base de ce type dont dis­po­saient les Etats-Unis en Amérique du Sud.

En juillet, les Etats-Unis et la Colombie concluaient un accord secret per­met­tant aux US d’utiliser sept de leurs bases mili­taires en Colombie. Officiellement, il s’agit de lutter contre le trafic de drogue et le ter­ro­risme, mais « de hauts res­pon­sables mili­taires et civils colom­biens au cou­rant des négo­cia­tions » ont déclaré à l’Associated Press que « le but est de faire de la Colombie une plaque tour­nante des opé­ra­tions du Pentagone dans la région ».

D’après les comptes-rendus, cet accord per­met­trait en échange de faci­li­ter à la Colombie l’accès au maté­riel mili­taire US. La Colombie est déjà le prin­ci­pal béné­fi­ciaire de l’aide mili­taire US (à l’exception d’Israël et de l’Egypte, qui font partie d’une caté­go­rie à part). La Colombie détient, et de loin, le pire record en matière de droits humains dans l’hémisphère depuis les guerres en Amérique cen­trale dans les années 80. La cor­ré­la­tion entre l’aide des Etats-Unis et les vio­la­tions des droits de l’homme est depuis long­temps éta­blie par les études spé­cia­li­sées.

L’AP citait éga­le­ment un docu­ment datant d’avril 2009 de l’« U.S. Air Mobility Command » qui sug­gère que la base de Palanquero en Colombie devienne un « site des­tiné à la sécu­rité bila­té­rale ».

D’après ce docu­ment, en par­tant de Palanquero, « un C-17 (pour les trans­ports mili­taires) peut par­cou­rir près de la moitié du conti­nent avec un seul plein de car­bu­rant ». Ce dis­po­si­tion pour­rait s’inscrire dans le cadre de la stra­té­gie mon­diale des infra­struc­tures logis­tiques, en contri­buant à mettre en œuvre les inter­ven­tions mili­taires dans la région et en don­nant davan­tage de mobi­lité pour les trans­ports vers l’Afrique.

Le 28 août, l’UNASUR s’est réunie à Bariloche en Argentine pour parler des bases mili­taires US en Colombie.

Après des débats animés, il a été conclu qu’il fal­lait conser­ver à l’Amérique du Sud son statut de « terre de paix », et que les forces mili­taires étran­gères ne devaient mena­cer la sou­ve­rai­neté ou l’intégrité d’aucun des pays de la région. Et le sommet a ordonné au Conseil de Défense de l’Amérique du Sud d’enquêter sur ce docu­ment de l’Air Mobility Command.

La raison offi­cielle qui a été donnée de l’utilisation de ces bases n’a pas échappé aux cri­tiques. Morales a déclaré qu’il avait vu des sol­dats US avec les troupes boli­viennes qui tiraient sur les membres de son syn­di­cat de pro­duc­teurs de coca.

« Et donc, main­te­nant, nous sommes des nar­co­ter­ro­ristes », a t-il pour­suivi. Quand ils ne pou­vaient plus nous trai­ter de com­mu­nistes, ils nous ont trai­tés d’agitateurs, puis de tra­fi­quants de drogue et depuis les atten­tats du 11 sep­tembre, de ter­ro­ristes. « L’histoire de l’Amérique latine se répète », a-t-il dit.

La res­pon­sa­bi­lité finale de la vio­lence en Amérique Latine incombe lieu aux consom­ma­teurs usa­mé­ri­cains de drogues illi­cites, d’après Morales qui indique : « si l’UNASUR envoyait des troupes aux Etats-Unis pour y contrô­ler la consom­ma­tion, seraient-ils d’accord ? Impossible ».

Que la jus­ti­fi­ca­tion des Etats-Unis pour le pro­gramme de lutte anti-nar­co­tique à l’étranger soit même consi­dé­rée comme un sujet de dis­cus­sion digne d’intérêt illustre une fois de plus la men­ta­lité impé­riale. En février der­nier, la com­mis­sion Drogue et Démocratie en Amérique Latine publiait son propre rap­port sur la lutte anti-nar­co­tique des Etats-Unis au cours des der­nières décen­nies.

La com­mis­sion, pré­si­dée par les anciens pré­si­dents latino-amé­ri­cains Fernando Cardoso (Brésil), Ernesto Zedillo (Mexique), et Cesar Gaviria (Colombie), concluait que la lutte contre la drogue avait été un échec total et pré­co­ni­sait un chan­ge­ment radi­cal de poli­tique, à l’opposé des mesures répres­sives, que ce soit à l’intérieur du pays ou à l’étranger, en cher­chant à mettre sur pied des pro­grammes bien moins coû­teux et plus effi­caces – la pré­ven­tion et le trai­te­ment. Le rap­port de cette com­mis­sion, de la même façon que les études réa­li­sées anté­rieu­re­ment et le bilan his­to­rique, n’a eu aucun effet visible.

Cette absence de réac­tion confirme donc bien que la « lutte contre la drogue » – de même que « la lutte contre la cri­mi­na­lité » ou « la lutte contre le ter­ro­risme » – est menée pour d’autres rai­sons que les objec­tifs annon­cés, et dont on peut en consta­ter les consé­quences.

Au cours de ces dix der­nières années, les Etats-Unis ont aug­menté leur aide mili­taire et l’entraînement d’officiers latino-amé­ri­cains aux tac­tiques de l’infanterie légère pour com­battre le « popu­lisme radi­cal » – un concept qui, dans le contexte latino-amé­ri­cain, fait froid dans le dos.

La res­pon­sa­bi­lité de l’entraînement mili­taire passe actuel­le­ment du Département d’Etat au Pentagone, ce qui abolit les clauses sur les droits humains et la démo­cra­tie qui étaient jusqu’alors contrô­lés par le Congrès, de peu d’effet, certes, mais cela ser­vait au moins de moyen de dis­sua­sion contre cer­taines des pires atro­ci­tés.

La Quatrième Flotte US, déman­te­lée en 1950, a repris du ser­vice en 2008, peu après l’invasion de l’Equateur par la Colombie, avec pour mis­sion de contrô­ler les Caraïbes, l’Amérique de Sud et Centrale, et les eaux qui les entourent.

Selon l’annonce offi­cielle, ses diverses mis­sions com­prennent la lutte contre le trafic illé­gal, la coopé­ra­tion dans le domaine de la sécu­rité, les opé­ra­tions mili­taires conjointes et l’entraînement bila­té­ral et mul­ti­na­tio­nal ».

La mili­ta­ri­sa­tion de l’Amérique Latine s’aligne sur des objec­tifs beau­coup plus vastes. En Irak, on n’a pra­ti­que­ment aucun ren­sei­gne­ment sur la des­ti­na­tion des énormes bases mili­taires là-bas, et donc, on sup­pose qu’elles ne vont servir qu’aux pro­jec­tions de forces. Estimé au départ à 1,5 mil­liards de dol­lars, le coût de l’immense ambas­sade US, ville à l’intérieur de la ville, à Bagdad devrait atteindre 1, 8 mil­liards de dol­lars par an.

L’administration Obama fait éga­le­ment construire des méga-ambas­sades au Pakistan et en Afghanistan. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni exigent que la base mili­taire de Diego Garcia ne soit pas incluse dans la « zone exempte d’armes nucléaires (ZEAN) » prévue en Afrique – comme c’est le cas pour les bases amé­ri­caines dans le Pacifique.

En résumé, les avan­cées vers « un monde de paix » n’entrent pas dans le cadre du « chan­ge­ment en lequel on peut croire », pour reprendre le slogan de cam­pagne d’Obama.


Titre ori­gi­nal : Militarizing Latin America
http://​inthe​se​times​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​4​8​6​4​/​m​i​l​i​t​a​r​i​z​i​n​g​_​l​a​t​i​n​_​a​m​e​rica/

Traduction emcee Des Bassines et du Zèle pour le Grand Soir

Les commentaires sont fermés.